Introduction

Barbey d’Aurevilly et la Laideur

 » Moi qui suis laid… « 

Phrase douloureuse et difficile à dire, comme à entendre…

Lorsque Barbey d’Aurevilly la prononce, il a la cinquantaine, et, paradoxe, c’est bon signe qu’il ose l’écrire ainsi pour ses lecteurs. L’écrire, mais aussi se la dire en toute intimité. Car avant – au sens le plus simple du terme, – d’être un romancier ou un journaliste, l’écrivain est un être qui vit, sent et pense, sans s’occuper d’autrui.

Jules Barbey, nous le verrons, a des relations bien particulières avec la Beauté et la Laideur, depuis sa toute petite enfance.

Son oeuvre en porte les traces autant que sa vie : pourquoi, comment, dans quelle mesure la Laideur a-t-elle marqué son être profond, sa vie extérieure, l’oeuvre bâtie ou laissée?

Comment a-t-il réagi face à un certain handicap ? Peut-on discerner la souffrance qui l’amène à passer tout par l’étamine de ce problème : relations familiales, amicales, mondaines, philosophie, religion, esthétique, mode de vie, vie sociale, histoire, science même… Mais aussi  » comment « , au sens très précis des moyens, d’une stratégie, au service d’un but non moins précis : toute sa volonté mise au service d’un grand dessein : faire face à ce problème, et même le surmonter, pour trouver le bonheur.

Une volonté, des choix, qui s’exercent aussi bien à propos de détails pratiques que des grandes options de la vie affective, sensible, intellectuelle, morale ou religieuse. Mais aussi, -évidemment, et c’est très important ici – dans le choix d’une activité dans le domaine des Lettres. Cette  » activité  » a l’air assez unifiée quand on en voit le résultat aligné sur les rayons d’une bibliothèque, mais en fait, pour lui, fut-elle une vocation, un métier, un plaisir, ou une souffrance ? Fut-elle surtout littérature critique, écriture où le style domine tout, création littéraire, expression de soi ? Rejet, rêves, révolte, ou vengeance ?

Comment Barbey se vit-il, au fil de ses 81 ans, dans les yeux de ses parents, dans son miroir, dans les yeux des autres ? Comment construisit-il son image, corrigeant avec persévérance le miroir cruel ? Qui céda à l’autre ?

Nous fonderons notre travail sur des éléments offerts ouvertement par lui-même, glanés sur le terrain de l’inconscient ou découverts à force d’enquêtes :

– l’étude très précise de l’oeuvre en son entier, sa cohérence, ses résistances, les manques, les retours etc. Les sujets, les genres, les styles ont quelque chose à nous dire sur ce problème de la laideur,

– l’étude de certains éléments biographiques que nous possédons,

– l’observation très attentive de détails, évidemment subjectifs par essence, qu’il nous a laissés,

– les descriptions des contemporains de Barbey,

– l’écho qu’il éveille en nous,

– l’apport des recherches qui nous permettent de mieux appréhender la place de la Laideur (et de la Beauté) dans notre vie humaine.

Notre thème concerne avant tout un être, un écrivain, Barbey, et la littérature. Remarque importante, ce sujet ne porte pas sur l’Esthétique en elle-même, ni sur une esthétique aurevillienne : il ne s’agit pas de dire ici ce que Barbey, critique, trouvait laid ou beau, ni quelle fut sa conception de l’Art. Cependant, nous en traiterons dans la mesure où cette esthétique fut générée par son problème personnel.

Nous ferons ainsi, par exemple, pour sa religion qui nous intéresse seulement dans la mesure où il a bâti, presque consciemment, sa théologie en fonction de ce problème de laideur. C’est dans cette même attitude mentaleque nous allumerons le projecteur sur des domaines de tous ordres et des aspects très variés de Barbey.

Si variés que nous prétendrions  » expliquer  » ainsi tout Barbey en couvrant ( et découvrant) sa biographie exhaustive et complète ? Non pas ! Il ne se résume certes pas à ces réalités qui concernent la laideur, pas plus qu’il ne s’explique en totalité par cet éclairage. Mais, cherchant à le saisir sous un angle choisi, celui que définit notre sujet, un angle de modeste envergure, un seul et unique angle d’attaque, nous voulons en tirer le maximum…

L’oeuvre écrite est en même temps un des résultats de ce problème, et le principal décodeur de ce problème. C’est ainsi que Barbey l’a lui-même présentée. C’est elle l’objet de notre travail – à condition de la voir dans toutes ses dimensions et non pas seulement les deux dimensions de la page à plat. Elle est aussi le moyen de notre travail : car c’est dans l’oeuvre que Barbey se laisse appréhender, et expliquer…

Maintenant que le but est fixé, et aussi les principes de la méthode qui sont autant de signes de piste, voyons, c’est la moindre des choses, si Barbey donnerait son accord à nos investigations quelque peu indiscrètes…

INTRODUCTION :

 

Pourquoi L’on peut chercher Barbey dans ses écrits…

 

 

Que dit le critique de l’homme et de l’écrivain ?

 

 

Barbey nous autorise-t-il donc à le chercher à travers et sous ses écrits ? :

 

Il n’écrit pas pour un public précis (alors que quand il  » cause « , il est stimulé par l’attention du salon ou de l’ami qui l’écoute). Il n’écrit même pas pour un ami précis : combien de fois le voyons-nous envoyer par la poste avec un tremblement intérieur son oeuvre venue à terme, son  » enfant « , et essayer de préparer ses premiers lecteurs, et Ange Blanc y compris, à aimer ces petits dont il sait bien qu’ils vont peut-être sembler étranges, mal-venus, ou sans ressemblance avec l’image qu’on a de leur père…

Il écrit donc, et lance son oeuvre à la mer, mais il a peur parce qu’il sait lui-même par expérience que… dans son travail de critique, il cherche l’homme derrière les textes, la correspondance et même les romans. Car l’homme ne peut se passer de son vécu pour créer. Ne dit-il pas lui-même :  » Nous n’ignorons pas que toute critique littéraire, pour être digne de ce nom, doit traverser l’oeuvre et aller jusqu’à l’homme. Nous sommes résignés à aller jusque là. « 1 Ceci est important car c’est la preuve que Barbey connaît le risque que des critiques ultérieurs aillent jusqu’à lui-même.

Dans la préface du premier volume2 des Oeuvres et les Hommes, Barbey donne d’emblée son projet critique, vaste et profond :  » Voici le premier volume d’un ouvrage qui doit en avoir beaucoup d’autres si la vie, avec ses ironies, et ses trahisons ordinaires, permet à l’auteur de réaliser, au moins en partie, l’idée qu’il a en lui depuis longtemps.  » C’était de dresser l’inventaire intellectuel du XIX° siècle. Il pense qu’on doit la vérité à tous, morts et vivants, et sur tout.  » Il ne croit qu’à la critique personnelle, irrévérente et indiscrète, qui ne s’arrête pas à faire de l’esthétique frivole ou imbécile, à la porte de la conscience de l’écrivain dont elle examine l’oeuvre, mais qui y pénètre et quelque fois le fouet à la main, pour voir ce qu’il y a dedans… Tout livre est l’homme qui l’a écrit, tête, coeur, foie et entrailles. La critique doit donc traverser le livre pour arriver à l’homme, ou l’homme pour arriver au livre, et clouer toujours l’un sur l’autre. « 3

L’homme est en effet indissociable de l’oeuvre.  » L’homme n’est jamais assez intellectuel pour pouvoir se passer de sentiments et les plus forts sont les sentiments blessés. « 4  » C’est presque une poétique pour moi que la nécessité de tenir compte de l’union de la moralité et du génie dans toute oeuvre d’art et de littérature. « 5

Derrière l’écrit, on retrouve l’être : dans Goethe et Diderot, Barbey explique comment on peut lire Lettres et Correspondance. Il a 72 ans, et pense peut-être à lui-même lorsqu’il attribue ce rôle à la critique, lorsqu’il parle de voir clair dans certains écrivains :  » Eh bien! C’est cette personnalité de Diderot, noyée, perdue, et que je n’ai pas recherchée dans l’Encyclopédie, que je retrouve aujourd’hui dans la Correspondance. Certes, la personnalité de Diderot se verrait encore plus dans les écrits de cet homme, qui a pourtant plus d’abondance que d’originalité. Sans qu’il fût nécessaire d’être un Lavater, en critique, on pourrait très bien deviner l’homme que fut Diderot à travers l’écrivain qu’il est, car s’il y eut jamais un esprit indiscret, débordant, promptement répandu, se versant, se vidant, laissant toujours tout échapper, à propos de tout, comme une cruche cassée (la cruche cassée de son ami Greuze!), c’est bien cet incontinent de Diderot! Personne, pour être pénétré de part en part par la Critique, comme il faut que tout écrivain le soit, dans la triple personnalité de son talent, de son tempérament, et de son caractère, n’eut besoin moins que Diderot du mystère dévoilé et des cachets rompus d’une Correspondance… Il est, dans l’histoire littéraire, des écrivains d’une étrange dissonance qui masquent leur caractère par leur génie, et ceux-là, pour être compris, doivent laisser derrière eux une Correspondance ou des Mémoires qui renseignent sur ce qu’ils furent, en dehors de leurs écrits, et qui nous donnent la réalité de leur vie, après l’idéalité de leur pensée. Ainsi, par exemple, sans les Mémoires et les lettres de Lord Byron, qui aurait su que le sombre poète du Giaour cachait un dandy, jaloux de Brummell et de ses gilets, et le terrible jacobin de la Vision du Jugement et des vers atroces contre Castlereagh, le plus hautain des aristocrates?… Ainsi, dernièrement, la Correspondance de Balzac, fraîchement ouverte, a laissé s’élever, au dessus d’elle, un Balzac qui y était contenu ; dont on n’avait vu jusque là que la grandeur intellectuelle, et dont on ignorait la grandeur morale. Mais Diderot n’est pas de ces profonds… Il n’est pas compliqué d’un autre homme. Il n’est pas de ceux qu’il faut dédoubler pour, intégralement, les apercevoir… Nul écrivain ne fut mieux d’un seul jet que cet écrivain qui ne fut lui-même qu’un jet toute sa vie. Nulle substance ne fut jamais mieux, au fond, ce qu’elle était de superficie. « 6Il est clair qu’il pratique la critique  » indiscrète « .

 

Il n’hésite donc pas à pratiquer une critique de type psychologique… parce que, écrivain lui-même, il avoue que son oeuvre est inspirée par son vécu :

 » Ecrit à Léon, qui me l’avait demandé, une longue dissertation sur la question de savoir pourquoi les oeuvres de notre esprit ont une telle ressemblance avec nous. – Ai conclu que l’homme, soumis à deux éducations qui spécialisent la vague notion de force sous laquelle on est obligé de concevoir l’esprit humain, tire sa valeur relative de ces deux éducations : la première, celle des choses, la seconde, celle de la réflexion, c’est-à-dire de la volonté. Que plus la première a été grande, profonde, inévitée, ou du moins incorrigée par la seconde, plus elle doit laisser de sédiments dans les créations de l’esprit. De là la ressemblance de l’oeuvre à l’ouvrier. Ainsi cette ressemblance est la preuve d’une infériorité, d’une infirmité de pensée, etc. – Me suis par conséquent condamné moi-même, qui prends si souvent les choses et les hommes (quand j’écris d’imagination) par les côtés personnels au lieu de les saisir par leurs côtés généraux. « 7 Barbey, 29 ans, ne mentionne même pas l’éducation donnée par ses parents, qui semble donc avoir peu compté… à moins que cette absence ne signifie tout autre chose : sa réflexion s’y serait violemment opposée, et parmi les  » choses « , il compterait peut-être les événements qui lui sont arrivés et dont nous parlerons plus tard… En tout cas, de son propre aveu, un critique pourrait, dès cette époque, le trouver dans ses oeuvres, celles de pure imagination, apparemment très rares, mais surtout celles qui racontent des événements qui l’ont touché peu ou prou.8

 » Tout est vrai dans ce que j’écris. Vrai de la vie passée, soufferte, éprouvée d’une manière quelconque, non pas seulement de la vie supposée ou devinée. Il faut avoir le courage de se regarder, fût-on laid, En dehors de la réalité et du souvenir, je n’aurais pas trois sous de talent, et il est même probable que je n’écrirais point.  » 9

Il précise, bien plus tard, au sujet d’un de ses premiers romans, Ce qui ne meurt pas :

 » Ce roman a été pour moi, de vous à moi, une des plus douloureuses choses de ma vie. »10  » Oui, Aloys a été moi « 11

Bref, il sait d’expérience que les oeuvres révèlent l’être qui écrit et que même si un livre est le produit d’un tout autre moi que celui que nous manifestons, comme le dit Stendhal, c’est néanmoins un moi, et peut-être bien plus réel que celui que nous présentons….

 

 

C’est pourquoi d’ailleurs, il craint tant les erreurs sur lui.

Barbey même s’il a choisi au début de se présenter masqué, au contraire de Diderot, sait bien ce qu’il en est, au fond de lui, et, quand l’observateur est bienveillant, il aime être percé à jour : d’où ses aveux, les premiers réservés bien sûr à des intimes :

Barbey a voulu de plus en plus être vu derrière ce masque qu’il se vante de porter, mais il ne disait pas clairement ce qu’il cachait. D’où ses craintes, et toutes les réflexions sur les portraits où nous verrons Barbey tantôt accepter les compliments, ou s’en faire, puis ensuite se renier. Il avait un aspect surprenant et ne put s’en défaire totalement… quoiqu’il le reconnaisse comme source d’interprétations involontairement fausses :

 » L’attitude de l’esprit, une certaine manière de porter la tête, une parole vivante, tout cela fait bien des illusions! « 12 Ou encore :  » Les ouvriers disaient :  » Ce que nous aimons dans notre président, c’est qu’il a l’air d’avoir souffert  » (sic) Je n’oublierai point cette parole. Une voix vibrante, un air de tête trop impérieux peut-être, – comme mon diable de style, – ne faisaient point illusion à des braves gens. « 13

Le critique littéraire Poupart-Davyl, qui voulait faire son portrait, reçut une réponse qui dut le surprendre, au vu de la contenance originale habituelle de Barbey : après avoir énuméré ses oeuvres, avec un mot sur chaque, il ajoutait pour finir :  » La seule chose sur laquelle j’insiste, mon très cher, c’est que le portrait soit purement littéraire. Je trouve ridicules les détails sur la vie personnelle quand on n’est pas passé grand homme. C’est la seule fatuité que je n’aime pas, de tous les genres de fatuités.

J’ai celle de croire, et de me confier à vous,

votre J.B. d’A. «  14

Ce mot de  » fatuité «  à propos de détails sur sa vie personnelle est d’un curieux emploi et ne s’explique que d’une façon : des détails qui seraient construits par l’homme qui vit pour le regard des autres, ou qui s’en protège par une construction défensive avant tout, détails dont il sait bien la vanité…

Etre percé à jour dans les écrits lui semble naturel. Et l’on dirait qu’être percé à jour dans les romans lui fait moins peur que d’être perçu dans sa Correspondance. Sans doute que, en cas de contestation ou de déception trop violente des lecteurs, pour les romans, l’on peut toujours arguer qu’ils sont réalité ou imagination, tandis que la Correspondance est censée montrer plus véridiquement l’homme, à moins d’avouer être… un menteur patenté.

Barbey ne dit nulle part que l’homme vivant sans souci des autres et l’écrivain qui montre – parfois sans même le savoir – son portrait dans l’oeuvre sont deux personnes radicalement différentes15… Mais la Correspondance est un portrait auto-conscient. Il est donc logiquement convaincu que la Correspondance naturelle et sincère permet d’arriver tout de suite à l’auteur… pour son bien ou pour son malheur.

D’où le risque que la vérité du reflet tue le portrait volontairement embelli :  » Dans les livres écrits pour le public, il y a toujours (…) un sujet qui peut le passionner ou des faits qui peuvent l’intéresser (…) mais dans une Correspondance, non ! Tant vaut l’homme, tant vaut le livre. Le sujet, c’est l’homme même qui écrit. (…) On apprend, dans une Correspondance, comment on est Goethe, et comment on est Byron, et voilà pourquoi les Correspondances sont si intéressantes quand on est Goethe ou Byron ! Mais s’il n’y a pas de supériorité réelle (…) il ne faut pas s’exposer (…) à ce qu’on revienne de l’homme à l’auteur et de la Correspondance aux livres, pour commencer une réaction à laquelle personne ne pensait ! « 16

Les comptes de grands écrivains peuvent intéresser, mais, Barbey, vu sa tardive célébrité, craint les suites d’une publication de ses lettres de son vivant. Publier avec succès des textes intimes était une preuve de la qualité de l’écrivain… mais c’était d’abord un test risqué qui permettait de le connaître en tant qu’homme… N.Dodille rappelle lui aussi cette crainte de Barbey :  » On l’a dit, la correspondance de Barbey n’a pas été publiée de son vivant. Mais il a été question de cette publication en même temps que celle des Poèmes, dès 1853, sur la suggestion de Trebutien :  » Des Lettres! imprimer des lettres, c’est comme faire son buste. Littérairement suis-je assez pour que ce ne soit pas une immense fatuité! « 17 L’ensemble des lettres s’organise en cela qui n’est plus une Correspondance, mais un corpus de lettres, ce corpus exhibé dans la gloire qu’est le buste. Ce buste, comme Barbey l’écrit à propos des Mémoires de Byron, efface le corps de l’écrivain :  » Byron, qui, d’ailleurs, n’a plus besoin de jambes, car il est passé buste, comme Homère, et Virgile, et Shakespeare, et Dante. Ses jambes sont un socle impossible à briser sous un buste immortel. « 18 Avant le buste, le corps est encore fragile, difficile à défendre des regards du lecteur. Il ne passe pas en écriture. « 19

Tout comme à l’époque il refuse de se faire portraiturer, il décline ainsi l’offre de Trebutien, imaginant trop de réactions négatives à son égard après une publication de ses lettres et ne se sentant pas prêt à l’épreuve de cette pierre de touche… Ce refus montre bien l’intensité de ses craintes. Est-ce aller trop loin que de dire que seule l’espérance de l’auréole de la mort et la patine d’une autre époque pourraient l’en affranchir?

 

Toujours est-il que, s’il était mort, ses lettres seraient publiables, car  » elles auraient indubitablement la valeur que donne la mort aux choses  » et il est curieux de voir qu’il ne dit pas aux êtres… Les Romans visent en effet la gloire du vivant de l’auteur et doivent le constituer en célébrité reconnue ; les Lettres, parce qu’elles démolissent parfois l’image patiemment construite par le romancier, sont dangereuses, et ne peuvent être publiées impunément pour lui qu’après sa mort : la mort est une protection, une plus-value certaine, et en même temps un risque majeur pour l’estime de soi, mais risque… dont le mort se moque!. Cette conception de Barbey montre bien comme il est sensible à l’image que les autres ont de lui.

 

Cette crainte d’être mal perçu se double du désir de ne plus avoir besoin de craindre, et cela passe par le fait d’être réellement et justement connu…

Il est donc obligé de susciter des regards qui iraient au-delà de l’apparence qu’il prend, de demander qu’on voie clair en lui au-delà de l’efficacité opaque du masque…

Il commence par autoriser tous ceux qui le voudront à le chercher entre les lignes. Ceci, qu’il n’aurait pas osé dire si fort au début de sa carrière d’écrivain, revient de nombreuses fois. Nous ne citerons que quelques passages aussi clairs que possible :

Une Histoire Sans Nom connaît un grand succès. Plusieurs articles sortent sur le roman… et sur le romancier. Mais ils ne sont pas toujours d’un ton à lui plaire. Il s’exclame : « Qui donc me désentortillera de ce manteau de mensonges à travers lequel on me voit toujours?

Si je n’étais pas l’endurci de la vie, le Bronzino du mépris, qui aimerait mieux l’obscurité que tout, si j’étais sensible au succès qui m’aurait ravi plus tôt, comme cela me gâterait mon succès, – qui est le premier !

N’en parlons plus… c’est déjà trop. « 20

Raisonnement triste puisque c’est le fait qu’il soit insensible au succès, qui le rend presque insensible aux errements de la critique…

 

Autre ordre à un ami :  » Travaillez sur les résonances de ma vie, restées secrètes, mais entrevues par les sagaces qui me connaissent. « 21

Enfin un article qui lui plaît : il a paru dans le Lutèce, journal nihiliste absolu pourtant, Pourquoi cela lui plaît-il ? Parce qu’il a été, dit-il,  » surtout montré comme je suis, et non pas comme me voient les imbéciles qui parlent ordinairement de moi. « 22Ce journaliste qui ne le connaît pas personnellement a une méthode qui est la seule qu’il accepte, de la part d’inconnus: l’article loue son oeuvre sans aucune réserve, le cite abondammment, et ceci sans parler aucunement de son aspect sinon pour dire que ceux qui s’y arrêtent se trompent.

En 188523, Monsieur Dewèse veut rédiger un article biographique et passe par l’intermédiaire de Louise Read, que Barbey charge ainsi de répondre avec hauteur :  » Mademoiselle, je n’ai rien à envoyer à Monsieur Dewèse. Je me soucie peu de la gloire des biographies. La mienne est dans l’obscurité de ma vie. Qu’on devine l’homme à travers les oeuvres si on peut. J’ai toujours vécu dans le centre des calomnies et des inexactitudes biographiques de toutes sortes, et j’y reste avec le plaisir d’être très déguisé au bal masqué. C’est le bonheur du masque qu’on ôte à souper avec les gens qu’on aime.

Voilà!

Quant aux essais sur moi, ils sont rares. Je ne me souviens que du livre d’Alcide Dusolier, – un Alcide d’amitié. « 

Cette monographie d’Alcide Dusolier est très mince (une trentaine de pages) et ne comporte absolument rien sur la personne de Barbey : elle ne s’intéresse qu’aux oeuvres, et date de 23 ans… Tout ce qui a été écrit sur lui depuis ce temps-là est à jeter… Il préfère qu’on sacrifie le reste de son oeuvre au déplaisir de relire des détails plus récents- et plus  » physiques « – qui l’agaceraient… Réaction extrême. 24

Il n’est plus question pour lui de jouer du masque, ou d’en jouir : tout en le conservant, il demande à être vu dans sa vérité. Seule réserve : ne pourront la voir que ceux qui en sont dignes. Les autres, il les méprise… et essaie de ne pas se désoler de leur fausses visions.

 

Barbey a commencé par dire qu’il était si masqué dans la vie, et qu’il masquait tellement la réalité dans son oeuvre, qu’on ne pouvait pas s’y reconnaître. Mais même ainsi, dès le début, par le scandale de sa vie de dandy, par la provocation de ses oeuvres « périlleuses », il provoquait ainsi les autres à chercher et lui-même et la réalité.

Souvent, il a affirmé qu’il écrivait en couchant sur le papier de sa vie, et de la vie la plus profonde et la plus vraie.

Puis il a opéré un double changement : tout d’abord il s’est dépouillé partiellement d’un comportement de dandy, et a de plus indiqué qu’on pouvait le chercher à travers son oeuvre écrite. Voire devait… si on voulait écrire sérieusement sur lui. 25 Toujours est-il qu’il était conscient de ce que les critiques pouvaient se permettre, et que, loin de dire que l’écrivain n’est pas l’homme, dans son cas, l’homme et l’écrivain n’étaient qu’un. Nous y reviendrons bien sûr.

INTRODUCTION :

 

Pourquoi on peut chercher Barbey dans ses écrits…

 

 

Pourquoi écrit-il donc?

 

 

Nous pouvons le retrouver dans ses écrits. Bien.

 

Mais nous en donne-t-il une raison? Ne pourrait-il écrire pour le plaisir? Pour la beauté? Pour faire plaisir à quelqu’un ? Pour étendre les connaissances d’autrui dans tel ou tel domaine? Pourquoi son oeuvre est-elle donc si proche de lui-même, si proche qu’on peut l’y retrouver? Non seulement tenant la plume et produisant des objets qui lui sont extérieurs, mais liés à lui par le processus de la création ( » je ne peux rien inventer complètement : tout part de moi, même si je le nie… « ), mais aussi se livrant plus directement, sujet lui-même de bien des pages….

 

C’est que, selon ses propres confidences, il écrit involontairement, inflammatoirement, inconsciemment, comme pour s’apaiser… et ce qui pourrait être pris pour oeuvre d’imagination, ou simple reproduction de la réalité, nous est présenté par lui-même dans une toute autre tonalité.

A partir de considérations sur les autres écrivains, nous sentons qu’il est, c’est un fait, d’un tempérament spécial… et possède, ou est possédé par  » ce genre d’imagination toute puissante qui se souvient avec autant de force qu’elle invente, et qui, passionnée et inépuisable, s’exaspère au lieu de s’affaiblir quand elle s’exprime, ce qui explique les fautes de goût et les manques d’harmonie que reprochent les esprits équilibrés et froids « .26Il généralise sûrement son propre cas lorsqu’il explique Chateaubriand dont il se sentait proche par différentes préoccupations : chaque écrivain ne fait que traiter le même thème en donnant « la note sublime et personnelle, le genre d’octave auquel monte exclusivement un genre de génie, qui le sépare d’un autre génie ». « La plupart des écrivains n’ont jamais eu qu’un seul sujet qu’ils repensent, retournent, renouvellent et retransforment. (Cette)préoccupation n’est qu’échange sublime, thème incommutable, posé par Dieu dans leur pensée, et sur lequel ils sont condamnés pour toute gloire et pour tout génie, à faire d’éternelles variations. « . 27

Cet esclavage de l’obsession est ce que d’aucuns appelleraient l’inspiration, et même à propos d’écrivains  » classiques  » Barbey est heureux de noter cette faiblesse :  » Virgile a dit dans une lettre qu’il ne s’était engagé dans le long et furieux travail de son Enéide que par une espèce de manie, pene vitio mentis. « 28

Quant à lui-même, et il l’a révélé à la première personne sans parfois être cru, (tant son personnage était aveuglant), il a sans doute vécu et écrit en homme défini par une germination dont il n’était pas entièrement responsable.

 

Il donne en effet souvent l’impression d’avoir eu, dès le début, besoin d’écrire, un besoin né de la douleur.

 » Obligé d’interrompre pour me livrer à mes pensées. Je vais les écrire pour qu’elles ne viennent plus me tourmenter à mon chevet, comme le Rêve de Lord Byron, mais en prose : le vers est bien long à forger pour la rapidité électrique de mes sensations. « 29

 » Essayé de travailler d’imagination – griffonné indignement, pas en train, et sentant une fois de plus qu’où il n’y a pas de réalité pour moi et de ressouvenir, il n’y a qu’aridité et poussière. – L’esprit fort de déduction, mais pauvre d‘invention, non comme ornements, mais comme fonds, comme base première. « 30

« C’est encore la Gloire et la Fantaisie que ce nouveau livre, mais c’est le règne du Souvenir, de l’habitude, de la laideur puissante et mystérieuse. Il y a des pages qui m’ont apaisé comme le sang qui coule d’une veine apaise de certaines douleurs. »31

Dans une lettre du 22 septembre 55, il appelle ses poésies  » mes gouttelettes de sang. «  Il écrit quand il est déchiré : il dédie un livre à la comtesse de Molènes, elle-même écrivain, (entre autres une comédie)  » ce livre désespéré, par un homme furieux de l’être « 32

 » Tout est vrai dans ce que j’écris, – vrai de la vie passée, soufferte, éprouvée d’une manière quelconque, – non pas seulement de la vie supposée ou devinée. Je ne suis pas un aussi grand artiste que cela. Il faut avoir le courage de se regarder, fût-on laid! En dehors de la réalité et du souvenir, je n’ai pas trois sous de talent, et il est même probable que je n’écrirais point. Je n’écris jamais qu’inflammatoirement, comme les tissus s’enflamment, pour rejeter les échardes qui nous sont entrées dans la chair. « 33

« Si au lieu d’aller faire mon droit à Caen, j’étais allé faire le coup de sabre, en Algérie, je serais maintenant général ou j’aurais été tué, deux bonnes choses. « 34

 » Je n’écris qu’à mon âme et mon corps défendants.  » 35

 » Le talent, c’est le désespoir «  mots notés tout sec, dans les Disjecta membra. 36

« Je ne conçois guère le talent que comme un ongle qui vous pousse au fond de l’âme, et qui, pour paraître, brillant et pur, a besoin de la déchirer. »37

Le talent est « un tas de coups reçus dans le coeur. »38

 

 

Nous avons la chance d’avoir une préface aux Mémoranda39 écrite en 1883 par Paul Bourget, disciple de Barbey, et quasiment sous la dictée de celui-ci. Et non seulement cette préface, mais aussi deux écrits de Barbey la concernant: les conseils qui l’ont précédée, et une appréciation qui en trace postérieurement les insuffisances dans une lettre à une amie.

Le thème de la préface est le suivant : Pourquoi, comment, Barbey d’Aurevilly a-t-il écrit? Et la dominante de la réponse est : par tristesse, par consolation, par compensation etc.

Voyons-en donc quelques mots : certains écrivains, dont Barbey,  » demandent aux mots et à la sorcellerie de l’art ce que les Orientaux obtiennent par le haschich, ce que l’Anglais de Quincey se procurait en appuyant sur ses lèvres sa fiole noire de laudanum, un autre songe des jours et une autre destinée. C’est leur vengeance à la fois et leur affranchissement que la littérature. «  40

Barbey traite cette préface de superficielle :  » Mon ami Bourget a vu dans mon talent le désespoir de l’action, et c’est une idée juste. Il pouvait creuser plus profond, mais il a dit cela et c’est vrai, mon talent est une réaction contre ma vie. C’est le rêve de ce qui m’a manqué. Le rêve qui se venge de la réalité impossible. Au fait, j’aurais mieux aimé être un brillant colonel de hussards conduisant son régiment au feu, que d’avoir écrit tout ceci. Ce n’est pas l’avis de beaucoup de mes amis, mais c’est le mien, à moi, pour qui un maréchal de lettres ne vaudra jamais un maréchal de France. » 41

En somme, Bourget confirme bien qu’il y a un manque, mais ne va guère plus loin. Et Barbey, lui, re-confirme que son oeuvre est bien due au  » rêve de ce qui m’a manqué. Le rêve qui se venge de la réalité impossible. « 42Peut-être aurait-il aimé que Bourget développât plus la question des blessures de jeunesse, qu’il lui avait visiblement sans doute signalées : il lui avait en effet  » fermement  » conseillé : Travaillez sur  » les résonances de ma vie, (restées secrètes, mais entrevues par les sagaces qui me connaissent), et que vous devez ajouter à ce que vous dites de mon talent qui est une bataille contre ma chienne de destinée et la vengeance de mes rêves. 43Il avait ajouté, dit-il, autre chose à cela, mais Bourget ne l’a pas conservé. Quoi donc? Si ce n’est justement la cause de cette souffrance… à chercher dans sa jeunesse.

Quoique la pudeur de l’homme et du dandy ne facilite pas les choses, beaucoup d’autres notations vont dans le même sens :  » Ah ma vie, elle a été (…) diversion, arrachement à une idée fixe qui me faisait souffrir «  44.

Les quelques confidences sur les sources de son inspiration ont toutes un ton assez sombre, du début à la fin..

 

Quelle est donc cette souffrance, née d’une idée fixe, très tôt survenue?

C’est à partir des textes à la première personne que nous essaierons de répondre à cette question, éminemment subjective. Les confidences de Barbey sont les siennes. Sont-elles la vérité? Elles sont en tout cas trop cohérentes et trop nombreuses pour ne pas être la vérité de ce qu’il ressentait. Voici quelques textes donnés bien sûr dans l’ordre chronologique, entre 1833 et 1856 :

C’est d’abord la souffrance née de la froideur des parents, et en particulier de la mère.

« Parmi les déshérités du monde, les plus malheureux sont les déshérités de leurs mères, pauvres orphelins de coeur, sacrés aux orphelins eux-mêmes entre tous. »45

 » Je suis resté seul, et inentendu, comme Roland à Roncevaux! Oh fragiles amitiés de la terre ! Nous avons tous un Roncevaux dans notre vie, tôt ou tard! « 46

Dans le Memorandum du 6 avril 1838, des confidences sont l’écho de ce qu’il a vécu :  » il faut que nous aimions quelque chose, et non de souvenir, et pour ainsi dire pratiquement, – une tête humaine à appuyer sur notre coeur. « 

Et Jules, qui n’a pas de soeur, et ne se sent pas de famille, d’envier Guérin :  » Ai dit à G qu’il était heureux (toute idée d’amour mis à part) de voir chaque jour une jeune fille,… de la voir dans tous les détails de la vie domestique, innocente, confiante, gaie, sereine, d’une puberté incertaine encore, bonne comme une enfant qui sera femme, douée de mille charmes doux, suaves et pâles ; que c’était une vertu d’harmonie pour la turbulence intérieure, comme une paix profitable aux facultés, le dictame des inquiétudes et des ennuis de la vie. Oui! l’intelligence doit gagner à cela. Elle gagne en calme, et le calme, c’est la force. « 47

« J’ai besoin d’argent, vous le savez. Espèce de paria d’une famille hypocrite qui croit sans doute qu’en affection dire beaucoup c’est toujours faire assez, je tire ma vie de ma cervelle. Je reviens là-dessus, mon cher Trebutien, non pour me plaindre d’eux, mais pour me confier à vous. C’est une preuve d’intimité que je vous donne. J’ai l’habitude d’un silence stoïque sur le linge sale de coeur de mes parents, mais aux termes où nous sommes, je vous dois la vérité sur ma situation quand je vous en parle. Je ne dois étouffer aucune pensée, quand je cause avec vous. «  48

« Migraine (…) le seul don de ma généreuse mère. « 49 Vu la date du 30 décembre, serait-ce une allusion aux étrennes de début d’année? ou aux cadeaux de fin d’année? ironie.

« N’être pas aimé, c’est toujours un supplice, – un non-sens humain car l’amour devrait appeler l’amour « 50

« Ma famille ne fait rien pour moi, comme à l’ordinaire. Adieu, priez pour moi, que le courage ne cesse pas dans la lutte, et que la douleur ne fausse pas le masque d’acier. Le monde, ce bal masqué qui ne croit qu’au masque, ne voit rien de ces choses, et je ne les dis qu’à vous. Est-ce faiblesse? non, c’est amitié. « 51

« La famille excepté Edelestand a toujours été pour moi, d’ailleurs, un désespoir ou une chimère indifférente de fait à ma destinée. Mais j’ai un ami en vous, et c’est une vraie famille pour moi. » 52

« Ma mère, si peu mère hélas! » 53

 

La douleur persista toujours : Edmond de Goncourt raconte que Barbey, à 77 ans, lui confia encore ne pas avoir oublié les dures années de sa jeunesse :  » Oui, de dures années pendant lesquelles il ne reçut pas un bout de lettre de sa mère ».  » Elle ne donna à son fils pendant tout ce long temps signe de vie, de tendresse maternelle ». « 54

 

 

Mais la froideur ne serait rien, rien, s’il n’y avait pas pire… un véritable traumatisme, répété.

Qu’est-ce qui peut rendre sa mère si froide, à ses yeux du moins? Ce qui le fait tant souffrir ? Là serait la blessure : sur les différentes hypothèses trouvées par Barbey, voici celle qui revient le plus souvent, celle qui lui semble à la racine de tout : sa mère lui a souvent fait des remarques sur sa laideur. Il ne sait d’ailleurs si c’est la cause ou la conséquence de cette froideur…

Ce type de remarque va bien au-delà d’un simple éloignement. Elle est positivement cruelle, d’autant plus qu’elle a été faite d’une façon particulièrement douloureuse… Barbey en parle peu : pudeur sûrement, blessure d’orgueil, ou crainte de sembler faible…

Quelques textes très significatifs cependant : nous en choisissons deux, très tôt, comme point de départ : ils datent de 1834-35.

Une lettre intime et très personnelle amène cette révélation :  » mon adorable famille m’a toujours chanté que j’étais fort laid. « 55 Quelle phrase ironique et dure dans laquelle Barbey inclut tout son entourage…

Un long paragraphe dans La Bague est d’autant plus intéressant que Barbey a confié plus tard à son ami Trebutien que le héros, Aloys, a été lui, ou lui ressemblait énormément. Le  » on  » équivaut au  » nous « .

 » Aloys n’avait pas été si magnifiquement doué. Il était laid ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors que le coeur s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie et cette fraîcheur, vitalité profonde des créatures à leur aurore !

Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c’est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l’illusion sublime de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire une marâtre ; alors qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce qu’il ne ressemblait pas à l’image désirée qu’elle avait rêvée longtemps…  » (…)  » Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement chez Aloys que vingt femmes peut-être qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père et d’une mère – modèles d’aimables sollicitude, qui ne pouvaient souffrir l’idée que leur fils ne fût pas un joli garçon – n’avaient pas effacé la trace de la raillerie amère : rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais la pensée… quand il y pensait. « 56.

La violence de ce texte, son ton ironique et vengeur trahissent l’amertume et la rancœur… Qu’ont pu penser ses parents qui l’ont lu après que Barbey a rompu avec eux ?

 

 

 

 

Conclusion

 

 

Les parents pouvaient reconnaître effectivement, à travers les oeuvres, le véritable Barbey… celui qui s’était caché sous un masque.

Si Barbey était bien conscient que la critique pouvait et devait parfois chercher l’homme derrière l’oeuvre, il savait qu’un lecteur inconnu de lui pouvait remonter jusqu’à sa personne. A ses débuts, il craignait plus qu’il ne souhaitait cette  » remontée « . Mais ensuite, il a réussi à surmonter ses craintes…

Les éléments personnels qu’il dissémine dans l’oeuvre sont essentiellement dus à des problèmes douloureux, insurmontables, précoces… et que l’écriture, dit-il, soulage.

Barbey confie cette souffrance comme due à la froideur de ses parents, froideur due elle-même au fait qu’ils l’ont trouvé laid…

 

 

 

Mais avant d’aller plus loin dans notre analyse de Barbey, essayons de comprendre la signification, et la portée d’une telle affirmation :  » tu es laid « .

 

Notes :

 

1Réveil, 2 Janvier 1858, Dans un article intitulé  » Notre critique et leur « 

21861

3cité pages 97-98 dans Littérateurs et artistes : Barbey d’Aurevilly, de sa naissance à 1909, par F.Clerget.

4F.Clerget cite page 306 dans Littérateurs et artistes cet aveu, qui, derrière l’aspect aphorisme, est un aveu personnel.

5 Littérature étrangère, Shakespeare.

6 Barbey d’Aurevilly contre Diderot, préface de Hubert Juin, Collection Le regard littéraire, 1986, ed. Complexe, page 114. Byron aussi méprisait « les choses toutes de fiction (…) et l’invention pure, ce talent des menteurs »cité par Joseph Barry dans Ma soeur, ma douce soeur: Augusta et Lord Byron, Ed. Albin Michel, 1989, traduction Pierre-Eric Darmon.

7 Premier Memorandum du 5 janvier 1837

8Premier Memorandum du 13 janvier 37 :  » Griffonné indignement, pas en train, et sentant une fois de plus qu’où il n’y a pas de réalité pour moi et de ressouvenir, il n’y a qu’aridité et poussière. — L’esprit fort de déduction, mais pauvre d’invention, non comme ornements, mais comme fond, comme base première. «  Il est frappant de lire ceci alors que les romanciers passent souvent pour justement avoir de l’imagination!

9 Correspondance du 2 avril 1855

 

10 Correspondance mars 1884

11 Correspondance, 31 octobre 1851

12 Correspondance III, 29 juillet 51 page 81

13Correspondance III, page 21, 9 décembre 51

14Correspondance VI, page 280

15Avait-il déjà la prescience de cette part inconsciente qui est en nous, et qui est aussi nous?

16 OEH XIII, 167

17(C.G. III p 198)

18 (OEH VI 102)

19N.Dodille Le discours autobiographique dans la Correspondance et les Memoranda,Thèse, 1986, Lille III, page 29.

20 C.G. 11 octobre 82, à Louise Read.

21Correspondance, 14 novembre 1882

221° juillet 1885, à Madame de Bouglon.

23Pas de date plus précise. Correspondance 1885

24 En 1888, un article assez long paru dans le Gil Blas a dû le faire sortir de ses gonds, car il s’arrête à l’extérieur de sa personne, sans aller plus loin… et surtout prend son extérieur pour la métaphore de son oeuvre entière.

25Nous espérons que, s’il lit par dessus notre épaule, il ne s’en repent pas !

26 article du 11 mai 64, « Balzac et…Shakespeare.  » in Le Pays.

27 cité par Anne Le Gonidec. de Kerhalic dans : Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly : Essai d’organisations structurales du texte. Thèse Nanterre 1980 ; page 10-11

28Disjecta Membra I, page 38, Ed.La Connaissance, 1925.

2912 jan. 1837 Premier Memorandum

3013 jan. 1837 Premier Memorandum

31 Lettre à Trebutien, 22 avril 1845

32quand?

33Lettre à Trebutien, 2 avril 1855

34Correspondance, 1855

35C.G. III, p. 60

36Tome I page 65 ; Ed. La Connaissance.

37C.G. III, 197

38cité par Ernest Seillière dans Barbey d’Aurevilly, ses idées son oeuvre, page 289

39Editions Rouveyre et Blond, 1883.

40Editions Rouveyre et Blond, 1883, page X

41 Correspondance, 23 août 1883

42 Correspondance, 23 août 1883

43 Correspondance après le 14 novembre 1882

44 Correspondance, 30 décembre 1887.

45 1833 : Germaine et la pitié O.C. II, p. 490. cf. Byron in Thèse dactylographiée Barbey d’Aurevilly et l’Angleterre, par John Greene, Grenoble, 1968, pages 11-12: Le monde est plein d’orphelins.

D’abord ceux qui le sont au sens propre du mot(…)

Puis ceux qui ne sont pas condamnés à perdre

Leurs tendres parents, dans leurs jours de bourgeonnement,

Mais seulement la tendresse de leurs parents,

Ce qui ne les laisse pas moins orphelins de coeur »

4621 septembre 1836, Premier Memorandum

47Premier Memorandum, 1° octobre 1838

48Lettre à Trebutien, 12 avril 1844

49Lettre à Trebutien, 30 décembre 1844

50 vers 1845, Une vieille maîtresse page 285

51 Correspondance 20 octobre 185O

52Correspondance, 17 janvier 1855

53Lettre à Trebutien, 24 mai 1856

54Goncourt, Journal, Fasquelle-Flammarion T. III, 1956 p. 467

55Correspondance, 18 juillet 1835

56La bague d’Annibal, 1834 environ. O.C.I p.160.