« George Byron, Tyrtée ( Τυρταĩος ) et Casimir Delavigne » par Marguerite Champeaux-Rousselot

 

 

Autour de Byron :

jeux de lettres et influences-surprises

chez Jules Barbey d’Aurevilly et Casimir Delavigne

vers 1824.

 

 

 

Communication lors du Colloque international « Correspondences »

de l’ International  Byron Society à la Sorbonne, 6 juin 2006

 

 

 

 

Correspondences est un terme qui, outre  le courrier, évoque des réseaux de relations et d’échos.

Je voudrais vous proposer de découvrir certains aspects de Byron à l’occasion d’une lettre  inédite qui m’est tombée par hasard entre les mains, et qui a éveillé tout un jeu de résonances qui autour de lui.

La mort de Byron a en effet poussé un adolescent, Jules Barbey, à écrire à Casimir Delavigne, un illustre inconnu pour beaucoup aujourd’hui, un nom de rue peut-être, mais illustrissime alors…

Ce petit fait va permettre de préciser certains aspects politiques de Byron et de son influence. La libération des pays, France ou Grèce, est un thème central qui leur est commun, et ils  estiment en particulier  que la poésie a  une capacité impressionnante  pour mobiliser citoyens et soldats autour de  nobles idées.

Enfin, Casimir Delavigne et Jules Barbey, qui deviendra plus tard un  écrivain connu, pensent avoir compris  les motifs psychologiques  de l’engagement concret  et physique de Byron  au combat, et, à ce sujet nous ferons un rapprochement avec Tyrtée,  un Grec d’il y a 26 siècles, que Byron lui-même a évoqué involontairement d’une façon qui nous éclaire sur sa personnalité.

 

 

 

 

Vers 1824, ( Louis XVIII meurt le 16 septembre 1824) qui domine à ce moment-là la littérature en France  ?

Chateaubriand, 60 ans, est le grand prosateur depuis son Atala de 1802, mais il est ultraroyaliste, n’apprécie pas Byron, et son « mal du siècle » n’est pas dans le tempérament ni dans l’esthétique du bouillant collégien.

Lamartine, 34 ans, a eu un immense succès en 1820 avec les Méditations poétiques, il est humain et assez libéral, mais il ne fait pas encore de politique.

Ne parlons pas de Victor Hugo : à 22 ans, il est encore presque inconnu : certes il a déjà commencé à lancer une revue en 1819, mais il ne se fera connaître qu’avec Cromwell en 1827 et Hernani en 1830 : en 1824, le « romantisme » n’est pas encore  « construit ».

Reste Casimir Delavigne[1], 33 ans  : le plus grand poète depuis ses  Messéniennes en 1815, et le plus grand dramaturge. Il est patriote et humain avant tout, bonapartiste ou royaliste accessoirement :  il est avant tout  démocrate, libéral et républicain. Sa pièce  de 1819 : Les Vêpres siciliennes,  appelait l’Italie et la France à la résistance, et a obtenu un très grand succès : 300 représentations[2]

Parallèlement, de 1820 à 1824 ont  eu lieu plusieurs événements importants concernant la Grèce : rappelons que la France a longtemps soutenu les occupants de la Grèce, et n’éprouvait pas de sentiment philhellène…Ainsi Chateaubriand a fait un voyage en Grèce en 1806, mais purement de convenances touristiques  et « froid »[3]. Mais ensuite les événements se succèdent

–     le soulèvement de la Grèce en  1820

–          le massacre de Chio en 1822

–          le départ  de Byron pour la Grèce le 23 juillet 1823

–          l’exposition du Massacre de Scios[4],  tableau de Delacroix,  en 1824

C’est Casimir Delavigne, encore lui, qui, l’un des premiers, s’adresse à la Grèce pour la soutenir dans son combat ou la donner en exemple aux Français et aux peuples en général,  à travers 5 poèmes publiés un à un dans les journaux.

A cette époque, un garçon de presque 14 ou 15 ans, en Normandie,  s’oppose à ses parents royalistes et catholiques. Il est intoxiqué  de  Byron[5], entre autre parce que c’est un lord qui réagit contre sa classe sociale…Il écrit déjà des poèmes assez libéraux et philhellènes, guerriers et républicains, et voudrait les  publier,  mais auprès de qui trouver appui ? à qui les dédier ? Son cousin, un ancien capitaine de Bonaparte, veut bien l’aider financièrement pour le publier, mais Jules se sentirait conforté avec le parrainage  d’un  poète confirmé…

La mort  de Byron le 19 avril 1824  fut un coup de tonnerre… Elle fut connue en France le 18 mai 1824, et inspira immédiatement à Casimir Delavigne un poème « Lord Byron » qui eut un grand retentissement.

Jules Barbey, 16 ans dans un mois et deux jours, après avoir lu ce poème, prend sa plus belle plume d’oie et se lance dans une lettre à Delavigne : il l’a choisi  et pour ses talents littéraires, et pour ses opinions politiques, et pour son dévouement à  la cause grecque…

Et un beau jour d’octobre 1824, peu après l’avènement de Charles X, Casimir Delavigne, le dramaturge le plus célèbre de son époque, poète aussi célèbre alors pour ses  Messéniennes que Lamartine,  homme connu pour sa droiture, sa générosité et sa simplicité, reçoit chez lui cette lettre d’une écriture d’adolescent  :

1e octobre 1824

… la lecture de vos ouvrages  a fortifié en moi  ce goût passionné  pour la poésie  que j’ai manifesté dès l’enfance ; et la peinture énergique et touchante  que vous tracez de la Grèce  dans votre Messénienne sur Lord Byron, a inspiré mes faibles accents.

Quoique célèbre et très occupé, Casimir Delavigne répondit en effet sous quinzaine  en acceptant que Jules lui dédicace son texte.

Ce qu’il fit lorsque son poème fut publié…

Mais laissons de côté maintenant cet échange matériel de courrier qui intéresserait plus les aurevilliens, pour nous intéresser aux contenus des  résonances entre Byron et Delavigne, un Anglais et un Français qui ne se connurent pas, de pays ennemis, mais dont les affinités sont nombreuses.

 

 

Pour en revenir aux Messéniennes de Delavigne, que contenaient-elles exactement ?

Un retour en arrière est nécessaire pour l’expliquer.

Mais pour rester dans le cadre de notre congrès centré sur Byron, et rester dans le temps imparti, je  ne préciserai au sujet de Delavigne ou de Barbey que les éléments nécessaires pour  faire  saisir les correspondences, au sens figuré  cette fois, entre ces 3 auteurs, persuadée que le lecteur byronien saisira aisément celles qui concernent Byron.

 

1814 puis1815 marquent la fin  de l’Empire… Pas facile d’avoir  un chant dynamique  quand on est vaincu ! La défaite, en juillet 1815, inspire à Delavigne  un premier poème intitulé «  La bataille de Waterloo » dont la fierté napoléonienne  aurait pu plaire à Byron

 

Ah ! Ne les pleurons pas ! ()

Pleurons sur nous, Français, pleurons sur la patrie,()

Il est temps d’immoler au bonheur de la France

Cet orgueil ombrageux de nos opinions ()

France, réveille-toi !

Et vous () ne croyez pas  dans votre orgueil,

Que  pour être vaincus les Français soient esclaves.

Puis c’est l’abdication de l’empereur  et l’invasion de la France par  les troupes  de  toute l’Europe. Elles reprennent les œuvres d’art dont les Français vainqueurs s’étaient emparés. Delavigne adresse, dans un deuxième poème,  de touchants  adieux à ces merveilles  et osa dire que, si on pouvait reprendre  des statues, on ne  pouvait reprendre les victoires françaises. Ce fut  «  La dévastation du Musée  et des monuments »  dont voici quelques vers :

 

Croit-il anéantir tous nos titres de gloire ?

On peut les effacer sur le marbre ou l’airain ;

Qui les effacera  du livre de l’Histoire ?

Le fer, le feu, le temps plus puissant  que les rois,

Ne peut rien contre leur mémoire.

La Restauration, forcée de licencier  les armées de l’Empire après 25 années de victoires, froissait l’orgueil  national  ou semblait injuste. Le poète  redonna sa fierté  à la Vieille Garde  et appela  à l’union des Français  dans un troisième  poème  intitulé  «  Du besoin de s’unir  après le départ des étrangers ».

 

Nos divisions  nous y forgeaient des  chaînes,()

Le courage  fait des vainqueurs,

La concorde, des invincibles.()

 

Ces trois poèmes circulèrent sous  forme de libelles manuscrits et  quasiment  sous le manteau.

Mais la situation évoluant, Delavigne  put les publier en 1818 en un seul  recueil  qu’il intitula «Les Messéniennes ». Un succès : 20 000 exemplaires furent vendus  la première année et  de nombreuses  rééditions suivirent. C’était la première protestation  publique, le premier cri, plein de verve et d’enthousiasme, l’expression du sentiment  national contre l’oppression étrangère, au milieu de la silencieuse  complicité des voix officielles. Il ne manquait pas de courage en se déclarant contre les vainqueurs à ce  moment où ils étaient tout puissants : on lui donna le titre de « poète national », « poète de la patrie ».

Ainsi donc, le contenu des  3 premières Messéniennes ne concernait  pas du tout la Grèce, contrairement à ce qu’on imagine souvent, mais la France.

 

 

Entre 1818 et 1824, Delavigne publia[6] çà et là, un par un, 9 autres poèmes dont nous donnons une analyse succincte afin de permettre de mesurer les correspondences avec le Byron d’alors.

Deux poèmes, toujours patriotiques, sont consacrés à  Jeanne d’Arc, héroïne qui incarne la France et doit la conduire sur la voie du relèvement. Il va sans dire que Delavigne n’apprécie pas, c’est un euphémisme, les Anglais … mais fera une exception constante pour Byron.

Quelques vers de Jeanne d’Arc :

 

Rois, pour commander, obéissez aux Lois !

Peuple, en obéissant, sois libre sous tes Rois !(…)

Deux ans, Il[7] la soutint sur ce brillant théâtre

Pour apprendre aux Anglais qu’Il voulait abaisser

Que la France jamais ne périt tout entière :

Que son dernier vengeur, fût-il dans la poussière,

Les femmes au besoin, pourraient les en chasser !

 

Quelques vers de  La Mort de Jeanne d’Arc expriment les tonalités dont Delavigne se sert :

J’ai des chants  pour toutes ses gloires,

Des larmes pour ses malheurs.

 

Cinq autres poèmes concernent le thème de la Libération des peuples, par exemple de  pays comme l’Italie et la Grèce, occupés … et c’est alors seulement que le thème  de la Grèce moderne  apparaît :

Dans Le Jeune diacre ou la Grèce  chrétienne,  l’auteur s’élève contre la cruauté les Turcs. «  Pour un peuple esclave, il n’est plus de beaux jours »[8].

Dans Parthénope  et l’Etrangère, malgré le nom grec et malgré l’allusion du début aux Thermopyles et à Léonidas, c’est l’Italie qui est ici visée, sous le ciel napolitain ou à travers Gênes, Venise, Florence… Delavigne s’y  attaque plus aux Allemands  et aux Italiens qu’aux Anglais, car les Italiens sont accusés d’avoir résisté 30 jours aux Allemands, puis d’avoir pactisé avec eux.  La Liberté, ainsi trahie,  dialogue avec un pays bien craintif, et le poème se clôt sur une affirmation désespérée  :

 

-« Tu m’as trahie ; adieu, dit-elle,

Je pars. – « Quoi ! Pour toujours ? » – « On m’attend. » – « Dans quel lieu ? »

-« En Grèce. »   -«  On y suivra tes traces fugitives »

«  J’aurai des défenseurs !  »   -« Là comme sur mes rives,

On peut céder au nombre. »       -« Oui, mais on meurt ;  adieu ! »

Un autre poème, Aux ruines de la Grèce païenne,  fait référence à Sparte pour appeler les Grecs au combat car la Grèce n’est pas loin, si elle le veut,  de pouvoir se libérer dans un futur proche :

 

 La Grèce a des vengeurs, la Grèce est délivrée !

La Grèce a retrouvé  ses héros et ses dieux ! 

 

Dans Tyrtée aux Grecs, Delavigne traduit fidèlement  les trois Messéniques de Tyrtée, puis ajoute sa note personnelle :

 

  Pour la Grèce ressuscitée,

Que ne puis-je aujourd’hui ressusciter  ses chants !

 

Et, dans la dernière strophe :

 

() Condamne-toi,  ma muse, à de stériles vœux :

Mais refuse tes chants aux oppresseurs heureux.

Que de la vérité tes vers soient les esclaves ; 

() Et si quelque  mortel  justement respecté

Entend frémir pour lui les cordes de ma lyre,

O ma muse ! Qu’il puisse  dire :

« S’il ne m’admirait pas,  il ne m’eût pas chanté ! »

 

Ces vers semblent pouvoir s’appliquer  à Byron, mais il n’est pas  nommé.

Le cinquième poème, Le Voyageur, présente une appréciation sur l’ensemble des pays européens  – un peu à la manière du Pèlerinage de Childe-Harold –  car on y voit un Grec fuir Chypre pour rester libre :

 

 Sur vos rives, la liberté ainsi que la gloire est proscrite ;

Je pars, je les suis, et  je quitte

Le beau ciel qu’elles ont quitté.

 

Il cherche une terre de liberté…Déçu à Agrigente, à Naples,  à Rome,  à Venise, il s’arrête aussi à  Vienne  et là, il constate que

La liberté change en tyrans

Les vainqueurs de la tyrannie.

 

Arrivé en Angleterre,

Il trouva les Anglais trop fiers ;

Albion se dit  magnanime :

Des Noirs, elle a brisé les fers,

Et ce sont les Blancs qu’elle opprime.

 

Il poursuit sa quête à Cadix :  rien,  puis à Paris :  la liberté n’y est qu’une belle statue, et son périple touche enfin la Grèce : tout y est inerte…Désespéré, il se donne la mort en se jetant dans la mer.

Delavigne consacre  ensuite un poème à Napoléon qu’il avait suivi avec enthousiasme, mais qui l’a déçu sur le plan politique car l’Empereur  avait oublié ses origines républicaines :  « Fils de la Liberté,   tu détrônas ta mère ». Attaché aux valeurs de fidélité et d’honneur, Delavigne lui resta pourtant ostensiblement fidèle, même lors de la Restauration, au point de perdre  son emploi… Et, comme les conditions de la mort de Napoléon (  le 5 mai 1821)  le choquent, il écrit courageusement ce poème ( le huitième) intitulé Napoléon. Le baron Pasquier, alors Garde des Sceaux et chancelier de France, le lut avec émotion, le fit lire au roi qui le trouva très beau et créa pour Delavigne la place de Bibliothécaire de la Chancellerie.

Je pense que vous avez senti, sans que j’aie besoin d’y insister, et il va sans dire que Casimir Delavigne ne copiait pas Byron, les harmoniques byroniennes de ces 8 poèmes…

 

 

La nouvelle de la mort  de Byron, le 19 avril 1824, est annoncée en France par Le Populaire, un mois après, le 18 mai 1824. Aussitôt Delavigne écrit un (neuvième) poème, intitulé «Lord Byron ». On doit prendre la mesure de la rapidité de sa réaction, surtout quand on voit que, en France, c’est jusqu’en 1826 que seront publiés des éloges funéraires. L’immédiateté de sa réaction  est une preuve, si  besoin est, qu’il vouait depuis longtemps une grande admiration  à Byron. Il glisse d’ailleurs en  note que Byron est d’origine normande et française !

Que Casimir Delavigne connût bien Byron est prouvé grâce à ce poème, car deux notes de sa main  y  citent, en anglais et sans traduction, des vers du Pèlerinage de Childe-Harold. Or, quelle était la place de l’anglais en tant que langue à cette époque, en France ? Le français était depuis deux siècles « la » langue européenne, et de plus, sous la Révolution et l’Empire, l’anglais était perçu comme la langue des ennemis, une langue illogique, exotique, pleine de traîtrises orthographiques et vocales, anti-cartésienne et floue, barbare d’ailleurs à côté du latin, du grec et de l’italien… Pour tout dire : elle n’était pas, sauf exception,  enseignée  dans les Lycées napoléoniens. On apprend alors l’anglais, en cours particuliers. Certains l’apprennent uniquement pour lire Byron avant qu’il soit ( tardivement d’ailleurs)  traduit. Ce fut sans doute le cas de Casimir Delavigne.

Par contre, après la Restauration et le retour des immigrés, on trouve anglomanie, « byron-mania », dandysme, nurses, tilburys, eau courante,  etc.

A cette époque, la réaction extrêmement rapide de Jules Barbey, ce collégien de 15 ans, n’en est pas moins significative : certes, il a vécu dans un milieu ultra, et en particulier   à Valognes, où les immigrés avaient mis l’anglais à la mode, mais Jules abhorrait alors ce milieu : c’est Byron qui le fascinait, Byron dont il nous dit savoir les œuvres à la virgule près. Lui aussi a appris l’anglais pour Byron.

Delavigne, dans ce poème dense dédié au souvenir de Byron, analyse avec pertinence, finesse et empathie, les mécanismes psychologiques qui ont « informé » la vie de Byron.  Il s’interroge d’abord sur ce qui semble une punition de la destinée… et trouve une cause à cette mort prématurée : en fait, Byron préférait de nombreux autres pays à sa froide patrie, qui le lui fit payer cher  :  

 

«  Et de l’Angleterre abusée

Tu fus le mépris et l’orgueil. »

D’où exil (choisi), voyages, accusations réciproques, mais aussi comportements à double-face, péripéties, dandysme,  et  surtout écrits « limite » – je n’insiste pas sur ce que les Byroniens connaissent bien – pour lesquels Delavigne trouve explications et circonstances atténuantes, en plaidant qu’à travers provocations et générosités, Byron a alterné –logiquement…- défoulement et sublimation :

 

Victime del’orgueil, tu chantas les victimes

Qu’il  immole sur ses autels ;

Entouré de débris qui racontaient des crimes,

 Tu peignis de grands criminels.

Rebelle à son malheur, ton âme indépendante

N’en put sans désespoir  porter le joug de fer :

Persécuté comme le Dante,

Comme lui tu rêvas l’Enfer.

L’Europe doit t’absoudre  en lançant l’anathème

Sur tes tristes imitateurs

La Gloire n’appartient qu’aux talents créateurs ;

Sois immortel : tu fus toi-même.

Il rappelle que Byron a ramené  la Grèce à la Vie et à la liberté.

 

« Tu ne peux résister à son cri qui t’appelle,

Tu cours, tu la revois, mais c’est en expirant. »

Il clôt son poème en appelant les Anglais à lui faire place, enfin, au milieu de leurs grands hommes.

Le mécanisme psychologique est décrit certes rapidement et de façon esthétique, mais avec précision  et justesse : il corrobore ce que Byron dit de lui-même. Preuve s’il en est que les « Gauls » peuvent eux aussi le comprendre !

Delavigne publie d’abord ce poème à part, comme les précédents. Son succès est immense, et il fut d’ailleurs immédiatement traduit en anglais.

 

C’est ce texte qui pousse  un Jules Barbey, par exemple, à écrire à Delavigne.

En effet, le contenu de ce poème  lui  montrait clairement que Delavigne avait compris les prétendues incohérences de Byron, et il pensa pouvoir se trouver chez ce poète français une communauté d’idées avec Byron et un soutien  pour diffuser des idées politiques et sociales voisines.

 

Cet événement décide Delavigne à grouper en 1825 ses douze poèmes publiés. Lord Byron  sera le dernier, comme le sommet, le point d’orgue et la fin d’une époque. Ce petit détail technique montre l’importance pour Delavigne, de l’action de Byron  et le drame tragique que fut sa mort.

A ce recueil, il donne à nouveau le nom de Messéniennes. Le succès  en sera très grand, moins grand cependant que  celui qui n’en contenait que trois.

L’ordre chronologique d’écriture est conservé dans ce recueil. Ce sont le plus souvent des stances qui rappellent certains poèmes de Byron. Presque tous les poèmes ont trait à la Liberté, voire aux libérations et l’incarnent par métaphores, parallélismes ou  correspondances. Couvrant de 1815 à 1824, une évolution s’y perçoit bien : elle est parallèle avec celle de Byron : au départ, détestation des Anglais, des Germains et d’autres nations européennes : brutalité des vainqueurs, lâcheté des vaincus, tous nommément cités, y compris Paris.  Peu à peu la France cède la place dans ses préoccupations à d’autres pays, Italie et surtout Grèce.

 

 

Puisque le thème de notre Congrès de 2006 est Correspondences, nous allons continuer à établir les liens inattendus parfois, traversant époques et lieux et  reliant  des hommes bien différents autour d’idées communes…

Ainsi, tirons au clair d’abord le choix du nom de Messéniennes  à partir de faits historiques  et pittoresques de l’Antiquité, faits qui vont de nouveau, et de façon inopinée, nous reconduire d’ailleurs jusqu’à Byron et Barbey.

 

 

Pour beaucoup, ( j’en ai fait l’expérience ),  « Messéniennes » est synonyme de « Spartiates ». Pour quelques uns, il va évoquer Tyrtée, un poète spartiate…

Nous avons peu de données sûres à propos de Tyrtée, mais nous ne donnerons que celles que Casimir Delavigne pouvait avoir apprises lors des études classiques où il excella, à force de sérieux d’ailleurs car il  n’était pas un génie.

Il apprit donc au Lycée Napoléon ( futur lycée  Henri IV)  que les cités grecques se battaient le plus souvent entre elles.  Athènes n’aimait pas Sparte, tout le monde  sait cela. On sait moins  que  Sparte, elle, luttait par les armes contre Messène, sa rivale dans la fertile plaine de Messénie.

Cette lutte entre Messène  et  Sparte commença au VIII° siècle avant J.-C. et les deux villes rivales triomphèrent tour à tour : la Messénie dont une des citadelles clefs était Ithomê, – et non Sparte -, fut  d’abord conquise par Sparte lors d’une 1° guerre qui dura 20 ans environ  (2° moitié du VIII° siècle avant JC). Puis, 60 ans après, les Messéniens vaincus se soulevèrent : ce fut  la 2° guerre  messénienne, qui dura  40 ou  60  ans selon les textes. Mais la trahison d’un des chefs alliés des Messéniens donna la victoire à Sparte et  amena la fin de la guerre  vers 610 ou 580, grâce à un poète : et c’est lui qui suscitera aujourd’hui  d’autres correspondences.

En effet, selon une tradition anti-spartiate, au cours de cette 2° guerre, un jour où Sparte était découragée et même désespérée, elle envoya une délégation consulter l’oracle de Delphes. La Pythie leur conseilla de demander aux Athéniens un homme qui pourrait les aider de ses conseils. Les Spartiates firent grise mine, mais obéirent.

Or Athènes n’aimait pas non plus les Spartiates, mais se résigna à obéir à Delphes : comme les Spartiates étaient connus pour n’aimer que la force physique, elle décida de leur envoyer un intellectuel ; et comme elle craignait leur puissance, elle voulut leur envoyer un intellectuel qui ne leur serait que d’une aide médiocre…

Or habitait alors à Athènes un certain Tyrtée (en grec Τυρταĩος / Tyrtaios), qui avait 32 ans. Selon cette tradition toujours, c’était un obscur maître d’école. L’exaltation de son esprit, voué entièrement au culte de la poésie lyrique, faisait douter, même ses contemporains, de sa santé mentale et de son intelligence. On envoya  donc  aux Spartiates  Tyrtée en tant que général ! Arrivé à Sparte, il récita devant les magistrats spartiates mi-figue mi-raisin,  des élégies, au sens ancien du terme  grec :  l’élégie était un rythme formel utilisé pour traiter de thèmes très divers : la philosophie, la morale, la guerre, la politique. Le point commun en était l’impersonnalité, la subjectivité de l’auteur restant toujours en retrait afin de laisser toute la place au message. Il faut donc bien garder à l’esprit qu’à cette époque,  le terme «  élégie » n’avait  pas son sens moderne : c’étaient des pièces de vers pleines d’enthousiasme et d’élan guerrier où on chantait la valeur guerrière, les plaisirs dus aux vainqueur et le malheur des vaincus. On y  chassait la crainte de la mort pour glorifier la beauté du combattant  et de la  mort du jeune homme tué au combat.

Il chanta ainsi[9] la gloire du héros qui meurt dans les combats, ses funérailles augustes, accompagnées des pleurs et des gémissements de tout un peuple ; l’immortalité qui s’attache à son nom et le fait vivre dans une éternelle jeunesse. Il chanta encore le tumulte des batailles, la beauté du guerrier qui s’élance au milieu des javelots, affrontant la mort au centre des bataillons hérissés de fer, pour défendre les dieux de sa patrie, sa femme et ses enfants ; le respect qu’inspire sa présence quand il revient victorieux, accueilli par d’universels applaudissements, et l’honorable repos dont il jouit dans sa vieillesse.

Ce maître d’école sut finalement, par ses chants de marche et ses élégies martiales, relever le courage des soldats lacédémoniens. Électrisés par ses vers, ils s’armèrent pour le combat, et ils prirent pour général celui qui les avait ainsi arrachés à leur découragement. Tyrtée les commanda, et ils marchèrent au-devant de leurs ennemis messéniens : la bataille fut terrible, longue et sanglante, mais Sparte resta finalement victorieuse.

En témoignage de reconnaissance, Sparte lui accorda, exceptionnellement et avec une ovation triomphale, le droit de cité et le titre de citoyen de Sparte.

Un Spartiate à qui l’on demandait quel genre d’homme était le poète Tyrtée, répondit :

« Un homme qui est bon pour aiguiser l’esprit des jeunes ». (Plutarque, Paroles de Spartiates, 235, 60)

Il mourut à Lacédémone dans le respect, le prestige et la gloire.

Il devint le poète officiel de Sparte : avant de partir en campagne, les soldats se réunissaient devant la tente royale pour écouter une récitation de ses élégies  qui  conduisirent par la suite  tous les Spartiates au combat.

 

Les siècles faisant écran et la poésie se donnant des licences, le mot « Messène » a été souvent employé comme un synonyme de « Sparte », pourtant son ennemie… et les «Messéniques »  (ou les  « Messéniennes » d’ailleurs ) sont souvent prises pour des « chants de Messène » au sens de « chants de Sparte », alors que ce sont des chants spartiates certes, mais composés pour guerroyer contre Messène. Cette assimilation peut être une métonymie poétique, mais on doit s’en souvenir pour ne pas faire se retourner dans leur urne les cendres de Polydore et  autres Aristagoras…

D’autant qu’une autre confusion peut exister : par manque de précision chronologique, on pense souvent  contemporains Tyrtée et  les 300 Spartiates  de Léonidas, qui ont  tous accepté de mourir pour protéger les Grecs des Perses, au défilé  des Thermopyles, en 480 av.J.-C., soit environ 120 ans après.

Ce haut fait des Thermopyles sert d’ailleurs de référence pour le titre que choisit le jeune Jules Barbey : Ode aux héros des Thermopyles : il exhorte ses contemporains grecs à se battre malgré les revers… et, s’il n’ose pas insinuer qu’il aimerait rivaliser avec Tyrtée, il écrit néanmoins une Ode qui fait référence aux glorieux guerriers spartiates, entraînés par les chants de Tyrtée, et reconnaît ainsi la force et l’utilité de la poésie engagée ; il y évoque même un engagement personnel sur le terrain tout en s’abritant derrière la nécessité de se devoir en premier à son pays.

Le jeune Jules, non content d’imiter Tyrtée ou Delavigne, imiterait-il Byron ? Nous pouvons esquisser une réponse : son frère, Léon Barbey, souvent critique à son égard, témoigne que son aîné avait composé ce poème vers ses 14 ans[10], donc fin 1822 ou courant 1823 : soit Byron n’était pas encore parti, soit il venait de partir pour la Grèce… Jules n’imite donc pas, mais la coïncidence des actes de Byron avec ses projets a dû le bouleverser. La mort de Byron – Jules avait alors 15 ans et demi – a dû être une commotion plus violente encore et l’a poussé à publier ce cri très privé. La précocité de ce souhait d’aller combattre est d’autant plus vraisemblable qu’il faillit réussir à intégrer l’armée au lieu d’aller faire du Droit, et a toujours ouvertement regretté de mener des combats uniquement  par la plume. Concluons donc sur cette « correspondence » en disant que le poème de Jules ne relève pas d’une  imitation, mais bien d’une parenté réelle d’esprit avec ses grands aînés.

 

 

Une correspondence également entre Byron et Tyrtée ?

Dans Souvenirs d’Horace, Byron survole l’histoire de la littérature en donnant ses opinions et retrace les débuts  de la littérature grecque. Selon lui, il y a d’abord eu Orphée. « Ensuite parut le belliqueux Homère, ce roi de l’épopée, et depuis  lui, la guerre n’a cessé  d’être de mode ;  le vieux Tyrtée, chef boiteux, mais poète sublime, conduisit les Spartiates au combat,  et la forteresse d’Ithomê, après une longue  résistance, tomba  enfin devant la puissance des vers. » Cette  forte expression insiste sur les  résultats concrets de l’engagement poétique, un constat qu’il a donc  fait précocement : les trompettes de Jéricho peuvent être remplacées par les vers des poètes !

Notons au passage que Byron ne se trompe  ni  sur Ithômé  ni sur Sparte, et, dès sa jeunesse, connaît fort bien Tyrtée, dont il ne reste que 3 fragments.

 

 

Et y a-t-il un rapport entre  Tyrtée, Casimir Delavigne, Byron et Jules Barbey  ?

Oui, parce que lorsque Jules Barbey choisit Casimir Delavigne comme protecteur tutélaire, c’est celui qu’il considère comme le nouveau Tyrtée français  : celui de 1815 qui  exhorta la France à résister, voire à combattre, celui qui, dans les années 1821 et suivantes, fut l’un des premiers en France  à soutenir la Grèce, et enfin celui qui en 1824 glorifie Byron, mort, en donnant  à lire le sens de sa vie apparemment chaotique.

Lorsque Casimir Delavigne choisit, lui, comme titre les Messéniennes, il  avoue avoir Tyrtée comme modèle, nous l’avons vu[11]. Suivant son caractère idéaliste et  altruiste,  Delavigne  voit  en Tyrtée celui qui  donne le courage aux guerriers, qu’ils partent aux combat  ou soient vaincus.

Mais lorsque Casimir Delavigne écrit Tyrtée aux Grecs, et dédie sa douzième Messénienne à Lord Byron, il ne peut  tomber plus juste, à cause de correspondances subtiles et des plus éclairantes, auxquelles il ne pensait sans doute pas, dans sa simplicité.

 

 

En effet, Tyrtée avait, selon les traditions, quelques particularités dont je ne vous ai pas encore parlé et dont vous allez tout de suite comprendre l’importance pour Byron.

Une première opinion  de Tyrtée – choquante pour les Britanniques – a pu intéresser  le George Gordon Byron étudiant à Oxford :   certains auteurs antiques disent que Tyrtée, qui n’avait aucun succès auprès des femmes, fit accepter la pédérastie à Sparte de façon quasi-institutionnelle comme un moyen éducatif pour renforcer la virilité et la vaillance, en particulier à travers l’exemple  et l’émulation.

Mais surtout, si Athènes avait choisi Tyrtée, c’était encore une fois par ironie : les Spartiates précipitaient du haut d’une falaise les enfants mal-formés… Or si Tyrtée ne séduisait pas les femmes, c’était parce qu’il avait un physique peu engageant, mais que, de plus,  il était borgne et boiteux…

Au delà de la mythographie, ce trait physique fait inévitablement penser  au handicap de Byron, les conséquences psychologiques de sa boiterie et sa manière d’y réagir.

Evocation faite à juste titre puisque dans Souvenirs d’Horace, publié en 1807, à 19 ans, (voir ci-dessus), Byron avait écrit initialement non pas «  le vieux Tyrtée, chef boiteux, mais poète sublime » mais  « le vieux Tyrtée, boiteux comme moi, mais meilleur poète ».

La mention, puis surtout l’effacement de cet indice très personnel, sont extrêmement significatifs : plus tard, Byron se contrôlera mieux dans les oeuvres destinées à la publication, et effacera les allusions en première personne à sa disgrâce, sauf dans sa dernière pièce où la tonalité autobiographique transparaît derrière le drame fantasmagorique, pièce sur laquelle nous reviendrons plus loin.

Nous avons pu, dans d’autres travaux,  démontrer comment ce défaut physique a amené Byron à s’intéresser à ses « frères » en ce domaine, – le mot est de lui – Achille[12] vulnérable lui aussi à cause de sa mère[13], Timour-Leng, dont le nom signifie Timour le boiteux, ( dit encore en Europe Tamerlan, Tamberlaine ou Timberlain), Marlowe et  Scott, boiteux eux aussi, et bien d’autres… bref, une fraternité étendue  ensuite à tous ceux qui ont une laideur physique ( dont les chameaux ! ). Ce problème a structuré  en partie sa personnalité,  sa relation aux autres et ses écrits. Sa pensée, et même sa théologie, ont progressivement évolué sous la pression due à ce défaut.

D’abord il a exprimé de la colère contre sa mère et contre Dieu, oralement ou dans ses écrits intimes, mais ensuite se cache souvent  par pudeur ou se dévoile de façon re-construite :  l’écriture tient de tout cela, et Byron est précoce lui aussi en ce domaine : il publie son premier recueil à 19 ans.

Il préconise le choix de la vaillance comme indispensable à celui qui est laid, ce qui le fait par exemple devenir à la fois un sportif surprenant, un prétendu ou soi-disant séducteur réputé, un poète complexe, un dandy acerbe, un écrivain engagé. La notion d’engagement  aboutit d’abord à un engagement  intellectuel, peu à peu de plus en plus concret :  politique,  puis financier, pour l’Angleterre, l’Italie et enfin la Grèce.

Cette évolution  qu’on sent déjà bien amorcée en Italie  ou dans Sardanapalus,  lui  fait entreprendre en Italie vers 1821-1822 un drame :  The Deformed Transformed.

Au début de cette pièce,  le héros, difforme et mal–aimé, a échangé son corps, et pour ainsi dire son âme, pour  un corps parfait et il explique les raisons de son choix :  cette pièce évoque, pour la première fois, toute la douleur  de l’enfant mal aimé à cause d’un défaut physique, ce qui prouve que Byron venait, pour la première fois, de surmonter un  de ses tabous… Le physique choisi est celui du vaillant Achille. Nous avons traité ce sujet au Congrès de Liverpool sur « The Good life », en étudiant le thème d’Achille[14]  à travers divers poèmes et textes qui magnifient le courage du guerrier et aussi ses points faibles, montrant que Byron y songeait, en particulier dès les préparatifs pour la Grèce, dès 1821.

Puis Byron décida de passer à l’action quels qu’en fussent les risques ou le ridicule, et,  tel Tyrtée ou Achille, prépara une vraie campagne militaire et embarqua en été 1823. (La parenté entre Tyrtée, Delavigne et Byron  serait là à son plus haut degré  en ce qui concerne la vaillance.)

Mais lors du voyage entre l’Italie et la Grèce, peut-être à cause d’un amour non payé de retour, Byron découvrit que la beauté  physique n’était qu’un piège pour celui qui, comme lui,  avait tout misé dessus, lui ayant accordé l’importance  d’un idéal ou d’un atout décisif, et les premiers déboires en Grèce s’ajoutèrent au drame affectif.

Il évolua donc encore, et fit part de cette découverte finale dans le  canevas résumé dans l’urgence pour la fin du Deformed Transformed  : son héros perd la femme qu’il pensait avoir séduite grâce à son apparence avantageuse, et le Stranger (un démon qui en fait est très moralisateur) lui fait prendre conscience, douloureusement, que chacun veut avant tout être aimé pour lui–même.

Il serait beaucoup trop ambigu de laisser croire que dans cette dernière pièce, il laisse libre cours  à ses rêves de vivre sans difformité et offre une image  d’une « Vie Bonne »  libre de toute laideur[15], ou alors il faut impérativement préciser le sens uniquement moral du  mot « laideur ». Son échelle habituelle des valeurs est inversée puisqu’il montre que la beauté, pas plus que la vaillance, ne servent de rien pour être aimé. Son désespoir est tel que ses derniers poèmes  évoquent la vaillance au combat au service d’une noble cause comme le seul moyen de mourir de façon utile pour quelqu’un qui, amoureux non désiré, envisage le suicide.

C’est alors que la mort frappe Byron, malheureux en amour à ce moment-là, Achille déçu de mourir bêtement dans son lit, Tyrtée pas encore immortel…laissant The Deformed Transformed incomplet et  avec une valeur de quasi-testament.

 

 

Casimir Delavigne n’avait – on a envie de dire « évidemment » – pas été frappé par les thèmes de la boiterie de Tyrtée ou du talon d’Achille qu’il connaissait pourtant sûrement, mais il en est un autre qui a  trouvé en Byron un  double en cela aussi : c’est Jules Barbey, qui, comme nous l’avions expliqué au Congrès de Versailles[16], a été stigmatisé  par sa mère : « tu es laid … » et  a pensé que dès le  jour de sa naissance, elle avait tenté de le laisser mourir…[17] Ses réactions sont voisines de celles de Byron. Là se cache le motif  le plus profond de son émotion, née bien avant qu’il ait connu Byron  :  la référence à la Grèce, la mort de Byron  et le poème de Delavigne sur Byron sont plutôt des circonstances additionnelles concomitantes. Le complexe de laideur chez Barbey  et le poids de son handicap chez Byron sont devenus des moteurs essentiels de leur créativité[18].

Dans ses œuvres ultérieures, Jules deviendra un dandy, antilibéral, qui acceptera de relever le  patronyme familial d’Aurevilly ; il trouvera Casimir Delavigne trop parfait, trop correct et trop calme,  et l’accusera[19] d’avoir copié Byron parce qu’il était à la mode, mais de l’avoir pâli et énervé dans des copies glacés et infidèles[20]. En fait, sa passion jalouse pour Byron  lui fait croire que lui seul est capable d’en parler ! Il lui gardera jusqu’à sa mort  une admiration quasi-inconditionnelle et se construira lui-même comme un personnage sorti des poèmes de Byron.

 

La découverte, à l’occasion de cette lettre inédite, et l’étude de ces différentes correspondences permettent de discerner d’une part l’influence et l’importance de Byron en Europe pour les libéraux et les républicains, influence intellectuelle et/ou concrète, et d’autre part les racines profondes et entrecroisées des thèmes du handicap, de la vaillance et de la Liberté, déclinés de multiples façons, dans la personnalité de Byron.

Byron, Delavigne et Barbey, écrivains et  poètes, se retrouvent dans leur préoccupation commune : la liberté et les valeurs humaines à  protéger grâce à la poésie.

Ils suivent en cela, à leur façon,  et même après plus  de 25 siècles, la vie pittoresque et riche de symboles, d’un poète qui gagna des batailles : Tyrtée, citoyen d’Athènes mais méprisé par elle, adopté par Sparte, puis par la  Grèce tout entière, un intellectuel boiteux et borgne dont la valeur et l’exemple ont encore de fortes résonances.

Ceux qui se découvrent ainsi des correspondances sur ces thématiques, peuvent écrire ou correspondre, et prendre ainsi, à tout âge, leur part de responsabilité dans un monde bien concret : ce fut le cas de Delavigne et  de Barbey, avec et autour de Byron.

 

 

 

Marguerite Champeaux-Rousselot


[1] Nos vifs remerciements à Madame Claudie Fauchier –Delavigne  qui  a collaboré à ce travail en présentant ses archives familiales et  a bien voulu partager  son savoir.

[2] Cette pièce fut jouée jusqu’en 1861

[3] Hugo écrit L’Enfant grec bien après , en 1827, Lamartine fait son voyage en 1832…

[4] sic

[5] qui a 36ans alors

[6] Nous ignorons encore où et quand

[7] Il =  Dieu ; la = Jeanne d’Arc

[8] Ce poème commence par une allusion, la première chez Delavigne, à Messène.

[9] 1ère MESSENIQUE : II est beau qu’un homme courageux tombe aux premiers rangs et meure en combattant pour sa patrie. () Combattons avec ardeur pour cette terre, et sachons mourir pour nos enfants sans songer à sauver nos jours, ô jeunes guerriers ! () Mais tout sied bien au jeune guerrier, tandis qu’il garde encore la fleur brillante de ses années; chaque homme l’admire, les femmes se plaisent à le contempler resplendissant et debout. II n’est pas moins beau lorsqu’il tombe aux premiers rangs.

2ème MESSÉNIQUE.() Ceux qui osent, serrés les uns contre les autres, épaule contre épaule, marcher d’un pas ferme au-devant des phalanges meurent en petit nombre et sauvent les soldats qui les suivent. Les guerriers timides perdent courage, et l’on ne saurait dire quels maux sont réservés au lâche. C’est une honte cruelle d’être frappé par derrière en fuyant l’ennemi; c’est une honte cruelle qu’un cadavre gisant dans la poussière et présentant sur le dos une sanglante blessure ! Mais qu’il est beau, l’homme qui, un pied en avant, se tient ferme à la terre, mord ses lèvres avec ses dents, et sous le contour d’un large bouclier protégeant ses genoux, sa poitrine et ses épaules, brandit de la main droite sa forte lance et agite sur sa tête son aigrette redoutable.

3ème MESSÉNIQUE. Un mortel n’est pas pour moi digne d’estime, fût-il vainqueur à la course et à la lutte, eût-il la taille et la force des Cyclopes, fût-il plus agile que l’aquilon de Thrace, plus beau que Tythion lui-même, plus riche que Meidas et Cynoia, plus puissant que Pélops, fils de Tantale. Eût-il une voix aussi mélodieuse que celle d’Adraste, eût-il enfin tous les genres de gloire, il n’est rien s’il n’a pas la valeur guerrière. () La valeur est la plus précieuse qualité de l’homme; c’est le plus bel ornement du jeune guerrier.

[10] Barbey est né le 2 novembre 1808, et a eu 14 ans le  2 novembre 1822.

[11] Plus tard d’ailleurs, Delavigne écrira La Parisienne  qui fut La Marseillaise de 1830,  et La Varsovienne, qui est encore un des trois chants patriotiques  polonais actuels.

[12] « George Gordon BYRON, Arnold et l’Inconnu, dans The Deformed Transformed : Enquête sur transformations », in Bulletin de liaison de la Société Française des Etudes Byroniennes , vol III, N°3 , automne 2002. ISBN  1766-4896. Visible sur notre site : http://barbey-daurevilly.com

[13] de même que Byron accusait sa mère de sa difformité congénitale .

[14]  « From Achilles to the Stranger of The deformed transformed  :  the Testaments of Byron. »  communication dans le cadre de Byron and the Good Life, lors du Congrès International de la Byron Society, (Liverpool, 2003) .

[15] résumé – prêtant, selon nous, à contresens – de notre  intervention dans le Byron journal N°1 de 2004, page 52: “in his final play, he ( Byron) gives rein to dreams  of living without deformity and offers an image  of a Good Life  “free from ugliness”.

[16] « Un passionné de Byron : Barbey d’Aurevilly » . in  » Lord Byron : a multidisciplinary  open forum. »  23° congrès  de l’International Byron Society. Ed. Thérèse Tessier . 1999 . ISBN : 2-9513559-0-4 . Visible sur notre site : http://barbey-daurevilly.com

[17] « « Moi qui suis laid… » : Barbey d’Aurevilly et la laideur », compte-rendu de Thèse de Nouveau  Doctorat  ( Sorbonne Nouvelle Paris IV , 1996 ),  in  « XIX° siècle ».  N°26. Saint-Etienne. 1997.   ISBN : 0769-7635.   Visible sur notre site : http://barbey-daurevilly.com

[18] Le thème du masque, dans les Romans de Jules Barbey d’Aurevilly. Thèse de 3° cycle, 1980.  Visible sur notre site : http://barbey-daurevilly.com

[19] cf. le compte-rendu d’une pièce de Casimir Delavigne : La Popularité, 1838.

[20]

Notre exposé s’est centré volontairement sur Byron, Barbey et Delavigne jusqu’en 1825, mais  il serait intéressant de  donner quelques éléments de ce qui pourrait être développé en Correspondences entre Byron  et Delavigne. Delavigne, qui refusa de suivre le mouvement romantique et resta un libéral, fut essentiellement un dramaturge et un poète. Byron, dont les pièces de théâtre ne sont pas assez connues, à notre avis, y aborda des sujets théologiques, politiques, sociaux majeurs ( nous en avons une idée dans The Deformed Transformed, mais aussi dans Caïn etc.), comme le fit plus tard Delavigne :

Théâtre à thématiques religieuses

1831 Le Paria  : pièce classique par le style et les chœurs,  pourrait passer pour romantique par  sa thèse, mais à rattacher aux tragédies philosophiques de Voltaire, contenant  des allusions libérales et  dénonçant l’intolérance

1836 Une famille au temps de Luther traite de l’intolérance religieuse qui va amener la mort dans une famille.

1843 Mélusine : dans un Orient imaginaire, moyen-âgeux, plein de magies, Gontran a vendu son âme au diable  en échange de tous les pouvoirs. Mélusine, simple humaine, l’interroge : « il vous a tout donné ? » Gontran répond : « tout vendu » , et Gontran essaie de se débarrasser  de ce contrat… A noter que la pièce fut, tout comme The Deformed Transformed de Byron,  interrompue par la mort de Casimir Delavigne.

Théâtre à thématiques politiques :

1829 Marino Faliero porte le même titre que la pièce de Byron. Quand Casimir Delavigne est allé à Venise,  il a vu un tableau qui lui a inspiré la pièce. Il est accusé d’avoir copié Byron et s’en défend ainsi : «  On a dit que mon ouvrage était  une  traduction de la tragédie de Lord Byron. Ce reproche est injuste . j’ai dû me rencontrer avec lui dans quelques scènes données par l’Histoire , mais la marche de l’action , les  ressorts qui la conduisent et qui la soutiennent ,  le développement des caractères  et des passions qui la  modifient et l’animent,  tout est différent . Si je n’ai pas hésité à m’approprier plusieurs des inspirations d’un poète que j’admire autant que personne,  plus souvent aussi je me suis mis en opposition  avec lui pour rester moi-même. Ai-je eu tort ou raison ?  Que le lecteur compare et prononce . »  C’est la seule préface  que Casimir Delavigne a cru bon de faire  lors de publications, ce qui montre combien ce reproche, – infondé – l’avait blessé.

1832 Les Enfants d’Edouard, pièce qui a été traduite en anglais,

Autres poèmes politiques :  Les Nouvelles Messéniennes  ( date ? )

La 1°, Le Départ, comporte  une longue Note faisant référence  à Lord Byron qui est parti, quoique  ayant une mère et une sœur, et il cite Childe-Harold ( page 201)

La 2° Trois  jours de Christophe Colomb est dédiée  aux Américains . Il cite  Washington, mais une  grande part est consacrée à Lafayette ( page 135 )  que Byron admirait lui aussi . Byron  écrit à Hobbhouse en 1820 : «  I understand and enter  into the feelings of Lafayette ».  1820, c’est le moment où Byron commence  à se tourner en esprit vers l’action.

Eloge funèbre par Victor Hugo, qui avait eu pourrant des démêlés avec lui :  « Dans M. Casimir Delavigne, il y avait deux poètes, le poète lyrique et le poète dramatique. Ces deux formes du même esprit se complétaient l’une par l’autre. Dans tous ses poèmes, dans toutes ses messéniennes, il y a de petits drames ; dans ses tragédies, comme tous les grands poètes dramatiques, on sent à chaque instant passer le souffle lyrique. Disons-le à cette occasion, ce côté par lequel le drame est lyrique, c’est tout simplement le côté par lequel il est humain . () Son style avait toutes les perfections de son esprit : l’élévation, la précision, la maturité, la dignité ; l’élégance habituelle, et, par instants la grâce ; la clarté continue, et, par moments, l’éclat. Sa vie était mieux que la vie d’un philosophe ; c’était la vie d’un sage . () Il composait dans la solitude ces poèmes qui plus tard remuaient la foule. Aussi tous ses ouvrages, tragédies, comédies messéniennes, éclos dans tant de calme, couronnés de tant de succès, conservent-ils toujours, pour qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraîcheur d’ombre et de silence qui les suit même dans la lumière et dans le bruit. Appartenant à tous et se réservant pour quelques uns, il partageait son existence entre son pays auquel il dédiait son intelligence et sa famille à laquelle il donnait toute son âme. C’est ainsi qu’il a obtenu la double palme, l’une bien éclatante, l’autre bien douce : comme poète, la renommée, comme homme, le bonheur. »