La pensée contre-révolutionnaire dans l’œuvre de Jules Barbey d’Aurevilly

Paris IV SorbonnE

La pensée contre-révolutionnaire dans l’œuvre de Jules Barbey d’Aurevilly : Entre Histoire et Contre-mémoire (1846-1889)

Chapitre II

Jean-François ROSEAU

Année 2011

 

 

 

 

 

 

 

Préparé sous la direction du professeur Jacques-Olivier Boudon

 

 

TABLES DES MATIÈRES

 

INTRODUCTION………………………………………………………………………………….  2

 

I. LE CULTE INDIVIDUEL DES ORIGINES…………………………………………………..

1. MYTHOLOGIE FAMILIALE ET MÉMOIRE LIGNAGÈRE…………………………………..  19

Les fondements généalogiques de l’identité individuelle…………………………………………………

Entre contes et souvenirs : une enfance imprégnée de l’histoire familiale………………………………

Ethiques et valeurs de la race………………………………………………………………………………..

 

2. L’IDÉALISATION DU PAYS NATAL : ENRACINEMENT TERRIEN ET CULTURE RÉGIONALE………………………………………………………………………………………… 22

L’attachement affectif à la terre……………………………………………………………………………..

Villes et campagnes normandes : un espace hors du temps………………………………………………..

Les thématiques de l’exil et du déracinement………………………………………………………………

 

3. CHÂTEAUX ET SALONS : LES RELIQUAIRES DU PASSÉ ARISTOCRATIQUE………….  26

La représentation du château féodal : symbole de la France des seigneurs……………………………

L’engouement romantique pour l’architecture médiévale………………………………………………….

De la forteresse au salon : la sociabilité mondaine dans l’imaginaire aurevillien……………………

 

II. LA SACRALISATION MÉMORIELLE DU PASSÉ …………………………………………

1. LA RÉINVENTION ESTHÉTIQUE DE L’ANCIEN RÉGIME……………….………………….. 31

Une littérature de l’Age d’or…………………………………………………………………………………..

La fonction esthétique de la religion populaire….………………………………………………………….

Un écrivain contre son temps………………………………………………………………………………….

 

2. NOSTALGIE FEODALE ET « RECHERCHE DU TEMPS PERDU »………………………….. 33

L’Arcadie médiévale……………………………………………………………………………………………

La réhabilitation des temps féodaux………………………………………………………………………….

Du féodalisme au régionalisme……………………………………………………………………………….

 

3. LA PEINTURE D’UNE FRANCE ARCHAÏQUE………………………………………………….   36

Progrès et décadence : les méfaits de la civilisation ……………………………………………………..

«La Persistance de l’Ancien Régime »……………………………………………………………………….

Le passéisme régional comme forme d’antijacobinisme…………………………………………………

 

III. ESQUISSE D’UNE HISTOIRE ENGAGÉE……………………………………………………

1. CRITIQUE DE L’HISTORIOGRAPHIE CONTEMPORAINE…………………………………. 39

Michelet ou l’hérésie républicaine…………………………………………………………………………..

Failles et limites de la méthode tocquevillienne…………………………………………………………….

Providentialisme et anti-lumières : les linéaments d’une Histoire conservatrice ……………………….

 

2. LA MÉTHODE HISTORIQUE DE BARBEY………………..……………………………………….   43

Contre l’étude rationaliste et « positive » des faits………………………………………………………..

Entre Histoire et roman……………………………………………………………………………………….

L’exploitation des sources…………………………………………………………………………………….

 

3. UNE HISTOIRE INCARNÉE DE LA CHOUANNERIE………………………………………… 47

Chroniques chouannes et normandes : les ambitions historiographiques de Barbey…………………

Une oeuvre de mémoire dédiée à la chouannerie………………………………………………………….

 

SOURCES…………………………………………………………………………………………… 51

BIBLIOGRAPHIE………………………………………………………………………………….. 54

 

INTRODUCTION

 

L’année 1989 fut non seulement celle de la commémoration nationale du bicentenaire de la Révolution française, mythe fondateur de la république installée, mais aussi, parmi quelques Normands ou nostalgiques de l’Ancien Régime, le centenaire de la mort de Jules Barbey d’Aurevilly, relégué comme bon nombre de ses émules –Bourget, Bloy, Bernanos[1]– hors d’une mémoire collective soigneusement définie par la doxa républicaine. Si la Bibliothèque historique de Paris abrita du 21 avril au 3 juin 1989 la première exposition parisienne consacrée à Barbey, l’évènement fut toutefois d’assez faible portée si l’on considère la durée relativement brève de cette commémoration[2]. Autrement dit, un avènement et un décès furent célébrés la même année comme si l’histoire, par d’étranges ironies dont elle a le secret, avait souhaité l’union posthume de la Révolution et de l’un des plus obstinés défenseurs de la mémoire contre-révolutionnaire. Pour un étudiant né lui-même en 1989, la réalisation d’un travail sur Barbey d’Aurevilly, encore trop méconnu auprès des jeunes générations, avait le double attrait d’un sujet situé au carrefour de l’histoire et de la littérature.

A l’occasion du bicentenaire de sa naissance, en 2008, les écrits de Barbey d’Aurevilly ont fait l’objet d’un renouveau éditorial et de nombreux colloques organisés, au premier chef, par le monde universitaire des lettres. Bon nombre de conférenciers ont alors abordé, sous différentes approches thématiques, l’œuvre plurielle de Barbey romancier, poète, polémiste, journaliste[3]. Cette commémoration, certes réduite aux cercles étroits des passionnés, n’en a pas moins permis un regain d’intérêt pour cet auteur dont l’antimodernisme[4] anachronique ne laisse pas d’intriguer. Déjà en 2004, Pierre Glaudes et Catherine Mayaux s’engageaient à publier l’intégralité de son œuvre critique. Par cette initiative, ils marchaient sur les traces de Jacques Petit, dont l’inlassable travail d’exhumation et d’organisation des sources a considérablement approfondi la connaissance de l’auteur et abouti, en 1964 et 1966, à la publication commentée de ses œuvres romanesques complètes. Parallèlement à la publication des œuvres romanesques, Jacques Petit fit également paraître, dans les années 1960, un travail remarquable sur l’homme et ses écrits1, réalisant ainsi une synthèse rigoureuse des nombreux travaux biographiques consacrés avant lui à Barbey.

Par ailleurs, en partant du constat de l’importance politique des cérémonies mémorielles au cours de la Ve République et, à la même époque, de l’émergence d’études historiographiques sur la notion de mémoire2, nous avons voulu montrer comment une œuvre entièrement tournée vers le passé -pour mieux contredire l’apologie des progrès présents et futurs- avait elle-même constitué un lieu de mémoire fondé sur l’idéalisation de l’Ancien Régime. En toute rigueur, l’œuvre d’un réactionnaire intransigeant comme l’a été Barbey d’Aurevilly mériterait davantage le qualificatif de « contre-mémoire », pour la raison qu’elle s’est progressivement construite dans le rejet des valeurs égalitaires et démocratiques du XIXe siècle. Mais ce rejet s’exprime d’abord par le biais d’un repli nostalgique, qui se manifeste principalement dans le culte esthétique et politique d’une époque, le Moyen-âge, d’un régime, la monarchie, et d’un ordre socio-culturel, l’aristocratie. Mémoire des temps révolus du féodalisme, l’œuvre aurevillienne est en même temps contre-mémoire de la nation qui s’élabore, durant le siècle des révolutions, sur l’exaltation du progrès et du libéralisme. Par conséquent, l’inspiration contre-révolutionnaire de Barbey d’Aurevilly s’exprime ouvertement dans ses écrits jusqu’à constituer, près d’un siècle après la Révolution française, un miroir littéraire des courants politiques revendiquant un retour à l’Ancien Régime. Au-delà d’un compte rendu synthétique ou d’un bilan des rares publications et des articles épars portant de près ou de loin sur la pensée contre-révolutionnaire de Barbey d’Aurevilly, nous avons voulu consacrer un travail de fond sur cet aspect certes connu, mais assez peu traité. En 1961, une thèse de lettres modernes soutenue par Philip John Yarrow, collaborateur de Jacques Petit dans de nombreuses publications, tentait de retracer l’évolution de la pensée de Barbey « depuis sa première jeunesse jusqu’à sa maturité », en soulignant plus particulièrement les formes politiques et religieuses3 de cette évolution. D’une part, nous avons pensé que la publication ultérieure de  travaux plus complets, en comparaison des sources exploitées il y a cinquante ans, permettait d’approfondir sensiblement le sujet étudié et, d’autre part, il nous a semblé que cet ouvrage, s’il cherchait à dégager les grandes lignes d’un « système de Barbey », en venait néanmoins à négliger les dimensions esthétique et littéraire. Or, loin d’être un simple ornement de sa pensée, elles nous paraissent participer au contenu même de sa doctrine contre-révolutionnaire. Pour cette raison, nous avons tout d’abord défini une bibliographie succincte permettant d’identifier l’histoire non seulement factuelle, mais surtout politique et culturelle de la Contre-Révolution, en vue de qualifier les nombreuses influences exercées sur Barbey d’Aurevilly et, dans un second temps, de situer plus précisément sa posture contre-révolutionnaire dans un contexte doctrinal bien plus complexe qu’on ne l’avait cru au départ. De fait, l’analyse du conservatisme idéologique de Barbey d’Aurevilly rendait nécessaire une connaissance approfondie de cette histoire longtemps occultée. Des lectures variées qui ont servi à éclaircir les thématiques contre-révolutionnaires d’un point de vue tant politique qu’esthétique, on retiendra deux ouvrages essentiels : un travail relativement ancien de Jacques Godechot1, qui pose les principaux enjeux de la Contre-révolution et le livre récent d’Antoine Compagnon2 sur la tradition antimoderne, dont la Contre-Révolution constitue « une figure historique ou politique […] indispensable »3.

Si aucun de ces deux ouvrages ne traite spécifiquement le cas de notre auteur, il nous est apparu d’emblée comme une illustration originale de cette négation obsessionnelle de la Révolution, et même des révolutions, qui s’exprime chez certains auteurs du XIXe siècle. Encore une fois, la double référence à un historien de renom et à un théoricien de la littérature tout aussi éminent souligne l’ampleur d’un travail mêlant étroitement l’histoire de la littérature et l’écriture de l’Histoire. Héritier des moralistes intransigeants du XVIIe siècle, maniant habilement la critique saint-simonienne du courtisan contemporain (c’est-à-dire du bourgeois qu’il a en horreur) ou s’exprimant sur la condition humaine avec une fermeté toute pascalienne et le laconisme tranchant d’un La Rochefoucauld4, Barbey d’Aurevilly n’a pas moins fortement subi l’influence des antiphilosophes du XVIIIsiècle et des penseurs ultra du premier XIXe.

Si l’inspiration de Joseph de Maistre, auquel Barbey d’Aurevilly rend lui-même hommage dans plusieurs articles, a déjà été soulignée dans de nombreux travaux universitaires portant sur l’auteur1, il nous a semblé que l’accent n’a pas été, jusqu’à présent, suffisamment porté sur l’héritage des écrits antérieurs au XVIIIe siècle dans l’antimodernisme aurevillien. A une étude purement synchronique des rapports de Barbey aux écrits contemporains, il convient d’ajouter une étude diachronique de sa pensée face à ses précurseurs et ses continuateurs. Nous évoquions plus haut l’exemple de Pascal et de Saint-Simon. Moins visible, peut-être, leur influence n’en est pas moins déterminante tant pour comprendre son « pessimisme agressif »2 que son élitisme nostalgique. A Bossuet, comme à d’autres, Barbey emprunte  une conception du pouvoir et de l’histoire marquée par le sceau de la Providence. Les réflexions de Jacques Godechot ont été d’une aide particulièrement précieuse pour dégager les sources les plus anciennes et les moins étudiées de la pensée aurevillienne, ainsi que pour l’inscrire, en distinguant les différents mouvements qui la composent, dans la continuité d’un courant bien précis de la Contre-Révolution. Car, comme l’indique Godechot, celle-ci est bien moins homogène qu’on a pu le penser et, loin de naître au lendemain du 4 août, elle puise ses sources à la fin du Moyen-Age et se poursuit tout au long du XIXe, voire du XXe siècle. Dès son introduction, l’auteur dégage trois directions divergentes de la doctrine contre-révolutionnaire : les tenants de « l’absolutisme intégral », les défenseurs nostalgiques du système féodal, unis dans ce qu’il appelle le « conservatisme historique ou la doctrine des droits historiques », et  les partisans du « despotisme éclairé »3. Reprenant la trichotomie établie par Godechot, Compagnon condense ainsi ces trois orientations : « conservateurs, réactionnaires et réformistes »4. Et c’est assurément à la deuxième tendance qu’il convient de rattacher la pensée de Barbey d’Aurevilly qui ne cessera de déplorer, d’une part, l’affaiblissement de l’aristocratie par l’absolutisme royal et, d’autre part, la trahison constitutionnelle de la Monarchie de Juillet. Ainsi s’explique la passion de Barbey pour le haut Moyen-Age et sa conception organiciste de la société replaçant, suivant le schéma féodal, l’aristocratie et l’Eglise au pouvoir. On retrouve là un trait fondamental du modèle ultra revendiquant un retour à la monarchie de Saint-Louis ou d’Henri IV bien plus qu’à la « pratique étatique et centralisatrice d’un Richelieu ou d’un Louis XIV »5.

Après avoir précisé son attachement aux mœurs et aux institutions les plus anciennes, restait une question essentielle quant au fond même de ses idées. L’usage d’un discours contre-révolutionnaire se résume-t-il chez Barbey au snobisme provocant d’un dandy, cultivant soigneusement l’image d’un muscadin venu trop tard, ou traduit-il, plus sérieusement, une aspiration politique sincère en faveur de la royauté ? Cette question revenait à s’interroger sur la pertinence politique de son œuvre, tout en reconnaissant qu’il n’avait le statut ni d’un philosophe, ni d’un historien, et encore moins d’un homme de pouvoir. Nous avons cependant considéré, à l’issue d’une lecture attentive et patiente de certains écrits, que l’œuvre aurevillienne était moulée dans un cadre historique et doctrinal reflétant, sous différentes formes, une position morale et politique révélatrice des enjeux de son temps. Or il nous reste encore de nombreux textes à lire, exposant certainement des aspects négligés, voire totalement omis, de sa pensée. Et c’est pourquoi nous présentons ici les principaux linéaments d’un travail de déblaiement et de synthèse encore inachevé, quoique borné par les axes d’un plan. De fait, il nous est apparu que l’opposition systématique de Barbey à l’idéologie démocratique, dans un contexte littéraire et politique marqué par l’avènement de l’intellectuel1, le plaçait d’emblée au rang des artistes engagés à contre-courant. Défiant ostensiblement l’esprit de son temps en affirmant le primat du passé face à la décadence contemporaine, il occupe la fonction d’un relais insuffisamment reconnu dans la transmission des idées contre-révolutionnaires. Partant du constat qu’aucune étude ne portait entièrement sur ce rôle d’interprète et de médiateur, à la charnière du XVIIIe et du XXe siècle, nous avons voulu souligner l’intérêt que représente Barbey pour l’histoire des idées.

Aux éclairages précieux apportés par l’étude de Godechot sur la définition idéologique de la Contre-Révolution se sont ajoutés les travaux de Gérard Gengembre2, abordant plus particulièrement la question du modèle contre-révolutionnaire comme figure esthétique construite par des écrivains nostalgiques et réactionnaires du XIXe siècle. G. Gengembre qualifie, en effet, Barbey de « contre-révolutionnaire littéraire »3, ajoutant même que sous sa plume, « la contre-révolution devient un art ». La modeste ambition du mémoire est à la fois d’approfondir cette remarque, rapidement évoquée dans l’ouvrage, et de contredire l’idée avancée par l’auteur, selon laquelle l’œuvre écrite de Barbey serait « privée de fond politique ».  S’il ne fait aucun doute que des œuvres critiques et romanesques n’ont pas le même effet que des actes explicitement politiques, il n’en reste pas moins que l’écriture, au-delà des dimensions purement esthétiques et littéraire qu’il s’agira de définir, demeure porteuse d’une empreinte idéologique perceptible surtout dans sa lecture pessimiste et réactionnaire de l’Histoire. Or l’Histoire, on le sait, et ceci vaut tout particulièrement pour l’Histoire de la Révolution française, se construit dans une lutte d’analyses et de vues divergentes qui battent en brèche « l’illusion positiviste de l’objectivité »1. Car l’objectivité n’existe pas : « L’histoire n’est jamais qu’un historien, affirme Barbey d’Aurevilly. Quand un homme se dévoue à en retracer une des phases, il appartient déjà, soyez-en sûrs, à un camp d’opinions »2. Comment mieux résumer l’analyse tendancieuse de l’Histoire chez Barbey ? Autre part, il écrit : « De tous les intérêts sur lesquels il est besoin de fixer l’opinion des hommes, c’est, après tout, l’intérêt de nos mémoires qui importe le plus. […] Cet éternel patrimoine […] que nous léguons à nos enfants »3. Pour souligner l’étroite liaison qui apparaît ici de manière évidente entre la construction d’une mémoire contre-révolutionnaire et la lecture nécessairement partiale de l’Histoire, citons encore une fois François Furet : « Il est peut-être inévitable que toute histoire de la Révolution française soit, jusqu’à un certain point, une commémoration »4 car, comme il l’écrit dans des pages précédentes, « l’historien est conduit à l’exécration ou à la célébration, qui sont deux manières de commémorer »5. Commémoration des temps féodaux, commémoration royaliste et chouanne, surtout, sanctionnées par une condamnation sans appel de la « fièvre putride »6 associée à 1789.

Contrairement aux penseurs dont il se réclame, Barbey ne façonne pas une doctrine achevée, mais des idées éparses égrainées çà et là dans une œuvre plurielle. Si l’on veut dégager sa propre conception de l’Histoire en s’attachant singulièrement à la réception de la période révolutionnaire, ses fictions sont d’une importance au moins égale à celle de ses articles. Or « les fictions instruisent de l’histoire autrement que l’histoire elle-même », écrit Mona Ozouf, offrant au lecteur de romans « une autre histoire, pourrait-on dire […], que chez les historiens »7. A cet égard, Mona Ozouf propose dans son ouvrage paru en 2001 une analyse particulièrement fine d’un roman publié par Barbey en 1865 : Un prêtre marié1. Elle y commente l’image symptomatique de la Révolution identifiée au châtiment, suivant une interprétation qui rejoint celle de la punition divine alléguée par Barruel ou Maistre. La conception globalement pessimiste et providentialiste de l’Histoire occupe une place majeure chez les penseurs de la Contre-Révolution et il était, de ce fait, impensable de ne pas faire un sort à la représentation du processus historique dans l’œuvre aurevillienne. Un certain nombre d’études se sont déjà penchées sur cette question, et nous avons pu ainsi orienter nos recherches à partir d’une série de parutions dirigées, là encore, par Jacques Petit, puis par Philippe Berthier dans la Revue des Lettres modernes2.

Après avoir mis en lumière le champ idéologique dans lequel s’est ancrée la pensée de Barbey, nous avons abordé ses textes en étayant notre analyse à partir d’une bibliographie historique et littéraire encadrante. Naturellement, nous n’avons pas ici l’ambition d’indiquer un ensemble d’ouvrages exhaustif, d’autant plus important qu’ils intéressent l’histoire sociale, politique, religieuse et culturelle. Les livres indiqués dans la bibliographie jointe à la fin du mémoire ne font, par conséquent, que baliser une étude qui supposait, avant même le travail de recherche sur les textes de Barbey d’Aurevilly, un certain nombre de prérequis indispensables à leur compréhension. A défaut de posséder tous ces prérequis –allant de l’histoire socio-politique du XIXe siècle à la sociologie de la noblesse et aux détails biographiques sur l’auteur- nous n’avons pas lu ses romans, ses lettres ni ses journaux intimes avec le relâchement d’une lecture de loisir. Bien au contraire, il a fallu s’interrompre sans cesse pour se référer à des études annexes qui venaient éclaircir le sens et l’importance de certaines positions de l’auteur à un moment donné. Lecture frustrante, donc. Mais aussi, –large compensation intellectuelle- lecture éclairée qui ne laissait passer aucune allusion incomprise entre les mailles de la recherche.

 

 

 

 

 

Comme nous l’avons vu jusqu’ici, les nombreuses études menées sur Barbey  ont principalement exploré ses écrits romanesques, épistolaires et critiques en ayant soin de rattacher son imaginaire aux époques et aux lieux dont il se nourrit. Mais la perspective essentiellement littéraire de ces travaux a pu négliger certains traits historiques indispensables à la compréhension d’une œuvre qui reflète, par le détour de la fiction ou la critique ouverte, les grands bouleversements sociaux, politiques et culturels du XIXe siècle. À une époque de mutations et d’instabilité, il faut croire que la tradition est apparue comme un refuge moral et idéologique à des hommes ébranlés par la dissolution des valeurs du passé. De la tradition à la réaction, il n’y a qu’un pas, et l’œuvre de Barbey d’Aurevilly, dans son ample diversité, traduit l’espoir d’un retour salutaire aux temps féodaux. Toute sa pensée s’enracine donc dans le terreau de cet âge d’or lointain. En nous offrant sa vision fantasmée de l’époque prérévolutionnaire, l’auteur prend clairement position contre le culte du progrès. Il exècre l’idée, pourtant si répandue, qu’une société meilleure appartient au futur, qu’il lui faut s’affranchir du passé, lourd de misères et d’inégalités, pour aboutir enfin à une société juste. Loin d’adhérer aux espoirs de progrès placés au cœur de la philosophie contemporaine de l’Histoire1, irrigant les discours politiques et les écrits de son temps, Barbey oppose à l’enthousiasme hérité des Lumières une conception du temps résolument tournée vers le passé. Sans se réduire à une vision régressive ou restrictive de l’Histoire, sa représentation du temps se situe davantage dans la rétrospection que dans la prospection, dans la sacralisation du passé, que dans le culte de l’avenir.

La franchise mordante du critique, la nostalgie du romancier, le flegme hautain du dandy et l’intransigeance du catholique concourent unanimement à dénoncer les méfaits d’une modernité qui conduit au déclin. Barbey refuse les dogmes de son temps. Loin d’encenser, comme ses contemporains, les acquis révolutionnaires et le triomphe éclatant des Lumières, il déplore l’avènement d’une société nouvelle. La tragédie d’une France sans Dieu ni roi hante chacune de ses pages. Il accuse amèrement l’abolition du régime monarchique et l’impiété des théories modernes.

Car, en détruisant les structures séculaires de l’Ancien Régime, la Révolution a brisé l’équilibre d’un ordre ancien, voulu par Dieu, et dont la hiérarchie assurait au pays sa grandeur. Lecteur insatiable des auteurs du XIXe siècle, Julien Gracq parle de Barbey comme d’un « chouan du Second Empire »1, et déjà Léon Bloy, son disciple, évoquait un « ligueur attardé, sans ligue et sans roi »2. L’auteur eût volontiers accepté ces surnoms, résumant subtilement sa résistance au temps et l’ambition d’une lutte anachronique. Jules Amédée Barbey d’Aurevilly se pose en défenseur d’une époque archaïque, reléguée par l’idéologie démocratique dans un passé définitivement révolu. Ils ne sont pourtant pas si lointains ces temps que  la pensée commune associe à l’âge d’une barbarie obscurantiste et féodale. Si, dans le glorieux sillage de Balzac et de Walter Scott –deux influences majeures sur le plan littéraire-, Barbey cède à la mode du roman historique3, ses romans chouans n’obéissent pas seulement à un goût pour l’histoire. Ils sont la plus stricte expression de sa posture réactionnaire. Barbey, d’ailleurs, ne s’en cache pas. Il reste convaincu d’une supériorité morale, sociale et politique de l’Ancien Régime dont il prétend cultiver le souvenir éternel. Avec ses châteaux et son histoire guerrière, la Normandie sert de modèle à cette société traditionnelle, nettement hiérarchisée, que la Révolution a voulu détruire dans chaque région de France. À la nation rationnelle et athée, Barbey oppose une France pieuse et superstitieuse qui, là encore, apparaît sous les traits de sa Normandie natale. Les idées de Barbey telles qu’elles s’affirment au milieu des années 1840 tiennent en quelques mots : royalisme, catholicisme, élitisme et régionalisme. Elle n’en est pas moins riche et hautement symbolique du malaise éprouvé par l’écrivain dans son époque. Ces quatre mots, qui correspondent en fait aux quatre orientations complémentaires et convergentes de la pensée aurevillienne, annoncent les thématiques constitutives de son discours contre-révolutionnaire. Notre étude s’attache donc à dégager ces axes, en les resituant dans l’histoire culturelle, à partir d’une analyse approfondie des sources imprimées, aisément consultables dans les nombreuses rééditions qui, jusqu’à aujourd’hui, témoignent d’un relatif ancrage de Barbey d’Aurevilly dans la tradition littéraire.

Si la pensée de Barbey d’Aurevilly s’était docilement alignée sur celles d’un camp d’opinion clairement défini chez ses contemporains, ce mémoire eût sans doute été moins riche et le sujet plus facile à cerner. Il aurait simplement suffi de lui coller une étiquette en le plaçant dans le rang des légitimistes, des orléanistes ou des bonapartistes. Mais la réalité, et cela tient davantage aux variations politiques du siècle qu’à la pensée instable d’un individu, empêche de procéder par classements réducteurs et simplistes. Seule son opposition à la République, qu’il assimile à la Révolution1 après les élections législatives de 1877, permet de ranger définitivement Barbey dans le camp des réactionnaires. S’il revendique hautement l’héritage familial du légitimisme et dénonce amèrement la compromission libérale des Orléans2, le royalisme de Barbey, excessif et passionné, n’en est pas moins d’une hétérodoxie qui choque. Louis XVI, « trop révolutionnaire »3 à son goût, est, comme ses prédécesseurs du XVIIIe siècle, la cause de la chute du régime. Par ses théories « anti-bourboniennes », Barbey s’amuse à « faire crier […] MM. Les légitimistes »4. D’ailleurs, il en paie le prix fort lorsqu’Alfred Nettement le renvoie de La Mode. Se réclamant des premiers temps de la royauté, le monarchisme aurevillien revêt une dimension « tout à la fois romantique et religieuse » car, comme l’écrit Stéphane Rials, le légitimisme hétérogène de cette époque est « davantage une sensibilité qu’une doctrine et une mystique qu’une politique »5. Mais il serait insuffisant, voire erroné, de limiter la posture de Barbey à celle d’un auteur provoquant, sans idéologie. Bien au contraire, toute sa correspondance laisse entrevoir un culte inflexible et durable de l’autorité. C’est au nom même de ce principe que, comme bon nombre de royalistes attirés par l’ordre instauré sous Louis-Napoléon, il se rallie dans un premier temps à l’Empire, avant de condamner son tournant libéral. « Pour moi, lance-t-il quelques jours après le coup de force du prince-président, il y a quelque chose de bien supérieure aux races royales elles-mêmes, c’est l’autorité, – l’autorité que ces races ont compromise et perdue »6. Un peu plus loin : « Moi je n’augure pas mal d’un gouvernement qui commence par l’expédition de Rome ». Barbey se rappelle comment, en décidant l’envoi d’un corps expéditionnaire en avril 1849 pour soutenir Pie IX, Bonaparte avait su se faire apprécier des catholiques français. Ce propos est par ailleurs révélateur du primat religieux sur l’orientation politique de Barbey, « légitimiste, mais […] légitimiste catholique »7 et de ce fait convaincu d’une action supérieure de la Providence. En cela il rejoint non seulement une thématique très chère à ses devanciers contre-révolutionnaires, mais embrasse également les théories religieuses des contemporains les plus conservateurs. Jugeant sévèrement les ouvertures libérales de Lamennais, ou de Lacordaire, Barbey d’Aurevilly témoigne un enthousiasme rare devant le mysticisme austère d’Antoine Blanc de Saint Bonnet, « le plus grand métaphysicien catholique qui soit en Europe »1. Comme lui, il voit en Dieu l’unique « raison » du mouvement historique et impute à la Chute toutes les douleurs humaines. Mais sans se limiter à la critique d’ouvrages profanes ou religieux, que lui confient, avec crainte et prudence -tant ils redoutent les excès de sa plume-, les directeurs de journaux, Barbey d’Aurevilly s’empare avec passion des questions politiques et religieuses de son temps. Mais là encore, comme il avait gêné son camp légitimiste, Barbey dérange. Catholique et ultramontain, il l’est assurément, et il suffit pourtant d’un article dans L’Univers2 pour que Veuillot, ce « cuistre »3, décide de l’éloigner. Barbey incarne donc, dans le champ du débat politique et moral ouvert par le régime républicain, la figure véhémente du catholique intransigeant hostile à la pensée majoritaire. A ce propos, l’un des ouvrages d’Hervé Serry4 retrace l’apparition d’un catholicisme engagé à la fin du XIXe siècle et cherche à rendre compte, par l’expression historiquement paradoxale d’intellectuel catholique, de ce courant conservateur incompatible avec l’idéal progressiste. A la lumière de cet ouvrage qui, de Chateaubriand à Barrès, revient sur les racines d’un courant doublement esthétique et idéologique, nous nous sommes demandés dans quelle mesure Barbey d’Aurevilly pouvait être rangé au nombre de ces « intellectuels catholiques » dont l’action s’efforça de réhabiliter la religion contre l’anticléricalisme et le laïcisme naissant. Car, contrairement à ce que laisserait penser son appartenance à une institution littéraire ou à un mouvement d’idées, Barbey n’adhère à aucun groupe ni à aucune coterie. Il agit seul, et son autonomie dérange. On l’a compris, les journaux conservateurs se méfient de sa plume –trop véhémente à leur goût, trop provoquante et insuffisamment consensuelle[5]-, l’Eglise condamne ses peintures de femmes légères et de prêtres relapses, l’Empire conservateur juge sa moralité douteuse[6], et la République le censure[7]. En d’autres termes, s’il a pu inspirer, par l’ascendant exercé sur certains disciples, le mouvement de renaissance catholique décrit par Hervé Serry, Barbey d’Aurevilly n’a lui-même appartenu à aucun courant ouvertement religieux et s’est même vu décrié par les garants de l’ordre catholique. Constatant que Serry ne cite son nom qu’à trois reprises et le situe, à juste titre, parmi les « isolés »1, nous avons souhaité creuser plus avant la place de Barbey d’Aurevilly dans la réaffirmation de la morale chrétienne et du sentiment religieux, qui constitue pour ainsi dire la forme religieuse de son action contre-révolutionnaire. L’enjeu est de montrer comment, par cet attachement à la religion catholique posée, avec la monarchie, comme base de la société, Barbey rêve de retourner à la France pieuse et superstitieuse d’un passé indéterminé. En ce sens, Barbey d’Aurevilly vaut comme modèle de la réaction catholique en littérature. Inspiré tour à tour par Pascal, Bonald et Maistre -« notre Voltaire, à nous autres, chrétiens »2-, Barbey reprend non seulement le flambeau de l’anti-humanisme, de l’anti-rationalisme et de l’anti-protestantisme, mais agit même, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, comme le continuateur littéraire de ces vieilles haines du catholicisme.

L’élitisme aristocratique et le régionalisme de Barbey d’Aurevilly constituent les deux autres volets de sa pensée et résument assez bien l’héritage des temps prérévolutionnaires. Le premier s’exprime d’abord sous forme d’un culte esthétique et politique de l’aristocratie, celui du dandy fréquentant les salons et proclamant fièrement « son mépris de la masse »3, puis évolue plus sérieusement vers une vision politique rigoureuse. Bien entendu, la notion d’élitisme4, empruntée à la sociologie contemporaine, n’existe pas à l’époque de Barbey, mais le terme d’élite, lui, porte encore au XIXe siècle la marque ineffaçable de l’Ancien Régime. Le premier sens indiqué par le Littré de 1874 pour le mot « élite » définit à peu près la conception aurevillienne de l’aristocratie : « Ce qu’il y a d’élu, de choisi, de distingué. L’élite de la noblesse »5. En fait, le rêve d’un retour à la hiérarchie établie au sein du système féodal, dominé par les élites nobles, relève chez Barbey d’une vision traditionnellement organiciste de la société. Il est vrai qu’on observe souvent, de nos jours, l’association du substantif aux adjectifs « républicain»6 ou « démocratique » comme s’il s’agissait, en réaction aux fondements de la société d’ordre, d’abolir ou de compenser les effets de la naissance. Barbey d’Aurevilly raillait volontiers cette initiative révolutionnaire, puis républicaine, qui, au nom de l’égalité, prétendait supprimer la vieille élite aristocratique : « En France, tout le monde est aristocrate, car tout le monde tend à se distinguer […]. Le bonnet rouge du Jacobinisme, c’est le talon rouge de l’aristocratie à l’autre extrémité […]. Seulement, comme on se haïssait, le jacobinisme mit sur sa tête ce que l’aristocratie mettait sous son pied »1. L’antijacobinisme est sans conteste l’un des moteurs de son discours contre-révolutionnaire. Dans les textes de Barbey d’Aurevilly, la haine tenace vouée au centralisme jacobin s’exprime en effet sous couvert d’un régionalisme nostalgique.

D’une part, au-delà du mouvement culturel qui voit se développer  une  « littérature du terroir » chez des écrivains comme Georges Sand ou Frédéric Mistral, le régionalisme de Barbey nous a semblé étroitement lié à sa fascination sociale et politique pour les structures déconcentrées de la société féodale. La Normandie a encore pour lui des couleurs archaïques de duché et de pays d’Etat. D’autre part, Barbey d’Aurevilly se déplace constamment entre Valognes, Saint-Sauveur et Paris. Comme la plupart des nobles de son temps, il oscille sans cesse entre l’ancrage régional et rural de ses origines et son attirance naturelle pour la ville, lieu du pouvoir politique et, dans le cas d’un auteur, de la gloire littéraire. « Entre nomadisme et enracinement, voici le noble »2, écrit Eric Mension-Rigau, qui a si bien décrit cette tension bipolaire, entre ville et campagne, dans l’art de vivre aristocratique. Afin de mieux comprendre les aspects politiques du régionalisme aurevillien et de l’inscrire dans un mouvement plus général, nous avons eu recours aux travaux significatifs de François Guillet sur l’image de la Normandie entre le XVIIIe et le XIXe siècle.3 Le régionalisme qui transparaît chez les élites normandes, et notamment dans le milieu des sociétés savantes, constitue en effet une réaction plurielle –linguistique, littéraire, scientifique- à l’idéal révolutionnaire de la nation.

 

Considérant dans son entier l’œuvre de Barbey, nous avons opéré une sélection minutieuse de certains textes majeurs, qui, d’après nous, renfermaient de manière exemplaire les idées contre-révolutionnaires de l’auteur. Or, il se trouve que la plupart de ses écrits –ceux, du moins, qui lui valurent de son vivant un certain écho- ont vu le jour à partir des années 1850 et que, sans aucun doute, la partie la plus intéressante de son œuvre s’étend sur un vaste période de trente ans, des années 1860 jusqu’à sa mort, en 1889. Barbey n’eut pas la gloire qu’il espérait, et il dut sa notoriété tardive – impopulaire, mais fascinante-, davantage aux nouvelles sulfureuses et aux romans tonitruants qu’à la violence impitoyable, et souvent juste, de ses jugements. Avant l’édition collective des Diaboliques, en 1874, qui attira sur lui les lumières et les ombres du scandale, les nouvelles furent rédigées entre 1849 et 1873. Seule la première, en 1850, fut publiée isolément dans un journal légitimiste. Chacune de ces nouvelles reflète parfaitement l’initiative mémorielle qui sous-tend l’œuvre aurevillienne –hommage rendu à un monde éteint-, et dénote par ailleurs les velléités religieuses de Barbey qui s’y présente, dès la préface, comme un « moraliste chrétien »1. Ses trois romans les plus célèbres, et ceux qui nous semblent exemplaires des velléités « historiographiques » de Barbey, L’Ensorcelée, Le Chevalier Destouches et Un prêtre marié, paraissent respectivement en 1852, 1864 et 1865 dans leur édition originale. Barbey d’Aurevilly y met en scène des personnages illustrant peu ou prou sa haine du XIXe siècle et donne à son discours contre-révolutionnaire un écho littéraire retentissant. A partir des années 1850, il réunit et classifie progressivement son œuvre critique, qui exprime sans détours sa pensée, sous couvert d’analyse des publications contemporaines, puis la publie en plusieurs volumes dans Les Œuvres et les Hommes. N’ayant pas toujours eu facilement accès à l’édition complète de ces critiques, nous avons parfois privilégié une consultation directe des articles numérisés par la BNF sur son site Gallica. Son abondante collaboration à des journaux comme Le Constitutionnel, Le Figaro, Le Pays et L’Assemblée nationale permettait aisément de retrouver sa trace. De même, les éditions les plus anciennes mises en ligne par les bibliothèques numériques comme Google books ou Internet Archive ont considérablement simplifié l’exploitation des textes. De fait, il apparaît clairement que, pour un étudiant du début du XXIe siècle, l’accès aux sources manuscrites2 comme aux sources imprimées n’appartient plus exclusivement au monde clos des services d’archives historiques, matérialisés, d’un bout à l’autre du territoire, par des lieux spécifiques. A plus forte raison lorsqu’il s’agit de textes publiés, il lui est aujourd’hui possible de s’y référer plus rapidement, plus pratiquement aussi, par le biais d’internet. Mais loin d’annoncer le déclin des bibliothèques et des centres d’archives, renfermant en leur sein une masse de documents qui échappe largement au support numérique, nous pensons que ces « catacombes manuscrites »3, amoureusement décrites par Michelet, continueront pour longtemps de répondre aux questions des historiens et d’en susciter de nouvelles.

En somme, pour en revenir à la chronologie qui borne notre étude, les principaux écrits de Barbey d’Aurevilly coïncident bien avec une époque politiquement incertaine, du milieu jusqu’à la fin du siècle, marquée successivement par la chute de la Monarchie de Juillet, le Second Empire et l’avènement de la IIIe République. Pour cette raison, il nous a semblé pertinent de dater à partir de l’année 1846, décrite par Philip John Yarrow1 et Jacques Petit comme le point de rupture et de conversion idéologique de Barbey, le début de son revirement contre-révolutionnaire. La personnalité politique de l’écrivain et du penseur est en réalité beaucoup plus complexe que ne laisserait penser l’image du catholique farouchement antidémocrate retenue par les mémoires. Ses biographies séparent donc, d’une part, le libéral assez peu connu des premières heures, partisan optimiste des principes égalitaires, refusant même d’accoler à son nom sa particule nobiliaire2, et, d’autre part, le défenseur acharné des mœurs et des institutions traditionnelles. Plusieurs détails ont permis de mettre en lumière cette coupure temporelle qui correspond, dans les grands traits, à une fréquentation accrue du salon conservateur de la baronne de Maistre, lointaine cousine de son maître à penser3, et se traduit plus ponctuellement par  la création d’un journal éphémère : la Revue du monde catholique4. Le Barbey qui nous intéresse commence donc à la fin des années 1840. Loin de prétendre approfondir ou renouveler les connaissances biographiques établies sur l’auteur, ce mémoire propose une analyse aussi rigoureuse que possible du discours antimoderne, et plus précisément contre-révolutionnaire, qui s’élabore spécifiquement de 1846 à 1889, en se penchant particulièrement sur l’édification d’une contre-mémoire passéiste, aristocratique et régionaliste. Sans limiter notre propos aux textes et aux articles parus de son vivant, nous l’avons enrichi d’une source aussi fertile qu’elle était abondante en y intégrant l’étude partielle de sa correspondance. Les premières tentatives visant à réunir les écrits épistolaires de Barbey datent du début du XXe siècle, mais n’aboutissent à aucune publication globale de sa correspondance. Dès 1903, certains éditeurs parisiens publient en effet les lettres à Léon Bloy, puis en 1908, celles adressées à Trebutien5, mais il faut attendre les années 1980 pour voir paraître, à l’initiative de plusieurs chercheurs réunis autour du Centre de littérature française de l’Université de Besançon, un travail de synthèse remarquable. C’est à partir de cette édition critique et commentée de la Correspondance générale en neuf volumes1 que nous avons mené une part importante du travail. Nous avons eu plaisir à découvrir un homme et un auteur aussi brillant dans ses écrits intimes qu’il pouvait l’être dans ses écrits « publics ». La manière élégante de son style, éloquent dans les moindres sujets, nous a rendu la lecture plus légère et bien plus agréable. Quant aux Memoranda insérés par Jacques Petit dans le deuxième volume des Œuvres Complètes2, ils ont également jeté quelque lumière sur l’évolution religieuse et politique de Barbey. Romans, lettres, journal, critiques… On l’aura donc compris, nos sources sont variées. Une telle diversité a de quoi effrayer et nous avons conscience- ou plutôt, nous avons pris conscience au fil de ce travail- qu’un tel sujet, effleuré çà et là sans jamais avoir été complétement traité, nécessitait bien plus de temps que nous n’en avons eu. C’est pourquoi nous nous bornons ici à exposer les principaux enjeux qui font l’intérêt du sujet, sans prétendre y répondre avant un certain temps. Au seuil de cette étude, le champ des questions n’est sans doute pas épuisé.

Si le plan du mémoire, contrairement à la démarche la plus couramment adoptée en histoire, n’a pas entièrement été organisé selon un enchaînement chronologique, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’analyser des faits dans l’ordre de leur succession, mais d’explorer les sinueux détours d’une pensée politique qui, sans se figer dans le cadre précis d’une doctrine, évolue constamment. Au gré de ses lectures et de ses rencontres, Barbey d’Aurevilly a développé de nouvelles réflexions, mais sa pensée n’a pas suivi, d’un conservatisme modéré à un réactionisme intransigeant, une marche continue et progressive. Du début à la fin, les deux tendances se manifestent conjointement dans l’ensemble de son œuvre. Une organisation chronologique aurait sans doute été conforme à la méthode la plus répandue dans ce type de travaux, mais l’analyse aurait été biaisée par l’artifice. Après avoir borné l’étude de la fin des années 1840 à la mort de l’auteur, sur une période de près d’un demi-siècle, une approche thématique nous a semblé plus pertinente pour décrire le rapport de Barbey à la modernité et les manifestations principales de sa posture idéologique.

 

 

 

 

 

II. UNE ŒUVRE DE MÉMOIRE

 

 

            En explorant tout à la fois les sources épistolaires et les journaux intimes, les articles et l’œuvre romanesque de Barbey d’Aurevilly, nous avons tenté d’identifier les traits d’une nostalgie qui, chargée d’idéologie contre-révolutionnaire, ne saurait se réduire à une pose romantique. Après avoir dégagé les sources littéraires, religieuses et philosophiques de la pensée aurevillienne, il nous a paru nécessaire d’en venir plus précisément aux influences sociales et familiales qui ont conduit l’auteur à se tourner vers le passé, donc vers les origines.

Comme s’il devait entretenir la mémoire d’une classe menacée par l’Histoire, Barbey d’Aurevilly dépeint les mœurs de l’aristocratie et oppose aux prétentions égalitaires du XIXe siècle une conception sociale empruntée aux fondements du modèle féodal. De là provient son admiration pour le haut Moyen-âge qu’il réinvente d’un point de vue tant esthétique que politique comme époque idéale et assurément supérieure à « nos siècles modernes ». Lorsqu’il se pique d’écrire l’Histoire bien mieux qu’un historien bassement tourné vers l’étude objective des faits, Barbey d’Aurevilly brouille les frontières entre ce qui relève de la mémoire -affective, symbolique, subjective-  et ce qui, en toute rigueur, procède de l’Histoire redéfinie comme science à la suite de la Révolution française. C’est précisément cette forme d’histoire à visée mémorielle que nous avons voulu décrire en identifiant l’intégralité des écrits de Barbey à une « œuvre de mémoire ». Mémoire régionale, mais également mémoire aristocratique et conservatrice.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. LE CULTE INDIVIDUEL DES ORIGINES

 

I. 1 Mythologie familiale et mémoire « lignagère »

 

Inscrit au cœur des valeurs lignagères qui définissent l’ordre aristocratique, le respect de l’histoire familiale passe d’abord, selon un héritage antique, par le culte des ancêtres : l’attachement au nom situe dans le passé le système de références morales, sociales et politiques auxquelles, par tradition et par devoir, souscrit tout membre de la noblesse. Ce regard en arrière correspond donc d’abord à un réflexe socio-culturel par lequel Barbey d’Aurevilly proclame son appartenance explicite au second ordre.

Dans une lettre adressée à son ami de Caen, l’éditeur Trebutien, l’auteur évoque, non sans fierté, l’origine de son nom et de ses armoiries parlantes : « je m’appelle Barbey : non le chien, mais le Poisson, et je le porte dans mes armes, – d’azur aux deux barbeaux, adossés, d’argent, au chef cousu de gueules, aux trois quintefeuilles d’or »1. A une exception près, cette description s’accorde parfaitement au règlement officiel des armoiries établies le 25 octobre 1765 par Louis-Pierre d’Hozier, document retranscrit dans l’un des premiers travaux biographiques consacrés à Barbey d’Aurevilly2 : « Nous, comme juge d’armes de la France, avons réglé pour armoiries au sieur Vincent Barbey [l’arrière-grand-père de l’auteur], écuyer, un écu d’azur à deux bars adossés d’argent, et au chef de gueules, chargé de trois besans d’or, cet écu [est] timbré d’un casque de profil orné de ses lambrequins d’or, d’azur, d’argent et de gueule » . Dans le cas des Barbey, le bar vaut comme une double référence qui suggère à la fois la sonorité onomastique et l’établissement familial sur les rivages du Nord. Si l’héraldique ne fait aucune différence entre le bar et le barbeau3, il semble, en revanche, que Barbey se permette une très légère altération esthétique de ses armes lorsqu’il place trois quintefeuilles d’or au lieu des trois besants originels. Peut-être faut-il voir dans cette substitution le reniement du dandy pour tout symbole d’argent, mais plus encore la volonté singulière de styliser des armes qu’il évoque toujours sur un mode affectif, voire lyrique4. Sur le portrait peint par Emile Lévy en 1881, ce sont bien les besants et non les quintefeuilles qui apparaissent à l’arrière-plan, sur l’écu situé à droite du visage de Barbey. Cette évocation des origines dénote en tout cas l’importance du nom dans la genèse identitaire de l’homme et révèle, de surcroît, la passion héraldique du romancier. Barbey s’amuse en effet, dans plusieurs de ses nouvelles, à décrire en détail les armes fictives de ses personnages1.

Comme nous l’indique la date d’établissement des armoiries, la noblesse de Barbey est tardive. Ce n’est qu’en 1756 que son arrière-grand-père, homme influent dans les juridictions de Valognes et des Saint-Sauveur, achète pour cinquante-cinq mille livres la charge de « conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France en la chancellerie établie par la Cour des Aydes de Clermont-Ferrand »2. Mais peu importe de quelle souche est issue cette noblesse dont Barbey se plaisait lui-même à dire, sans honte, et même avec une légèreté feignant l’indifférence, qu’elle dérivait d’un usage récent de la fameuse « savonnette à vilains »3, thème emprunté aux moralistes du XVIIe siècle. Notre propos est de montrer comment il se rattache à un ordre social historiquement porté par des valeurs morales que ses contemporains relèguent à tort dans une époque définitivement abolie. Barbey a donc évolué dans cette vénération de la gloire des aïeux -d’ascendance paternelle et maternelle-, avant d’entretenir à son tour leur mémoire. A l’origine, ce sont les femmes, à défaut de transmettre leur nom, qui ont constitué le principal relais de l’histoire ancestrale et assuré, par le vecteur des traditions orales, la continuité des valeurs familiales4. Ainsi Barbey décrit-il son grand-père maternel, Louis-Hector-Amédée Ango, dont il hérita du prénom, comme un dernier fidèle de l’ordre monarchique. A l’image des galeries de portraits qu’on traverse dans certains châteaux en guise de reliquaire généalogique,  la demeure des Barbey garde une image exemplaire du passé familial : « Son portrait est dans la salle à manger de mon père ».  Ce Louis Ango nous est présenté comme un proche de Louis XVI et Barbey s’attache à souligner la loyauté d’un homme apparemment hostile à toute compromission constitutionnelle : « Il fut envoyé aux Etats Généraux5, et le Roi Louis XVI qui l’aimait lui donna, comme souvenir, le jour de l’ouverture des Etats, la poignée du cierge qu’il avait tenu à la main pendant la messe du Saint-Esprit. Cette poignée de velours […] est encore entre les mains de ma mère qui la garde et la regarde comme une relique ». Cette adoration quasi religieuse de l’aïeul témoigne bien de l’importance du souvenir dans l’éducation nobiliaire et même, comme c’est le cas ici, lorsque l’ancêtre appartient à la haute bourgeoisie. Par ailleurs, le Dictionnaire des familles françaises, nonobstant quelques inexactitudes, rapporte une légende familiale sans doute connue, mais sur laquelle Barbey demeure relativement discret : « filleul du roi Louis XV et de la duchesse de Chateauroux, [Louis Ango] passait, à tort ou à raison, pour être le fils de son parrain avec lequel il avait une grande ressemblance physique »1. Barbey d’Aurevilly, nous disent Charles Buet2 et Bourget, n’aimait pas qu’on s’attarde sur une telle « légende », mais il n’en reste pas moins que cette croyance, motivée ou non3, dévoile le fond de fantasme qui préside à toute quête généalogique.

Etrangement, Barbey n’explique à son ami Trebutien que secondairement l’origine de son nom : « Quant au nom de d’Aurevilly, c’est le nom de mon oncle, frère de mon père (l’aîné de trois enfants dont mon père est le dernier), en sa qualité de cadet, mon père était ce qu’on appelle en langage gentilhomme : le chevalier. Mais quand mon oncle Jean-François-Frédéric Barbey d’Aurevilly est mort sans enfant, nous avons pris son nom ». Lorsqu’il hérite du nom, Barbey a 21 ans et prend conscience des responsabilités morales qui lui incombent en tant qu’aîné. Il a le sens de l’honneur familial et, si ses mœurs libertines suscitent quelques tensions avec son père, il cherche à cultiver la gloire –une obsession qui transparaît tout au long de sa correspondance-, moins pour lui que pour honorer les siens. Ainsi condamne-t-il fermement l’attitude de son cadet, Edouard Barbey du Motel, dont la mort lui inspire d’implacables paroles affirmant le primat de la famille sur l’individu : « C’était un de ses hommes pour lesquels les familles ont raison de regretter l’institution des lettres de cachet et de la Bastille […]. Ce frère fut un chagrin pour notre famille »4. Il est à noter que la critique de l’individualisme chez Barbey a pour pendant la soumission aux modèles organiques que sont la famille et  la société d’Ancien Régime. « Les Passions, écrit-il plus loin à propos du défunt, avaient flétri sa jeunesse […]. Ce n’est pas à moi de reprocher aux autres les passions qui les ont faits coupables, mais les siennes manquaient de noblesse. Il avait brisé le cœur de mon père ».3 Jules Amédée Barbey d’Aurevilly, lui, malgré d’importants désaccords politiques, finira par adhérer au légitimisme familial et à la haine de la Révolution. « Mon grand-père fut de ceux qui ne reconnurent pas la constitution insolente du jeu de Paume », rappelle-t-il comme pour souligner la continuité familiale des positions idéologiques. « On ne l’avait jamais vu rire après la mort du Roi », ajoute-t-il dans ses Memoranda1.

Si, comme on l’a vu, l’identité individuelle se construit tout d’abord en référence au passé socio-familial, elle ne s’appuie pas moins sur l’origine géographique et l’ancrage régional. La dédicace du Chevalier des Touches est, à cet égard, particulièrement révélatrice de cette superposition de l’appartenance spatiale à l’ascendance familiale dans l’élaboration de l’ethos de l’auteur et de l’homme. Après avoir comparé son père au « Pater familias antique », Barbey ajoute avec un ton d’affection révérencielle et de reproche envers lui-même : « au lieu de rester, ainsi que Vous, planté et solide comme un chêne dans la terre natale, je m’en suis allé loin, tête inquiète, courant […] après [le] vent »2. Cette admiration de l’enracinement paternel (qu’on retrouve également à l’égard de Trebutien, resté à Caen) suggère, au travers des métaphores du chêne et du vent, un sentiment de frustration et de malaise recouvrant une réalité symptomatique chez la première génération du siècle romantique.

 

I. 2 L’idéalisation du pays natal : enracinement terrien et culture régionale

 

A l’autre extrémité du Chevalier Des Touches, dans une note rectificative placée en fin de texte, Barbey proclame hautement son appartenance à la race normande et récuse, par là même, le sentiment d’identité nationale issu de l’époque révolutionnaire : « A la page 126, lisez Josterie au lieu d’Osterie. Je n’aurais pas corrigé cette faute si elle avait été une faute de français ; mais c’est une faute dans le patois, la langue maternelle de mon pays, et je l’ai surtout corrigée par la raison que je suis plus patoisant que littéraire et encore plus Normand que Français ».3 On le voit, Barbey s’amuse à réduire le lexique national à l’expression de son régionalisme et, refusant l’idée d’une nation uniforme, il adopte une posture de repli sur sa « terre natale de Normandie »4. Il n’y a pas, en effet, de noblesse apatride. L’ancrage terrien vient compléter l’identité aristocratique, et la noblesse entretient avec l’espace local un lien d’autant plus fort qu’elle en a généralement la responsabilité politique. De la souveraineté locale du seigneur à la responsabilité administrative du maire, la noblesse régionale s’efforce tout au long du XIXe siècle de renforcer des appuis fortement affaiblis par la Révolution.

 

On sait, par exemple, que Jean-François-Frédéric Barbey d’Aurevilly, l’aîné de la famille, occupait la charge de maire dans la commune de Saint-Sauveur-le-Vicomte1. La famille exerce donc, dans la continuité des traditions féodales, la mission des seigneurs assurant la protection d’un territoire : « Sa mairie fut une royauté »2, écrit Barbey à propos de son oncle. Issu de seigneurs normands par son père et de baillis normands par sa mère, Barbey perçoit donc la région comme un point d’ancrage identitaire et une source inépuisable d’inspiration esthétique. Dans son rapport aux terres normandes, Barbey navigue entre sensualisme et panthéisme. Par le détour d’un lexique amoureux ou sacré, il la dépeint tantôt sous les traits d’une amante, tantôt comme une alma mater. « La Normandie devra m’aimer, écrit-il à Trebutien, je vais lui tresser une fière couronne de Poésie »3. Trente ans plus tard, fidèle à ses premières amours, Barbey qualifie la Normandie de « capricieuse adorée »4, personnifiée sous la figure d’une belle pleureuse5. Du reste, cet amour sincère et intime de la Normandie n’est pas moins présent dans ses romans et ses nouvelles que dans son ample correspondance. « Romans, impressions écrites, souvenirs, travaux, tout doit être normand pour moi et se rattacher à la Normandie », rapporte-t-il dans son journal sous forme d’un plaidoyer esthétique de son régionalisme.6 Un attachement quasi filial se dégage des descriptions élogieuses de la terre, prospère et généreuse, comme peut l’être un refuge idéal situé hors du temps. « La Normandie, c’est la verte Erin de la France, mais une Erin […] cultivée, riche et grasse », peut-on lire dans Une Histoire sans nom7 ou encore dans les pages exaltées de L’Ensorcelée. Rapprochements et oppositions entre la Normandie et les îles britanniques constituent d’ailleurs l’un des traits récurrents de son goût pour l’histoire régionale. Saint-Sauveur-le-Vicomte est pour lui « une bourgade jolie comme un village d’Ecosse qui a vu Du Guesclin défendre son donjon contre les Anglais »8. Vers 1375, Du Guesclin donna en effet l’ordre d’assiéger le château tenu par les Anglais, et la transmission orale de ce genre d’évènements a dû frapper durablement l’imagination du jeune auteur. Barbey nomme d’ailleurs la plupart de ses personnages en référence aux glorieuses figures du passé normand. Ainsi Néel de Néhou et Rollon de Langrune, dans Un prêtre marié, renvoient-ils l’un et l’autre à la Normandie des premiers temps1. De telles allusions historiques apparaissent à de nombreuses reprises comme l’expression d’une Normandie idéalement tournée vers le passé. Au XIXe siècle, l’histoire médiévale pénètre très profondément l’imaginaire romantique, aboutissant, selon François Guillet, à la « construction d’un légendaire des lieux qui investit le territoire et constitue, mêlé à de nombreux épisodes historiques, un aspect essentiel du paysage et de l’identité régionale »2. Barbey illustre parfaitement cette tendance qui s’impose autant dans le champ artistique –littérature et peinture romantique- que dans le domaine scientifique alimenté par les sociétés savantes. François Guillet décrit ainsi le rapprochement des érudits locaux, le plus souvent issus des rangs de l’aristocratie légitimiste, qui s’organisent pour valoriser leur région en réaction au centralisme parisien. Ces académies savantes, à l’instar de la société des Antiquaires de Normandie fondée en 1823 par Arcisse de Caumont, « tentent de répondre par [leurs] travaux à l’impérialisme unificateur de Paris » en  exaltant le patrimoine et l’histoire régionale. Barbey d’Aurevilly, qui s’appuya sur plusieurs de leurs études d’histoire locale, et tenta notamment d’obtenir des informations auprès d’Eugène de Robillard de Beaurepaire3 –président de la société en 1871- s’enquiert souvent auprès de Trebutien des travaux publiés par la société : « En votre qualité d’antiquaire, mon cher Trebutien, vous m’enverrez […] tous les renseignements historiques sur l’ancienne abbaye de Blanchelande […]. Caumont a-t-il écrit là-dessus ? »4. Les travaux menés par ces sociétés savantes s’étendent de l’archéologie au naturalisme et à la linguistique, si bien que l’intérêt pour les idiomes participe de ce même engouement pour le passé régional. De ce point de vue, l’usage du patois dans l’œuvre de Barbey s’inscrit dans un mouvement d’étude linguistique exploré notamment par ses cousins germains, les Pontas-Duméril5, auteurs d’un ouvrage sur la « langue » locale. Ce culte des origines normandes, situé au croisement de l’érudition et de l’opposition politique à la nation, traduit substantiellement l’orientation anti-jacobine de son régionalisme. La Normandie aurevillienne, peuplée de chouans et de superstitions, sert aussi de modèle à ce que Jean-Clément Martin, au sujet de la Vendée, appelle une région de contre-mémoire, « terre de contre-révolution et d’Ancien Régime » faisant office de « conservatoire des temps abolis »1.

Le sentiment d’exil éprouvé par Barbey d’Aurevilly hors de sa terre natale est le pendant logique de cette idéalisation nostalgique de la région normande. Descendu à Paris pour y obtenir la gloire littéraire qu’il continue amèrement d’attendre à la fin de sa vie, Barbey sait bien que sa place est ailleurs, et à défaut de vivre en Normandie, il en fera le sujet principal de ses écrits jusqu’à envisager une fresque romanesque tout entière consacrée à la région : L’Ouest. Barbey s’emploie à faire de cet exil loin de ses terres une thématique fertile qui lui sert de refuge, au milieu de ses personnages « aromatiquement [sic] Normands ». L’auteur revient souvent sur son mal du pays, en évoquant, sous les traits romantiques de « l’enfant du pays exilé »1, le motif essentiel du déracinement. «Revenir ! Revenir ! Revenir ! […] J’ai une rage de Normandie comme on a une rage de dents, seulement cette rage de Normandie ne me fait mal que quand je suis loin »2, lance-t-il en 1872. Cette exaspération se double d’un sentiment de dépossession identitaire provoqué par l’éloignement. Dans toute son œuvre, la thématique structurante de l’exil est fondamentalement double : il s’agit d’un exil à la fois chronologique et spatial qui aboutit singulièrement à une « littérature d’émigrés permanents »3. Dans le Figaro du  1er avril 1887, Emile Bourgerat signe, sous son pseudonyme usuel de Caliban, un article flatteur intitulé « Barbey d’Aurevilly au jockey club »4. On peut y lire une description fidèle de l’attitude du vieil auteur de soixante-dix-neuf ans : « cet homme, dis-je, est aussi dépaysé dans notre société contemporaine qu’Ovide a pu l’être chez les Scythes ». Pour qui sait l’isolement du poète disgracié sur les rives désertes et barbares du Pont-Euxin, cette analogie jette une lumière particulièrement vive sur le sentiment d’exil temporel et géographique éprouvé par Barbey. C’est en cela que, dans le regard nostalgique qu’il porte sur la Normandie et sur l’Ancien Régime, passéisme et régionalisme ne font qu’un. Saint-Sauveur est ainsi décrite comme la « ville de [s]es spectres »5 et, imitant les émigrés de l’époque révolutionnaire, réfugiés à Coblence ou à Londres, Barbey fuit également son temps dans les salons de Valognes ou dans « la maison paternelle, avec un père en qui respire le feu sacré des anciens jours »1. « Tout antimoderne, écrit Compagnon comme s’il parlait précisément de Jules Barbey d’Aurevilly, restera un émigré de l’intérieur »2, déniant le présent tel qu’il est, et se tournant, loin de la décadence moderne, vers les siècles passés. Entre Paris et sa presqu’île du Cotentin, deux pôles antagonistes de son inspiration et de son existence, entre la gloire et le repos, Barbey oscille comme un personnage de roman, mais ne trahit jamais ses origines : un homme, en somme, « qui n’a pas désappris la langue du Terroir dans les salons de Paris ».3

 

I. 3 Châteaux et salons : les reliquaires du passé aristocratique

 

Il serait vain de prétendre établir une liste exhaustive des châteaux évoqués par Barbey d’Aurevilly, sans chercher d’abord à comprendre quelle portée symbolique est attachée à cette passion pour ces vastes demeures chargées d’histoire et de légendes. Des châteaux d’Olonde et de Tourlaville, servant de cadres mystérieux à ses récits, aux ruines des châteaux de Saint-Sauveur et du Quesnay, nombreux sont les modèles dont Barbey s’inspira pour mettre en scène la puissante noblesse féodale et l’aristocratie déclinante du XIXe siècle. Avec un patrimoine de plus de 1400 monuments recensés aujourd’hui sur la liste des monuments historiques, les départements de la Manche et du Calvados forment, comme on sait, une région parsemée de châteaux aussi variés que des manoirs et des forts médiévaux. Contemporain de Prosper Mérimée nommé en 1834 inspecteur des monuments historiques,  Barbey d’Aurevilly s’efforça tout comme lui d’inscrire dans la durée un patrimoine social, régional et architectural déjà considérablement endommagé par l’époque révolutionnaire. Au XIXe siècle, on assiste en effet à un effort croissant pour assurer la mémoire des châteaux sous forme d’une valorisation « à la fois théâtrale et poétique du patrimoine médiéval »4. La peinture romantique des manoirs écroulées et des châteaux en ruines, livrés à la rage du vandalisme ou simplement abandonnés à défaut d’argent pour les entretenir, illustre parfaitement une tendance esthétique, marquée par la célébration néogothique de l’architecture médiévale.  Dans Une Page d’histoire, Barbey dépeint ainsi la « poésie de ruines »1 que lui inspire le château de Tourlaville, dans l’arrondissement de Cherbourg, vieille « fortification de guerre » embellie par « le génie amolissant de la Renaissance »2. Le parc des châteaux normands apparaît chez Barbey sous un jour relativement sinistre : toits délabrés, murs amputés de leurs tourelles, intérieurs pillés, fenêtres brisées, tentures déchirées. Et l’inventaire pourrait se prolonger encore dans l’énumération des ravages occasionnés par la Révolution ! Mais l’affaiblissement du prestige émanant autrefois du patrimoine castral ne provient pas seulement de la destruction matérielle. Il faut y ajouter une cause étroitement politique : l’abolition des privilèges, le 4 août 1789, suivi, le 19 juin de l’année suivante, par la suppression de la noblesse. Après de telles mesures, les châteaux ravagés deviennent une image douloureuse de la dégénérescence aristocratique. Ainsi évoque-t-il dans L’Ensorcelée, –sans doute en référence à un ancien château situé aux environs de l’Eglise de Hautmesnil, à Saint-Sauveur- le château des Sang d’Aiglon de Haut-Mesnil, « rasé, jusque dans le sol, par les colonnes infernales »3. Dans Un Prêtre marié, roman qu’il envisage longtemps d’intituler Le Château des Soufflets4, Barbey dresse un tableau à la fois sombre et majestueux du Château du Quesnay, « ayant appartenu, dit-il, de temps immémorial à l’ancienne famille de ce nom »5. S’il existe encore en Basse-Normandie un château du Quesnay et deux manoirs du même nom, variante idiomatique du français « Chênaie », respectivement situés dans les communes de Vauville, Surtainville et Mandeville-en Bessin, celui dont s’inspire Barbey, entièrement détruit aujourd’hui, s’érigeait dans les environs de Saint-Sauveur. Abandonné par la « dernière génération de cette famille, tuée par ses vices comme toutes les vieilles races », « dispersée dans les villes et les bourgs d’alentour », le « vaporeux château » incarne, selon les mots mêmes de Barbey, « la poésie de la ruine et de l’abandon »6. On retrouve d’ailleurs la hantise de la dispersion, selon laquelle l’abandon du château et des terres signifie le déclin d’une famille. S’il fallait expliquer historiquement cette passion pour les monuments médiévaux, nous dirions qu’elle traduit la revendication d’un retour désespéré à une époque que les Lumières identifièrent à l’injustice et à l’obscurantisme. Hostile à la négation progressiste du passé, Barbey d’Aurevilly, en cela fils de Chateaubriand, envisage même de rédiger une œuvre intitulée L’An Mil. En réaction aux Lumières et à leur prolongement positiviste, l’admiration nostalgique de la forteresse féodale et du château gothique dénote précisément l’opposition à la modernité qui se déploie dans le renouvellement des matières et des méthodes architecturales. Même la rénovation des bâtisses médiévales est conçue comme un crime impardonnable. Au sujet des restaurateurs contemporains, il écrit : « Aux bandes noires, de mémoire destructive, ont succédé les ingénieurs. Et cette bande bleue est, Dieu me pardonne, pire encore »1.

Dans Une Histoire sans nom, récit d’une jeune fille abusée par un prêtre et tourmentée par les soupçons oppressants de sa mère, Barbey peint le château d’Olonde, propriété bâtie au XVIe siècle sur des vestiges du XIIe pour la famille d’Harcourt, située dans la commune de Canville-la-Rocque et inscrite, depuis 2000, aux monuments historiques. Dans une œuvre dédiée à la mémoire des demeures féodales, Barbey cristallise donc l’image de ces domaines anciens placés au cœur de l’organisation féodale. Ce « château presque délabré […], frappé d’un abandon qui ressemblait presque à la mort »2 reste pourtant la marque matérielle d’une société économiquement et politiquement duelle entre seigneurs et paysans, « maîtres » et « fermiers ». L’allusion doublement symbolique au château, témoin séculaire de l’Ancien Régime, et au château détruit, reflet d’une aristocratie malade, en fait pour le contemporain le lieu d’une « demeure anachronique »3.

Selon les témoignages de sa correspondance, nombreuses sont également les demeures de plaisance dans lesquelles séjourna Barbey, à commencer par le château des Coques, chez la baronne de Maistre, ou chez les Duméril, dans le château de Martelet. A défaut de pouvoir tout traiter, nous avons dû borner ce court travail à la représentation romanesque de certains grands châteaux normands. Mais l’étude reste ouverte. Pour saisir de plus près la description des sociétés aristocratiques, il nous a néanmoins paru fondamental d’étudier la peinture des salons où subsiste, lors de rencontres rituelles, un art de vivre menacé.

C’est sans doute dans les pages des Diaboliques que l’on trouve la description la plus fidèle du milieu aristocratique de Valognes où, d’après la formule bien connue de Lesage, les jeunes aristocrates venaient parfaire leur éducation mondaine4. Dans ce « petit Paris », pour reprendre Lesage, la vieille noblesse de race a su trouver refuge loin d’une « bourgeoisie insolente »5. Publié en 1850 dans le journal légitimiste La Mode, « Le Dessous de cartes d’une partie de whist » met en scène la haute société nobiliaire de Valognes, la ville « la plus profondément et la plus férocement aristocratique de France ». Chez la baronne de Mascrany, « une des femmes de Paris qui aime le plus l’esprit », hommes et femmes veulent briller selon les lois du monde. Dans les salons, l’esprit éclate dans la virtuosité des formules et la finesse des traits. On se distingue, en somme, par la conversation. Dans certaines lettres, Barbey d’Aurevilly se pique d’ailleurs d’avoir su éblouir l’audience. A propos des réceptions de la baronne de Maistre, lointaine parente par alliance de l’écrivain, Barbey écrit : « Madame de Maistre […] en donne une tous les mardis… […] On y fait de la musique, à quatre mains, et moi de la conversation à quatre langues. C’est ma manière, à moi, de musiquer ! »1. Ce goût et cet art du bien dire, au-delà du simple plaisir de l’écrivain, participe d’une culture aristocratique d’autant plus précieuse au dandy qu’elle accentue son élégance. La plupart des romans de Barbey empruntent ainsi aux coutumes de la sociabilité nobiliaire cet art de la conversation brillante, et ouvrent, sur le ton de l’otium aristocratique, un espace d’intimité quasi-mondaine entre l’auteur et le lecteur. On lit Barbey comme on entend la parole enchanteresse d’un dandy déployant son panache de belles phrases. Il faut sentir, dans la vénération de cet art oratoire qui fait le charme des salons, la commémoration nostalgique d’un esprit assurément frivole, mais qui n’en demeure pas moins foncièrement aristocratique. Dans « Le Dessous de carte d’une partie de whist », l’auteur en vient à regretter la « conversation d’autrefois », qu’il décrit comme « la dernière gloire de l’esprit français, forcée d’émigrer devant les mœurs utilitaires et occupées de notre temps ». Autrement dit, l’exaltation moderne du gain, de la vitesse et de l’individu a brisé d’un seul coup le raffinement désintéressé de l’esprit aristocratique. Mieux, le goût de l’élégance a émigré hors des frontières françaises pour s’abriter dans les cours étrangères : « la baronne de Mascrany a fait de son salon une espèce de Coblentz ». Comme pour appuyer ce constat nostalgique, Marc Fumaroli date du XIXe siècle l’effacement progressif de la conversation et sa transformation en « un lieu de mémoire »2. C’est sous la forme d’un motif mémoriel, en effet, que la conversation apparaît dans bon nombres de récits. Et ce motif à un cadre : le salon. Initié dans un premier temps aux salons aristocratiques de Valognes, « le pays des jolies filles de [son] adolescence »3, lorsqu’il vivait chez son oncle Pontas du Méril, maire de la ville, Barbey a su de lui-même se faire un nom dans les salons courtisés de Paris. De nombreuses allusions aux salons de Madame de Maistre, de Madame de Bouglon ou de Madame de Montaran viennent ainsi ponctuer ses lettres, où il peint, en connaisseur des codes qui régissent la haute société parisienne, l’étiquette et les rituels mondains. On n’entre pas dans un salon au gré de son désir, mais par la médiation d’introducteur. Dans une lettre au sujet d’un ancien ami, Barbey se flatte de son statut d’introducteur indispensable à la vie des salons : « Madame de Maistre, chez laquelle il n’aurait jamais été reçu sans moi, se plaint de son ingratitude aussi »1. Ou bien, à son tour, il rend grâce à ses relations de l’introduire dans certains lieux. Ainsi écrit-il à Yzarn-Freissinet, le 16 mars 1845 : « Que voici de regrets ! Je devais ce soir aller avec vous chez Madame de Montaran […] j’étais fier de lui être présenté par vous »2. Lieu de mémoire culturelle, le salon est aussi, enfin, lieu de mémoire politique. L’influence idéologique des salons sur la pensée de l’écrivain a également été déterminante, et la fréquentation assidue de la baronne de Maistre a sans conteste achevé de rallier Barbey à la pensée contre-révolutionnaire et, par là même, aux idées du parti légitimiste. Car l’action politique des femmes, dans les coulisses de la sociabilité salonarde, fut particulièrement importante dans les réseaux légitimistes3. Si Barbey rend hommage à ce monde des salons, c’est qu’il a bien conscience que ce lieu essentiel du tissu aristocratique se fragilise et se dissout. « Rien n’y appelle l’article de journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée au XIXe siècle », lance-t-il en évoquant les « grandes traditions de la causerie »4. Fumaroli rejoint cette idée : « la conversation s’interrompt pour faire place à la véhémence des orateurs »5.

Toutefois, il serait inexact et incomplet de limiter la mémoire aurevillienne à une mémoire purement et strictement aristocratique. Ce serait négliger ses idées morales et sociales pour n’en faire, à tort, qu’un nostalgique des privilèges nobiliaires. Barbey s’intéresse également, sinon plus, aux formes locales et populaires de la culture d’Ancien Régime. Fidèle à une veine artistique cultivant le souvenir de la France médiévale et paysanne comme idéal, Barbey d’Aurevilly constitue à cet égard la source inépuisable d’une histoire culturelle qu’il a lui-même tenté de retranscrire.

 

 

 

II. LA SACRALISATION MÉMORIELLE DU PASSÉ

 

II.1 Réinvention esthétique de l’Ancien Régime

 

Plus qu’il ne rend hommage aux mœurs d’une aristocratie chancelante, qui, comme on l’a vu, alimentent la plupart de ses écrits, c’est la noblesse comme « principe social »1 que Barbey sacralise au point d’identifier l’Ancien Régime des premiers temps au système idéal, et d’en faire un motif esthétique dont ses romans portent l’empreinte. Si l’on examine d’assez près le romantisme sous-jacent à la pensée ultra, c’est bien à cette tendance qu’il conviendrait de rattacher l’idéalisation de la France monarchique dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly. Sans doute, cette représentation  rêvée du passé, nourrie par l’imaginaire familial et les récits d’enfance, a été cultivée chez lui par le légitimisme paternel. Mais la première génération romantique, dont il se réclame à ses débuts2, a sans conteste influencé l’auteur. « Hors du temps et de l’Histoire, écrit Jean-Christian Petitfils, le modèle ultra apparaît en définitive comme une utopie fixiste et régressive, idéalisant un Ancien Régime qui n’a jamais existé, mais synthétisant assez bien les aspirations de cette France qui refuse l’industrialisation, la société marchande et manufacturière au nom de la pureté et de la simplicité des mœurs »3. Barbey, figure de l’ultracisme ? La question n’aurait aucun sens si elle était posée dans le seul champ politique, tant le contexte de la Restauration est éloigné des régimes observés par Barbey, mais si l’on considère la représentation idéologique et artistique du monde chez les ultras, on doit bien reconnaître qu’elle a dû inspirer cette réinvention fantasmatique des temps féodaux. Exaltant la grandeur de l’architecture gothique et néogothique, le médiévisme aurevillien –ou plutôt son médiévalisme, car sa peinture du Moyen-âge est loin d’avoir la rigueur objective d’une science (qu’il exècre)- s’inscrit dans la continuité du genre troubadour et, comme lui, « reconstruit un avant mythique, règne de la pureté, de la nature et de la vertu »4. Cet engouement dix-huitièmiste pour le passé glorieux du Moyen-âge chrétien, mystérieux et lointain, se retrouve amplement chez les personnages de Barbey. Comme le temps troubadour, le temps aurevillien « présente bien des traits de l’Age d’or », il incarne également une époque révolue d’ordre, d’honneur et de stabilité à laquelle s’est substitué le chaos du présent. Et plus qu’une abstraction philosophique ou théorique qui ferait de l’Ancien Régime un temps idéal, c’est un véritable tableau, avec ses formes, ses couleurs, sa manière et son style, qui rend sensible, non pas la conception, mais la perception du passé chez Barbey. Cette valorisation passéiste du Moyen-âge s’explique chez lui, comme elle s’explique chez la plupart des auteurs inspirés par le style troubadour et néogothique : elle traduit sous une forme esthétique le rejet radical du rationalisme imposé au temps des Lumières. Comme chez Chateaubriand, qui se fait un devoir de réhabiliter la cathédrale gothique, Barbey exalte un Moyen-âge communément assimilé à l’obscurantisme de l’Inquisition et des monarques sanguinaires. « L’ère féodale et chevaleresque, écrit Gengembre, offre à la Contre-Révolution sa référence et sa différence »1. Cette esthétique porte par conséquent l’empreinte fondamentale d’une posture politique, et plus précisément réactionnaire. Parmi les écrits romanesques que nous avons choisi d’étudier en priorité, Un Prêtre marié propose de manière exemplaire la représentation aurevillienne de l’Ancien Régime. Retraçant les coutumes de la paysannerie normande, Barbey nous offre un tableau éloquent de la culture populaire –entrelacs inquiétant de légendes profanes et de christianisme superstitieux- qui domine alors la communauté rurale. La part de fantastique qui nourrit ses romans (apparition dans Le Chevalier Des Touches ou mauvais sort dans L’Ensorcelée) exprime la valeur esthétique, et paradoxalement historique, que Barbey attribue aux rumeurs et aux croyances locales, transmises en partie par les récits des domestiques normands2. Cette représentation culturelle et religieuse de la France d’Ancien Régime, ou de ses survivances, permet à Barbey de s’ériger contre la philosophie matérialiste ou athée du XIXe siècle. On peut comprendre quelle réaction suscita chez ses contemporains ses récits d’un autre âge. La critique de Zola est tout à fait révélatrice du sentiment que pouvait engendrer l’opposition systématique de la science à la foi dans le roman aurevillien : « Nous sommes ici en pays fanatique, chez un peuple de paysans superstitieux ; ce fait moderne du mariage d’un prêtre va se passer en plein Moyen-âge »3. Jugeant l’écriture de Barbey incompatible avec la méthode rigoureuse des prétentions naturalistes, Zola ajoute : « De telles pages auraient dû être écrites il y a quelques cent ans, dans une époque de terreur et d’angoisse, lorsque la raison du Moyen-âge chancelait sous d’absurdes croyances ». Loin d’atteindre l’effet voulu, ce jugement résume à merveille l’élaboration d’une « histoire-mémoire », conservant le souvenir lointain des traditions populaires et régionales du Moyen-Age. Dans son roman de 1884, A Rebours, Huysmans convertit positivement la critique de Zola et rend hommage à « toute la mystérieuse horreur du moyen âge » planant dans Un prêtre marié, où, dit-il encore, « la magie se mêlait à la religion [et] le grimoire à la prière »1. De nature certes littéraire, ces témoignages rendent compte de l’ambition aurevillienne de retranscrire, comme l’auteur s’en réclame lui-même à plusieurs moments, « l’histoire des mœurs »2. On aurait tort, pourtant, de lire les textes de Barbey comme des réinventions purement fantaisistes -parce que romanesques- du passé, et il importe d’envisager la dimension fortement politique qui les sous-tend.

 

II. 2 Nostalgie féodale et « recherche du temps perdu »

 

Posée bien avant nous par plusieurs critiques3, la comparaison entre Proust et Barbey d’Aurevilly résume de manière séduisante les ressemblances entre les deux auteurs. Outre une nostalgie commune inlassablement exprimée par l’œuvre proustienne, on décèle dans leurs écrits une fascination partagée pour le passé aristocratique de la France. Mais s’ils jouent tous les deux d’une même vibration romantique, la corde de Barbey, nous dit Philippe Berthier, a « une résonance politique qui manque à celle de Proust ». Ajoutons par ailleurs que la quête des réminiscences individuelles qui motive La Recherche est reléguée au second plan dans l’œuvre aurevillienne au profit d’une quête du passé collectif. Opposant aux aspirations égalitaires et libérales du XIXe siècle une contre-mémoire affirmant, dans certains romans, la supériorité socio-politique du système féodal sur toute autre forme de contrat social, Barbey s’expose à ses contemporains comme un défenseur fanatique du féodalisme4. En première page d’un quotidien daté du 14 septembre 1882, il reçoit même l’honneur d’un titre anachronique. Il est, nous dit Albert Delpit dans un article au demeurant fort élogieux, « un baron féodal, plein de dédain, nourri de préjugés »5. Chose étrange, Barbey d’Aurevilly juge cet article « inepte »6, mais la comparaison n’en demeure pas moins vraie. On peut imaginer que la notion de féodalité, loin du sens neutre et dépassionné qu’il a pour un Français du XXIe siècle, revêt à cette époque une connotation historique qui l’associe aux excès de l’Ancien Régime. Mais, n’en déplaise aux défenseurs des libertés, Barbey y voit la meilleure forme de modèle politique. Pour mieux comprendre les résonnances idéologiques du « féodalisme » aurevillien, il faut se référer au discrédit qui pèse sur ce modèle depuis le XVIIIe siècle. Si le terme  de « féodalité » est ainsi dépréciatif, assimilé, comme l’indique Le Grand Dictionnaire universel de 1869 au « joug de fer des Barons » ou à l’exploitation « violente » et « impitoyable » du « sujet par le seigneur »1, c’est que l’idéologie triomphante des Lumières l’a coloré d’une légende noire, sans clairement définir sa teneur juridico-politique. Voltaire, le plus haï de tous les philosophes, y voit dans un texte de 1754 « la décadence de toute chose »2. Un peu plus loin, il l’oppose même aux libertés de commerce et d’échanges et affirme : « les désolations du gouvernement féodal répandaient presque partout […] la servitude de la misère »3. A une contestation d’ordre intellectuel et moral, qui s’élève au XVIIIe siècle pour imposer au XIXl’image des exactions barbares de la féodalité, Barbey d’Aurevilly répond d’abord par une représentation polémique des bienfaits du système, puis défend sa supériorité pratique. Contre l’individu érigé en principe du droit, l’organisation idéale qui transparaît en creux dans certains romans aurevilliens se calque sur un modèle communautaire nettement hiérarchisé. « La pyramide féodale »4 structure en effet la société antérieure au XVIIe siècle et Barbey d’Aurevilly, prenant pour exemple la Normandie ducale du Xe au XIVe siècle, perçoit le quadrillage seigneurial et les différentes échelles administratives comme un mécanisme efficace de régulation politique, sociale, fiscale et juridique. Son origine régionale, et même villageoise, n’est sans doute pas étrangère à cette idéalisation de la féodalité. Fasciné par les grands noms guerriers qui ont marqué l’histoire de Saint-Sauveur-le-Vicomte, terre des « plus illustres barons de Normandie »5, Barbey admire en eux la vertu chevaleresque qui légitime le second ordre. Car, fidèle aux structures de l’Ancien Régime, il reste convaincu du bien-fondé de la société d’ordres que la Révolution s’est efforcée d’anéantir en vain. L’égalité, pour lui, n’est qu’une chimère moderne. Malgré l’effondrement du modèle féodal et l’abolition apparente des privilèges, les fictions de Barbey nous donnent à voir une société où se maintiennent, profondément marquées, les distinctions d’Ancien Régime. Evoquant un dîner mondain dans les dernières pages d’Une Histoire sans nom, Barbey écrit : « C’était l’image en raccourci de cette société telle que nous l’ont faite la Révolution et l’Empire, qui ont confondu tous les rangs [dans] une dégoûtante salade politique et sociale qu’il est maintenant impossible aux Gouvernements de tourner. Le comte du Lude appelait spirituellement son dîner : La réunion des trois Ordres, et, de fait, il y avait là du clergé, de la noblesse et du tiers »1. L’ordre des termes, dans ce dernier fragment de phrase, est clairement significatif de la hiérarchie traditionnelle qui, pour Barbey, doit servir de fondement social. Or il lui semble qu’au XIXe siècle -et c’est là qu’apparaît dans ses romans une sérieuse valeur de témoignage-, les privilèges sont encore loin d’avoir disparu. Ce qui signifiait la puissance de l’aristocratie féodale, non seulement les biens matériels et terriens, mais surtout le rayonnement politique et moral de ses positions, s’applique encore dans les communautés rurales. L’action d’Un Prêtre marié se situe dans un village que l’on devine être Saint-Sauveur, « cet ancien bourg féodal »2 cristallisant dans la permanence des mœurs et le maintien des élites aristocratiques ce qu’Arno Mayer a nommé la « persistance de l’Ancien régime »3. Dans un village normand, la noblesse mise en scène sous l’Empire, peu de temps après son retour d’émigration, restaure en apparence les droits de l’ancienne société. Ephrem de Néhou est décrit comme un « indomptable terrien aim[ant] tant la poussière dont il avait été seigneur et maître ». Son fils dont le nom, Néel, est inspiré par l’un des plus puissants barons de la Normandie ducale du Xe siècle, porte l’éclat « si vibrant et si pur des qualités chevaleresques »4. « La féodalité, écrit-il encore, qui fit les hommes plus grands que nature », confère à cette élite ancienne une influence morale sur les foules paysannes. A l’église du village, on la voit s’assoir sur « ce banc seigneurial que la Révolution avait fermé, mais que certaines paroisses, où un respect pour les anciennes coutumes n’était pas aboli, avaient rouvert à leur seigneur. […] Qui aurait osé, à Néhou [ancien fief de cette famille], interdire au vicomte, à celui qui portait le nom de la paroisse, l’entrée de son banc séculaire […] où, de génération en génération, les Néhou venaient, sur le corps de plusieurs de leurs ancêtres, enterrés là, s’agenouiller humblement devant Dieu ? »5. Cette description est doublement révélatrice du statut de la noblesse dans certaines communautés paysannes de la France postrévolutionnaire –celle de l’Ouest en particulier- et de la survivance des coutumes religieuses et serviles d’Ancien Régime.

Au-delà des formes politiques et sociales de l’univers médiéval, deux autres éléments doivent être pris en compte pour qualifier cette mémoire positive, et donc paradoxale, au sens propre, du féodalisme : l’élément religieux et l’élément géographique. Dès le Xe siècle, le contrat inégalitaire qui pose les bases du système féodal français s’appuie sur un postulat religieux. Comme l’a montré Philippe Contamine, les différences « entre puissants et dominés » ne relèvent pas initialement d’un effet de nature, mais « la domination dérive du péché originel […]. Et l’inégalité résulte de la Chute »1. On y retrouve une clef de lecture chère à Barbey. Par ailleurs, en réaction à la centralisation révolutionnaire et aux velléités d’édification nationale, le régionalisme aurevillien porte la marque de l’organisation féodale. Au même titre que la Flandre, la Bretagne ou la Bourgogne, la Normandie médiévale forme un ensemble territorial autonome, un « pays » (patria), jouissant de coutumes et d’institutions spécifiques. Barbey d’Aurevilly est d’autant plus sensible à l’affaiblissement du pouvoir des élites locales par la réorganisation administrative et géographique de la Révolution, qu’il est lui-même issu d’une famille de baillis chargés de rendre le droit au nom d’une autorité royale déconcentrée.

 

II. 3 La peinture d’une France archaïque

 

Les écrits de Barbey n’ont encore jamais fait l’objet d’une étude purement historique des représentations sociales et géographiques qui ont influencé son imagination. Quant à l’orientation régionaliste de ses textes, elle est souvent décrite à la lumière du courant littéraire et pictural qui met en scène, dans les toiles « paysannesque[s] », de Millet2 par exemple, la simplicité archaïque –voire utopique- du monde rural. Mais, comme nous en avons déjà esquissé l’idée, ce régionalisme témoigne aussi des résistances au temps de l’organisation d’Ancien Régime. Barbey réagit à la mise en place des circonscriptions révolutionnaires par une mise en valeur des structures féodales de la Province. Patois, coutumes, type physique et moral : cette infinie diversité régionale et locale marque, à ses yeux, l’échec de la « Nation une et indivisible » qui fonde l’idéal jacobin. « J’ai vu dans ma vie, aurait-il pu dire en référence au comte de Maistre3, des Normands, des Bourguignons, des Bretons, mais, quant au Français, je déclare ne l’avoir jamais rencontré ». N’est-ce pas Barbey d’Aurevilly lui-même qui se décrit comme « plus Normand que Français »1 ? Proche de l’antihumanisme maistrien, niant l’universalité du Droit, le régionalisme aurevillien dénonce l’artifice unitaire de la nation. Non pas qu’il y ait chez lui un refus du concept, puisqu’il admet la fonction mémorielle et fédératrice d’une histoire nationale –celle de de France d’Ancien Régime-, mais il refuse la représentation moderne d’une France unie, indissoluble et centralisée. Cette conception d’une France plurielle, en réalité d’une France symboliquement incorporée dans la personne du roi, rejoint donc, encore une fois, l’articulation féodale des pays d’Etat et des pays d’élection.

Déplorant l’expansion du réseau ferroviaire au travers des prairies normandes, Barbey use d’un néologisme pour qualifier son mépris des techniques encensées par le progressisme révolutionnaire, et proclamer hautement son attachement à la nature sans artifice : « Quoi ! Les chemins de fer vont bouleverser, mutiler, quatre-vingt-treiziser [nos] promenades »2. Glissé au détour d’un jugement lapidaire, ce néologisme est un exemple parmi d’autres de la terminologie contre-révolutionnaire forgée par Barbey d’Aurevilly pour évoquer l’époque idéale de l’Ancien Régime. Ce vocable anti-jacobin trouve d’ailleurs sa place dans un lexique critique né pendant la Révolution. Comme le terme de septembriseurs, apparu lors des massacres de 1792, ce verbe inventé par Barbey associe l’action révolutionnaire à une certaine violence3. Devant les ravages esthétiques des rails et des trains sur le paysage, Barbey peine à se « consoler d’être du XIXe siècle » et craint que « cette invention dite utilitaire »4 ne ruine, d’une part, l’esprit aristocratique au nom du nivellement démocratique et, d’autre part, l’autonomie locale au profit du tissu départemental5. C’est là une obsession récurrente chez Barbey, car il soutient sans cesse que les initiatives égalitaires et centralisatrices des régimes démocratiques ont défiguré les enclaves provinciales et, sous les traits du maillage ferroviaire, construit un territoire uni –réalisation spatiale du concept de nation- pour mieux réduire l’influence régionale de la noblesse. On serait d’abord tenté, à juste titre, de percevoir les critiques dirigées par Barbey contre la centralisation jacobine comme une expression de son héritage légitimiste6 et une aspiration fantaisiste au rétablissement des Provinces. Mais, par ailleurs, et c’est un point qui nuance sa dévotion au légitimisme, Barbey a bien conscience que l’affaiblissement de l’aristocratie par la centralisation politique fut d’abord le fait de l’absolutisme monarchique, et c’est pourquoi, plus qu’au siècle de Louis XIV, c’est au Moyen-âge lointain, sorte de « mythe temporel »1, qu’il associe l’âge d’or d’Ancien Régime. Mais il accuse surtout les jacobins, ces « hydrocéphales de Paris »2, de vouloir anéantir l’organisation traditionnelle dans l’intérêt d’une minorité. Condition nécessaire de l’émancipation du peuple, le progrès technico-scientifique, symbolisé ici par le chemin de fer, fait donc l’objet d’une critique à la fois esthétique et socio-politique traduisant la nostalgie d’un passé dont le Moyen-Âge sert de paradigme. En dépeignant obstinément les permanences archaïques de l’Ancien Régime, Barbey d’Aurevilly dénonce la rupture révolutionnaire comme l’amorce de la Chute. Attestant, par son œuvre, les liens étroits et les tensions qu’entretiennent la mémoire et l’histoire, il propose une lecture du passé greffée sur le discours contre-révolutionnaire. « La mémoire, écrit Pierre Nora, est la vie, toujours portée par des groupes vivants […]. Elle se nourrit de souvenirs flous, télescopants, globaux ou flottants, particuliers ou symboliques ». « L’Histoire, en revanche, est la reconstruction toujours problématiques et incomplète de ce qui n’est plus ». Elle constitue, ajoute Nora pour souligner ce qui l’oppose à la mémoire, affective et sacrée, une « opération intellectuelle et laïcisante »3. Conscient du contexte tardif, ou récent, dans lequel ces notions ont été définies, nous pensons néanmoins qu’elles éclairent fortement les contradictions qui touchent la discipline historique au XIXe siècle, et donc dans l’œuvre aurevillienne. A défaut d’exposer de manière nette et systématique sa conception de l’Histoire, Barbey formule, dans la critique des historiens contemporains, une interprétation qui tranche avec l’histoire républicaine. Mais dans ses romans chouans, croyant faire de l’histoire, il entremêle souvenirs, témoignages et convictions pour définir, en somme, les linéaments d’une mémoire minoritaire, ou d’une contre-mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

III. ESQUISSE D’UNE HISTOIRE ENGAGÉE

 

III.1 Critique de l’historiographie révolutionnaire

 

« L’histoire de la Révolution française, écrit François Furet dans un ouvrage qui a fait date, se confondra toujours avec un discours de l’identité »1. En soulignant l’enjeu identitaire de l’histoire révolutionnaire, qu’elle soit pensée en termes de rupture ou de continuité, François Furet pointe une réalité socio-politique majeure du XIXe, et même du XXe siècle. Si le discours démocratique définit les principes d’égalité et de liberté comme l’héritage direct de la Révolution et, partant, l’identifie à l’évènement fondateur « d’une nouvelle identité nationale »2, les penseurs contre-révolutionnaires s’acharnent à déprécier son rôle et défendent une alternative identitaire renouant avec l’Ancien Régime. La France, pour eux, doit demeurer celle du passé monarchique et chrétien. Ainsi, au cœur du travail historiographique, s’esquisse une lutte idéologique entre l’histoire républicaine, honorant les bienfaits d’une révolution fondatrice, libératrice et salutaire, et une histoire réactionnaire qui la rejette. De fait, l’identité socio-culturelle comme le discours de Barbey s’affirment et se construisent en opposition radicale à l’historiographie contemporaine de la Révolution. On le voit s’indigner violemment de « l’intoxication et [du] délire »3 de Michelet, fustiger les analyses absurdes de Tocqueville et les fantaisies historico-scientistes des grandes figures du positivisme naissant4. Puis le voilà qui pourfend sans scrupule les emblèmes et les mythes révolutionnaires : « ce singe de Voltaire »5 devient sous sa plume un écrivaillon aux prétentions philosophiques et Robespierre un assassin fulminant et furieux. On est bien loin des couronnes tressées par la République à ses deux grands héros. Voici de quelle manière, plein d’enthousiasme rare et de rage déversée, Barbey commente les coups portés par Granier de Cassagnac à ces icônes modernes dans son histoire de la Révolution : « Il a ruiné et pulvérisé, les unes après les autres, toutes ces gloires posthumes et postiches faites à distance par la niaiserie ou le fanatisme et, de l’infecte poussière de ces gloires dissoutes, il a pétri un puissant engrais de mépris »6.

 

Parmi les historiens pris pour cibles, Michelet et Tocqueville, malgré leur différence fondamentale1, sont en effet les plus illustres à essuyer la critique de Barbey. Prenons d’abord celui dont l’origine et les idées le placent aux antipodes de Barbey d’Aurevilly. Entre 1843 et 1857, Michelet, déjà célèbre, se consacre à son Histoire de la Révolution française. Et s’il s’attire les foudres furieuses de Barbey, c’est moins pour sa méthode que pour l’hostilité d’un homme issu du peuple à l’égard de l’Eglise, ainsi que pour ses sympathies républicaines. Partisan de l’Empire autoritaire des premières années, Barbey ne saurait pardonner au « coupable historien […] sa rage de révolutionnaire repoussé du présent, et qui s’en venge sur le passé »2. Le polémiste s’amuse ainsi à honorer la langue passionnée de Michelet pour mieux disqualifier son travail d’historien : « poète jusqu’à l’insanité », « prestigieux dessinateur d’arabesques historiques », « fabuliste de génie »… Le couperet tombe un peu plus loin : « Ce qui, à l’intention d’un écrivain, pourrait sonner comme une louange de son talent et de son imagination, a l’effet inverse s’agissant d’un historien ». Mais si l’on considère d’un peu plus près la critique adressée à Michelet, on découvre bien vite que les reproches portant sur son travail d’imagination –loin de déplaire, en réalité, à Barbey- ne font qu’étayer un grief plus profond. Les vues de Michelet divergent fondamentalement de celles de Barbey. L’un forge le mythe d’un acteur historique majeur, le peuple, puissant moteur de la dynamique révolutionnaire. L’autre, au contraire, place Dieu au sommet du mouvement historique. Au-delà des contradictions idéologiques du royaliste catholique au républicain protestant, Barbey ne comprend pas –cela lui semble même une position monstrueuse- qu’on puisse non seulement célébrer « la hideuse histoire de la Révolution », mais encore glorifier la figure de Robespierre. Le jugement de Barbey, sans appel, est celui d’un contre-révolutionnaire qui voit en 1789 la matrice redoutable des désordres contemporains. « Triste spectacle, dit-il sous faux couvert de compassion (celle du catholique ?), que cette décapitation de la pensée d’un homme de talent sous la guillotine morale d’un parti qui a tué sans lui ». Ce que Barbey condamne, c’est la tentative de bâtir, sous forme d’une histoire vivante, une mémoire collective fondée sur la destruction du passé.

Aristocrate et normand, né en en 1805, Tocqueville est d’une souche comparable à celle de Barbey. Mais loin d’admettre la lucidité d’un congénère conscient des mutations irréversibles du XVIIIe et du XIXe siècle1, le critique accueille férocement les écrits de ce « parlementaire bâti sur un légitimiste effacé ». En juin 1856, Tocqueville fait paraître chez Michel Lévy L’Ancien Régime et la Révolution qui, dès l’Avant-propos, envisage d’aller « interroger dans son tombeau la France qui n’est plus »2. Barbey d’Aurevilly réplique dès le 29 juillet dans un article du Pays3.  Comme nous avons tenté de le montrer, Barbey ne croit pas que toutes les structures et les coutumes d’Ancien Régime, certes affaiblies, soient totalement détruites. Et si elles l’étaient, il faudrait donc les rétablir ! Là où Tocqueville décrit l’avenir démocratique construit sur les ruines de l’absolutisme effondré, Barbey en appelle au passé aristocratique et féodal. Par ailleurs, son désaccord avec Tocqueville s’inscrit dans la dialectique traditionnelle de l’autorité opposée aux libertés. Car tous les problèmes d’ordre politique et moral participent de cette tension4 entre autorité royale et liberté démocratique, autorité familiale et liberté individuelle, autorité cléricale et libre pensée… On peut toutefois isoler deux points majeurs focalisant la critique aurevillienne de L’Ancien Régime : d’une part, l’idée de la Révolution comme continuité et, d’autre part, la périodisation sur laquelle repose l’argumentation tocquevillienne. Pour Barbey, il demeure impensable que la Révolution soit « le résultat d’une gestation séculaire »5. Bien au contraire, il maintient fermement l’idée d’une « grande rupture »6 et oppose à la décadence postrévolutionnaire l’organisation supérieure de l’Ancien Régime : « un monde solide pour quelques siècles encore, et qui ne se fût point écroulé si on ne l’avait frappé à coups redoublés au faîte, aux flancs et à la base »7.

Soutenir qu’une révolution administrative a précédé la révolution politique est une aberration : « Ainsi, parce que la centralisation administrative existait en un certain degré sous l’ancienne monarchie, il s’est imaginé que cette centralisation était une institution de l’ancien Régime, et non plus l’œuvre de la Révolution ». Aux yeux de Barbey, Tocqueville ose un rapprochement iconoclaste entre deux réalités antinomiques et inconciliables : « c’est une dérision de l’histoire, c’est prendre l’accident pour la cause, le symptôme pour la maladie, la conséquence pour le principe ». Autre grief, la périodisation. Barbey reproche à Tocqueville le choix d’une « chronologie courte »1 qui dessert considérablement l’histoire de l’Ancien Régime pour en limiter l’étendue aux prodromes du déclin. Au lieu de commencer ce qu’il nomme son étude2 – à défaut d’une histoire- par les gloires de la France féodale et les fondements de l’aristocratie, Tocqueville débute en exposant les raisons de son effondrement. « Il a pris, nous dit encore Barbey, l’ancien Régime à sa dernière heure, dans son expression la plus équivoque et dans son millésime le plus flottant ». On comprend aisément que cette histoire récente nuise à la mémoire aurevillienne des temps immémoriaux.

Seul Taine, un peu plus tard, n’est pas totalement discrédité comme historien de la Révolution3. Malgré le matérialisme brut de la philosophie positive qui détermine la méthode de Taine, vivement décrié par Barbey à cet égard, la condamnation des jacobins suscite des applaudissements sans réserves. De cette histoire de la Révolution, Barbey ne retient que les portraits de Marat et de Saint-Just, chargés, nous dit-il, du « sale ménage quotidien de la politique et de la guillotine »4. Dépassant la seule question révolutionnaire, les croisades de Barbey contre l’histoire républicaine révèlent plus largement une conception nationaliste, élitiste et providentialiste du processus historique. Pour lui, l’histoire contemporaine n’en est pas une. Une énumération pleine de mépris, tournure emblématique de sa force oratoire et polémique, suffit à le montrer en quelques mots : « L’histoire, en effet, l’histoire écrite de nos jours a tout été, excepté de l’histoire. Elle a été, tour à tour, philosophique, doctrinaire, socialiste, démocratique, impie, fantastique, druidique, pittoresque, […] interprétée enfin et tordue par l’interprétation de chacun comme une Bible protestante »5. Faut-il en conclure une contradiction chez un auteur qui définit lui-même l’histoire comme le reflet partial et subjectif d’un « camp d’opinions » ? Assurément non, à condition de voir que son dogmatisme assumé ne s’embarrasse d’aucune ouverture aux autres doctrines. Barbey constate la diversité des lectures historiques, mais il n’en demeure pas moins convaincu qu’il n’y a qu’une seule histoire porteuse de vérité. La sienne. Plus généralement, celle des contre-révolutionnaires associant le XVIIIe siècle au déclin6, et les temps antérieurs à la gloire nationale. Car l’histoire, contre « l’universelle pourriture de l’individualisme contemporain » est une construction collective ; elle exprime, soutient Barbey, « la nationalité inviolable et violée chaque jour par les historiens ». Cette lecture nationaliste est aussi, ne serait-ce que par les termes fortement connotés qui la définissent, une lecture élitiste, et proprement aristocratique de l’histoire : « c’est notre blason de peuple, ce sont nos ancêtres, c’est l’honneur »1. Cette définition rejoint à certains égards la conception antique de l’Histoire associée aux héros, les exempla romains, qui construisent à eux seuls la gloire et la puissance d’un peuple. A ce propos, Barbey ne cache aucunement son admiration pour Tacite dont il vante la « méthode » et le style. Enfin, les hauts faits du passé, comme les bassesses modernes, sont la stricte expression d’une volonté divine. Le providentialisme de Barbey d’Aurevilly, héritier en ce sens de la compréhension maistrienne du châtiment, impute les grands soubresauts du XVIIIe et du XIXe siècle à la colère de Dieu2 et érige en moteur de l’histoire la volonté divine. La conception aurevillienne de l’Histoire n’admet par conséquent ni le rationalisme, ni le matérialisme contemporains et dénonce fermement l’idée d’un sens de l’histoire, thématique associée à celle du progrès humain, qu’on retrouve exprimée tout au long du siècle dans des doctrines voisines de l’hégélianisme3.

 

III. 2 La méthode historique de Barbey

 

            Au premier abord, il peut paraître inconséquent, voire audacieux, d’évoquer la méthode historique d’un romancier dont les fictions, certes inspirées par l’histoire de France, ne répondent que partiellement aux critères d’objectivité critique et d’exactitude, qui doivent, en toute rigueur, présider au travail d’historien4. Pourtant, resituée dans les évolutions globales de l’historiographie française du XIXe siècle, l’ambition du roman aurevillien s’inscrit dans un contexte qui voit se développer de nouvelles méthodes de recherche, d’étude et de description historique. Entre l’historiographie romantique5, d’une part, exaltant le génie national et, d’autre part, la méthode objective et critique de l’histoire positiviste émergeant à la fin du siècle, nombreux sont les débats qui interrogent la nature littéraire ou scientifique de la discipline. Dans l’œuvre critique de Barbey, l’analyse des méthodes suivies par les grands noms de l’histoire contemporaine laisse entrevoir une conception mise en pratique dans ses romans historiques. Barbey d’Aurevilly accuse au premier chef la méthode strictement descriptive et factuelle de l’école positiviste, affirmant le primat de l’étude empirique et objective sur toute autre forme de récit. Taine1 et Renan2 sont les deux cibles emblématiques de ce rationalisme froid qui résume en substance les deux accusations que Barbey leur adresse. Chez Taine, « l’assimilation de l’Histoire aux sciences naturelles » n’en fait « qu’un appareil à description, une espèce de machine ». Par contraste, Barbey cite en exemple des noms hétérodoxes, ou dépassés,  tels que Tacite et Chateaubriand3, qui incarnent à ses yeux l’antithèse d’une approche scientifique de l’histoire. « L’inspiration, soutient-il, domine toutes les méthodes quand on se sent la vocation d’écrire l’histoire ». S’il nous a paru intéressant d’envisager la peinture aurevillienne du passé sous l’angle d’une méthode, c’est qu’elle participe, de manière peut-être indirecte, mais certaine, à un renouveau de la science historique au XIXe siècle. La comparaison de Barbey d’Aurevilly avec des historiens contemporains s’est avérée particulièrement fructueuse à plusieurs égards. Les deux références à partir desquelles Barbey pense constamment les fondements littéraires et politiques de la construction du passé s’accordent étonnamment avec celles d’Augustin Thierry. Pour l’un et l’autre, Walter Scott et Chateaubriand doivent servir de modèles à celui qui ambitionne d’écrire l’histoire. Dans des pages bien connues, Augustin Thierry attribue en partie sa vocation d’historien à la lecture du Génie du christianisme qui, dit-il avec passion, offre une « histoire vivante » des derniers temps de l’Empire romain4. Son admiration n’en est pas moins grande pour le romancier écossais dont l’œuvre a sans nul doute contribué, au XIXe siècle, à « une révolution dans la manière de lire et d’écrire l’histoire »5. A l’exception, peut-être, de Byron, on ne trouve chez Barbey aucun autre modèle aussi souvent cité que ces deux noms de la littérature européenne. La comparaison qu’il nous a semblé pertinent d’établir entre Augustin Thierry et Jules Barbey d’Aurevilly, « le Walter Scott de la Normandie »6, ne se limite donc pas à quelques occurrences isolément choisies, mais révèle de façon caractéristique l’inspiration commune des deux auteurs. Plus largement, les liens entre histoire et littérature interrogent le statut problématique de la subjectivité, du style, et de l’imagination dans l’écriture du passé. Loin d’identifier la discipline à une pure description, Barbey pense l’histoire, comme Michelet, suivant les termes quasi-romanesques d’une résurrection. Le rôle de l’historien, affirme-t-il, est bien de « ressusciter les temps les plus épiques de notre histoire »1. C’est pourquoi son hostilité à l’égard de Michelet, qualifié de « grand peintre »2 dans l’intimité des Memoranda, tient davantage à des raisons d’ordre idéologiques que méthodologiques. Les vitupérations de Barbey contre Michelet traduisent l’indissoluble confrontation entre l’historiographie catholique à l’historiographie républicaine. S’il n’y avait pas, au cœur des ouvrages de Michelet, ce si fort engagement démocratique qui transparaît dans l’écriture même des faits, Barbey d’Aurevilly cautionnerait entièrement sa méthode. Hors de la presse, il le confesse très volontiers.

En somme, il y a un axiome théorique que Barbey n’admet pas dans la démarche de certains historiens : l’illusion vaine d’impersonnalité et, par conséquent, l’adoption d’un style neutre qui transmue l’écrivain en un « faiseur de procès-verbaux historiques »3. S’il faut, comme il le dit lui-même, « rendre l’esprit du temps » en y imprimant la force de sa pensée et de ses croyances, c’est que l’exactitude méticuleuse importe moins que l’animation du récit historique, plus propre à exposer l’histoire qu’une rationalisation prétendument impartiale du fait en vue de dégager ses causes. On ne peut écrire l’Histoire, affirme-t-il encore, qu’« avec le sang, avec la flamme, avec la lave […] dont nous avons été pétris ! »4.

Par ailleurs, les études préparatoires de ses romans historiques laissent percer un certain nombre de réflexions de nature méthodologique : comment écrire l’histoire ? Quel type de sources utiliser ? Comment les réunir ? Toutes ces questions apparaissent à un moment ou à un autre de son travail d’écrivain convaincu que « le Roman creuse bien plus avant que l’Histoire »5. Lorsqu’il envisage, dès 1849, d’écrire ses « chroniques »6 chouannes, Barbey d’Aurevilly se lance dans une série de recherches documentaires qui tendent à dépasser le simple contenu oral et légendaire des récits familiaux. Aussi lit il attentivement les rares ouvrages sur une question aussi peu étudiée que celle de la chouannerie1 et acquiert auprès d’eux des connaissances élémentaires. La préface insérée dans la deuxième édition de L’Ensorcelée, en 1858, tout comme les notes de son carnet, attestent notamment les sources de seconde main puisées dans  « le livre assez mal écrit, mais vivant, que Duchemin des Scépeaux [sic] a consacré à la Chouannerie du Maine »2. Il s’agit en effet d’un ouvrage publié en 1825 à la demande de Charles X par Duchemin-Descepeaux, Lettres sur l’origine de la chouannerie et sur les Chouans du Bas-Maine, auquel Barbey reprend certains détails3. Plus significatives encore que ces emprunts bibliographiques sont la recherche de témoins et la manière de les interroger. Barbey ne se contente pas d’entrer en contact avec des érudits locaux retraçant comme lui certains épisodes de la chouannerie : il s’adresse aux acteurs mêmes des faits qui l’intéressent. A ce propos, une lettre datée de 1852 témoigne des méthodes adoptées dans l’enquête de Barbey auprès d’un ancien chouan, Boudier de la Valesnerie, auquel il communique un questionnaire rigoureusement construit4. Dans cette lettre, Barbey d’Aurevilly se présente tout d’abord sous les traits d’un « compatriote et par parenthèse le petit neveu d’un chouan […], le chevalier de Montressel, ami et correspondant de Frotté, chargé par lui d’insurger le bas-Cotentin ». Jacques Petit a montré dans son Barbey critique la part d’affabulation ou de fantasme familial dans la participation de ses oncles aux insurrections chouannes, mais, dans cette lettre, on peut y voir une sorte de captatio beneloventiae –peu importe son authenticité- instaurant une intimité politique et régionale entre les deux hommes. Au sujet de l’enlèvement du chouan Jacques Destouches, en 1798, après son enfermement à Coutances par l’armée révolutionnaire, Barbey cherche à isoler l’évènement en interrogeant son correspondant, acteur et témoin de la scène, sur la date, le lieu, les circonstances, les suites, les noms. Il est vrai que l’auteur insiste également sur des détails apparemment secondaires de l’action, comme les conditions climatiques ou la description physique de Des Touches5  . Mais ce type de renseignement, fait selon lui la force du « temps ressuscité ». Au-delà du témoignage écrit, Barbey d’Aurevilly se livre à une recherche de sources orales et s’adresse directement à Jacques Destouches. En 1856, il part interroger « cette mémoire usée qu’il fallait réveiller »1 –comme celle de la chouannerie- et se rend à l’asile pour aliénés du Bon Sauveur, à Caen. L’authenticité de cette rencontre est confirmée par les pages du troisième Memorandum, datées du 3 et du 4 octobre2. Il obtient peu d’informations ; seulement le lieu d’origine de Destouches et le nom du juge bleu qui l’avait condamné à mort.

Lors de la composition du roman, les élans d’imagination prirent néanmoins le pas sur la véracité des faits et les quelques erreurs toponymiques ou chronologiques du Chevalier Des Touches ont souvent été soulignées3. Qu’elles relèvent de l’inadvertance ou de la falsification volontaire à des fins romanesques, et même idéologiques, ces inexactitudes ne font parfois que renforcer les impressions laissées par « cette guerre de la Chouannerie » que Barbey d’Aurevilly, comme il l’écrit lui-même, « [s’est] donné la mission de retracer »4.

 

III. 3 Une Histoire incarnée de la chouannerie.

 

La validité historique des romans « chouans » est certes contestable par bien des aspects, mais l’écriture n’en demeure pas moins foncièrement inspirée par l’ambition d’ériger un tombeau à la gloire de la chouannerie. Comme nous l’avons vu, la correspondance témoigne non seulement des lectures préparatoires dans des publications contemporaines, mais laisse également transparaître, contrairement aux remarques de Philippe Berthier sur l’absence de « cohérence historique »5, une véritable tentative d’enquête rigoureuse auprès des acteurs de la Contre-Révolution. Appliquée à l’histoire récente de la chouannerie normande, la méthode de Barbey aboutit à la mise en scène romanesque de ce que François Guillet a si justement nommé « un passé réapproprié »6. Si Hugo et Balzac contribuent également à l’émergence d’un nouveau type littéraire savamment décrit par Claudie Bernard7, « le chouan romanesque », ni Les Chouans, ni Quatre-ving-treize, n’ont la double ambition historique et régionaliste de réveiller une mémoire oubliée, voire bannie, de l’histoire du XIXe siècle.

En d’autres termes, Barbey n’y voit pas seulement le sujet d’une œuvre romantique ou réaliste. Là où ses deux contemporains1 adoptent explicitement la posture d’observateurs lointains ou de juges impartiaux, pour ainsi dire désengagés de l’histoire qu’ils racontent, Barbey d’Aurevilly s’implique en faveur du vaincu et s’y rattache sans cesse par des liens familiaux, régionaux et idéologiques. En 1873, plus de vingt ans après sa première parution, voici en quel termes Barbey désigne L’Ensorcelée : « c’est royaliste, catholique, chouan, plus royaliste que le roi »2. En plus des trois romans que nous avons évoqués jusqu’ici pour étayer notre analyse, Barbey d’Aurevilly envisageait deux « chroniques chouannes » supplémentaires, qu’il voulait joindre aux autres dans un ensemble intitulé L’Ouest. Certains projets, comme Le Gentilhomme de grand chemin, qui ne vit jamais le jour, sont annoncés par la presse3, d’autres, comme le roman consacré à Madame de Vaubadon, apparaissent à l’état d’ébauche dans sa correspondance. Les situations décrites par Barbey d’Aurevilly importent pourtant moins dans leur précision que l’objectif lui-même, qui est de retrouver, outre l’authenticité factuelle, « la couleur du temps reproduite avec une fidélité scrupuleuse ». Mieux, Barbey se sent investi d’un devoir envers ses origines, lorsqu’il constate que « l’histoire manque aux Chouans […] comme la gloire et comme la justice ». « Nul historien, dit-il encore, ne s’est levé pour raconter […] leurs faits et gestes »4. Les termes choisis (« gloire », « justice », « se lever ») mettent en exergue l’engagement politique qui accompagne son projet ; projet de réhabilitation et de résurrection. L’ouvrage de Duchemin-Descepeaux se proposait déjà de corriger l’image des « Chouans si longtemps calomniés »5, mais Barbey veut aller plus loin en exaltant la vertu chevaleresque –et assurément romanesque- des troupes royalistes.

On trouve donc dans ses romans un certain nombre d’allusions aux figures héroïques de la chouannerie. Ainsi est-il brièvement question de Cottereau, « le premier des Chouans, un Condé de broussailles » et plus souvent encore de Henri de La Rochejacquelein, combattant « sous les murs de Grandville »6 ou de Frotté qui dirigea l’insurrection normande. Toutefois, s’ils garantissent la valeur historique des récits, ces noms illustres n’apparaissent qu’en seconde ligne. Barbey ne fait pas de l’histoire politique, mais des peintures de mœurs. Quelles sources utilise-t-il ? On ne saurait être plus clair : « En de tel sujet, écrit-il, il y a bien mieux que les livres, ce sont les récits, les traditions domestiques, les choses qu’on se raconte de génération en génération. […] Je prends tout. Bruits sur les hommes d’alors, préjugés, superstitions, légendes »1. En définitive, tout ce qu’a négligé la méthode « scientifique », qui n’admet ni l’irrationnel ni le surnaturel dans le fait historique, toutes ces croyances qui définissent la culture populaire et les survivances archaïques de l’Ancien Régime font le sujet des récits aurevilliens. Faut-il y voir, plus loin que le roman contre l’histoire, ou l’histoire catholique contre l’histoire républicaine, une reconnaissance des superstitions paysannes contre la rationalisation athée, scientifique, éclairée, qui, depuis la ville, prétend imposer ses lois pour penser la Révolution ?

Si l’on étudie des romans comme Le Chevalier Des Touches, L’Ensorcelée et Un Prêtre marié dans une perspective strictement historique, l’on s’aperçoit que les représentations sociales et culturelles qui dominent le paysage normand expliquent en partie la réaction chouanne. Le maintien des rapports de domination formelle entre nobles et paysans –citons, encore une fois, l’exemple du banc seigneurial qui continue d’incarner l’ascendant du seigneur après la Révolution2– éclaire le ralliement d’une grande partie des paysans normands autour du noble, « garantie de la vie durable de la communauté contre l’intrusion de l’Etat »3. Même après la Révolution française, « les privilèges honorifiques (armoirie, épée, banc à l’église) vont de soi »4, écrit Alfred Chaudeurge. Peu de textes illustrent aussi bien les réalités sociales de Normandie lors de la période révolutionnaire et s’efforcent, quand bien même au travers de personnages fictifs, de rendre compte des origines et des formes de la chouannerie normande. Ainsi Barbey fait-il une place à des personnages ignorés. Chez lui, tous les chouans ne sont pas des prêtres fanatiques ou des paysans serviles. Il peint scrupuleusement les lieux où se préparent les luttes –ce château de Touffedelys ne vaut-il pas comme symbole des châteaux normands abritant les secrets de la chouannerie ?- et fait un sort à l’incarnation la plus invraisemblable de la chouannerie normande. Dans son Chevalier Des Touches, l’auteur cède la parole à une femme ayant combattu dans les rangs royalistes, Barbe de Percy, « une des amazones de la chouannerie »5. On sait quel fut le rôle des femmes durant ces guerres, chargées de guérir les blessés, de transporter certains messages et de fabriquer des munitions, mais qui croirait, quand Barbey compose son ouvrage, qu’une femme a pu combattre avec les Chouans ? L’auteur avait peut-être eu vent de l’engagement de Mademoiselle du Rocher du Quengo, surnommé le « capitaine Victor » et dont il est question dans l’ouvrage de La Sicotière1. En peignant la chouannerie sous des traits si nouveaux, hétérodoxes même,  Barbey d’Aurevilly contredit la thèse républicaine d’une armée fanatique, ignorante et sanguinaire. Plus qu’un roman, ou un ensemble de romans, l’œuvre chouanne de Barbey constitue bien, comme l’écrivait à son sujet un historien normand, une immense « épopée historique ! »2.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SOURCES

I. FONDS PUBLICS CONCERNANT BARBEY D’AUREVILLY

 

-Arch. nat., F 17 3114 2 (réserve), dossier d’indemnité, mai 1862, 7 pièces, dont une lettre autographe signée, une lettre de recommandation de Désiré Nisard et une feuille de note du ministère d’Etat des Sciences et des Lettres sur les écrits de Barbey :

 

-Arch. de la préf. de police de Paris, EA 34, coupures de presses relatives à Barbey d’Aurevilly, notamment au sujet du procès intenté à l’auteur en 1874 :

 

-Arch. dép. de la Manche, Fonds André Chastain, 100 J, ensemble de documents imprimés et manuscrits réunis autour de l’œuvre aurevillienne.

 

II. ŒUVRES ROMANESQUES

 

A. ÉDITIONS RÉCENTES

 

– BARBEY D’AUREVILLY, Jules, Œuvres romanesques complètes, textes présentés et annotés par Jacques Petit.

 

Tome I, Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1964, 1475 pages, contenant notamment :

-L’Ensorcelée

            -Le Chevalier Des Touches

            -Un Prêtre marié

            -Une Vieille maîtresse

 

Tome II, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1966, 1707 pages, comportant  notamment :

-Les Diaboliques

            -Une Histoire sans nom

            -Une Page d’Histoire

            -Memoranda

-Pensées détachées

 

B. ÉDITIONS ANCIENNES

 

Le Chevalier Des Touches, Paris, A. Lemerre, 1879, 284 pages, « A mon père » :

 

Une Vieille maîtresse, t. I, Paris, A. Lemerre, 1879, 276 pages, « Préface ».

 

L’Ensorcelée, Paris, Librairie nouvelle, 1859, 235 pages, « Préface » et « Introduction ».

 

III. ÉCRITS ÉPISTOLAIRES

 

-BARBEY D’AUREVILLY, Jules, Correspondance générale, 9 volumes. Paris, Annales littéraires de l’Université de Besançon, Les Belles Lettres, 1980-1989. Texte publié sous la direction de Philippe Berthier.

 

-Lettres de Jules Barbey d’Aurevilly à Trébutien, Paris, A. Blaizot, 1908, 332 pages.

Lettres à Léon Bloy, Paris, Société du Mercure de France, 1903, 240 pages.

Lettres intimes, Paris, Edouard Joseph, 1921, 330 pages.

 

 

IV. ŒUVRE CRITIQUE

 

BARBEY D’AUREVILLY, Œuvres critiques, t. I, « Les Œuvres et les hommes », vol. 1, Pierre Glaudes et Catherine Mayaux, éds., Paris, Belles Lettres, 2005, 1324 pages.

En particulier :

Les Philosophes et les écrivains religieux

Les Historiens politiques et littéraire.

 

Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet, Lacordaire, Gratry, Caro, Paris, Librairie Bloud et Cie, « Chefs d’œuvre de la littérature religieuse », 1910, 80 pages

 

Les Prophètes du passé, Paris, Victor Palmé, « Société générale de librairie catholique », 1880, 330 pages.

 

V. ARTICLES ET JOURNAUX UTILISÉS

 

A. ECRITS LITTÉRAIRES, POLITIQUES ET RELIGIEUX

 

– « Joseph de Maistre » dans  L’Opinion  publique, 29 décembre 1849 ; Le Pays, 13 mars 1853.

 

-« Saint-Simon », Le Pays, 11 mars 1854

 

-« Chateaubriand », Le Constitutionnel, 21 juillet 1879

 

-« Blanc de Saint Bonnet »,  Le Pays, 14 janvier 1879

 

 Rivarol », Le Pays, 20 septembre 1859

 

-« La vie de notre Seigneur Jésus Christ », L’Univers, 4 janvier 1851.

 

B. SUR L’HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION

 

-« L’Histoire », Le Pays, 22 décembre 1854.

 

-« Granier de Cassagnac, Des Causes de la Révolution française », L’Assemblée nationale, 28 août 1850 et 21 janvier 1851.

 

-« Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution », Le Pays, 29 juillet 1856.

 

-« H. Castille, Histoire de 60 ans : la Révolution », Le Pays, 12 avril 1859.

– « Introduction à la philosophie de Hegel, La Logique, par Vera », Le Pays, 20 mars 1860.

 

-« Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine », Le Constitutionnel, 1er février 1876 ; 22-23 avril 1878.

VI. JUGEMENTS CONTEMPORAINS SUR L’AUTEUR

 

-BOURGET, Paul, « Barbey d’Aurevilly », dans La Revue hebdomadaire, 10 avril 1909, p. 152 -160.

 

-CALIBAN, « M. Barbey d’Aurevilly au Jockey Club », Le Figaro, 1er avril 1887.

 

-DELPIT, Albert, « Le dernier féodal », dans Le Gaulois, 14 septembre 1882.

 

-HUYSMANS, Joris-Karl, A Rebours, Paris, Librairie des amateurs, A. Ferroud-F. Ferroud, 1920, chapitre XII,  pp. 155-160.

 

-MIRBEAU, Octave, « Barbey d’Aurevilly, Une Histoire sans nom », Le Figaro, 8 août 1882.

 

-ZOLA, Emile, « Le Catholique hystérique », dans Mes Haines, Paris, G. Charpentier, 1879, 374 pages, p. 41-55.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

I. DICTIONNAIRES ET OUTILS LINGUISTIQUES

 

-DUMERIL, Alfred et Edélestand, Le Dictionnaire du patois normand, Caen, Librairie B. Mancel, 1849,

 

HAMON, Philippe (dir.), Le Robert des grands écrivains de langue française, Paris, Dictionnaire le Robert, 2000, 1521 pages.

 

-LAROUSSE, Pierre, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, t. V, Paris, Administration du grand dictionnaire universel, 1869, 8 volumes.

 

-LITTRÉ, Emile, Dictionnaire de la langue française, t. II, Paris, Hachette, 1874, 5 volumes.

 

II. TRAVAUX CONSACRÉS A BARBEY D’AUREVILLY

 

A. RECUEIL BIBLIOGRAPHIQUE.

 

-GRELE, Eugène, Jules Barbey d’Aurevilly. Essai d’une bibliographie générale, Lanier, Caen, 1904, 94 pages.

 

-PETIT, Jacques et YARROW, Philip John, Barbey d’Aurevilly, journaliste et critique, bibliographie, Annales littéraires de l’Université de Besançon, vol. 28, Paris, Les Belles Lettres, 1959, 98 pages.

 

-SEGUIN, Jean-Pierre, Barbey d’Aurevilly, Etudes de binliographie critique, Avranches, 1949, 156 pages.

 

B. ÉTUDES ET BIOGRAPHIES.

 

-BERTHIER, Philippe, Barbey d’Aurevilly et l’imagination, Genève, Librairie Droz, 1978, 398 pages.

 

-BERTHIER, Philippe (dir.), Barbey d’Aurevilly et la modernité, colloque du bicentenaire (1808-2008), Paris, Honoré Champion, 2010, 341 pages.

 

BOSCHIAN-CAMPANER, Catherine, Barbey d’Aurevilly, Paris, Librairie Séguier, 1989, 223 pages.

 

-BUET, Charles, Jules Barbey d’Aurevilly, Impressions et souvenirs, Paris, Albert Savine, 1891, 468 pages.

 

-CANU, Jean, Barbey d’Aurevilly, Paris, Laffont, 1945, 456 pages.

 

-GLAUDES, Pierre, Esthétique de Barbey d’Aurevilly, Paris, Classiques Garnier, 2009, 193 pages.

-HOFER, Hermann, Barbey d’Aurevilly romancier, Lausanne, Francke Verlag Bern, 1974,  479 pages.

 

-HUET-BRICHARD, Marie-Catherine, « La Polémique et ses paradoxes : Barbey et Les Misérables », dans GLAUDES, Pierre et HUET-BRICHARD, Catherine (dir.), Barbey, polémiste, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 433 pages, pp. 13-24.

 

-LIEDEKERKE, Arnould de, Talon rouge : Barbey d’Aurevilly, le dandy absolu, Olivier Orban, 1986, 256 pages.

 

-OZOUF, Mona, « Un prêtre marié ou la Révolution maudite », dans Les Aveux du roman, le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution, Librairie Arthème Fayard, Coll. « L’Esprit de la Cité », Paris, 2001, 348 pages.

 

-PETIT, Jacques, Barbey d’Aurevilly critique, Paris, « Annales littéraires de l’Université de Besançon », Les Belles Lettres, 1963, 766  pages.

 

-SOUTET, Josette, La Figure du prêtre dans l’œuvre romanesque de Barbey d’Aurevilly,  Bern, Peter Lang, « Recherche en littérature et spiritualité », 2004, 422 pages.

 

-SPANDRI, Francesco, « Barbey face à Tocqueville », dans GLAUDES, Pierre et HUET-BRICHARD, Catherine (dir.), Barbey, polémiste, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 433 pages, pp. 25-35.

 

-YARROW, Philip-John, La Pensée politique et religieuse de Barbey d’Aurevilly, Genève, Droz/Paris, Minard, « Publications romanes et françaises », 1961, 252 pages.

C. ARTICLES ET PERIODIQUES

 

-La Revue des Lettres modernes, « Barbey d’Aurevilly »,  Paris, Minard, 19 numéros, de 1966 à 2008, sous la direction de J. Petit, Ph. Berthier et P. Auraix-Jonchière.

En particulier :

 

-HIRSCHI, Andrée, « Les sources historiques », dans Revue de lettres modernes, « Barbey d’Aurevilly », n°10 « sur Le Chevalier Des Touches », Paris, Minard, 1977, 196 pages, pp. 63-82.

 

-KANBAR, Nabish, « La fonction de l’Histoire dans l’écriture aurevillienne », dans Revue des Lettres modernes, « Barbey d’Aurevilly », n°13, « L’Histoire », Paris, Minard, 1987, 224 pages, pp. 7-51.

 

III. ÉTUDES SUR LA CONTRE-RÉVOLUTION

 

A. SUR L’ACTION ET PENSÉE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

 

-GENGEMBRE, Gérard, La Contre-Révolution, ou l’histoire désespérante, Paris, Ed. Imago, 1989, 350 pages.

-GODECHOT, Jacques, La Contre-révolution, Doctrine et Action (1789-1804), Paris, Presses Universitaires de France, 1961, 426 pages.

 

-MARTIN, Jean-Clément, Contre-Révolution, Révolution et Nation (1789-1799), Paris, Éditions du Seuil, 1998, 367 pages.

 

-PETITFILS, Jean-Christian, « Les origines de la pensée contre-révolutionnaire », dans TULARD, Jean (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 15-34.

 

-PETIFILS, Jean-Christian, « Postérité de la Contre-Révolution », dans TULARD, Jean (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 387-399.

 

-VALADE, Bernard, « Les théocrates », dans TULARD, Jean (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 286-309.

 

B. SUR LA CHOUANNERIE

 

-BERNARD, Claudie, Le Chouan romanesque : Balzac, Barbey d’Aurevilly, Hugo, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, 324 pages.

 

-BRÉGEON, Jean-Noël, « Les guerres de l’Ouest », dans TULARD, Jean (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 201-233.

 

-CHAUDEURGE, Alfred, La Chouannerie normande, Paris, Fernand Lanore, 1982, 190 pages.

-DUPUY, Roger, Les Chouans, Paris, Coll. « La vie quotidienne », Hachette Littératures, 1997, 269 pages.

-MARTIN, Jean-Clément, « La Vendée, région mémoire », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, t.I, Paris, Gallimard, 1984, pp. 595-617

IV. ETUDES SUR L’HISTOIRE DE LA PENSÉE RÉACTIONNAIRE

 

A. MOUVEMENTS RELIGIEUX ET INTELLECTUELS

 

-COMPAGNON, Antoine, Les Antimodernes, de Joseph  de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005, 464 pages.

-GRIFFITHS, Robert, Révolution à rebours, Le Renouveau catholique dans la littérature française de 1870 à 1914, Londres, 1966, Paris, Desclée de Brouwer, 1971.

-ORY, Pascal, L’Anarchisme de droite, Paris, Grasset, 1985, pages.

-RICHARD, François, Les Anarchistes de droite, Paris, PUF, « Que sais-je », 1997, 127 pages.

-SERRY, Hervé,  La Naissance de l’intellectuel catholique, Paris, La Découverte, L’espace de l’histoire, 2004, 371 pages

-STERNHELL, Zeev, Les Anti-lumières, du XVIIIe siècle à la Guerre froide, Paris, Fayard, « L’espace du politique », 2006, 590 pages.

B. DROITE ET CONSERVATISME POLITIQUE

-CHARBONNEL, Jean, Les légitimistes : De Chateaubriand à de Gaulle, Éditions de La Table Ronde, 2006, 327 pages.

-RIALS, Stéphane, Le Légitimisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, 125 pages.

-SIRINELLI, Jean-François (dir.), Histoire des droites en France, Paris, Gallimard, 1992, 3 volumes.

V. RÉGIONALISME ET NORMANDIE

-CHOUARD, Robert, Promenades en Normandie avec un guide nommé Jules Barbey d’Aurevilly, Condé-sur-Noireau, C. Corlet, 1989, 155 pages.

 

-DELISLE, Léopold, Histoire des châteaux et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Valognes, Martin, 1867, 368 pages.

 

-GASNIER, Thierry, « Le local », dans  NORA, Pierre (dir.), Les Lieux de mémoires, t. III, 2, Paris, Gallimard, 1992, pp.463-525.

 

-GUILLET, François, La Naissance de la Normandie, Genèse et épanouissement d’une image régionale en France (1750-1850), Caen, Annales de Normandie/Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 2000, 591 pages.

 

-LEBERRUYER, Pierre, Au Pays de J. Barbey d’Aurevilly, Coutances, F. Bellée, 1960, 128 pages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Barbey d’Aurevilly, mémoire, histoire, contre-révolutionnaire

Issu d’un travail universitaire soutenu en 2011, ce chapitre expose en détails l’édification d’une contre-mémoire catholique, régionaliste et aristocratique dans l’œuvre plurielle de Jules Barbey d’Aurevilly. Au croisement de l’histoire et de la littérature, ce travail s’intéresse non seulement aux velléités historiographiques de l’auteur, mais suggère également les implications mémorielles sous-jacentes. Ses vitupérations contre le XIXe siècle laissent apparaître en creux une réhabilitation nostalgique des valeurs nobiliaires et du Moyen-Age chrétien profondément disqualifiés par les Lumières. En réponse à la célébration du progrès largement répandue chez ses contemporains, Barbey d’Aurevilly se pose en continuateur provocant des idéaux contre-révolutionnaires et s’inscrit par là-même dans une lointaine tradition littéraire, philosophique et religieuse. C’est donc une approche résolument historique qui a été choisie pour dégager la valeur mémorielle et testimoniale d’une œuvre qui sort de son époque pour mieux la condamner.

 

 


[1] C’est un fait aisément vérifiable que ces auteurs sont aujourd’hui quasiment inconnus du « grand public ».

[2] Jean Derens, conservateur en chef de la Bibliothèque historique en 1989, confesse d’ailleurs sa relative ignorance de l’auteur, dont il n’avait qu’une « vague idée », lorsque le projet d’exposition lui fut suggéré par la délégation des célébrations nationales. Cf. l’avant-propos du catalogue de l’exposition : G. Fréchet, Barbey d’Aurevilly 1808-1889, p. VI.

[3] Parmi les nombreux colloques et publications du bicentenaire, citons notamment : Philippe Berthier (dir.), Barbey d’Aurevilly et la modernité, Paris, H. Champion, 2010, 344 pages ; Brigitte Diaz (dir.), Barbey d’Aurevilly en tous genres : acte du colloque tenu à l’Université de Caen, Saint-Sauveur le Vicomte et Valognes, Caen, Presses Universitaires de Caen, 2010, 256 pages ; Pascale Auraix-Jonchière (dir.), Barbey d’Aurevilly et l’esthétique : les paradoxes de l’écriture, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2011, 304 pages. Les universités de Toulouse-le-Mirail et d’Amiens ont elles aussi contribué, sous forme de colloques, à ce large mouvement de commémoration.

[4] Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph  de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005, 464 pages.

1 Jacques Petit, Barbey d’Aurevilly, critique, Paris, Les Belles Lettres, 1963, 766 pages.

2 Ici, nous pensons particulièrement à l’ouvrage collectif publié sous la direction de Pierre Nora, Les Lieux de mémoires, Paris, Gallimard, 3 tomes : t. I, La République (1984), t. II, La Nation (1986), t. III,  Les France (1992). Ces travaux marquent en effet l’amorce d’une réflexion sur le rôle de l’histoire face à l’angoisse du présent et la hantise de l’oubli, deux thèmes omniprésents dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly.

3 Philip-John Yarrow, La Pensée politique et religieuse de Barbey d’Aurevilly, Genève, Droz/Paris, Minard, « Publications romanes et françaises », 1961, 252 pages.

 

1 Jacques Godechot, La Contre-révolution, Doctrine et Action (1789-1804), Paris, Presses Universitaires de France, 1961, 426 pages.

2 op.cit.

3 ibid., p. 17.

4 L’héritage formel et intellectuel des grands moralistes du XVIIe siècle étudiés par Paul Bénichou nous est apparu nettement dans les Pensées détachées de Barbey d’Aurevilly, ŒC, II, p. 1229- 1267.

1 Cf. la synthèse réalisée à ce sujet par Pierre Glaudes : « Barbey d’Aurévilly anti-moderne : l’héritage de joseph de Maistre », communication au colloque international Barbey d’Aurévilly et la modernité organisé par Philippe Berthier (Université Sorbonne Nouvelle, 1er au 3 décembre 2008 et « l’introduction générale », dans Œuvres critiques, t. I, « Les Œuvres et les Hommes », vol. 1, Paris, Les Belles Lettres, 2004, p. X : « La connivence entre les deux hommes est tout à la fois éthique, épistémologique et esthétique ».

2 Paul Bénichou, “La démolition du héros”, dans Morales du grand siècle, Paris, Gallimard, 2003, p. 128.

3 op.cit., pp. 7-18.

4 op.cit.,  p. 25.

5 Cf. Jean-Christian Petitfils, « Postérité de la Contre-Révolution », dans Jean Tulard (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 387-388.

1 Bien avant Barrès auquel on attribue la création du mot, Barbey d’Aurevilly s’en est pris violemment à Zola, comme il s’en était pris à Hugo qu’on tient pour des modèles de l’engagement au XIXe siècle. Contre l’affirmation d’une raison individuelle aux dépens des valeurs religieuses et nationales, Barbey s’élève -tentons l’anachronisme- comme l’un des premiers  « intellectuel anti-intellectualiste ». Cf. Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Le Dictionnaires des intellectuels français. Les personnes. Les Lieux. Les Mémoires, Paris,

Seuil, 2002, p. 15.

2 Gérard Gengembre, La Contre-Révolution, ou l’histoire désespérante, Paris, Ed. Imago, 1989, 350 pages.

3 ibid. p. 238.

1 François Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, Coll. folio/histoire, 1978, p. 26.

2 « L’Histoire », dans Le Pays, 22 décembre 1854.

3 « Historiographes et Historiens », dans Œuvres critiques, p. 357.

4 op.cit., p. 136.

5 ibid., p. 36. C’est nous qui soulignons.

6 Une vieille maîtresse, ŒC, t. II, p. 343 : « La Révolution française marchait alors comme une fièvre putride » ou encore comme une « sanglante tragédie politique ».

7 Mona Ozouf, Les Aveux du roman, le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution, Librairie Arthème Fayard, Coll. « L’Esprit de la Cité », Paris, 2001, pp. 21-25.

1 « Un prêtre marié ou la Révolution maudite », pp. 185-210.

2 « La Revue des Lettres modernes », Paris, Minard, « Barbey d’Aurevilly », publiée à partir de 1966 sous la direction de J. Petit (n°1 à 11), de Ph. Berthier (n° 12 à 18), puis de P. Auraix-Jonchière(n° 19). Cf. n°13, « L’Histoire », 1987.

1 Cf. « Le basculement futurocentrique du temps », dans Pierre-André Taguieff, Du Progrès, Biographie d’une utopie moderne, Paris, Librio E.J.L, 2001, pp. 35-41 : « Le postulat de la suprématie du futur sur le passé est fondateur des philosophies de l’histoire qui s’élaborent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et donnent un nouveau sens à l’espérance ».

1 Julien Gracq, En lisant en écrivant, Paris, José Corti, 1980, p. 41.

2 Léon Bloy, « Fragment d’un livre inachevé sur Barbey d’Aurevilly », Œuvres, t. XV, Paris, Mercure de France, 1974, p.108 ; cité par P. Glaudes et C. Mayaux (dir.), dans la préface des  Œuvres critiques I, Les Œuvres et les Hommes, vol. I, « Introduction générale », Paris, Les Belles Lettres, 2005, p. VII.

3 A ce sujet, Cf. « Introduction », pp. 7-69, dans Claudie Bernard, Le Chouan romanesque : Balzac, Barbey d’Aurevilly, Hugo, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, 324 pages.

1 Quelques mois après les élections législatives d’octobre 1877, qui marquent  la victoire des républicains face aux conservateurs, Barbey écrit que « la Révolution triomphe ». Cf. Le Constitutionnel, 22 et 23 avril 1878.

2 Lettre à Trebutien, 2 août 1856, Correspondance générale, t. V, p.179-180 : « ce Règne dégoûtant de la médiocrité qui portera dans l’histoire le nom de Louis-Philippe ».

3 Au même, 6 janvier 1851, ibid., t. III, p. 14.

4Au même, 5 août 1854, ibid., t. IV, p. 82-84.

5 Stéphane Rials, Le Légitimisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, p. 35.

6 A Trebutien, 9 décembre 1851, op.cit., t. III, p. 120.

7 loc.cit.

1 Jules Barbey d’Aurevilly, Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet, Lacordaire, Gratry, Caro, Paris, Librairie Bloud et Cie, « Chefs d’œuvre de la littérature religieuse », 1910, p. 22.

2 L’Univers, 4 janvier 1851, compte rendu de « La vie de notre Seigneur Jésus Christ », par l’abbé Brispot.

3 Lettre du 29 avril 1851, op.cit., t. III, p. 43.

4 Hervé Serry, La Naissance de l’intellectuel catholique, Paris, La Découverte, L’espace de l’histoire, 2004, 371 pages.

[5] Lettre à Trebutien du 11 janvier 1850, Barbey cite une phrase de Buloz, directeur de la Revue des deux mondes, à son sujet : « Il a un talent d’enragé, mais je ne veux pas qu’il f… le feu dans ma boutique », Correspondance générale, t. II, p. 146.

[6] Arch. nat., F 17 3114 2 : dossier d’indemnités de Barbey d’Aurevilly. On peut lire, sur une feuille de note du ministère des Sciences et des Lettres, datée du 9 mai 1862, une litote éloquente : « Les œuvres de M. Barbey d’Aurevilly ne sont pas toutes irréprochables au point de vue moral, et sa plume a été au service d’opinions fort diverses ».

[7] Le Rappel, 13 octobre 1874 : « Hier le parquet a fait saisir chez M. Dentu [l’éditeur] tous les exemplaires restant des Diaboliques, de M. Barbey d’Aurevilly. Le délit relevé est celui d’attentat à la morale public ».

1 op.cit., p. 282.

2 Le Pays, 31 février 1861.

3 Pascal Ory, « entrée du mépris moderne », dans L’Anarchisme de droite, Paris, Grasset, 1985, p. 177.

4 Sa définition officielle apparaît pour la première fois dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française.

5 Emile Littré, Dictionnaire de la langue française, t. II, Paris, Hachette, 1874, p. 1328.

6 A titre d’exemple, cf. Christian Baudelot, L’élitisme républicain, Paris, Seuil, 2009, 117 pages.

1 J. Barbey d’Aurevilly, Pensées détachées, dans ŒC, II, p. 1235.

2 Eric Mension-Rigau, L’Enfance au château, Paris, Rivages, 1990, p. 45. Sur l’enracinement régional, voire aussi, du même auteur, Aristocrates et grands bourgeois. Éducation, traditions, valeurs, Paris,  Perrin, 2007,  606 pages.

3 François Guillet, La Naissance de la Normandie, Genèse et épanouissement d’une image régionale en France (1750-1850), Caen, Annales de Normandie/Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 2000, 591 pages.

1 Cf. la préface citée dans la notice de Jacques Petit, dans ŒC, t.II, p. 1290.

2 Afin d’identifier par nous-mêmes le contexte socio-familial dans lequel naquit Barbey d’Aurevilly (parents, parrain, fonction…), nous avons pu, par exemple, consulté sur le site internet des archives départementales de la Manche le registre paroissial et d’Etat civil de 1808.

3 Jules Michelet, Histoire de France, Livre IV, Œuvres complètes, t. IV, p.613-614.

1 P.J Yarrow, op. cit.

2 Catherine Boschian-Campaner, Barbey d’Aurevilly, Paris, Séguier, 1989, p. 35.

3 Dans une dédicace du 2 janvier 1851, il lui adresse ainsi Les Prophètes du passé : « Permettez-moi de Vous offrir quelques pages dans lesquelles Votre illustre Parent –le comte Joseph de Maistre- tient la première place ». « Préface », p. IV, dans Les Prophètes du passé, Paris, Victor Palmé, « Société générale de librairie catholique », 1880, 330 pages.

4 Cette date correspond également au premier projet de « roman catholique », Une Vieille maîtresse.

5 Lettres à Léon Bloy, Paris, Société du Mercure de France, 1903, 240 pages ; Lettres de Jules Barbey d’Aurevilly à Trebutien, Paris, A. Blaizot, 1908, 332 pages, ou encore Lettres intimes, Paris, Edouard Joseph, 1921, 330 pages.

1 Correspondance générale, 9 volumes, Paris, Les Belles Lettres, Annales Littéraires de l’Université de Besançon, 1980-1989.

2 Œuvres romanesques complètes, t. II, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1966, 1707 pages.

1 Lettre du 20 janvier 1854,  Barbey d’Aurevilly, Correspondance générale, IV (1854-1855), Paris, Annales littéraires de l’Université de Besançon, Les Belles Lettres, 1984, p. 12-13

2 BNF, Ln 27 39812 : Charles Buet, Jules Barbey d’Aurevilly, Impressions et souvenirs, Paris, Albert Savine, 1891, p. 11

3 Alphonse O’Kelly de Galway, Dictionnaire archéologique et explicatif de la science du blason, Bergerac, 1901, p. 75 : « Bar : poisson nommé aujourd’hui barbeau, posé verticalement et posé dans l’écu ».

4 Contrairement à ce que nous pensions au départ, la lecture de Michel Pastoureau jette néanmoins le doute sur les connaissances héraldiques de Barbey. Avait-il réellement conscience de l’équivalence approximative des deux motifs ? Car « seul l’héraldiste, écrit Pastoureau, sait  non seulement que la rose et la quintefeuille constituent la même figure, mais aussi que celle-ci peut se transformer aisément en coquille, en molette, voire en trèfle ou en besant », in Traité d’héraldique, Paris, Grands manuels Picard, 1993, p. 314.

1 Parmi de très nombreux exemples, citons seulement la première page du « Dessous de carte d’une partie de whist » décrivant le blason de la baronne de Mascranny ; Œuvres complètes, t.II,  ibid., p. 129.

2 Acte cité par Jacques Petit, Barbey d’Aurevilly, critique, Paris, « Annales littéraires de l’Université de Besançon », Les Belles Lettres, 1963, p. 23.

3 La Revue hebdomadaire, 10 avril 1909, p. 152 : Bourget rapporte ainsi que Barbey lui déclara un jour en lui montrant ses lettres de noblesse : « Ce n’est pas grand-chose […]. Ce n’est que la savonnette à vilain ».

4 Lettre à Trebutien de février 1855, op. cit., p.178-181 : « Ne le voyant qu’à travers les récits de ma mère et de ma grand’mère paternelle qui était sa tante à la mode de Bretagne, une Jacqueline de la Blairie[Madame Vincent Felix Marie Barbey du Motel] ».

5 On sait en effet que Louis « Angot » (sic), né à Versailles, « lieutenant général du bailliage de Coutances », fut « élu le 30 mars 1789, député du tiers aux Etats généraux ». Cf. Robert et Cougny, Dictionnaire des parlementaires français, Paris, Bourloton, 1889, t. II, p. 71.

1 Gustave Chaix d’Est-Ange, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, Evreux, C. Hérissey, 1904, pp. 293-294.

2 op.cit.,. p. 10

3 « Tradition familiale ? Invention de vieillard » s’interroge Jacques Petit après avoir rendu caduque la théorie du sang royal. « La famille de B. d’A. Légendes et réalités », La Revue de la Manche, avril 1962.

4 Lettre d’octobre 1853, ibid., Correspondance, III (1851-1853), p. 250.

1 Œuvres romanesques complètes, t. II, « Cinquième Memorandum », p. 1102.

2 Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier Des Touches, Paris, Alphonse Lemerre, Paris, 1879, « A mon père », p. 2.

3 ibid., p.235

4 Oeuvres complètes, t. II, Une Page d’histoire, p. 367-369.

 

1 Archives départementales de la Manche, 5 MI 888 : La consultation du registre d’Etat civil microfilmé de 1808 nous apprend que la naissance de Jules Amédée Barbey d’Aurevilly fut enregistrée par son oncle : « devant nous Jean-François-Frédéric Barbey d’Aurevilly, maire et officier de l’Etat civil de la Ville de Saint-Sauveur-sur Douve [nom porté par Saint-Sauveur-le Vicomte de 1793 à 1814], chef -lieu de Canton, département de la Manche ».

2 Lettres à Trébutien, IV, p. 129.

3 Lettre du 1er janvier 1852, Correspondance générale, III, p. 128x

4 Lettre à Louise Réad du 23 octobre 1882, Correspondance générale, IX, p. 51

5 Lettre à Louise Read du 4 novembre 1885, ibid., p. 161 : « sous ces longues larmes, la Normandie est si belle ».

6 Œuvres romanesques complètes, t. II, « Troisième Memorandum, p. 1047.

7 ibid. « Une Histoire sans nom », p. 329.

8 ibid., t. II, « L’Ensorcelée », p. 556.

1 Néel est le nom de plusieurs vicomtes du lignage normand de Saint-Sauveur, au XIe siècle. Quant à Rollon, bien sûr, chef viking installé sur les côtes normandes au Xe siècle, il fut à l’origine du duché de Normandie.

2 François Guillet, La Naissance de la Normandie, Caen, Annales de Normandie/Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 2000, pp. 145-156.

3 Par exemple, Beaurepaire publia à Caen, en 1878, le fruit de ses travaux sur Destouches : Le Chevalier Destouches, son procès et son enlèvement. Barbey s’efforça d’obtenir de sa part des renseignements sur son personnage, mais, d’après ses lettres à Trebutien, Beaurepaire conserva jalousement ses recherches : « Beaurepaire n’a donné aucun signe » ; « Est-il amoureux, ce Beaurepaire, pour ne pas écrire ? » (op.cit., III)

4 Lettre de 1849, op.cit., II, p. 138.

5 Fils de Désirée Angot, la tante de Barbey par sa mère, Alfred et Edélestand Duméril publièrent en 1849, à la librairie B. Mancel de Caen, Le Dictionnaire du patois normand.

1  Jean-Clément Martin, « La Vendée, région mémoire », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, t.I,  Lettre du 20 janvier 1854,  op.cit., IV, p. 12-13.

2 Lettre à Elisabeth Bouillet, 22 mars 1872, op.cit, VII, p.107-108.

3 Gérard Gengembre, La Contre-révolution ou l’histoire désespérante, Paris, Imago, p. 238.

4 Archives de la préfecture de police de Paris, EA 34. Cette coupure de presse faisait partie des articles conservés par les services de police dont Barbey, poursuivi en 1874 pour « attentat à la morale publique » avec ses Diaboliques, était connu et peut-être surveillé.

5 Œuvres complètes, t. I, « Une Page d’histoire », p. 367.

 

 

1Lettre à Trébutien de 1849, op.cit., I, p. 137.

2 Antoine Compagnon,  Les Antimodernes, Paris, Gallimard, 2005, p. 22.

3 Lettre à Trebutien, 31 décembre 1849, op.cit., I, p. 141.

4 André Chastel, « La Notion de patrimoine », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, t. II, 2, Paris, Gallimard, 1986, p. 417.

 

1 Œuvres romanesques complètes, t. II, p. 378.

2 ibid., p. 369.

3 Œuvres romanesques complètes, t. I, p. 644.

4 Cf. Correspondance générale, t. IV

5 op.cit., t. I, p. 883.

6 ibid. p. 911.

 

1 ibid., t. II, p. 1043.

2 ibid, p. 330.

3 Philippe Grandcoing, Les demeures de la distinction. Châteaux et châtelains eu XIXe siècle en Haute-Vienne, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 1999, p. 107.

4 Alain-René Lesage, Théâtre choisi. II. « Turcaret », Paris, L. Hachette, « Bibliothèque des Chemins de fer », 1853, p. 192-193 : à l’acte V, l’auteur fait dire à madame au marquis : « Savez-vous qu’il faut trois mois de Valognes pour achever un homme de cours ».

5 Œuvres romanesques complètes, t. II, p. 130-135.

1 Lettre à Madame de Bouglon, 30 mars 1873, op.cit., t. VII, p. 151.

2 Marc Fumaroli, « La Conversation », p. 679-730, dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, t.III, 2, Paris, Gallimard.

3 Œuvres romanesques complètes, « Troisième Memorandum », t. II, p. 1034.

1 Lettre à Trebutien, 23 août 1857, op.cit., IV, p. 44.

2 op.cit., t. II p. 22.

3 Cf. Stéphane Rials, Le Légitimisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, p. 22-24

4 « Le Dessous de cartes… », op. cit., p. 130.

5 op.cit., p. 685.

1 François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978, p. 14.

2 Le premier texte poétique signé de Jules Barbey est ainsi placé sous les auspices de Delavigne : Aux héros des Thermopyles, élégies dédié à M. Casimir Delavigne,  Paris, A.J. Sanson, 1825, 15 pages.

3 Jean-Christian Petitfils, « Postérité de la Contre-Révolution », dans Jean Tulard (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, p. 388-389.

4 Gérard Gengembre, op.cit., p. 234.

1 Gérard Gengembre, op.cit, p. 237.

2 Dans Un Prêtre marié, Barbey cite à plusieurs reprises l’une des sources de son inspiration, les contes de la domestique familiale « Jeanne Roussel », cf. ŒC, t. I, p. 884 et p. 902. Le caractère biographique, et non romanesque du personnage est avéré, par une occurrence dans sa Correspondance : « Ma vieille bonne Jeanne Roussel , une tête originale qui a soufflé sur la mienne dans mon enfance et y a laissé toutes sortes de dictons populaires », 20 mars 1852, Lettre à Trebutien, t. II, p. 240.

3 « Le Catholique hystérique », dans Emile Zola, Mes Haines, Paris, G. Charpentier, 1879, p. 41-55.

1 Joris-karl Huysmans, A Rebours, Paris, Librairie des amateurs, A. Ferroud-F. Ferroud, 1920, pp. 155-160.

2 « Le Roman est spécialement l’histoire des mœurs, mise en récit et en drame, comme l’est souvent l’Histoire elle-même », dans Les Diaboliques, ŒC, t. II, p. 230.

3 Cf. « Barbey Proustien », dans Philipe Berthier, Barbey d’Aurevilly et l’imagination, Genève, Librairie Droz, 1978, p. 115.

4 Le terme fait alors son apparition dans le langage courant : « Néologisme. Système politique de la féodalité. Domination des grands possesseurs de grands domaines, de grands capitaux », dans Emile Littré, Dictionnaire de la langue française, t. II, Paris, Hachette, 1874, p. 1642.

5 Albert Delpit, « Le dernier féodal », dans Le Gaulois du 14 septembre 1882.

6 Lettre à Madame de Bouglon, 4 octobre 1882, ibid., t. IX, p. 41.

1 Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, t. V, Paris, Administration du grand dictionnaire universel, 1869, p. 235-236.

2 Voltaire, Annales de l’Empire depuis Charlemagne, t. I, Francfort, Aux dépends de la Compagnie, 1754, p. 92.

3 ibid., p. 211.

4 Cf. Philippe Contamine (dir.), Le Moyen Âge, Le Roi, l’Eglise, les Grands, le Peuple (481-1514), Paris, Seuil, « Histoire de la France politique », 522 pages.

5 Préface, p. VII, dans Léopold Delisle, Histoire des châteaux et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Valognes, Martin, 1867, 368 pages.

1 ŒC, t. II, p. 349.

2 ŒC, t. I, p. 1030.

3 Arno Mayer, La Persistance de l’Ancien Régime : l’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Paris, Aubier, 2010,  350 pages.

4 op.cit., p. 916.

5 ibid., p. 933.

1 Philippe Contamine (dir.), op.cit., pp. 181-182.

2 « Jean-François Millet », Le Constitutionnel, 19 avril 1876. On notera que Jean-François Millet, né en 1822, est, comme Barbey d’Aurevilly, originaire du Cotentin. Leurs racines régionales communes expliquent en partie la représentation d’un monde caractérisé par sa résistance aux formes de la modernité.

3 « Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc., je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie », dans Joseph de Maistre, Considération sur la France, nouvelle édition, Lyon, Rusand, 1829, p. 94.

1 Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier Des Touches, Paris, Alphonse Lemerre, Paris, 1879, p. 2.

2 Lettre du 20 janvier 1854, loc.cit.

3 Cf. Jacques-Clément Martin, Violence et Révolution, Essai sur la naissance d’un mythe national, Paris, le Seuil, 2006, 352 pages.

4 loc.cit.

5 Datant de 1790, la mise en place des départements est déjà ancienne de plus d’un demi-siècle : cf. « décrets relatifs à la division du royaume » (15 janvier 1790 et 16 février 1790), dans Archives parlementaires de 1787 à 1860, t. 11, Paris, P. Dupont, 1875-1889, p. 716.

6 Stéphane Rials, Le Légitimisme, op.cit., pp. 56-57 : les revendications décentralisatrices constituent en effet le corollaire de la conception organique et hiérarchique de la société par les légitimistes, chez qui « la décentralisation  […] n’est pas séparatrice, mais unificatrice ». Et il y a bien, ce souhait irréaliste d’un retour à la déconcentration féodale.

1 Philippe Berthier, op.cit., p. 94.

2 Œuvres critique, t. III, « Les Œuvres et les hommes », vol. 1, p. 498.

3 Pierre Nora, Les Lieux de mémoires, t. I, Paris, Gallimard, 1984, « la fin de l’Histoire-mémoire », pp. XVII-XXV.

1 François Furet, Penser la Révolution Française, Paris, Gallimard, Coll. folio/histoire, 1978, p. 20.

2 ibid., p. 14.

3 « M. Capefigue », dans Les Œuvres critiques, t.I, vol. 1, p. 365.

4 Le Pays, 29 mai 1860. A propos des velléités d’Auguste Comte à retracer l’histoire du progrès humain, Barbey écrit : « six volumes de fatras qu’Auguste Comte a légués… aux vers de la terre, et qui font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule fondamental de leur grands homme ».

5 Œuvre critique, op.cit. « Les Œuvres et les hommes », vol. 1, p. 359.

6 Granier de Cassagnac, « Des Causes de la Révolution française », dans L’Assemblée nationale, 28 août 1850 et 21 janvier 1851.

1 François Furet, ibid., p. 34 : « il me semble que les historiens de la Révolution ont eu et ne cesseront d’avoir le choix entre Michelet et Tocqueville : ce qui ne veut pas dire entre une histoire républicaine et une histoire conservatrice ». L’originalité de Barbey est d’avoir simultanément récusé ces deux lectures de la Révolution.

2 « Michelet », dans Œuvres critiques, op.cit., pp. 385-414.

1  « Je suis venu au monde à la fin d’une longue Révolution qui, après avoir détruit l’état ancien, n’avait rien créé de durable. L’aristocratie était déjà morte quand j’ai commencé à vivre », Lettre à Henry Reeve, 22 mars 1837, dans Tocqueville, Lettres choisies. Souvenirs, éd. Françoise Mélonio et Laurence Guellec, Paris, Gallimard, « Quarto », 2003, p. 377. Barbey, lui, conscient de son affaiblissement, continue néanmoins de nier l’abolition de l’aristocratie.

2 Tocqueville, L’ancien régime et la révolution, Paris, Flammarion, 1988, p. 88.

3 « L’Ancien Régime et la Révolution », dans Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les hommes, XXI, « A côté de la grande Histoire », Paris, Lemerre, 1906, pp. 119-134.

4 « Pour Barbey, tous les problèmes politiques se ramènent à un seul ; au fond de toutes les questions on retrouve la même opposition entre deux principes inconciliables : d’une part le principe d’autorité, la monarchie ; de l’autre, la révolution, dans Philip John Yarrow, op.cit., p. 91.

5 L’Assemblée nationale, 28 août 1850 et 21 janvier 1851.

6 Œuvres critiques, op. cit., p. 368 : « La grande rupture de la Révolution française, qui fait deux rivages dans l’histoire de ce qui aurait dû rester un même sol ».

7 L’Assemblée nationale, loc.cit.

1 Cf. Francesco Spandri, « Barbey face à Tocqueville », dans Pierre Glaudes et Catherine Huet-Brichard (dir.), Barbey, polémiste, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 433 pages, pp. 25-35.

2 op.cit., p. 87.

3 Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine : L’Ancien Régime, La Révolution, La conspiration jacobine (1876-1894).

4 Sur un espace de cinq ans, Barbey a donné trois critiques des parutions successives du travail de Taine : Le Constitutionnel, 1er février 1876, 22-23 avril 1878 et 13 juin 1881.

5 « Historiographes et historiens », dans Les Œuvres critiques., p. 359.

6 op.cit., p. 382-383 : « Il faut pourtant en finir avec le XVIIIe siècle ! […] Siècle déshonoré ».

1 ibid., p. 360

2 Stéphane Rials, op.cit., pp. 43-44. L’auteur cite tour à tour Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet et Barbey d’Aurevilly pour illustrer cette obsession continue de la Chute. Rials ajoute : « Le providentialisme des royalistes est absolu en ce sens qu’il est la clef ultime de toute leur lecture de l’histoire ».

3 Cf. « Hegel », dans Le Pays, 20 mars 1860 : « [Hegel exprime des] vues sur l’Histoire qui pourraient très bien bouleverser le monde, sous prétexte de l’expliquer ».

4  La thèse de Charles Auguste Désiré Filon résume assez bien l’esprit de rigueur méthodique qui domine au milieu du siècle la discipline historique : « Que toute assertion repose donc sur des faits bien constatés. Et ce n’est pas assez que ces faits soient exacts, il faut qu’ils soient nombreux », dans La méthode historique, Paris, L. Hachette, 1840, p. 55.

5 Cf. L’historiographie romantique, sous la direction de Francis Claudon, André Encrevé et Laurence Richer, actes du colloque organisé à Créteil les 7 et 8 décembre 2006 par les équipes de recherche de l’Université de Paris 12-Val-de-Marne, Éditions Brière, 2007, 285 pages.

1 Le Constitutionnel, 1er février 1876, op.cit.

2 « E. Renan », dans Les Œuvres et les hommes, «  les philosophes et les écrivains religieux »,», Paris, Amyot, 1860, pp. 125-151 : « c’est un rationaliste, c’est un hégélien, […] c’est l’ennemi du surnaturel ».

3 « La méthode de M. Taine, si elle était vraie, abolirait Tacite et Chateaubriand au nom de la science », loc. cit.

4 Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens, t. I, Paris, Garnier frères, 1867, p. 11.

5 Augustin Thierry, Lettres sur l’Histoire de France, pour servir d’introduction à l’étude de cette histoire, Paris, Sautelet et Cie, 1827, p. 84 : « S’il s’opère de nos jours une révolution dans la manière de lire et d’écrire l’histoire, ces compositions [celles de W. Scott] y auront singulièrement contribué ».

6 Lettre à Trebutien, novembre 1851, Correspondance générale, t. III, p. 215.

1 Le Pays, 10 juillet 1860.

2 « Memoranda », ŒC, t. II, p. 964.

3 Lettre du 11 décembre 1849, op.cit.

4 « L’Histoire », dans Le Pays, 22 décembre 1854.

5 Les Diaboliques, dans ŒC, t. II, p. 230.

6 Le terme de « chroniques » revient très souvent pour exprimer l’ambition historiographique de Barbey d’Aurevilly. Ainsi évoque-t-il en référence à Scott ses « chroniques de Canongate », décembre 1859, loc.cit. Plus tard, il annonce L’Ensorcelée parue en feuilleton dans L’Assemblée nationale (janvier-février 1852)  comme « la première de [s]es chroniques chouannes », Lettre à Trebutien, 31 octobre 1851, op.cit., t. III, p. 107.

1 C’est l’année même de la mort de Barbey d’Aurevilly, en 1889, que paraît la première étude sérieuse sur la chouannerie normande, presque totalement délaissée jusque-là : Léon de la Sicotière, Louis de Frotté et les insurrections normandes, 1793-1832, Paris, E. Plon, 1889, 3 volumes.

2 L’Ensorcelée, Paris, Librairie nouvelle, 1859, p. I-IV.

3 Cf. Andrée Hirschi, « Les sources historiques », dans La Revue de lettres modernes, « Barbey d’Aurevilly », n°10 « sur Le Chevalier Des Touches », Paris, Minard, 1977, 196 pages, pp. 63-82.

4 Lettre à Boudier de la Valesnerie, 20 décembre 1852, op.cit., t. III, p. 178.

« Qu’était Destouches ? Sa naissance ? Son âge ? Ses précédents ? Etait-il grand ou petit ? Fort ou faible ? Brun ou blond ? », loc.cit.

1 Le Chevalier Des Touches, dans ŒC, t. I, p. 868. C’est nous qui soulignons.

2 « [je dois] voir les fous et en particulier Des Touches, un héros de la chouannerie sur lequel j’ai un livre commencé, -un roman à la manière de Scott. […] Un personnage de ce passé tombe dans le domaine de l’Histoire », 3 octobre 1856, Memoranda, dans ŒC, t. II, pp. 1054-1059.

3 Les 230 dossiers du fonds André Chastain relatifs au Chevalier Des Touches, conservés par les archives départementales de la Manche, font le point sur les infidélités historiques du texte. L’article d’Andrée Hirschi cité supra revient sur certaines des erreurs factuelles.

4 Lettre à Boudier de la Valesnerie, loc.cit.

5 Philippe Berthier qui s’intéresse essentiellement au travail d’imagination dans l’œuvre aurevillienne, soutient que ses romans historiques ne présentent « rien qui ressemble un tant soit peu à une analyse savante ou à une enquête rigoureuse », dans Barbey d’Aurevilly et l’imagination, op.cit., p. 94. Sans lui opposer la thèse d’un Barbey historien, tant s’en faudrait, nous espérons avoir montré que ces propos appellent certaines nuances.

6 François Guillet, La Naissance de la Normandie, op. cit., p. 231.

7 Claudie Bernard, Le Chouan romanesque : Balzac, Barbey d’Aurevilly, Hugo, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, 324 pages.

1 Quatre-vingt-treize et Les Chouans paraissent respectivement en 1829 et en 1874. Le Chevalier Des Touches, rappelons-le, paraît en 1864.

2 Lettre à Daniel Bernard, 1er août 1873, op.cit., t. VII, p. 160

3 Le Gaulois, 1er juin 1873.

4 L’Ensorcelée, Paris, Librairie nouvelle, 1859,  pp. I-IV.

5 Jacques Duchemin-Descepeaux, Lettres sur l’origine de la chouannerie et sur les Chouans du Bas-Maine, t. I Paris, Imprimerie royale, 1825, 444 pages, « Avertissement ».

6 Le Chevalier Des Touches, dans ŒC, t. I, p. 776-779.

1 Lettre à Trebutien, décembre 1849, loc.cit.

2 Cf. supra : II.2.2. « Nostalgie féodale », p. 17.

3 Jean-Clément Martin, Contre-Révolution, Révolution et Nation (1789-1799), Paris, Éditions du Seuil, 1998, p. 165.

4 Alfred Chaudeurge, La Chouannerie normande, Paris, Fernand Lanore, 1982, p. 16.

5 op.cit., p. 762.

1 Nous devons ces informations à Roger Dupuy dans son chapitre intitulé « Femmes, prêtres et nobles », Les Chouans, Paris, Coll. « La vie quotidienne », Hachette Littératures, 1997, pp. 198-222 : « On rencontre assez peu d’amazones, et seulement quand la guérilla atteint une certaine ampleur ».

2 Oscar Havard, « Barbey d’Aurevilly et la chouannerie. Souvenirs personnels », dans Le Gaulois, 28 novembre 1909.

Paris IV SorbonnE

La pensée contre-révolutionnaire dans l’œuvre de Jules Barbey d’Aurevilly : Entre Histoire et Contre-mémoire (1846-1889)

Chapitre II

Jean-François ROSEAU

Année 2011

 

 

 

 

 

 

 

Préparé sous la direction du professeur Jacques-Olivier Boudon

 

 

TABLES DES MATIÈRES

 

INTRODUCTION………………………………………………………………………………….  2

 

I. LE CULTE INDIVIDUEL DES ORIGINES…………………………………………………..

1. MYTHOLOGIE FAMILIALE ET MÉMOIRE LIGNAGÈRE…………………………………..  19

Les fondements généalogiques de l’identité individuelle…………………………………………………

Entre contes et souvenirs : une enfance imprégnée de l’histoire familiale………………………………

Ethiques et valeurs de la race………………………………………………………………………………..

 

2. L’IDÉALISATION DU PAYS NATAL : ENRACINEMENT TERRIEN ET CULTURE RÉGIONALE………………………………………………………………………………………… 22

L’attachement affectif à la terre……………………………………………………………………………..

Villes et campagnes normandes : un espace hors du temps………………………………………………..

Les thématiques de l’exil et du déracinement………………………………………………………………

 

3. CHÂTEAUX ET SALONS : LES RELIQUAIRES DU PASSÉ ARISTOCRATIQUE………….  26

La représentation du château féodal : symbole de la France des seigneurs……………………………

L’engouement romantique pour l’architecture médiévale………………………………………………….

De la forteresse au salon : la sociabilité mondaine dans l’imaginaire aurevillien……………………

 

II. LA SACRALISATION MÉMORIELLE DU PASSÉ …………………………………………

1. LA RÉINVENTION ESTHÉTIQUE DE L’ANCIEN RÉGIME……………….………………….. 31

Une littérature de l’Age d’or…………………………………………………………………………………..

La fonction esthétique de la religion populaire….………………………………………………………….

Un écrivain contre son temps………………………………………………………………………………….

 

2. NOSTALGIE FEODALE ET « RECHERCHE DU TEMPS PERDU »………………………….. 33

L’Arcadie médiévale……………………………………………………………………………………………

La réhabilitation des temps féodaux………………………………………………………………………….

Du féodalisme au régionalisme……………………………………………………………………………….

 

3. LA PEINTURE D’UNE FRANCE ARCHAÏQUE………………………………………………….   36

Progrès et décadence : les méfaits de la civilisation ……………………………………………………..

«La Persistance de l’Ancien Régime »……………………………………………………………………….

Le passéisme régional comme forme d’antijacobinisme…………………………………………………

 

III. ESQUISSE D’UNE HISTOIRE ENGAGÉE……………………………………………………

1. CRITIQUE DE L’HISTORIOGRAPHIE CONTEMPORAINE…………………………………. 39

Michelet ou l’hérésie républicaine…………………………………………………………………………..

Failles et limites de la méthode tocquevillienne…………………………………………………………….

Providentialisme et anti-lumières : les linéaments d’une Histoire conservatrice ……………………….

 

2. LA MÉTHODE HISTORIQUE DE BARBEY………………..……………………………………….   43

Contre l’étude rationaliste et « positive » des faits………………………………………………………..

Entre Histoire et roman……………………………………………………………………………………….

L’exploitation des sources…………………………………………………………………………………….

 

3. UNE HISTOIRE INCARNÉE DE LA CHOUANNERIE………………………………………… 47

Chroniques chouannes et normandes : les ambitions historiographiques de Barbey…………………

Une oeuvre de mémoire dédiée à la chouannerie………………………………………………………….

 

SOURCES…………………………………………………………………………………………… 51

BIBLIOGRAPHIE………………………………………………………………………………….. 54

 

INTRODUCTION

 

L’année 1989 fut non seulement celle de la commémoration nationale du bicentenaire de la Révolution française, mythe fondateur de la république installée, mais aussi, parmi quelques Normands ou nostalgiques de l’Ancien Régime, le centenaire de la mort de Jules Barbey d’Aurevilly, relégué comme bon nombre de ses émules –Bourget, Bloy, Bernanos[1]– hors d’une mémoire collective soigneusement définie par la doxa républicaine. Si la Bibliothèque historique de Paris abrita du 21 avril au 3 juin 1989 la première exposition parisienne consacrée à Barbey, l’évènement fut toutefois d’assez faible portée si l’on considère la durée relativement brève de cette commémoration[2]. Autrement dit, un avènement et un décès furent célébrés la même année comme si l’histoire, par d’étranges ironies dont elle a le secret, avait souhaité l’union posthume de la Révolution et de l’un des plus obstinés défenseurs de la mémoire contre-révolutionnaire. Pour un étudiant né lui-même en 1989, la réalisation d’un travail sur Barbey d’Aurevilly, encore trop méconnu auprès des jeunes générations, avait le double attrait d’un sujet situé au carrefour de l’histoire et de la littérature.

A l’occasion du bicentenaire de sa naissance, en 2008, les écrits de Barbey d’Aurevilly ont fait l’objet d’un renouveau éditorial et de nombreux colloques organisés, au premier chef, par le monde universitaire des lettres. Bon nombre de conférenciers ont alors abordé, sous différentes approches thématiques, l’œuvre plurielle de Barbey romancier, poète, polémiste, journaliste[3]. Cette commémoration, certes réduite aux cercles étroits des passionnés, n’en a pas moins permis un regain d’intérêt pour cet auteur dont l’antimodernisme[4] anachronique ne laisse pas d’intriguer. Déjà en 2004, Pierre Glaudes et Catherine Mayaux s’engageaient à publier l’intégralité de son œuvre critique. Par cette initiative, ils marchaient sur les traces de Jacques Petit, dont l’inlassable travail d’exhumation et d’organisation des sources a considérablement approfondi la connaissance de l’auteur et abouti, en 1964 et 1966, à la publication commentée de ses œuvres romanesques complètes. Parallèlement à la publication des œuvres romanesques, Jacques Petit fit également paraître, dans les années 1960, un travail remarquable sur l’homme et ses écrits1, réalisant ainsi une synthèse rigoureuse des nombreux travaux biographiques consacrés avant lui à Barbey.

Par ailleurs, en partant du constat de l’importance politique des cérémonies mémorielles au cours de la Ve République et, à la même époque, de l’émergence d’études historiographiques sur la notion de mémoire2, nous avons voulu montrer comment une œuvre entièrement tournée vers le passé -pour mieux contredire l’apologie des progrès présents et futurs- avait elle-même constitué un lieu de mémoire fondé sur l’idéalisation de l’Ancien Régime. En toute rigueur, l’œuvre d’un réactionnaire intransigeant comme l’a été Barbey d’Aurevilly mériterait davantage le qualificatif de « contre-mémoire », pour la raison qu’elle s’est progressivement construite dans le rejet des valeurs égalitaires et démocratiques du XIXe siècle. Mais ce rejet s’exprime d’abord par le biais d’un repli nostalgique, qui se manifeste principalement dans le culte esthétique et politique d’une époque, le Moyen-âge, d’un régime, la monarchie, et d’un ordre socio-culturel, l’aristocratie. Mémoire des temps révolus du féodalisme, l’œuvre aurevillienne est en même temps contre-mémoire de la nation qui s’élabore, durant le siècle des révolutions, sur l’exaltation du progrès et du libéralisme. Par conséquent, l’inspiration contre-révolutionnaire de Barbey d’Aurevilly s’exprime ouvertement dans ses écrits jusqu’à constituer, près d’un siècle après la Révolution française, un miroir littéraire des courants politiques revendiquant un retour à l’Ancien Régime. Au-delà d’un compte rendu synthétique ou d’un bilan des rares publications et des articles épars portant de près ou de loin sur la pensée contre-révolutionnaire de Barbey d’Aurevilly, nous avons voulu consacrer un travail de fond sur cet aspect certes connu, mais assez peu traité. En 1961, une thèse de lettres modernes soutenue par Philip John Yarrow, collaborateur de Jacques Petit dans de nombreuses publications, tentait de retracer l’évolution de la pensée de Barbey « depuis sa première jeunesse jusqu’à sa maturité », en soulignant plus particulièrement les formes politiques et religieuses3 de cette évolution. D’une part, nous avons pensé que la publication ultérieure de  travaux plus complets, en comparaison des sources exploitées il y a cinquante ans, permettait d’approfondir sensiblement le sujet étudié et, d’autre part, il nous a semblé que cet ouvrage, s’il cherchait à dégager les grandes lignes d’un « système de Barbey », en venait néanmoins à négliger les dimensions esthétique et littéraire. Or, loin d’être un simple ornement de sa pensée, elles nous paraissent participer au contenu même de sa doctrine contre-révolutionnaire. Pour cette raison, nous avons tout d’abord défini une bibliographie succincte permettant d’identifier l’histoire non seulement factuelle, mais surtout politique et culturelle de la Contre-Révolution, en vue de qualifier les nombreuses influences exercées sur Barbey d’Aurevilly et, dans un second temps, de situer plus précisément sa posture contre-révolutionnaire dans un contexte doctrinal bien plus complexe qu’on ne l’avait cru au départ. De fait, l’analyse du conservatisme idéologique de Barbey d’Aurevilly rendait nécessaire une connaissance approfondie de cette histoire longtemps occultée. Des lectures variées qui ont servi à éclaircir les thématiques contre-révolutionnaires d’un point de vue tant politique qu’esthétique, on retiendra deux ouvrages essentiels : un travail relativement ancien de Jacques Godechot1, qui pose les principaux enjeux de la Contre-révolution et le livre récent d’Antoine Compagnon2 sur la tradition antimoderne, dont la Contre-Révolution constitue « une figure historique ou politique […] indispensable »3.

Si aucun de ces deux ouvrages ne traite spécifiquement le cas de notre auteur, il nous est apparu d’emblée comme une illustration originale de cette négation obsessionnelle de la Révolution, et même des révolutions, qui s’exprime chez certains auteurs du XIXe siècle. Encore une fois, la double référence à un historien de renom et à un théoricien de la littérature tout aussi éminent souligne l’ampleur d’un travail mêlant étroitement l’histoire de la littérature et l’écriture de l’Histoire. Héritier des moralistes intransigeants du XVIIe siècle, maniant habilement la critique saint-simonienne du courtisan contemporain (c’est-à-dire du bourgeois qu’il a en horreur) ou s’exprimant sur la condition humaine avec une fermeté toute pascalienne et le laconisme tranchant d’un La Rochefoucauld4, Barbey d’Aurevilly n’a pas moins fortement subi l’influence des antiphilosophes du XVIIIsiècle et des penseurs ultra du premier XIXe.

Si l’inspiration de Joseph de Maistre, auquel Barbey d’Aurevilly rend lui-même hommage dans plusieurs articles, a déjà été soulignée dans de nombreux travaux universitaires portant sur l’auteur1, il nous a semblé que l’accent n’a pas été, jusqu’à présent, suffisamment porté sur l’héritage des écrits antérieurs au XVIIIe siècle dans l’antimodernisme aurevillien. A une étude purement synchronique des rapports de Barbey aux écrits contemporains, il convient d’ajouter une étude diachronique de sa pensée face à ses précurseurs et ses continuateurs. Nous évoquions plus haut l’exemple de Pascal et de Saint-Simon. Moins visible, peut-être, leur influence n’en est pas moins déterminante tant pour comprendre son « pessimisme agressif »2 que son élitisme nostalgique. A Bossuet, comme à d’autres, Barbey emprunte  une conception du pouvoir et de l’histoire marquée par le sceau de la Providence. Les réflexions de Jacques Godechot ont été d’une aide particulièrement précieuse pour dégager les sources les plus anciennes et les moins étudiées de la pensée aurevillienne, ainsi que pour l’inscrire, en distinguant les différents mouvements qui la composent, dans la continuité d’un courant bien précis de la Contre-Révolution. Car, comme l’indique Godechot, celle-ci est bien moins homogène qu’on a pu le penser et, loin de naître au lendemain du 4 août, elle puise ses sources à la fin du Moyen-Age et se poursuit tout au long du XIXe, voire du XXe siècle. Dès son introduction, l’auteur dégage trois directions divergentes de la doctrine contre-révolutionnaire : les tenants de « l’absolutisme intégral », les défenseurs nostalgiques du système féodal, unis dans ce qu’il appelle le « conservatisme historique ou la doctrine des droits historiques », et  les partisans du « despotisme éclairé »3. Reprenant la trichotomie établie par Godechot, Compagnon condense ainsi ces trois orientations : « conservateurs, réactionnaires et réformistes »4. Et c’est assurément à la deuxième tendance qu’il convient de rattacher la pensée de Barbey d’Aurevilly qui ne cessera de déplorer, d’une part, l’affaiblissement de l’aristocratie par l’absolutisme royal et, d’autre part, la trahison constitutionnelle de la Monarchie de Juillet. Ainsi s’explique la passion de Barbey pour le haut Moyen-Age et sa conception organiciste de la société replaçant, suivant le schéma féodal, l’aristocratie et l’Eglise au pouvoir. On retrouve là un trait fondamental du modèle ultra revendiquant un retour à la monarchie de Saint-Louis ou d’Henri IV bien plus qu’à la « pratique étatique et centralisatrice d’un Richelieu ou d’un Louis XIV »5.

Après avoir précisé son attachement aux mœurs et aux institutions les plus anciennes, restait une question essentielle quant au fond même de ses idées. L’usage d’un discours contre-révolutionnaire se résume-t-il chez Barbey au snobisme provocant d’un dandy, cultivant soigneusement l’image d’un muscadin venu trop tard, ou traduit-il, plus sérieusement, une aspiration politique sincère en faveur de la royauté ? Cette question revenait à s’interroger sur la pertinence politique de son œuvre, tout en reconnaissant qu’il n’avait le statut ni d’un philosophe, ni d’un historien, et encore moins d’un homme de pouvoir. Nous avons cependant considéré, à l’issue d’une lecture attentive et patiente de certains écrits, que l’œuvre aurevillienne était moulée dans un cadre historique et doctrinal reflétant, sous différentes formes, une position morale et politique révélatrice des enjeux de son temps. Or il nous reste encore de nombreux textes à lire, exposant certainement des aspects négligés, voire totalement omis, de sa pensée. Et c’est pourquoi nous présentons ici les principaux linéaments d’un travail de déblaiement et de synthèse encore inachevé, quoique borné par les axes d’un plan. De fait, il nous est apparu que l’opposition systématique de Barbey à l’idéologie démocratique, dans un contexte littéraire et politique marqué par l’avènement de l’intellectuel1, le plaçait d’emblée au rang des artistes engagés à contre-courant. Défiant ostensiblement l’esprit de son temps en affirmant le primat du passé face à la décadence contemporaine, il occupe la fonction d’un relais insuffisamment reconnu dans la transmission des idées contre-révolutionnaires. Partant du constat qu’aucune étude ne portait entièrement sur ce rôle d’interprète et de médiateur, à la charnière du XVIIIe et du XXe siècle, nous avons voulu souligner l’intérêt que représente Barbey pour l’histoire des idées.

Aux éclairages précieux apportés par l’étude de Godechot sur la définition idéologique de la Contre-Révolution se sont ajoutés les travaux de Gérard Gengembre2, abordant plus particulièrement la question du modèle contre-révolutionnaire comme figure esthétique construite par des écrivains nostalgiques et réactionnaires du XIXe siècle. G. Gengembre qualifie, en effet, Barbey de « contre-révolutionnaire littéraire »3, ajoutant même que sous sa plume, « la contre-révolution devient un art ». La modeste ambition du mémoire est à la fois d’approfondir cette remarque, rapidement évoquée dans l’ouvrage, et de contredire l’idée avancée par l’auteur, selon laquelle l’œuvre écrite de Barbey serait « privée de fond politique ».  S’il ne fait aucun doute que des œuvres critiques et romanesques n’ont pas le même effet que des actes explicitement politiques, il n’en reste pas moins que l’écriture, au-delà des dimensions purement esthétiques et littéraire qu’il s’agira de définir, demeure porteuse d’une empreinte idéologique perceptible surtout dans sa lecture pessimiste et réactionnaire de l’Histoire. Or l’Histoire, on le sait, et ceci vaut tout particulièrement pour l’Histoire de la Révolution française, se construit dans une lutte d’analyses et de vues divergentes qui battent en brèche « l’illusion positiviste de l’objectivité »1. Car l’objectivité n’existe pas : « L’histoire n’est jamais qu’un historien, affirme Barbey d’Aurevilly. Quand un homme se dévoue à en retracer une des phases, il appartient déjà, soyez-en sûrs, à un camp d’opinions »2. Comment mieux résumer l’analyse tendancieuse de l’Histoire chez Barbey ? Autre part, il écrit : « De tous les intérêts sur lesquels il est besoin de fixer l’opinion des hommes, c’est, après tout, l’intérêt de nos mémoires qui importe le plus. […] Cet éternel patrimoine […] que nous léguons à nos enfants »3. Pour souligner l’étroite liaison qui apparaît ici de manière évidente entre la construction d’une mémoire contre-révolutionnaire et la lecture nécessairement partiale de l’Histoire, citons encore une fois François Furet : « Il est peut-être inévitable que toute histoire de la Révolution française soit, jusqu’à un certain point, une commémoration »4 car, comme il l’écrit dans des pages précédentes, « l’historien est conduit à l’exécration ou à la célébration, qui sont deux manières de commémorer »5. Commémoration des temps féodaux, commémoration royaliste et chouanne, surtout, sanctionnées par une condamnation sans appel de la « fièvre putride »6 associée à 1789.

Contrairement aux penseurs dont il se réclame, Barbey ne façonne pas une doctrine achevée, mais des idées éparses égrainées çà et là dans une œuvre plurielle. Si l’on veut dégager sa propre conception de l’Histoire en s’attachant singulièrement à la réception de la période révolutionnaire, ses fictions sont d’une importance au moins égale à celle de ses articles. Or « les fictions instruisent de l’histoire autrement que l’histoire elle-même », écrit Mona Ozouf, offrant au lecteur de romans « une autre histoire, pourrait-on dire […], que chez les historiens »7. A cet égard, Mona Ozouf propose dans son ouvrage paru en 2001 une analyse particulièrement fine d’un roman publié par Barbey en 1865 : Un prêtre marié1. Elle y commente l’image symptomatique de la Révolution identifiée au châtiment, suivant une interprétation qui rejoint celle de la punition divine alléguée par Barruel ou Maistre. La conception globalement pessimiste et providentialiste de l’Histoire occupe une place majeure chez les penseurs de la Contre-Révolution et il était, de ce fait, impensable de ne pas faire un sort à la représentation du processus historique dans l’œuvre aurevillienne. Un certain nombre d’études se sont déjà penchées sur cette question, et nous avons pu ainsi orienter nos recherches à partir d’une série de parutions dirigées, là encore, par Jacques Petit, puis par Philippe Berthier dans la Revue des Lettres modernes2.

Après avoir mis en lumière le champ idéologique dans lequel s’est ancrée la pensée de Barbey, nous avons abordé ses textes en étayant notre analyse à partir d’une bibliographie historique et littéraire encadrante. Naturellement, nous n’avons pas ici l’ambition d’indiquer un ensemble d’ouvrages exhaustif, d’autant plus important qu’ils intéressent l’histoire sociale, politique, religieuse et culturelle. Les livres indiqués dans la bibliographie jointe à la fin du mémoire ne font, par conséquent, que baliser une étude qui supposait, avant même le travail de recherche sur les textes de Barbey d’Aurevilly, un certain nombre de prérequis indispensables à leur compréhension. A défaut de posséder tous ces prérequis –allant de l’histoire socio-politique du XIXe siècle à la sociologie de la noblesse et aux détails biographiques sur l’auteur- nous n’avons pas lu ses romans, ses lettres ni ses journaux intimes avec le relâchement d’une lecture de loisir. Bien au contraire, il a fallu s’interrompre sans cesse pour se référer à des études annexes qui venaient éclaircir le sens et l’importance de certaines positions de l’auteur à un moment donné. Lecture frustrante, donc. Mais aussi, –large compensation intellectuelle- lecture éclairée qui ne laissait passer aucune allusion incomprise entre les mailles de la recherche.

 

 

 

 

 

Comme nous l’avons vu jusqu’ici, les nombreuses études menées sur Barbey  ont principalement exploré ses écrits romanesques, épistolaires et critiques en ayant soin de rattacher son imaginaire aux époques et aux lieux dont il se nourrit. Mais la perspective essentiellement littéraire de ces travaux a pu négliger certains traits historiques indispensables à la compréhension d’une œuvre qui reflète, par le détour de la fiction ou la critique ouverte, les grands bouleversements sociaux, politiques et culturels du XIXe siècle. À une époque de mutations et d’instabilité, il faut croire que la tradition est apparue comme un refuge moral et idéologique à des hommes ébranlés par la dissolution des valeurs du passé. De la tradition à la réaction, il n’y a qu’un pas, et l’œuvre de Barbey d’Aurevilly, dans son ample diversité, traduit l’espoir d’un retour salutaire aux temps féodaux. Toute sa pensée s’enracine donc dans le terreau de cet âge d’or lointain. En nous offrant sa vision fantasmée de l’époque prérévolutionnaire, l’auteur prend clairement position contre le culte du progrès. Il exècre l’idée, pourtant si répandue, qu’une société meilleure appartient au futur, qu’il lui faut s’affranchir du passé, lourd de misères et d’inégalités, pour aboutir enfin à une société juste. Loin d’adhérer aux espoirs de progrès placés au cœur de la philosophie contemporaine de l’Histoire1, irrigant les discours politiques et les écrits de son temps, Barbey oppose à l’enthousiasme hérité des Lumières une conception du temps résolument tournée vers le passé. Sans se réduire à une vision régressive ou restrictive de l’Histoire, sa représentation du temps se situe davantage dans la rétrospection que dans la prospection, dans la sacralisation du passé, que dans le culte de l’avenir.

La franchise mordante du critique, la nostalgie du romancier, le flegme hautain du dandy et l’intransigeance du catholique concourent unanimement à dénoncer les méfaits d’une modernité qui conduit au déclin. Barbey refuse les dogmes de son temps. Loin d’encenser, comme ses contemporains, les acquis révolutionnaires et le triomphe éclatant des Lumières, il déplore l’avènement d’une société nouvelle. La tragédie d’une France sans Dieu ni roi hante chacune de ses pages. Il accuse amèrement l’abolition du régime monarchique et l’impiété des théories modernes.

Car, en détruisant les structures séculaires de l’Ancien Régime, la Révolution a brisé l’équilibre d’un ordre ancien, voulu par Dieu, et dont la hiérarchie assurait au pays sa grandeur. Lecteur insatiable des auteurs du XIXe siècle, Julien Gracq parle de Barbey comme d’un « chouan du Second Empire »1, et déjà Léon Bloy, son disciple, évoquait un « ligueur attardé, sans ligue et sans roi »2. L’auteur eût volontiers accepté ces surnoms, résumant subtilement sa résistance au temps et l’ambition d’une lutte anachronique. Jules Amédée Barbey d’Aurevilly se pose en défenseur d’une époque archaïque, reléguée par l’idéologie démocratique dans un passé définitivement révolu. Ils ne sont pourtant pas si lointains ces temps que  la pensée commune associe à l’âge d’une barbarie obscurantiste et féodale. Si, dans le glorieux sillage de Balzac et de Walter Scott –deux influences majeures sur le plan littéraire-, Barbey cède à la mode du roman historique3, ses romans chouans n’obéissent pas seulement à un goût pour l’histoire. Ils sont la plus stricte expression de sa posture réactionnaire. Barbey, d’ailleurs, ne s’en cache pas. Il reste convaincu d’une supériorité morale, sociale et politique de l’Ancien Régime dont il prétend cultiver le souvenir éternel. Avec ses châteaux et son histoire guerrière, la Normandie sert de modèle à cette société traditionnelle, nettement hiérarchisée, que la Révolution a voulu détruire dans chaque région de France. À la nation rationnelle et athée, Barbey oppose une France pieuse et superstitieuse qui, là encore, apparaît sous les traits de sa Normandie natale. Les idées de Barbey telles qu’elles s’affirment au milieu des années 1840 tiennent en quelques mots : royalisme, catholicisme, élitisme et régionalisme. Elle n’en est pas moins riche et hautement symbolique du malaise éprouvé par l’écrivain dans son époque. Ces quatre mots, qui correspondent en fait aux quatre orientations complémentaires et convergentes de la pensée aurevillienne, annoncent les thématiques constitutives de son discours contre-révolutionnaire. Notre étude s’attache donc à dégager ces axes, en les resituant dans l’histoire culturelle, à partir d’une analyse approfondie des sources imprimées, aisément consultables dans les nombreuses rééditions qui, jusqu’à aujourd’hui, témoignent d’un relatif ancrage de Barbey d’Aurevilly dans la tradition littéraire.

Si la pensée de Barbey d’Aurevilly s’était docilement alignée sur celles d’un camp d’opinion clairement défini chez ses contemporains, ce mémoire eût sans doute été moins riche et le sujet plus facile à cerner. Il aurait simplement suffi de lui coller une étiquette en le plaçant dans le rang des légitimistes, des orléanistes ou des bonapartistes. Mais la réalité, et cela tient davantage aux variations politiques du siècle qu’à la pensée instable d’un individu, empêche de procéder par classements réducteurs et simplistes. Seule son opposition à la République, qu’il assimile à la Révolution1 après les élections législatives de 1877, permet de ranger définitivement Barbey dans le camp des réactionnaires. S’il revendique hautement l’héritage familial du légitimisme et dénonce amèrement la compromission libérale des Orléans2, le royalisme de Barbey, excessif et passionné, n’en est pas moins d’une hétérodoxie qui choque. Louis XVI, « trop révolutionnaire »3 à son goût, est, comme ses prédécesseurs du XVIIIe siècle, la cause de la chute du régime. Par ses théories « anti-bourboniennes », Barbey s’amuse à « faire crier […] MM. Les légitimistes »4. D’ailleurs, il en paie le prix fort lorsqu’Alfred Nettement le renvoie de La Mode. Se réclamant des premiers temps de la royauté, le monarchisme aurevillien revêt une dimension « tout à la fois romantique et religieuse » car, comme l’écrit Stéphane Rials, le légitimisme hétérogène de cette époque est « davantage une sensibilité qu’une doctrine et une mystique qu’une politique »5. Mais il serait insuffisant, voire erroné, de limiter la posture de Barbey à celle d’un auteur provoquant, sans idéologie. Bien au contraire, toute sa correspondance laisse entrevoir un culte inflexible et durable de l’autorité. C’est au nom même de ce principe que, comme bon nombre de royalistes attirés par l’ordre instauré sous Louis-Napoléon, il se rallie dans un premier temps à l’Empire, avant de condamner son tournant libéral. « Pour moi, lance-t-il quelques jours après le coup de force du prince-président, il y a quelque chose de bien supérieure aux races royales elles-mêmes, c’est l’autorité, – l’autorité que ces races ont compromise et perdue »6. Un peu plus loin : « Moi je n’augure pas mal d’un gouvernement qui commence par l’expédition de Rome ». Barbey se rappelle comment, en décidant l’envoi d’un corps expéditionnaire en avril 1849 pour soutenir Pie IX, Bonaparte avait su se faire apprécier des catholiques français. Ce propos est par ailleurs révélateur du primat religieux sur l’orientation politique de Barbey, « légitimiste, mais […] légitimiste catholique »7 et de ce fait convaincu d’une action supérieure de la Providence. En cela il rejoint non seulement une thématique très chère à ses devanciers contre-révolutionnaires, mais embrasse également les théories religieuses des contemporains les plus conservateurs. Jugeant sévèrement les ouvertures libérales de Lamennais, ou de Lacordaire, Barbey d’Aurevilly témoigne un enthousiasme rare devant le mysticisme austère d’Antoine Blanc de Saint Bonnet, « le plus grand métaphysicien catholique qui soit en Europe »1. Comme lui, il voit en Dieu l’unique « raison » du mouvement historique et impute à la Chute toutes les douleurs humaines. Mais sans se limiter à la critique d’ouvrages profanes ou religieux, que lui confient, avec crainte et prudence -tant ils redoutent les excès de sa plume-, les directeurs de journaux, Barbey d’Aurevilly s’empare avec passion des questions politiques et religieuses de son temps. Mais là encore, comme il avait gêné son camp légitimiste, Barbey dérange. Catholique et ultramontain, il l’est assurément, et il suffit pourtant d’un article dans L’Univers2 pour que Veuillot, ce « cuistre »3, décide de l’éloigner. Barbey incarne donc, dans le champ du débat politique et moral ouvert par le régime républicain, la figure véhémente du catholique intransigeant hostile à la pensée majoritaire. A ce propos, l’un des ouvrages d’Hervé Serry4 retrace l’apparition d’un catholicisme engagé à la fin du XIXe siècle et cherche à rendre compte, par l’expression historiquement paradoxale d’intellectuel catholique, de ce courant conservateur incompatible avec l’idéal progressiste. A la lumière de cet ouvrage qui, de Chateaubriand à Barrès, revient sur les racines d’un courant doublement esthétique et idéologique, nous nous sommes demandés dans quelle mesure Barbey d’Aurevilly pouvait être rangé au nombre de ces « intellectuels catholiques » dont l’action s’efforça de réhabiliter la religion contre l’anticléricalisme et le laïcisme naissant. Car, contrairement à ce que laisserait penser son appartenance à une institution littéraire ou à un mouvement d’idées, Barbey n’adhère à aucun groupe ni à aucune coterie. Il agit seul, et son autonomie dérange. On l’a compris, les journaux conservateurs se méfient de sa plume –trop véhémente à leur goût, trop provoquante et insuffisamment consensuelle[5]-, l’Eglise condamne ses peintures de femmes légères et de prêtres relapses, l’Empire conservateur juge sa moralité douteuse[6], et la République le censure[7]. En d’autres termes, s’il a pu inspirer, par l’ascendant exercé sur certains disciples, le mouvement de renaissance catholique décrit par Hervé Serry, Barbey d’Aurevilly n’a lui-même appartenu à aucun courant ouvertement religieux et s’est même vu décrié par les garants de l’ordre catholique. Constatant que Serry ne cite son nom qu’à trois reprises et le situe, à juste titre, parmi les « isolés »1, nous avons souhaité creuser plus avant la place de Barbey d’Aurevilly dans la réaffirmation de la morale chrétienne et du sentiment religieux, qui constitue pour ainsi dire la forme religieuse de son action contre-révolutionnaire. L’enjeu est de montrer comment, par cet attachement à la religion catholique posée, avec la monarchie, comme base de la société, Barbey rêve de retourner à la France pieuse et superstitieuse d’un passé indéterminé. En ce sens, Barbey d’Aurevilly vaut comme modèle de la réaction catholique en littérature. Inspiré tour à tour par Pascal, Bonald et Maistre -« notre Voltaire, à nous autres, chrétiens »2-, Barbey reprend non seulement le flambeau de l’anti-humanisme, de l’anti-rationalisme et de l’anti-protestantisme, mais agit même, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, comme le continuateur littéraire de ces vieilles haines du catholicisme.

L’élitisme aristocratique et le régionalisme de Barbey d’Aurevilly constituent les deux autres volets de sa pensée et résument assez bien l’héritage des temps prérévolutionnaires. Le premier s’exprime d’abord sous forme d’un culte esthétique et politique de l’aristocratie, celui du dandy fréquentant les salons et proclamant fièrement « son mépris de la masse »3, puis évolue plus sérieusement vers une vision politique rigoureuse. Bien entendu, la notion d’élitisme4, empruntée à la sociologie contemporaine, n’existe pas à l’époque de Barbey, mais le terme d’élite, lui, porte encore au XIXe siècle la marque ineffaçable de l’Ancien Régime. Le premier sens indiqué par le Littré de 1874 pour le mot « élite » définit à peu près la conception aurevillienne de l’aristocratie : « Ce qu’il y a d’élu, de choisi, de distingué. L’élite de la noblesse »5. En fait, le rêve d’un retour à la hiérarchie établie au sein du système féodal, dominé par les élites nobles, relève chez Barbey d’une vision traditionnellement organiciste de la société. Il est vrai qu’on observe souvent, de nos jours, l’association du substantif aux adjectifs « républicain»6 ou « démocratique » comme s’il s’agissait, en réaction aux fondements de la société d’ordre, d’abolir ou de compenser les effets de la naissance. Barbey d’Aurevilly raillait volontiers cette initiative révolutionnaire, puis républicaine, qui, au nom de l’égalité, prétendait supprimer la vieille élite aristocratique : « En France, tout le monde est aristocrate, car tout le monde tend à se distinguer […]. Le bonnet rouge du Jacobinisme, c’est le talon rouge de l’aristocratie à l’autre extrémité […]. Seulement, comme on se haïssait, le jacobinisme mit sur sa tête ce que l’aristocratie mettait sous son pied »1. L’antijacobinisme est sans conteste l’un des moteurs de son discours contre-révolutionnaire. Dans les textes de Barbey d’Aurevilly, la haine tenace vouée au centralisme jacobin s’exprime en effet sous couvert d’un régionalisme nostalgique.

D’une part, au-delà du mouvement culturel qui voit se développer  une  « littérature du terroir » chez des écrivains comme Georges Sand ou Frédéric Mistral, le régionalisme de Barbey nous a semblé étroitement lié à sa fascination sociale et politique pour les structures déconcentrées de la société féodale. La Normandie a encore pour lui des couleurs archaïques de duché et de pays d’Etat. D’autre part, Barbey d’Aurevilly se déplace constamment entre Valognes, Saint-Sauveur et Paris. Comme la plupart des nobles de son temps, il oscille sans cesse entre l’ancrage régional et rural de ses origines et son attirance naturelle pour la ville, lieu du pouvoir politique et, dans le cas d’un auteur, de la gloire littéraire. « Entre nomadisme et enracinement, voici le noble »2, écrit Eric Mension-Rigau, qui a si bien décrit cette tension bipolaire, entre ville et campagne, dans l’art de vivre aristocratique. Afin de mieux comprendre les aspects politiques du régionalisme aurevillien et de l’inscrire dans un mouvement plus général, nous avons eu recours aux travaux significatifs de François Guillet sur l’image de la Normandie entre le XVIIIe et le XIXe siècle.3 Le régionalisme qui transparaît chez les élites normandes, et notamment dans le milieu des sociétés savantes, constitue en effet une réaction plurielle –linguistique, littéraire, scientifique- à l’idéal révolutionnaire de la nation.

 

Considérant dans son entier l’œuvre de Barbey, nous avons opéré une sélection minutieuse de certains textes majeurs, qui, d’après nous, renfermaient de manière exemplaire les idées contre-révolutionnaires de l’auteur. Or, il se trouve que la plupart de ses écrits –ceux, du moins, qui lui valurent de son vivant un certain écho- ont vu le jour à partir des années 1850 et que, sans aucun doute, la partie la plus intéressante de son œuvre s’étend sur un vaste période de trente ans, des années 1860 jusqu’à sa mort, en 1889. Barbey n’eut pas la gloire qu’il espérait, et il dut sa notoriété tardive – impopulaire, mais fascinante-, davantage aux nouvelles sulfureuses et aux romans tonitruants qu’à la violence impitoyable, et souvent juste, de ses jugements. Avant l’édition collective des Diaboliques, en 1874, qui attira sur lui les lumières et les ombres du scandale, les nouvelles furent rédigées entre 1849 et 1873. Seule la première, en 1850, fut publiée isolément dans un journal légitimiste. Chacune de ces nouvelles reflète parfaitement l’initiative mémorielle qui sous-tend l’œuvre aurevillienne –hommage rendu à un monde éteint-, et dénote par ailleurs les velléités religieuses de Barbey qui s’y présente, dès la préface, comme un « moraliste chrétien »1. Ses trois romans les plus célèbres, et ceux qui nous semblent exemplaires des velléités « historiographiques » de Barbey, L’Ensorcelée, Le Chevalier Destouches et Un prêtre marié, paraissent respectivement en 1852, 1864 et 1865 dans leur édition originale. Barbey d’Aurevilly y met en scène des personnages illustrant peu ou prou sa haine du XIXe siècle et donne à son discours contre-révolutionnaire un écho littéraire retentissant. A partir des années 1850, il réunit et classifie progressivement son œuvre critique, qui exprime sans détours sa pensée, sous couvert d’analyse des publications contemporaines, puis la publie en plusieurs volumes dans Les Œuvres et les Hommes. N’ayant pas toujours eu facilement accès à l’édition complète de ces critiques, nous avons parfois privilégié une consultation directe des articles numérisés par la BNF sur son site Gallica. Son abondante collaboration à des journaux comme Le Constitutionnel, Le Figaro, Le Pays et L’Assemblée nationale permettait aisément de retrouver sa trace. De même, les éditions les plus anciennes mises en ligne par les bibliothèques numériques comme Google books ou Internet Archive ont considérablement simplifié l’exploitation des textes. De fait, il apparaît clairement que, pour un étudiant du début du XXIe siècle, l’accès aux sources manuscrites2 comme aux sources imprimées n’appartient plus exclusivement au monde clos des services d’archives historiques, matérialisés, d’un bout à l’autre du territoire, par des lieux spécifiques. A plus forte raison lorsqu’il s’agit de textes publiés, il lui est aujourd’hui possible de s’y référer plus rapidement, plus pratiquement aussi, par le biais d’internet. Mais loin d’annoncer le déclin des bibliothèques et des centres d’archives, renfermant en leur sein une masse de documents qui échappe largement au support numérique, nous pensons que ces « catacombes manuscrites »3, amoureusement décrites par Michelet, continueront pour longtemps de répondre aux questions des historiens et d’en susciter de nouvelles.

En somme, pour en revenir à la chronologie qui borne notre étude, les principaux écrits de Barbey d’Aurevilly coïncident bien avec une époque politiquement incertaine, du milieu jusqu’à la fin du siècle, marquée successivement par la chute de la Monarchie de Juillet, le Second Empire et l’avènement de la IIIe République. Pour cette raison, il nous a semblé pertinent de dater à partir de l’année 1846, décrite par Philip John Yarrow1 et Jacques Petit comme le point de rupture et de conversion idéologique de Barbey, le début de son revirement contre-révolutionnaire. La personnalité politique de l’écrivain et du penseur est en réalité beaucoup plus complexe que ne laisserait penser l’image du catholique farouchement antidémocrate retenue par les mémoires. Ses biographies séparent donc, d’une part, le libéral assez peu connu des premières heures, partisan optimiste des principes égalitaires, refusant même d’accoler à son nom sa particule nobiliaire2, et, d’autre part, le défenseur acharné des mœurs et des institutions traditionnelles. Plusieurs détails ont permis de mettre en lumière cette coupure temporelle qui correspond, dans les grands traits, à une fréquentation accrue du salon conservateur de la baronne de Maistre, lointaine cousine de son maître à penser3, et se traduit plus ponctuellement par  la création d’un journal éphémère : la Revue du monde catholique4. Le Barbey qui nous intéresse commence donc à la fin des années 1840. Loin de prétendre approfondir ou renouveler les connaissances biographiques établies sur l’auteur, ce mémoire propose une analyse aussi rigoureuse que possible du discours antimoderne, et plus précisément contre-révolutionnaire, qui s’élabore spécifiquement de 1846 à 1889, en se penchant particulièrement sur l’édification d’une contre-mémoire passéiste, aristocratique et régionaliste. Sans limiter notre propos aux textes et aux articles parus de son vivant, nous l’avons enrichi d’une source aussi fertile qu’elle était abondante en y intégrant l’étude partielle de sa correspondance. Les premières tentatives visant à réunir les écrits épistolaires de Barbey datent du début du XXe siècle, mais n’aboutissent à aucune publication globale de sa correspondance. Dès 1903, certains éditeurs parisiens publient en effet les lettres à Léon Bloy, puis en 1908, celles adressées à Trebutien5, mais il faut attendre les années 1980 pour voir paraître, à l’initiative de plusieurs chercheurs réunis autour du Centre de littérature française de l’Université de Besançon, un travail de synthèse remarquable. C’est à partir de cette édition critique et commentée de la Correspondance générale en neuf volumes1 que nous avons mené une part importante du travail. Nous avons eu plaisir à découvrir un homme et un auteur aussi brillant dans ses écrits intimes qu’il pouvait l’être dans ses écrits « publics ». La manière élégante de son style, éloquent dans les moindres sujets, nous a rendu la lecture plus légère et bien plus agréable. Quant aux Memoranda insérés par Jacques Petit dans le deuxième volume des Œuvres Complètes2, ils ont également jeté quelque lumière sur l’évolution religieuse et politique de Barbey. Romans, lettres, journal, critiques… On l’aura donc compris, nos sources sont variées. Une telle diversité a de quoi effrayer et nous avons conscience- ou plutôt, nous avons pris conscience au fil de ce travail- qu’un tel sujet, effleuré çà et là sans jamais avoir été complétement traité, nécessitait bien plus de temps que nous n’en avons eu. C’est pourquoi nous nous bornons ici à exposer les principaux enjeux qui font l’intérêt du sujet, sans prétendre y répondre avant un certain temps. Au seuil de cette étude, le champ des questions n’est sans doute pas épuisé.

Si le plan du mémoire, contrairement à la démarche la plus couramment adoptée en histoire, n’a pas entièrement été organisé selon un enchaînement chronologique, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’analyser des faits dans l’ordre de leur succession, mais d’explorer les sinueux détours d’une pensée politique qui, sans se figer dans le cadre précis d’une doctrine, évolue constamment. Au gré de ses lectures et de ses rencontres, Barbey d’Aurevilly a développé de nouvelles réflexions, mais sa pensée n’a pas suivi, d’un conservatisme modéré à un réactionisme intransigeant, une marche continue et progressive. Du début à la fin, les deux tendances se manifestent conjointement dans l’ensemble de son œuvre. Une organisation chronologique aurait sans doute été conforme à la méthode la plus répandue dans ce type de travaux, mais l’analyse aurait été biaisée par l’artifice. Après avoir borné l’étude de la fin des années 1840 à la mort de l’auteur, sur une période de près d’un demi-siècle, une approche thématique nous a semblé plus pertinente pour décrire le rapport de Barbey à la modernité et les manifestations principales de sa posture idéologique.

 

 

 

 

 

II. UNE ŒUVRE DE MÉMOIRE

 

 

            En explorant tout à la fois les sources épistolaires et les journaux intimes, les articles et l’œuvre romanesque de Barbey d’Aurevilly, nous avons tenté d’identifier les traits d’une nostalgie qui, chargée d’idéologie contre-révolutionnaire, ne saurait se réduire à une pose romantique. Après avoir dégagé les sources littéraires, religieuses et philosophiques de la pensée aurevillienne, il nous a paru nécessaire d’en venir plus précisément aux influences sociales et familiales qui ont conduit l’auteur à se tourner vers le passé, donc vers les origines.

Comme s’il devait entretenir la mémoire d’une classe menacée par l’Histoire, Barbey d’Aurevilly dépeint les mœurs de l’aristocratie et oppose aux prétentions égalitaires du XIXe siècle une conception sociale empruntée aux fondements du modèle féodal. De là provient son admiration pour le haut Moyen-âge qu’il réinvente d’un point de vue tant esthétique que politique comme époque idéale et assurément supérieure à « nos siècles modernes ». Lorsqu’il se pique d’écrire l’Histoire bien mieux qu’un historien bassement tourné vers l’étude objective des faits, Barbey d’Aurevilly brouille les frontières entre ce qui relève de la mémoire -affective, symbolique, subjective-  et ce qui, en toute rigueur, procède de l’Histoire redéfinie comme science à la suite de la Révolution française. C’est précisément cette forme d’histoire à visée mémorielle que nous avons voulu décrire en identifiant l’intégralité des écrits de Barbey à une « œuvre de mémoire ». Mémoire régionale, mais également mémoire aristocratique et conservatrice.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. LE CULTE INDIVIDUEL DES ORIGINES

 

I. 1 Mythologie familiale et mémoire « lignagère »

 

Inscrit au cœur des valeurs lignagères qui définissent l’ordre aristocratique, le respect de l’histoire familiale passe d’abord, selon un héritage antique, par le culte des ancêtres : l’attachement au nom situe dans le passé le système de références morales, sociales et politiques auxquelles, par tradition et par devoir, souscrit tout membre de la noblesse. Ce regard en arrière correspond donc d’abord à un réflexe socio-culturel par lequel Barbey d’Aurevilly proclame son appartenance explicite au second ordre.

Dans une lettre adressée à son ami de Caen, l’éditeur Trebutien, l’auteur évoque, non sans fierté, l’origine de son nom et de ses armoiries parlantes : « je m’appelle Barbey : non le chien, mais le Poisson, et je le porte dans mes armes, – d’azur aux deux barbeaux, adossés, d’argent, au chef cousu de gueules, aux trois quintefeuilles d’or »1. A une exception près, cette description s’accorde parfaitement au règlement officiel des armoiries établies le 25 octobre 1765 par Louis-Pierre d’Hozier, document retranscrit dans l’un des premiers travaux biographiques consacrés à Barbey d’Aurevilly2 : « Nous, comme juge d’armes de la France, avons réglé pour armoiries au sieur Vincent Barbey [l’arrière-grand-père de l’auteur], écuyer, un écu d’azur à deux bars adossés d’argent, et au chef de gueules, chargé de trois besans d’or, cet écu [est] timbré d’un casque de profil orné de ses lambrequins d’or, d’azur, d’argent et de gueule » . Dans le cas des Barbey, le bar vaut comme une double référence qui suggère à la fois la sonorité onomastique et l’établissement familial sur les rivages du Nord. Si l’héraldique ne fait aucune différence entre le bar et le barbeau3, il semble, en revanche, que Barbey se permette une très légère altération esthétique de ses armes lorsqu’il place trois quintefeuilles d’or au lieu des trois besants originels. Peut-être faut-il voir dans cette substitution le reniement du dandy pour tout symbole d’argent, mais plus encore la volonté singulière de styliser des armes qu’il évoque toujours sur un mode affectif, voire lyrique4. Sur le portrait peint par Emile Lévy en 1881, ce sont bien les besants et non les quintefeuilles qui apparaissent à l’arrière-plan, sur l’écu situé à droite du visage de Barbey. Cette évocation des origines dénote en tout cas l’importance du nom dans la genèse identitaire de l’homme et révèle, de surcroît, la passion héraldique du romancier. Barbey s’amuse en effet, dans plusieurs de ses nouvelles, à décrire en détail les armes fictives de ses personnages1.

Comme nous l’indique la date d’établissement des armoiries, la noblesse de Barbey est tardive. Ce n’est qu’en 1756 que son arrière-grand-père, homme influent dans les juridictions de Valognes et des Saint-Sauveur, achète pour cinquante-cinq mille livres la charge de « conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France en la chancellerie établie par la Cour des Aydes de Clermont-Ferrand »2. Mais peu importe de quelle souche est issue cette noblesse dont Barbey se plaisait lui-même à dire, sans honte, et même avec une légèreté feignant l’indifférence, qu’elle dérivait d’un usage récent de la fameuse « savonnette à vilains »3, thème emprunté aux moralistes du XVIIe siècle. Notre propos est de montrer comment il se rattache à un ordre social historiquement porté par des valeurs morales que ses contemporains relèguent à tort dans une époque définitivement abolie. Barbey a donc évolué dans cette vénération de la gloire des aïeux -d’ascendance paternelle et maternelle-, avant d’entretenir à son tour leur mémoire. A l’origine, ce sont les femmes, à défaut de transmettre leur nom, qui ont constitué le principal relais de l’histoire ancestrale et assuré, par le vecteur des traditions orales, la continuité des valeurs familiales4. Ainsi Barbey décrit-il son grand-père maternel, Louis-Hector-Amédée Ango, dont il hérita du prénom, comme un dernier fidèle de l’ordre monarchique. A l’image des galeries de portraits qu’on traverse dans certains châteaux en guise de reliquaire généalogique,  la demeure des Barbey garde une image exemplaire du passé familial : « Son portrait est dans la salle à manger de mon père ».  Ce Louis Ango nous est présenté comme un proche de Louis XVI et Barbey s’attache à souligner la loyauté d’un homme apparemment hostile à toute compromission constitutionnelle : « Il fut envoyé aux Etats Généraux5, et le Roi Louis XVI qui l’aimait lui donna, comme souvenir, le jour de l’ouverture des Etats, la poignée du cierge qu’il avait tenu à la main pendant la messe du Saint-Esprit. Cette poignée de velours […] est encore entre les mains de ma mère qui la garde et la regarde comme une relique ». Cette adoration quasi religieuse de l’aïeul témoigne bien de l’importance du souvenir dans l’éducation nobiliaire et même, comme c’est le cas ici, lorsque l’ancêtre appartient à la haute bourgeoisie. Par ailleurs, le Dictionnaire des familles françaises, nonobstant quelques inexactitudes, rapporte une légende familiale sans doute connue, mais sur laquelle Barbey demeure relativement discret : « filleul du roi Louis XV et de la duchesse de Chateauroux, [Louis Ango] passait, à tort ou à raison, pour être le fils de son parrain avec lequel il avait une grande ressemblance physique »1. Barbey d’Aurevilly, nous disent Charles Buet2 et Bourget, n’aimait pas qu’on s’attarde sur une telle « légende », mais il n’en reste pas moins que cette croyance, motivée ou non3, dévoile le fond de fantasme qui préside à toute quête généalogique.

Etrangement, Barbey n’explique à son ami Trebutien que secondairement l’origine de son nom : « Quant au nom de d’Aurevilly, c’est le nom de mon oncle, frère de mon père (l’aîné de trois enfants dont mon père est le dernier), en sa qualité de cadet, mon père était ce qu’on appelle en langage gentilhomme : le chevalier. Mais quand mon oncle Jean-François-Frédéric Barbey d’Aurevilly est mort sans enfant, nous avons pris son nom ». Lorsqu’il hérite du nom, Barbey a 21 ans et prend conscience des responsabilités morales qui lui incombent en tant qu’aîné. Il a le sens de l’honneur familial et, si ses mœurs libertines suscitent quelques tensions avec son père, il cherche à cultiver la gloire –une obsession qui transparaît tout au long de sa correspondance-, moins pour lui que pour honorer les siens. Ainsi condamne-t-il fermement l’attitude de son cadet, Edouard Barbey du Motel, dont la mort lui inspire d’implacables paroles affirmant le primat de la famille sur l’individu : « C’était un de ses hommes pour lesquels les familles ont raison de regretter l’institution des lettres de cachet et de la Bastille […]. Ce frère fut un chagrin pour notre famille »4. Il est à noter que la critique de l’individualisme chez Barbey a pour pendant la soumission aux modèles organiques que sont la famille et  la société d’Ancien Régime. « Les Passions, écrit-il plus loin à propos du défunt, avaient flétri sa jeunesse […]. Ce n’est pas à moi de reprocher aux autres les passions qui les ont faits coupables, mais les siennes manquaient de noblesse. Il avait brisé le cœur de mon père ».3 Jules Amédée Barbey d’Aurevilly, lui, malgré d’importants désaccords politiques, finira par adhérer au légitimisme familial et à la haine de la Révolution. « Mon grand-père fut de ceux qui ne reconnurent pas la constitution insolente du jeu de Paume », rappelle-t-il comme pour souligner la continuité familiale des positions idéologiques. « On ne l’avait jamais vu rire après la mort du Roi », ajoute-t-il dans ses Memoranda1.

Si, comme on l’a vu, l’identité individuelle se construit tout d’abord en référence au passé socio-familial, elle ne s’appuie pas moins sur l’origine géographique et l’ancrage régional. La dédicace du Chevalier des Touches est, à cet égard, particulièrement révélatrice de cette superposition de l’appartenance spatiale à l’ascendance familiale dans l’élaboration de l’ethos de l’auteur et de l’homme. Après avoir comparé son père au « Pater familias antique », Barbey ajoute avec un ton d’affection révérencielle et de reproche envers lui-même : « au lieu de rester, ainsi que Vous, planté et solide comme un chêne dans la terre natale, je m’en suis allé loin, tête inquiète, courant […] après [le] vent »2. Cette admiration de l’enracinement paternel (qu’on retrouve également à l’égard de Trebutien, resté à Caen) suggère, au travers des métaphores du chêne et du vent, un sentiment de frustration et de malaise recouvrant une réalité symptomatique chez la première génération du siècle romantique.

 

I. 2 L’idéalisation du pays natal : enracinement terrien et culture régionale

 

A l’autre extrémité du Chevalier Des Touches, dans une note rectificative placée en fin de texte, Barbey proclame hautement son appartenance à la race normande et récuse, par là même, le sentiment d’identité nationale issu de l’époque révolutionnaire : « A la page 126, lisez Josterie au lieu d’Osterie. Je n’aurais pas corrigé cette faute si elle avait été une faute de français ; mais c’est une faute dans le patois, la langue maternelle de mon pays, et je l’ai surtout corrigée par la raison que je suis plus patoisant que littéraire et encore plus Normand que Français ».3 On le voit, Barbey s’amuse à réduire le lexique national à l’expression de son régionalisme et, refusant l’idée d’une nation uniforme, il adopte une posture de repli sur sa « terre natale de Normandie »4. Il n’y a pas, en effet, de noblesse apatride. L’ancrage terrien vient compléter l’identité aristocratique, et la noblesse entretient avec l’espace local un lien d’autant plus fort qu’elle en a généralement la responsabilité politique. De la souveraineté locale du seigneur à la responsabilité administrative du maire, la noblesse régionale s’efforce tout au long du XIXe siècle de renforcer des appuis fortement affaiblis par la Révolution.

 

On sait, par exemple, que Jean-François-Frédéric Barbey d’Aurevilly, l’aîné de la famille, occupait la charge de maire dans la commune de Saint-Sauveur-le-Vicomte1. La famille exerce donc, dans la continuité des traditions féodales, la mission des seigneurs assurant la protection d’un territoire : « Sa mairie fut une royauté »2, écrit Barbey à propos de son oncle. Issu de seigneurs normands par son père et de baillis normands par sa mère, Barbey perçoit donc la région comme un point d’ancrage identitaire et une source inépuisable d’inspiration esthétique. Dans son rapport aux terres normandes, Barbey navigue entre sensualisme et panthéisme. Par le détour d’un lexique amoureux ou sacré, il la dépeint tantôt sous les traits d’une amante, tantôt comme une alma mater. « La Normandie devra m’aimer, écrit-il à Trebutien, je vais lui tresser une fière couronne de Poésie »3. Trente ans plus tard, fidèle à ses premières amours, Barbey qualifie la Normandie de « capricieuse adorée »4, personnifiée sous la figure d’une belle pleureuse5. Du reste, cet amour sincère et intime de la Normandie n’est pas moins présent dans ses romans et ses nouvelles que dans son ample correspondance. « Romans, impressions écrites, souvenirs, travaux, tout doit être normand pour moi et se rattacher à la Normandie », rapporte-t-il dans son journal sous forme d’un plaidoyer esthétique de son régionalisme.6 Un attachement quasi filial se dégage des descriptions élogieuses de la terre, prospère et généreuse, comme peut l’être un refuge idéal situé hors du temps. « La Normandie, c’est la verte Erin de la France, mais une Erin […] cultivée, riche et grasse », peut-on lire dans Une Histoire sans nom7 ou encore dans les pages exaltées de L’Ensorcelée. Rapprochements et oppositions entre la Normandie et les îles britanniques constituent d’ailleurs l’un des traits récurrents de son goût pour l’histoire régionale. Saint-Sauveur-le-Vicomte est pour lui « une bourgade jolie comme un village d’Ecosse qui a vu Du Guesclin défendre son donjon contre les Anglais »8. Vers 1375, Du Guesclin donna en effet l’ordre d’assiéger le château tenu par les Anglais, et la transmission orale de ce genre d’évènements a dû frapper durablement l’imagination du jeune auteur. Barbey nomme d’ailleurs la plupart de ses personnages en référence aux glorieuses figures du passé normand. Ainsi Néel de Néhou et Rollon de Langrune, dans Un prêtre marié, renvoient-ils l’un et l’autre à la Normandie des premiers temps1. De telles allusions historiques apparaissent à de nombreuses reprises comme l’expression d’une Normandie idéalement tournée vers le passé. Au XIXe siècle, l’histoire médiévale pénètre très profondément l’imaginaire romantique, aboutissant, selon François Guillet, à la « construction d’un légendaire des lieux qui investit le territoire et constitue, mêlé à de nombreux épisodes historiques, un aspect essentiel du paysage et de l’identité régionale »2. Barbey illustre parfaitement cette tendance qui s’impose autant dans le champ artistique –littérature et peinture romantique- que dans le domaine scientifique alimenté par les sociétés savantes. François Guillet décrit ainsi le rapprochement des érudits locaux, le plus souvent issus des rangs de l’aristocratie légitimiste, qui s’organisent pour valoriser leur région en réaction au centralisme parisien. Ces académies savantes, à l’instar de la société des Antiquaires de Normandie fondée en 1823 par Arcisse de Caumont, « tentent de répondre par [leurs] travaux à l’impérialisme unificateur de Paris » en  exaltant le patrimoine et l’histoire régionale. Barbey d’Aurevilly, qui s’appuya sur plusieurs de leurs études d’histoire locale, et tenta notamment d’obtenir des informations auprès d’Eugène de Robillard de Beaurepaire3 –président de la société en 1871- s’enquiert souvent auprès de Trebutien des travaux publiés par la société : « En votre qualité d’antiquaire, mon cher Trebutien, vous m’enverrez […] tous les renseignements historiques sur l’ancienne abbaye de Blanchelande […]. Caumont a-t-il écrit là-dessus ? »4. Les travaux menés par ces sociétés savantes s’étendent de l’archéologie au naturalisme et à la linguistique, si bien que l’intérêt pour les idiomes participe de ce même engouement pour le passé régional. De ce point de vue, l’usage du patois dans l’œuvre de Barbey s’inscrit dans un mouvement d’étude linguistique exploré notamment par ses cousins germains, les Pontas-Duméril5, auteurs d’un ouvrage sur la « langue » locale. Ce culte des origines normandes, situé au croisement de l’érudition et de l’opposition politique à la nation, traduit substantiellement l’orientation anti-jacobine de son régionalisme. La Normandie aurevillienne, peuplée de chouans et de superstitions, sert aussi de modèle à ce que Jean-Clément Martin, au sujet de la Vendée, appelle une région de contre-mémoire, « terre de contre-révolution et d’Ancien Régime » faisant office de « conservatoire des temps abolis »1.

Le sentiment d’exil éprouvé par Barbey d’Aurevilly hors de sa terre natale est le pendant logique de cette idéalisation nostalgique de la région normande. Descendu à Paris pour y obtenir la gloire littéraire qu’il continue amèrement d’attendre à la fin de sa vie, Barbey sait bien que sa place est ailleurs, et à défaut de vivre en Normandie, il en fera le sujet principal de ses écrits jusqu’à envisager une fresque romanesque tout entière consacrée à la région : L’Ouest. Barbey s’emploie à faire de cet exil loin de ses terres une thématique fertile qui lui sert de refuge, au milieu de ses personnages « aromatiquement [sic] Normands ». L’auteur revient souvent sur son mal du pays, en évoquant, sous les traits romantiques de « l’enfant du pays exilé »1, le motif essentiel du déracinement. «Revenir ! Revenir ! Revenir ! […] J’ai une rage de Normandie comme on a une rage de dents, seulement cette rage de Normandie ne me fait mal que quand je suis loin »2, lance-t-il en 1872. Cette exaspération se double d’un sentiment de dépossession identitaire provoqué par l’éloignement. Dans toute son œuvre, la thématique structurante de l’exil est fondamentalement double : il s’agit d’un exil à la fois chronologique et spatial qui aboutit singulièrement à une « littérature d’émigrés permanents »3. Dans le Figaro du  1er avril 1887, Emile Bourgerat signe, sous son pseudonyme usuel de Caliban, un article flatteur intitulé « Barbey d’Aurevilly au jockey club »4. On peut y lire une description fidèle de l’attitude du vieil auteur de soixante-dix-neuf ans : « cet homme, dis-je, est aussi dépaysé dans notre société contemporaine qu’Ovide a pu l’être chez les Scythes ». Pour qui sait l’isolement du poète disgracié sur les rives désertes et barbares du Pont-Euxin, cette analogie jette une lumière particulièrement vive sur le sentiment d’exil temporel et géographique éprouvé par Barbey. C’est en cela que, dans le regard nostalgique qu’il porte sur la Normandie et sur l’Ancien Régime, passéisme et régionalisme ne font qu’un. Saint-Sauveur est ainsi décrite comme la « ville de [s]es spectres »5 et, imitant les émigrés de l’époque révolutionnaire, réfugiés à Coblence ou à Londres, Barbey fuit également son temps dans les salons de Valognes ou dans « la maison paternelle, avec un père en qui respire le feu sacré des anciens jours »1. « Tout antimoderne, écrit Compagnon comme s’il parlait précisément de Jules Barbey d’Aurevilly, restera un émigré de l’intérieur »2, déniant le présent tel qu’il est, et se tournant, loin de la décadence moderne, vers les siècles passés. Entre Paris et sa presqu’île du Cotentin, deux pôles antagonistes de son inspiration et de son existence, entre la gloire et le repos, Barbey oscille comme un personnage de roman, mais ne trahit jamais ses origines : un homme, en somme, « qui n’a pas désappris la langue du Terroir dans les salons de Paris ».3

 

I. 3 Châteaux et salons : les reliquaires du passé aristocratique

 

Il serait vain de prétendre établir une liste exhaustive des châteaux évoqués par Barbey d’Aurevilly, sans chercher d’abord à comprendre quelle portée symbolique est attachée à cette passion pour ces vastes demeures chargées d’histoire et de légendes. Des châteaux d’Olonde et de Tourlaville, servant de cadres mystérieux à ses récits, aux ruines des châteaux de Saint-Sauveur et du Quesnay, nombreux sont les modèles dont Barbey s’inspira pour mettre en scène la puissante noblesse féodale et l’aristocratie déclinante du XIXe siècle. Avec un patrimoine de plus de 1400 monuments recensés aujourd’hui sur la liste des monuments historiques, les départements de la Manche et du Calvados forment, comme on sait, une région parsemée de châteaux aussi variés que des manoirs et des forts médiévaux. Contemporain de Prosper Mérimée nommé en 1834 inspecteur des monuments historiques,  Barbey d’Aurevilly s’efforça tout comme lui d’inscrire dans la durée un patrimoine social, régional et architectural déjà considérablement endommagé par l’époque révolutionnaire. Au XIXe siècle, on assiste en effet à un effort croissant pour assurer la mémoire des châteaux sous forme d’une valorisation « à la fois théâtrale et poétique du patrimoine médiéval »4. La peinture romantique des manoirs écroulées et des châteaux en ruines, livrés à la rage du vandalisme ou simplement abandonnés à défaut d’argent pour les entretenir, illustre parfaitement une tendance esthétique, marquée par la célébration néogothique de l’architecture médiévale.  Dans Une Page d’histoire, Barbey dépeint ainsi la « poésie de ruines »1 que lui inspire le château de Tourlaville, dans l’arrondissement de Cherbourg, vieille « fortification de guerre » embellie par « le génie amolissant de la Renaissance »2. Le parc des châteaux normands apparaît chez Barbey sous un jour relativement sinistre : toits délabrés, murs amputés de leurs tourelles, intérieurs pillés, fenêtres brisées, tentures déchirées. Et l’inventaire pourrait se prolonger encore dans l’énumération des ravages occasionnés par la Révolution ! Mais l’affaiblissement du prestige émanant autrefois du patrimoine castral ne provient pas seulement de la destruction matérielle. Il faut y ajouter une cause étroitement politique : l’abolition des privilèges, le 4 août 1789, suivi, le 19 juin de l’année suivante, par la suppression de la noblesse. Après de telles mesures, les châteaux ravagés deviennent une image douloureuse de la dégénérescence aristocratique. Ainsi évoque-t-il dans L’Ensorcelée, –sans doute en référence à un ancien château situé aux environs de l’Eglise de Hautmesnil, à Saint-Sauveur- le château des Sang d’Aiglon de Haut-Mesnil, « rasé, jusque dans le sol, par les colonnes infernales »3. Dans Un Prêtre marié, roman qu’il envisage longtemps d’intituler Le Château des Soufflets4, Barbey dresse un tableau à la fois sombre et majestueux du Château du Quesnay, « ayant appartenu, dit-il, de temps immémorial à l’ancienne famille de ce nom »5. S’il existe encore en Basse-Normandie un château du Quesnay et deux manoirs du même nom, variante idiomatique du français « Chênaie », respectivement situés dans les communes de Vauville, Surtainville et Mandeville-en Bessin, celui dont s’inspire Barbey, entièrement détruit aujourd’hui, s’érigeait dans les environs de Saint-Sauveur. Abandonné par la « dernière génération de cette famille, tuée par ses vices comme toutes les vieilles races », « dispersée dans les villes et les bourgs d’alentour », le « vaporeux château » incarne, selon les mots mêmes de Barbey, « la poésie de la ruine et de l’abandon »6. On retrouve d’ailleurs la hantise de la dispersion, selon laquelle l’abandon du château et des terres signifie le déclin d’une famille. S’il fallait expliquer historiquement cette passion pour les monuments médiévaux, nous dirions qu’elle traduit la revendication d’un retour désespéré à une époque que les Lumières identifièrent à l’injustice et à l’obscurantisme. Hostile à la négation progressiste du passé, Barbey d’Aurevilly, en cela fils de Chateaubriand, envisage même de rédiger une œuvre intitulée L’An Mil. En réaction aux Lumières et à leur prolongement positiviste, l’admiration nostalgique de la forteresse féodale et du château gothique dénote précisément l’opposition à la modernité qui se déploie dans le renouvellement des matières et des méthodes architecturales. Même la rénovation des bâtisses médiévales est conçue comme un crime impardonnable. Au sujet des restaurateurs contemporains, il écrit : « Aux bandes noires, de mémoire destructive, ont succédé les ingénieurs. Et cette bande bleue est, Dieu me pardonne, pire encore »1.

Dans Une Histoire sans nom, récit d’une jeune fille abusée par un prêtre et tourmentée par les soupçons oppressants de sa mère, Barbey peint le château d’Olonde, propriété bâtie au XVIe siècle sur des vestiges du XIIe pour la famille d’Harcourt, située dans la commune de Canville-la-Rocque et inscrite, depuis 2000, aux monuments historiques. Dans une œuvre dédiée à la mémoire des demeures féodales, Barbey cristallise donc l’image de ces domaines anciens placés au cœur de l’organisation féodale. Ce « château presque délabré […], frappé d’un abandon qui ressemblait presque à la mort »2 reste pourtant la marque matérielle d’une société économiquement et politiquement duelle entre seigneurs et paysans, « maîtres » et « fermiers ». L’allusion doublement symbolique au château, témoin séculaire de l’Ancien Régime, et au château détruit, reflet d’une aristocratie malade, en fait pour le contemporain le lieu d’une « demeure anachronique »3.

Selon les témoignages de sa correspondance, nombreuses sont également les demeures de plaisance dans lesquelles séjourna Barbey, à commencer par le château des Coques, chez la baronne de Maistre, ou chez les Duméril, dans le château de Martelet. A défaut de pouvoir tout traiter, nous avons dû borner ce court travail à la représentation romanesque de certains grands châteaux normands. Mais l’étude reste ouverte. Pour saisir de plus près la description des sociétés aristocratiques, il nous a néanmoins paru fondamental d’étudier la peinture des salons où subsiste, lors de rencontres rituelles, un art de vivre menacé.

C’est sans doute dans les pages des Diaboliques que l’on trouve la description la plus fidèle du milieu aristocratique de Valognes où, d’après la formule bien connue de Lesage, les jeunes aristocrates venaient parfaire leur éducation mondaine4. Dans ce « petit Paris », pour reprendre Lesage, la vieille noblesse de race a su trouver refuge loin d’une « bourgeoisie insolente »5. Publié en 1850 dans le journal légitimiste La Mode, « Le Dessous de cartes d’une partie de whist » met en scène la haute société nobiliaire de Valognes, la ville « la plus profondément et la plus férocement aristocratique de France ». Chez la baronne de Mascrany, « une des femmes de Paris qui aime le plus l’esprit », hommes et femmes veulent briller selon les lois du monde. Dans les salons, l’esprit éclate dans la virtuosité des formules et la finesse des traits. On se distingue, en somme, par la conversation. Dans certaines lettres, Barbey d’Aurevilly se pique d’ailleurs d’avoir su éblouir l’audience. A propos des réceptions de la baronne de Maistre, lointaine parente par alliance de l’écrivain, Barbey écrit : « Madame de Maistre […] en donne une tous les mardis… […] On y fait de la musique, à quatre mains, et moi de la conversation à quatre langues. C’est ma manière, à moi, de musiquer ! »1. Ce goût et cet art du bien dire, au-delà du simple plaisir de l’écrivain, participe d’une culture aristocratique d’autant plus précieuse au dandy qu’elle accentue son élégance. La plupart des romans de Barbey empruntent ainsi aux coutumes de la sociabilité nobiliaire cet art de la conversation brillante, et ouvrent, sur le ton de l’otium aristocratique, un espace d’intimité quasi-mondaine entre l’auteur et le lecteur. On lit Barbey comme on entend la parole enchanteresse d’un dandy déployant son panache de belles phrases. Il faut sentir, dans la vénération de cet art oratoire qui fait le charme des salons, la commémoration nostalgique d’un esprit assurément frivole, mais qui n’en demeure pas moins foncièrement aristocratique. Dans « Le Dessous de carte d’une partie de whist », l’auteur en vient à regretter la « conversation d’autrefois », qu’il décrit comme « la dernière gloire de l’esprit français, forcée d’émigrer devant les mœurs utilitaires et occupées de notre temps ». Autrement dit, l’exaltation moderne du gain, de la vitesse et de l’individu a brisé d’un seul coup le raffinement désintéressé de l’esprit aristocratique. Mieux, le goût de l’élégance a émigré hors des frontières françaises pour s’abriter dans les cours étrangères : « la baronne de Mascrany a fait de son salon une espèce de Coblentz ». Comme pour appuyer ce constat nostalgique, Marc Fumaroli date du XIXe siècle l’effacement progressif de la conversation et sa transformation en « un lieu de mémoire »2. C’est sous la forme d’un motif mémoriel, en effet, que la conversation apparaît dans bon nombres de récits. Et ce motif à un cadre : le salon. Initié dans un premier temps aux salons aristocratiques de Valognes, « le pays des jolies filles de [son] adolescence »3, lorsqu’il vivait chez son oncle Pontas du Méril, maire de la ville, Barbey a su de lui-même se faire un nom dans les salons courtisés de Paris. De nombreuses allusions aux salons de Madame de Maistre, de Madame de Bouglon ou de Madame de Montaran viennent ainsi ponctuer ses lettres, où il peint, en connaisseur des codes qui régissent la haute société parisienne, l’étiquette et les rituels mondains. On n’entre pas dans un salon au gré de son désir, mais par la médiation d’introducteur. Dans une lettre au sujet d’un ancien ami, Barbey se flatte de son statut d’introducteur indispensable à la vie des salons : « Madame de Maistre, chez laquelle il n’aurait jamais été reçu sans moi, se plaint de son ingratitude aussi »1. Ou bien, à son tour, il rend grâce à ses relations de l’introduire dans certains lieux. Ainsi écrit-il à Yzarn-Freissinet, le 16 mars 1845 : « Que voici de regrets ! Je devais ce soir aller avec vous chez Madame de Montaran […] j’étais fier de lui être présenté par vous »2. Lieu de mémoire culturelle, le salon est aussi, enfin, lieu de mémoire politique. L’influence idéologique des salons sur la pensée de l’écrivain a également été déterminante, et la fréquentation assidue de la baronne de Maistre a sans conteste achevé de rallier Barbey à la pensée contre-révolutionnaire et, par là même, aux idées du parti légitimiste. Car l’action politique des femmes, dans les coulisses de la sociabilité salonarde, fut particulièrement importante dans les réseaux légitimistes3. Si Barbey rend hommage à ce monde des salons, c’est qu’il a bien conscience que ce lieu essentiel du tissu aristocratique se fragilise et se dissout. « Rien n’y appelle l’article de journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée au XIXe siècle », lance-t-il en évoquant les « grandes traditions de la causerie »4. Fumaroli rejoint cette idée : « la conversation s’interrompt pour faire place à la véhémence des orateurs »5.

Toutefois, il serait inexact et incomplet de limiter la mémoire aurevillienne à une mémoire purement et strictement aristocratique. Ce serait négliger ses idées morales et sociales pour n’en faire, à tort, qu’un nostalgique des privilèges nobiliaires. Barbey s’intéresse également, sinon plus, aux formes locales et populaires de la culture d’Ancien Régime. Fidèle à une veine artistique cultivant le souvenir de la France médiévale et paysanne comme idéal, Barbey d’Aurevilly constitue à cet égard la source inépuisable d’une histoire culturelle qu’il a lui-même tenté de retranscrire.

 

 

 

II. LA SACRALISATION MÉMORIELLE DU PASSÉ

 

II.1 Réinvention esthétique de l’Ancien Régime

 

Plus qu’il ne rend hommage aux mœurs d’une aristocratie chancelante, qui, comme on l’a vu, alimentent la plupart de ses écrits, c’est la noblesse comme « principe social »1 que Barbey sacralise au point d’identifier l’Ancien Régime des premiers temps au système idéal, et d’en faire un motif esthétique dont ses romans portent l’empreinte. Si l’on examine d’assez près le romantisme sous-jacent à la pensée ultra, c’est bien à cette tendance qu’il conviendrait de rattacher l’idéalisation de la France monarchique dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly. Sans doute, cette représentation  rêvée du passé, nourrie par l’imaginaire familial et les récits d’enfance, a été cultivée chez lui par le légitimisme paternel. Mais la première génération romantique, dont il se réclame à ses débuts2, a sans conteste influencé l’auteur. « Hors du temps et de l’Histoire, écrit Jean-Christian Petitfils, le modèle ultra apparaît en définitive comme une utopie fixiste et régressive, idéalisant un Ancien Régime qui n’a jamais existé, mais synthétisant assez bien les aspirations de cette France qui refuse l’industrialisation, la société marchande et manufacturière au nom de la pureté et de la simplicité des mœurs »3. Barbey, figure de l’ultracisme ? La question n’aurait aucun sens si elle était posée dans le seul champ politique, tant le contexte de la Restauration est éloigné des régimes observés par Barbey, mais si l’on considère la représentation idéologique et artistique du monde chez les ultras, on doit bien reconnaître qu’elle a dû inspirer cette réinvention fantasmatique des temps féodaux. Exaltant la grandeur de l’architecture gothique et néogothique, le médiévisme aurevillien –ou plutôt son médiévalisme, car sa peinture du Moyen-âge est loin d’avoir la rigueur objective d’une science (qu’il exècre)- s’inscrit dans la continuité du genre troubadour et, comme lui, « reconstruit un avant mythique, règne de la pureté, de la nature et de la vertu »4. Cet engouement dix-huitièmiste pour le passé glorieux du Moyen-âge chrétien, mystérieux et lointain, se retrouve amplement chez les personnages de Barbey. Comme le temps troubadour, le temps aurevillien « présente bien des traits de l’Age d’or », il incarne également une époque révolue d’ordre, d’honneur et de stabilité à laquelle s’est substitué le chaos du présent. Et plus qu’une abstraction philosophique ou théorique qui ferait de l’Ancien Régime un temps idéal, c’est un véritable tableau, avec ses formes, ses couleurs, sa manière et son style, qui rend sensible, non pas la conception, mais la perception du passé chez Barbey. Cette valorisation passéiste du Moyen-âge s’explique chez lui, comme elle s’explique chez la plupart des auteurs inspirés par le style troubadour et néogothique : elle traduit sous une forme esthétique le rejet radical du rationalisme imposé au temps des Lumières. Comme chez Chateaubriand, qui se fait un devoir de réhabiliter la cathédrale gothique, Barbey exalte un Moyen-âge communément assimilé à l’obscurantisme de l’Inquisition et des monarques sanguinaires. « L’ère féodale et chevaleresque, écrit Gengembre, offre à la Contre-Révolution sa référence et sa différence »1. Cette esthétique porte par conséquent l’empreinte fondamentale d’une posture politique, et plus précisément réactionnaire. Parmi les écrits romanesques que nous avons choisi d’étudier en priorité, Un Prêtre marié propose de manière exemplaire la représentation aurevillienne de l’Ancien Régime. Retraçant les coutumes de la paysannerie normande, Barbey nous offre un tableau éloquent de la culture populaire –entrelacs inquiétant de légendes profanes et de christianisme superstitieux- qui domine alors la communauté rurale. La part de fantastique qui nourrit ses romans (apparition dans Le Chevalier Des Touches ou mauvais sort dans L’Ensorcelée) exprime la valeur esthétique, et paradoxalement historique, que Barbey attribue aux rumeurs et aux croyances locales, transmises en partie par les récits des domestiques normands2. Cette représentation culturelle et religieuse de la France d’Ancien Régime, ou de ses survivances, permet à Barbey de s’ériger contre la philosophie matérialiste ou athée du XIXe siècle. On peut comprendre quelle réaction suscita chez ses contemporains ses récits d’un autre âge. La critique de Zola est tout à fait révélatrice du sentiment que pouvait engendrer l’opposition systématique de la science à la foi dans le roman aurevillien : « Nous sommes ici en pays fanatique, chez un peuple de paysans superstitieux ; ce fait moderne du mariage d’un prêtre va se passer en plein Moyen-âge »3. Jugeant l’écriture de Barbey incompatible avec la méthode rigoureuse des prétentions naturalistes, Zola ajoute : « De telles pages auraient dû être écrites il y a quelques cent ans, dans une époque de terreur et d’angoisse, lorsque la raison du Moyen-âge chancelait sous d’absurdes croyances ». Loin d’atteindre l’effet voulu, ce jugement résume à merveille l’élaboration d’une « histoire-mémoire », conservant le souvenir lointain des traditions populaires et régionales du Moyen-Age. Dans son roman de 1884, A Rebours, Huysmans convertit positivement la critique de Zola et rend hommage à « toute la mystérieuse horreur du moyen âge » planant dans Un prêtre marié, où, dit-il encore, « la magie se mêlait à la religion [et] le grimoire à la prière »1. De nature certes littéraire, ces témoignages rendent compte de l’ambition aurevillienne de retranscrire, comme l’auteur s’en réclame lui-même à plusieurs moments, « l’histoire des mœurs »2. On aurait tort, pourtant, de lire les textes de Barbey comme des réinventions purement fantaisistes -parce que romanesques- du passé, et il importe d’envisager la dimension fortement politique qui les sous-tend.

 

II. 2 Nostalgie féodale et « recherche du temps perdu »

 

Posée bien avant nous par plusieurs critiques3, la comparaison entre Proust et Barbey d’Aurevilly résume de manière séduisante les ressemblances entre les deux auteurs. Outre une nostalgie commune inlassablement exprimée par l’œuvre proustienne, on décèle dans leurs écrits une fascination partagée pour le passé aristocratique de la France. Mais s’ils jouent tous les deux d’une même vibration romantique, la corde de Barbey, nous dit Philippe Berthier, a « une résonance politique qui manque à celle de Proust ». Ajoutons par ailleurs que la quête des réminiscences individuelles qui motive La Recherche est reléguée au second plan dans l’œuvre aurevillienne au profit d’une quête du passé collectif. Opposant aux aspirations égalitaires et libérales du XIXe siècle une contre-mémoire affirmant, dans certains romans, la supériorité socio-politique du système féodal sur toute autre forme de contrat social, Barbey s’expose à ses contemporains comme un défenseur fanatique du féodalisme4. En première page d’un quotidien daté du 14 septembre 1882, il reçoit même l’honneur d’un titre anachronique. Il est, nous dit Albert Delpit dans un article au demeurant fort élogieux, « un baron féodal, plein de dédain, nourri de préjugés »5. Chose étrange, Barbey d’Aurevilly juge cet article « inepte »6, mais la comparaison n’en demeure pas moins vraie. On peut imaginer que la notion de féodalité, loin du sens neutre et dépassionné qu’il a pour un Français du XXIe siècle, revêt à cette époque une connotation historique qui l’associe aux excès de l’Ancien Régime. Mais, n’en déplaise aux défenseurs des libertés, Barbey y voit la meilleure forme de modèle politique. Pour mieux comprendre les résonnances idéologiques du « féodalisme » aurevillien, il faut se référer au discrédit qui pèse sur ce modèle depuis le XVIIIe siècle. Si le terme  de « féodalité » est ainsi dépréciatif, assimilé, comme l’indique Le Grand Dictionnaire universel de 1869 au « joug de fer des Barons » ou à l’exploitation « violente » et « impitoyable » du « sujet par le seigneur »1, c’est que l’idéologie triomphante des Lumières l’a coloré d’une légende noire, sans clairement définir sa teneur juridico-politique. Voltaire, le plus haï de tous les philosophes, y voit dans un texte de 1754 « la décadence de toute chose »2. Un peu plus loin, il l’oppose même aux libertés de commerce et d’échanges et affirme : « les désolations du gouvernement féodal répandaient presque partout […] la servitude de la misère »3. A une contestation d’ordre intellectuel et moral, qui s’élève au XVIIIe siècle pour imposer au XIXl’image des exactions barbares de la féodalité, Barbey d’Aurevilly répond d’abord par une représentation polémique des bienfaits du système, puis défend sa supériorité pratique. Contre l’individu érigé en principe du droit, l’organisation idéale qui transparaît en creux dans certains romans aurevilliens se calque sur un modèle communautaire nettement hiérarchisé. « La pyramide féodale »4 structure en effet la société antérieure au XVIIe siècle et Barbey d’Aurevilly, prenant pour exemple la Normandie ducale du Xe au XIVe siècle, perçoit le quadrillage seigneurial et les différentes échelles administratives comme un mécanisme efficace de régulation politique, sociale, fiscale et juridique. Son origine régionale, et même villageoise, n’est sans doute pas étrangère à cette idéalisation de la féodalité. Fasciné par les grands noms guerriers qui ont marqué l’histoire de Saint-Sauveur-le-Vicomte, terre des « plus illustres barons de Normandie »5, Barbey admire en eux la vertu chevaleresque qui légitime le second ordre. Car, fidèle aux structures de l’Ancien Régime, il reste convaincu du bien-fondé de la société d’ordres que la Révolution s’est efforcée d’anéantir en vain. L’égalité, pour lui, n’est qu’une chimère moderne. Malgré l’effondrement du modèle féodal et l’abolition apparente des privilèges, les fictions de Barbey nous donnent à voir une société où se maintiennent, profondément marquées, les distinctions d’Ancien Régime. Evoquant un dîner mondain dans les dernières pages d’Une Histoire sans nom, Barbey écrit : « C’était l’image en raccourci de cette société telle que nous l’ont faite la Révolution et l’Empire, qui ont confondu tous les rangs [dans] une dégoûtante salade politique et sociale qu’il est maintenant impossible aux Gouvernements de tourner. Le comte du Lude appelait spirituellement son dîner : La réunion des trois Ordres, et, de fait, il y avait là du clergé, de la noblesse et du tiers »1. L’ordre des termes, dans ce dernier fragment de phrase, est clairement significatif de la hiérarchie traditionnelle qui, pour Barbey, doit servir de fondement social. Or il lui semble qu’au XIXe siècle -et c’est là qu’apparaît dans ses romans une sérieuse valeur de témoignage-, les privilèges sont encore loin d’avoir disparu. Ce qui signifiait la puissance de l’aristocratie féodale, non seulement les biens matériels et terriens, mais surtout le rayonnement politique et moral de ses positions, s’applique encore dans les communautés rurales. L’action d’Un Prêtre marié se situe dans un village que l’on devine être Saint-Sauveur, « cet ancien bourg féodal »2 cristallisant dans la permanence des mœurs et le maintien des élites aristocratiques ce qu’Arno Mayer a nommé la « persistance de l’Ancien régime »3. Dans un village normand, la noblesse mise en scène sous l’Empire, peu de temps après son retour d’émigration, restaure en apparence les droits de l’ancienne société. Ephrem de Néhou est décrit comme un « indomptable terrien aim[ant] tant la poussière dont il avait été seigneur et maître ». Son fils dont le nom, Néel, est inspiré par l’un des plus puissants barons de la Normandie ducale du Xe siècle, porte l’éclat « si vibrant et si pur des qualités chevaleresques »4. « La féodalité, écrit-il encore, qui fit les hommes plus grands que nature », confère à cette élite ancienne une influence morale sur les foules paysannes. A l’église du village, on la voit s’assoir sur « ce banc seigneurial que la Révolution avait fermé, mais que certaines paroisses, où un respect pour les anciennes coutumes n’était pas aboli, avaient rouvert à leur seigneur. […] Qui aurait osé, à Néhou [ancien fief de cette famille], interdire au vicomte, à celui qui portait le nom de la paroisse, l’entrée de son banc séculaire […] où, de génération en génération, les Néhou venaient, sur le corps de plusieurs de leurs ancêtres, enterrés là, s’agenouiller humblement devant Dieu ? »5. Cette description est doublement révélatrice du statut de la noblesse dans certaines communautés paysannes de la France postrévolutionnaire –celle de l’Ouest en particulier- et de la survivance des coutumes religieuses et serviles d’Ancien Régime.

Au-delà des formes politiques et sociales de l’univers médiéval, deux autres éléments doivent être pris en compte pour qualifier cette mémoire positive, et donc paradoxale, au sens propre, du féodalisme : l’élément religieux et l’élément géographique. Dès le Xe siècle, le contrat inégalitaire qui pose les bases du système féodal français s’appuie sur un postulat religieux. Comme l’a montré Philippe Contamine, les différences « entre puissants et dominés » ne relèvent pas initialement d’un effet de nature, mais « la domination dérive du péché originel […]. Et l’inégalité résulte de la Chute »1. On y retrouve une clef de lecture chère à Barbey. Par ailleurs, en réaction à la centralisation révolutionnaire et aux velléités d’édification nationale, le régionalisme aurevillien porte la marque de l’organisation féodale. Au même titre que la Flandre, la Bretagne ou la Bourgogne, la Normandie médiévale forme un ensemble territorial autonome, un « pays » (patria), jouissant de coutumes et d’institutions spécifiques. Barbey d’Aurevilly est d’autant plus sensible à l’affaiblissement du pouvoir des élites locales par la réorganisation administrative et géographique de la Révolution, qu’il est lui-même issu d’une famille de baillis chargés de rendre le droit au nom d’une autorité royale déconcentrée.

 

II. 3 La peinture d’une France archaïque

 

Les écrits de Barbey n’ont encore jamais fait l’objet d’une étude purement historique des représentations sociales et géographiques qui ont influencé son imagination. Quant à l’orientation régionaliste de ses textes, elle est souvent décrite à la lumière du courant littéraire et pictural qui met en scène, dans les toiles « paysannesque[s] », de Millet2 par exemple, la simplicité archaïque –voire utopique- du monde rural. Mais, comme nous en avons déjà esquissé l’idée, ce régionalisme témoigne aussi des résistances au temps de l’organisation d’Ancien Régime. Barbey réagit à la mise en place des circonscriptions révolutionnaires par une mise en valeur des structures féodales de la Province. Patois, coutumes, type physique et moral : cette infinie diversité régionale et locale marque, à ses yeux, l’échec de la « Nation une et indivisible » qui fonde l’idéal jacobin. « J’ai vu dans ma vie, aurait-il pu dire en référence au comte de Maistre3, des Normands, des Bourguignons, des Bretons, mais, quant au Français, je déclare ne l’avoir jamais rencontré ». N’est-ce pas Barbey d’Aurevilly lui-même qui se décrit comme « plus Normand que Français »1 ? Proche de l’antihumanisme maistrien, niant l’universalité du Droit, le régionalisme aurevillien dénonce l’artifice unitaire de la nation. Non pas qu’il y ait chez lui un refus du concept, puisqu’il admet la fonction mémorielle et fédératrice d’une histoire nationale –celle de de France d’Ancien Régime-, mais il refuse la représentation moderne d’une France unie, indissoluble et centralisée. Cette conception d’une France plurielle, en réalité d’une France symboliquement incorporée dans la personne du roi, rejoint donc, encore une fois, l’articulation féodale des pays d’Etat et des pays d’élection.

Déplorant l’expansion du réseau ferroviaire au travers des prairies normandes, Barbey use d’un néologisme pour qualifier son mépris des techniques encensées par le progressisme révolutionnaire, et proclamer hautement son attachement à la nature sans artifice : « Quoi ! Les chemins de fer vont bouleverser, mutiler, quatre-vingt-treiziser [nos] promenades »2. Glissé au détour d’un jugement lapidaire, ce néologisme est un exemple parmi d’autres de la terminologie contre-révolutionnaire forgée par Barbey d’Aurevilly pour évoquer l’époque idéale de l’Ancien Régime. Ce vocable anti-jacobin trouve d’ailleurs sa place dans un lexique critique né pendant la Révolution. Comme le terme de septembriseurs, apparu lors des massacres de 1792, ce verbe inventé par Barbey associe l’action révolutionnaire à une certaine violence3. Devant les ravages esthétiques des rails et des trains sur le paysage, Barbey peine à se « consoler d’être du XIXe siècle » et craint que « cette invention dite utilitaire »4 ne ruine, d’une part, l’esprit aristocratique au nom du nivellement démocratique et, d’autre part, l’autonomie locale au profit du tissu départemental5. C’est là une obsession récurrente chez Barbey, car il soutient sans cesse que les initiatives égalitaires et centralisatrices des régimes démocratiques ont défiguré les enclaves provinciales et, sous les traits du maillage ferroviaire, construit un territoire uni –réalisation spatiale du concept de nation- pour mieux réduire l’influence régionale de la noblesse. On serait d’abord tenté, à juste titre, de percevoir les critiques dirigées par Barbey contre la centralisation jacobine comme une expression de son héritage légitimiste6 et une aspiration fantaisiste au rétablissement des Provinces. Mais, par ailleurs, et c’est un point qui nuance sa dévotion au légitimisme, Barbey a bien conscience que l’affaiblissement de l’aristocratie par la centralisation politique fut d’abord le fait de l’absolutisme monarchique, et c’est pourquoi, plus qu’au siècle de Louis XIV, c’est au Moyen-âge lointain, sorte de « mythe temporel »1, qu’il associe l’âge d’or d’Ancien Régime. Mais il accuse surtout les jacobins, ces « hydrocéphales de Paris »2, de vouloir anéantir l’organisation traditionnelle dans l’intérêt d’une minorité. Condition nécessaire de l’émancipation du peuple, le progrès technico-scientifique, symbolisé ici par le chemin de fer, fait donc l’objet d’une critique à la fois esthétique et socio-politique traduisant la nostalgie d’un passé dont le Moyen-Âge sert de paradigme. En dépeignant obstinément les permanences archaïques de l’Ancien Régime, Barbey d’Aurevilly dénonce la rupture révolutionnaire comme l’amorce de la Chute. Attestant, par son œuvre, les liens étroits et les tensions qu’entretiennent la mémoire et l’histoire, il propose une lecture du passé greffée sur le discours contre-révolutionnaire. « La mémoire, écrit Pierre Nora, est la vie, toujours portée par des groupes vivants […]. Elle se nourrit de souvenirs flous, télescopants, globaux ou flottants, particuliers ou symboliques ». « L’Histoire, en revanche, est la reconstruction toujours problématiques et incomplète de ce qui n’est plus ». Elle constitue, ajoute Nora pour souligner ce qui l’oppose à la mémoire, affective et sacrée, une « opération intellectuelle et laïcisante »3. Conscient du contexte tardif, ou récent, dans lequel ces notions ont été définies, nous pensons néanmoins qu’elles éclairent fortement les contradictions qui touchent la discipline historique au XIXe siècle, et donc dans l’œuvre aurevillienne. A défaut d’exposer de manière nette et systématique sa conception de l’Histoire, Barbey formule, dans la critique des historiens contemporains, une interprétation qui tranche avec l’histoire républicaine. Mais dans ses romans chouans, croyant faire de l’histoire, il entremêle souvenirs, témoignages et convictions pour définir, en somme, les linéaments d’une mémoire minoritaire, ou d’une contre-mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

III. ESQUISSE D’UNE HISTOIRE ENGAGÉE

 

III.1 Critique de l’historiographie révolutionnaire

 

« L’histoire de la Révolution française, écrit François Furet dans un ouvrage qui a fait date, se confondra toujours avec un discours de l’identité »1. En soulignant l’enjeu identitaire de l’histoire révolutionnaire, qu’elle soit pensée en termes de rupture ou de continuité, François Furet pointe une réalité socio-politique majeure du XIXe, et même du XXe siècle. Si le discours démocratique définit les principes d’égalité et de liberté comme l’héritage direct de la Révolution et, partant, l’identifie à l’évènement fondateur « d’une nouvelle identité nationale »2, les penseurs contre-révolutionnaires s’acharnent à déprécier son rôle et défendent une alternative identitaire renouant avec l’Ancien Régime. La France, pour eux, doit demeurer celle du passé monarchique et chrétien. Ainsi, au cœur du travail historiographique, s’esquisse une lutte idéologique entre l’histoire républicaine, honorant les bienfaits d’une révolution fondatrice, libératrice et salutaire, et une histoire réactionnaire qui la rejette. De fait, l’identité socio-culturelle comme le discours de Barbey s’affirment et se construisent en opposition radicale à l’historiographie contemporaine de la Révolution. On le voit s’indigner violemment de « l’intoxication et [du] délire »3 de Michelet, fustiger les analyses absurdes de Tocqueville et les fantaisies historico-scientistes des grandes figures du positivisme naissant4. Puis le voilà qui pourfend sans scrupule les emblèmes et les mythes révolutionnaires : « ce singe de Voltaire »5 devient sous sa plume un écrivaillon aux prétentions philosophiques et Robespierre un assassin fulminant et furieux. On est bien loin des couronnes tressées par la République à ses deux grands héros. Voici de quelle manière, plein d’enthousiasme rare et de rage déversée, Barbey commente les coups portés par Granier de Cassagnac à ces icônes modernes dans son histoire de la Révolution : « Il a ruiné et pulvérisé, les unes après les autres, toutes ces gloires posthumes et postiches faites à distance par la niaiserie ou le fanatisme et, de l’infecte poussière de ces gloires dissoutes, il a pétri un puissant engrais de mépris »6.

 

Parmi les historiens pris pour cibles, Michelet et Tocqueville, malgré leur différence fondamentale1, sont en effet les plus illustres à essuyer la critique de Barbey. Prenons d’abord celui dont l’origine et les idées le placent aux antipodes de Barbey d’Aurevilly. Entre 1843 et 1857, Michelet, déjà célèbre, se consacre à son Histoire de la Révolution française. Et s’il s’attire les foudres furieuses de Barbey, c’est moins pour sa méthode que pour l’hostilité d’un homme issu du peuple à l’égard de l’Eglise, ainsi que pour ses sympathies républicaines. Partisan de l’Empire autoritaire des premières années, Barbey ne saurait pardonner au « coupable historien […] sa rage de révolutionnaire repoussé du présent, et qui s’en venge sur le passé »2. Le polémiste s’amuse ainsi à honorer la langue passionnée de Michelet pour mieux disqualifier son travail d’historien : « poète jusqu’à l’insanité », « prestigieux dessinateur d’arabesques historiques », « fabuliste de génie »… Le couperet tombe un peu plus loin : « Ce qui, à l’intention d’un écrivain, pourrait sonner comme une louange de son talent et de son imagination, a l’effet inverse s’agissant d’un historien ». Mais si l’on considère d’un peu plus près la critique adressée à Michelet, on découvre bien vite que les reproches portant sur son travail d’imagination –loin de déplaire, en réalité, à Barbey- ne font qu’étayer un grief plus profond. Les vues de Michelet divergent fondamentalement de celles de Barbey. L’un forge le mythe d’un acteur historique majeur, le peuple, puissant moteur de la dynamique révolutionnaire. L’autre, au contraire, place Dieu au sommet du mouvement historique. Au-delà des contradictions idéologiques du royaliste catholique au républicain protestant, Barbey ne comprend pas –cela lui semble même une position monstrueuse- qu’on puisse non seulement célébrer « la hideuse histoire de la Révolution », mais encore glorifier la figure de Robespierre. Le jugement de Barbey, sans appel, est celui d’un contre-révolutionnaire qui voit en 1789 la matrice redoutable des désordres contemporains. « Triste spectacle, dit-il sous faux couvert de compassion (celle du catholique ?), que cette décapitation de la pensée d’un homme de talent sous la guillotine morale d’un parti qui a tué sans lui ». Ce que Barbey condamne, c’est la tentative de bâtir, sous forme d’une histoire vivante, une mémoire collective fondée sur la destruction du passé.

Aristocrate et normand, né en en 1805, Tocqueville est d’une souche comparable à celle de Barbey. Mais loin d’admettre la lucidité d’un congénère conscient des mutations irréversibles du XVIIIe et du XIXe siècle1, le critique accueille férocement les écrits de ce « parlementaire bâti sur un légitimiste effacé ». En juin 1856, Tocqueville fait paraître chez Michel Lévy L’Ancien Régime et la Révolution qui, dès l’Avant-propos, envisage d’aller « interroger dans son tombeau la France qui n’est plus »2. Barbey d’Aurevilly réplique dès le 29 juillet dans un article du Pays3.  Comme nous avons tenté de le montrer, Barbey ne croit pas que toutes les structures et les coutumes d’Ancien Régime, certes affaiblies, soient totalement détruites. Et si elles l’étaient, il faudrait donc les rétablir ! Là où Tocqueville décrit l’avenir démocratique construit sur les ruines de l’absolutisme effondré, Barbey en appelle au passé aristocratique et féodal. Par ailleurs, son désaccord avec Tocqueville s’inscrit dans la dialectique traditionnelle de l’autorité opposée aux libertés. Car tous les problèmes d’ordre politique et moral participent de cette tension4 entre autorité royale et liberté démocratique, autorité familiale et liberté individuelle, autorité cléricale et libre pensée… On peut toutefois isoler deux points majeurs focalisant la critique aurevillienne de L’Ancien Régime : d’une part, l’idée de la Révolution comme continuité et, d’autre part, la périodisation sur laquelle repose l’argumentation tocquevillienne. Pour Barbey, il demeure impensable que la Révolution soit « le résultat d’une gestation séculaire »5. Bien au contraire, il maintient fermement l’idée d’une « grande rupture »6 et oppose à la décadence postrévolutionnaire l’organisation supérieure de l’Ancien Régime : « un monde solide pour quelques siècles encore, et qui ne se fût point écroulé si on ne l’avait frappé à coups redoublés au faîte, aux flancs et à la base »7.

Soutenir qu’une révolution administrative a précédé la révolution politique est une aberration : « Ainsi, parce que la centralisation administrative existait en un certain degré sous l’ancienne monarchie, il s’est imaginé que cette centralisation était une institution de l’ancien Régime, et non plus l’œuvre de la Révolution ». Aux yeux de Barbey, Tocqueville ose un rapprochement iconoclaste entre deux réalités antinomiques et inconciliables : « c’est une dérision de l’histoire, c’est prendre l’accident pour la cause, le symptôme pour la maladie, la conséquence pour le principe ». Autre grief, la périodisation. Barbey reproche à Tocqueville le choix d’une « chronologie courte »1 qui dessert considérablement l’histoire de l’Ancien Régime pour en limiter l’étendue aux prodromes du déclin. Au lieu de commencer ce qu’il nomme son étude2 – à défaut d’une histoire- par les gloires de la France féodale et les fondements de l’aristocratie, Tocqueville débute en exposant les raisons de son effondrement. « Il a pris, nous dit encore Barbey, l’ancien Régime à sa dernière heure, dans son expression la plus équivoque et dans son millésime le plus flottant ». On comprend aisément que cette histoire récente nuise à la mémoire aurevillienne des temps immémoriaux.

Seul Taine, un peu plus tard, n’est pas totalement discrédité comme historien de la Révolution3. Malgré le matérialisme brut de la philosophie positive qui détermine la méthode de Taine, vivement décrié par Barbey à cet égard, la condamnation des jacobins suscite des applaudissements sans réserves. De cette histoire de la Révolution, Barbey ne retient que les portraits de Marat et de Saint-Just, chargés, nous dit-il, du « sale ménage quotidien de la politique et de la guillotine »4. Dépassant la seule question révolutionnaire, les croisades de Barbey contre l’histoire républicaine révèlent plus largement une conception nationaliste, élitiste et providentialiste du processus historique. Pour lui, l’histoire contemporaine n’en est pas une. Une énumération pleine de mépris, tournure emblématique de sa force oratoire et polémique, suffit à le montrer en quelques mots : « L’histoire, en effet, l’histoire écrite de nos jours a tout été, excepté de l’histoire. Elle a été, tour à tour, philosophique, doctrinaire, socialiste, démocratique, impie, fantastique, druidique, pittoresque, […] interprétée enfin et tordue par l’interprétation de chacun comme une Bible protestante »5. Faut-il en conclure une contradiction chez un auteur qui définit lui-même l’histoire comme le reflet partial et subjectif d’un « camp d’opinions » ? Assurément non, à condition de voir que son dogmatisme assumé ne s’embarrasse d’aucune ouverture aux autres doctrines. Barbey constate la diversité des lectures historiques, mais il n’en demeure pas moins convaincu qu’il n’y a qu’une seule histoire porteuse de vérité. La sienne. Plus généralement, celle des contre-révolutionnaires associant le XVIIIe siècle au déclin6, et les temps antérieurs à la gloire nationale. Car l’histoire, contre « l’universelle pourriture de l’individualisme contemporain » est une construction collective ; elle exprime, soutient Barbey, « la nationalité inviolable et violée chaque jour par les historiens ». Cette lecture nationaliste est aussi, ne serait-ce que par les termes fortement connotés qui la définissent, une lecture élitiste, et proprement aristocratique de l’histoire : « c’est notre blason de peuple, ce sont nos ancêtres, c’est l’honneur »1. Cette définition rejoint à certains égards la conception antique de l’Histoire associée aux héros, les exempla romains, qui construisent à eux seuls la gloire et la puissance d’un peuple. A ce propos, Barbey ne cache aucunement son admiration pour Tacite dont il vante la « méthode » et le style. Enfin, les hauts faits du passé, comme les bassesses modernes, sont la stricte expression d’une volonté divine. Le providentialisme de Barbey d’Aurevilly, héritier en ce sens de la compréhension maistrienne du châtiment, impute les grands soubresauts du XVIIIe et du XIXe siècle à la colère de Dieu2 et érige en moteur de l’histoire la volonté divine. La conception aurevillienne de l’Histoire n’admet par conséquent ni le rationalisme, ni le matérialisme contemporains et dénonce fermement l’idée d’un sens de l’histoire, thématique associée à celle du progrès humain, qu’on retrouve exprimée tout au long du siècle dans des doctrines voisines de l’hégélianisme3.

 

III. 2 La méthode historique de Barbey

 

            Au premier abord, il peut paraître inconséquent, voire audacieux, d’évoquer la méthode historique d’un romancier dont les fictions, certes inspirées par l’histoire de France, ne répondent que partiellement aux critères d’objectivité critique et d’exactitude, qui doivent, en toute rigueur, présider au travail d’historien4. Pourtant, resituée dans les évolutions globales de l’historiographie française du XIXe siècle, l’ambition du roman aurevillien s’inscrit dans un contexte qui voit se développer de nouvelles méthodes de recherche, d’étude et de description historique. Entre l’historiographie romantique5, d’une part, exaltant le génie national et, d’autre part, la méthode objective et critique de l’histoire positiviste émergeant à la fin du siècle, nombreux sont les débats qui interrogent la nature littéraire ou scientifique de la discipline. Dans l’œuvre critique de Barbey, l’analyse des méthodes suivies par les grands noms de l’histoire contemporaine laisse entrevoir une conception mise en pratique dans ses romans historiques. Barbey d’Aurevilly accuse au premier chef la méthode strictement descriptive et factuelle de l’école positiviste, affirmant le primat de l’étude empirique et objective sur toute autre forme de récit. Taine1 et Renan2 sont les deux cibles emblématiques de ce rationalisme froid qui résume en substance les deux accusations que Barbey leur adresse. Chez Taine, « l’assimilation de l’Histoire aux sciences naturelles » n’en fait « qu’un appareil à description, une espèce de machine ». Par contraste, Barbey cite en exemple des noms hétérodoxes, ou dépassés,  tels que Tacite et Chateaubriand3, qui incarnent à ses yeux l’antithèse d’une approche scientifique de l’histoire. « L’inspiration, soutient-il, domine toutes les méthodes quand on se sent la vocation d’écrire l’histoire ». S’il nous a paru intéressant d’envisager la peinture aurevillienne du passé sous l’angle d’une méthode, c’est qu’elle participe, de manière peut-être indirecte, mais certaine, à un renouveau de la science historique au XIXe siècle. La comparaison de Barbey d’Aurevilly avec des historiens contemporains s’est avérée particulièrement fructueuse à plusieurs égards. Les deux références à partir desquelles Barbey pense constamment les fondements littéraires et politiques de la construction du passé s’accordent étonnamment avec celles d’Augustin Thierry. Pour l’un et l’autre, Walter Scott et Chateaubriand doivent servir de modèles à celui qui ambitionne d’écrire l’histoire. Dans des pages bien connues, Augustin Thierry attribue en partie sa vocation d’historien à la lecture du Génie du christianisme qui, dit-il avec passion, offre une « histoire vivante » des derniers temps de l’Empire romain4. Son admiration n’en est pas moins grande pour le romancier écossais dont l’œuvre a sans nul doute contribué, au XIXe siècle, à « une révolution dans la manière de lire et d’écrire l’histoire »5. A l’exception, peut-être, de Byron, on ne trouve chez Barbey aucun autre modèle aussi souvent cité que ces deux noms de la littérature européenne. La comparaison qu’il nous a semblé pertinent d’établir entre Augustin Thierry et Jules Barbey d’Aurevilly, « le Walter Scott de la Normandie »6, ne se limite donc pas à quelques occurrences isolément choisies, mais révèle de façon caractéristique l’inspiration commune des deux auteurs. Plus largement, les liens entre histoire et littérature interrogent le statut problématique de la subjectivité, du style, et de l’imagination dans l’écriture du passé. Loin d’identifier la discipline à une pure description, Barbey pense l’histoire, comme Michelet, suivant les termes quasi-romanesques d’une résurrection. Le rôle de l’historien, affirme-t-il, est bien de « ressusciter les temps les plus épiques de notre histoire »1. C’est pourquoi son hostilité à l’égard de Michelet, qualifié de « grand peintre »2 dans l’intimité des Memoranda, tient davantage à des raisons d’ordre idéologiques que méthodologiques. Les vitupérations de Barbey contre Michelet traduisent l’indissoluble confrontation entre l’historiographie catholique à l’historiographie républicaine. S’il n’y avait pas, au cœur des ouvrages de Michelet, ce si fort engagement démocratique qui transparaît dans l’écriture même des faits, Barbey d’Aurevilly cautionnerait entièrement sa méthode. Hors de la presse, il le confesse très volontiers.

En somme, il y a un axiome théorique que Barbey n’admet pas dans la démarche de certains historiens : l’illusion vaine d’impersonnalité et, par conséquent, l’adoption d’un style neutre qui transmue l’écrivain en un « faiseur de procès-verbaux historiques »3. S’il faut, comme il le dit lui-même, « rendre l’esprit du temps » en y imprimant la force de sa pensée et de ses croyances, c’est que l’exactitude méticuleuse importe moins que l’animation du récit historique, plus propre à exposer l’histoire qu’une rationalisation prétendument impartiale du fait en vue de dégager ses causes. On ne peut écrire l’Histoire, affirme-t-il encore, qu’« avec le sang, avec la flamme, avec la lave […] dont nous avons été pétris ! »4.

Par ailleurs, les études préparatoires de ses romans historiques laissent percer un certain nombre de réflexions de nature méthodologique : comment écrire l’histoire ? Quel type de sources utiliser ? Comment les réunir ? Toutes ces questions apparaissent à un moment ou à un autre de son travail d’écrivain convaincu que « le Roman creuse bien plus avant que l’Histoire »5. Lorsqu’il envisage, dès 1849, d’écrire ses « chroniques »6 chouannes, Barbey d’Aurevilly se lance dans une série de recherches documentaires qui tendent à dépasser le simple contenu oral et légendaire des récits familiaux. Aussi lit il attentivement les rares ouvrages sur une question aussi peu étudiée que celle de la chouannerie1 et acquiert auprès d’eux des connaissances élémentaires. La préface insérée dans la deuxième édition de L’Ensorcelée, en 1858, tout comme les notes de son carnet, attestent notamment les sources de seconde main puisées dans  « le livre assez mal écrit, mais vivant, que Duchemin des Scépeaux [sic] a consacré à la Chouannerie du Maine »2. Il s’agit en effet d’un ouvrage publié en 1825 à la demande de Charles X par Duchemin-Descepeaux, Lettres sur l’origine de la chouannerie et sur les Chouans du Bas-Maine, auquel Barbey reprend certains détails3. Plus significatives encore que ces emprunts bibliographiques sont la recherche de témoins et la manière de les interroger. Barbey ne se contente pas d’entrer en contact avec des érudits locaux retraçant comme lui certains épisodes de la chouannerie : il s’adresse aux acteurs mêmes des faits qui l’intéressent. A ce propos, une lettre datée de 1852 témoigne des méthodes adoptées dans l’enquête de Barbey auprès d’un ancien chouan, Boudier de la Valesnerie, auquel il communique un questionnaire rigoureusement construit4. Dans cette lettre, Barbey d’Aurevilly se présente tout d’abord sous les traits d’un « compatriote et par parenthèse le petit neveu d’un chouan […], le chevalier de Montressel, ami et correspondant de Frotté, chargé par lui d’insurger le bas-Cotentin ». Jacques Petit a montré dans son Barbey critique la part d’affabulation ou de fantasme familial dans la participation de ses oncles aux insurrections chouannes, mais, dans cette lettre, on peut y voir une sorte de captatio beneloventiae –peu importe son authenticité- instaurant une intimité politique et régionale entre les deux hommes. Au sujet de l’enlèvement du chouan Jacques Destouches, en 1798, après son enfermement à Coutances par l’armée révolutionnaire, Barbey cherche à isoler l’évènement en interrogeant son correspondant, acteur et témoin de la scène, sur la date, le lieu, les circonstances, les suites, les noms. Il est vrai que l’auteur insiste également sur des détails apparemment secondaires de l’action, comme les conditions climatiques ou la description physique de Des Touches5  . Mais ce type de renseignement, fait selon lui la force du « temps ressuscité ». Au-delà du témoignage écrit, Barbey d’Aurevilly se livre à une recherche de sources orales et s’adresse directement à Jacques Destouches. En 1856, il part interroger « cette mémoire usée qu’il fallait réveiller »1 –comme celle de la chouannerie- et se rend à l’asile pour aliénés du Bon Sauveur, à Caen. L’authenticité de cette rencontre est confirmée par les pages du troisième Memorandum, datées du 3 et du 4 octobre2. Il obtient peu d’informations ; seulement le lieu d’origine de Destouches et le nom du juge bleu qui l’avait condamné à mort.

Lors de la composition du roman, les élans d’imagination prirent néanmoins le pas sur la véracité des faits et les quelques erreurs toponymiques ou chronologiques du Chevalier Des Touches ont souvent été soulignées3. Qu’elles relèvent de l’inadvertance ou de la falsification volontaire à des fins romanesques, et même idéologiques, ces inexactitudes ne font parfois que renforcer les impressions laissées par « cette guerre de la Chouannerie » que Barbey d’Aurevilly, comme il l’écrit lui-même, « [s’est] donné la mission de retracer »4.

 

III. 3 Une Histoire incarnée de la chouannerie.

 

La validité historique des romans « chouans » est certes contestable par bien des aspects, mais l’écriture n’en demeure pas moins foncièrement inspirée par l’ambition d’ériger un tombeau à la gloire de la chouannerie. Comme nous l’avons vu, la correspondance témoigne non seulement des lectures préparatoires dans des publications contemporaines, mais laisse également transparaître, contrairement aux remarques de Philippe Berthier sur l’absence de « cohérence historique »5, une véritable tentative d’enquête rigoureuse auprès des acteurs de la Contre-Révolution. Appliquée à l’histoire récente de la chouannerie normande, la méthode de Barbey aboutit à la mise en scène romanesque de ce que François Guillet a si justement nommé « un passé réapproprié »6. Si Hugo et Balzac contribuent également à l’émergence d’un nouveau type littéraire savamment décrit par Claudie Bernard7, « le chouan romanesque », ni Les Chouans, ni Quatre-ving-treize, n’ont la double ambition historique et régionaliste de réveiller une mémoire oubliée, voire bannie, de l’histoire du XIXe siècle.

En d’autres termes, Barbey n’y voit pas seulement le sujet d’une œuvre romantique ou réaliste. Là où ses deux contemporains1 adoptent explicitement la posture d’observateurs lointains ou de juges impartiaux, pour ainsi dire désengagés de l’histoire qu’ils racontent, Barbey d’Aurevilly s’implique en faveur du vaincu et s’y rattache sans cesse par des liens familiaux, régionaux et idéologiques. En 1873, plus de vingt ans après sa première parution, voici en quel termes Barbey désigne L’Ensorcelée : « c’est royaliste, catholique, chouan, plus royaliste que le roi »2. En plus des trois romans que nous avons évoqués jusqu’ici pour étayer notre analyse, Barbey d’Aurevilly envisageait deux « chroniques chouannes » supplémentaires, qu’il voulait joindre aux autres dans un ensemble intitulé L’Ouest. Certains projets, comme Le Gentilhomme de grand chemin, qui ne vit jamais le jour, sont annoncés par la presse3, d’autres, comme le roman consacré à Madame de Vaubadon, apparaissent à l’état d’ébauche dans sa correspondance. Les situations décrites par Barbey d’Aurevilly importent pourtant moins dans leur précision que l’objectif lui-même, qui est de retrouver, outre l’authenticité factuelle, « la couleur du temps reproduite avec une fidélité scrupuleuse ». Mieux, Barbey se sent investi d’un devoir envers ses origines, lorsqu’il constate que « l’histoire manque aux Chouans […] comme la gloire et comme la justice ». « Nul historien, dit-il encore, ne s’est levé pour raconter […] leurs faits et gestes »4. Les termes choisis (« gloire », « justice », « se lever ») mettent en exergue l’engagement politique qui accompagne son projet ; projet de réhabilitation et de résurrection. L’ouvrage de Duchemin-Descepeaux se proposait déjà de corriger l’image des « Chouans si longtemps calomniés »5, mais Barbey veut aller plus loin en exaltant la vertu chevaleresque –et assurément romanesque- des troupes royalistes.

On trouve donc dans ses romans un certain nombre d’allusions aux figures héroïques de la chouannerie. Ainsi est-il brièvement question de Cottereau, « le premier des Chouans, un Condé de broussailles » et plus souvent encore de Henri de La Rochejacquelein, combattant « sous les murs de Grandville »6 ou de Frotté qui dirigea l’insurrection normande. Toutefois, s’ils garantissent la valeur historique des récits, ces noms illustres n’apparaissent qu’en seconde ligne. Barbey ne fait pas de l’histoire politique, mais des peintures de mœurs. Quelles sources utilise-t-il ? On ne saurait être plus clair : « En de tel sujet, écrit-il, il y a bien mieux que les livres, ce sont les récits, les traditions domestiques, les choses qu’on se raconte de génération en génération. […] Je prends tout. Bruits sur les hommes d’alors, préjugés, superstitions, légendes »1. En définitive, tout ce qu’a négligé la méthode « scientifique », qui n’admet ni l’irrationnel ni le surnaturel dans le fait historique, toutes ces croyances qui définissent la culture populaire et les survivances archaïques de l’Ancien Régime font le sujet des récits aurevilliens. Faut-il y voir, plus loin que le roman contre l’histoire, ou l’histoire catholique contre l’histoire républicaine, une reconnaissance des superstitions paysannes contre la rationalisation athée, scientifique, éclairée, qui, depuis la ville, prétend imposer ses lois pour penser la Révolution ?

Si l’on étudie des romans comme Le Chevalier Des Touches, L’Ensorcelée et Un Prêtre marié dans une perspective strictement historique, l’on s’aperçoit que les représentations sociales et culturelles qui dominent le paysage normand expliquent en partie la réaction chouanne. Le maintien des rapports de domination formelle entre nobles et paysans –citons, encore une fois, l’exemple du banc seigneurial qui continue d’incarner l’ascendant du seigneur après la Révolution2– éclaire le ralliement d’une grande partie des paysans normands autour du noble, « garantie de la vie durable de la communauté contre l’intrusion de l’Etat »3. Même après la Révolution française, « les privilèges honorifiques (armoirie, épée, banc à l’église) vont de soi »4, écrit Alfred Chaudeurge. Peu de textes illustrent aussi bien les réalités sociales de Normandie lors de la période révolutionnaire et s’efforcent, quand bien même au travers de personnages fictifs, de rendre compte des origines et des formes de la chouannerie normande. Ainsi Barbey fait-il une place à des personnages ignorés. Chez lui, tous les chouans ne sont pas des prêtres fanatiques ou des paysans serviles. Il peint scrupuleusement les lieux où se préparent les luttes –ce château de Touffedelys ne vaut-il pas comme symbole des châteaux normands abritant les secrets de la chouannerie ?- et fait un sort à l’incarnation la plus invraisemblable de la chouannerie normande. Dans son Chevalier Des Touches, l’auteur cède la parole à une femme ayant combattu dans les rangs royalistes, Barbe de Percy, « une des amazones de la chouannerie »5. On sait quel fut le rôle des femmes durant ces guerres, chargées de guérir les blessés, de transporter certains messages et de fabriquer des munitions, mais qui croirait, quand Barbey compose son ouvrage, qu’une femme a pu combattre avec les Chouans ? L’auteur avait peut-être eu vent de l’engagement de Mademoiselle du Rocher du Quengo, surnommé le « capitaine Victor » et dont il est question dans l’ouvrage de La Sicotière1. En peignant la chouannerie sous des traits si nouveaux, hétérodoxes même,  Barbey d’Aurevilly contredit la thèse républicaine d’une armée fanatique, ignorante et sanguinaire. Plus qu’un roman, ou un ensemble de romans, l’œuvre chouanne de Barbey constitue bien, comme l’écrivait à son sujet un historien normand, une immense « épopée historique ! »2.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SOURCES

I. FONDS PUBLICS CONCERNANT BARBEY D’AUREVILLY

 

-Arch. nat., F 17 3114 2 (réserve), dossier d’indemnité, mai 1862, 7 pièces, dont une lettre autographe signée, une lettre de recommandation de Désiré Nisard et une feuille de note du ministère d’Etat des Sciences et des Lettres sur les écrits de Barbey :

 

-Arch. de la préf. de police de Paris, EA 34, coupures de presses relatives à Barbey d’Aurevilly, notamment au sujet du procès intenté à l’auteur en 1874 :

 

-Arch. dép. de la Manche, Fonds André Chastain, 100 J, ensemble de documents imprimés et manuscrits réunis autour de l’œuvre aurevillienne.

 

II. ŒUVRES ROMANESQUES

 

A. ÉDITIONS RÉCENTES

 

– BARBEY D’AUREVILLY, Jules, Œuvres romanesques complètes, textes présentés et annotés par Jacques Petit.

 

Tome I, Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1964, 1475 pages, contenant notamment :

-L’Ensorcelée

            -Le Chevalier Des Touches

            -Un Prêtre marié

            -Une Vieille maîtresse

 

Tome II, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1966, 1707 pages, comportant  notamment :

-Les Diaboliques

            -Une Histoire sans nom

            -Une Page d’Histoire

            -Memoranda

-Pensées détachées

 

B. ÉDITIONS ANCIENNES

 

Le Chevalier Des Touches, Paris, A. Lemerre, 1879, 284 pages, « A mon père » :

 

Une Vieille maîtresse, t. I, Paris, A. Lemerre, 1879, 276 pages, « Préface ».

 

L’Ensorcelée, Paris, Librairie nouvelle, 1859, 235 pages, « Préface » et « Introduction ».

 

III. ÉCRITS ÉPISTOLAIRES

 

-BARBEY D’AUREVILLY, Jules, Correspondance générale, 9 volumes. Paris, Annales littéraires de l’Université de Besançon, Les Belles Lettres, 1980-1989. Texte publié sous la direction de Philippe Berthier.

 

-Lettres de Jules Barbey d’Aurevilly à Trébutien, Paris, A. Blaizot, 1908, 332 pages.

Lettres à Léon Bloy, Paris, Société du Mercure de France, 1903, 240 pages.

Lettres intimes, Paris, Edouard Joseph, 1921, 330 pages.

 

 

IV. ŒUVRE CRITIQUE

 

BARBEY D’AUREVILLY, Œuvres critiques, t. I, « Les Œuvres et les hommes », vol. 1, Pierre Glaudes et Catherine Mayaux, éds., Paris, Belles Lettres, 2005, 1324 pages.

En particulier :

Les Philosophes et les écrivains religieux

Les Historiens politiques et littéraire.

 

Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet, Lacordaire, Gratry, Caro, Paris, Librairie Bloud et Cie, « Chefs d’œuvre de la littérature religieuse », 1910, 80 pages

 

Les Prophètes du passé, Paris, Victor Palmé, « Société générale de librairie catholique », 1880, 330 pages.

 

V. ARTICLES ET JOURNAUX UTILISÉS

 

A. ECRITS LITTÉRAIRES, POLITIQUES ET RELIGIEUX

 

– « Joseph de Maistre » dans  L’Opinion  publique, 29 décembre 1849 ; Le Pays, 13 mars 1853.

 

-« Saint-Simon », Le Pays, 11 mars 1854

 

-« Chateaubriand », Le Constitutionnel, 21 juillet 1879

 

-« Blanc de Saint Bonnet »,  Le Pays, 14 janvier 1879

 

 Rivarol », Le Pays, 20 septembre 1859

 

-« La vie de notre Seigneur Jésus Christ », L’Univers, 4 janvier 1851.

 

B. SUR L’HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION

 

-« L’Histoire », Le Pays, 22 décembre 1854.

 

-« Granier de Cassagnac, Des Causes de la Révolution française », L’Assemblée nationale, 28 août 1850 et 21 janvier 1851.

 

-« Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution », Le Pays, 29 juillet 1856.

 

-« H. Castille, Histoire de 60 ans : la Révolution », Le Pays, 12 avril 1859.

– « Introduction à la philosophie de Hegel, La Logique, par Vera », Le Pays, 20 mars 1860.

 

-« Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine », Le Constitutionnel, 1er février 1876 ; 22-23 avril 1878.

VI. JUGEMENTS CONTEMPORAINS SUR L’AUTEUR

 

-BOURGET, Paul, « Barbey d’Aurevilly », dans La Revue hebdomadaire, 10 avril 1909, p. 152 -160.

 

-CALIBAN, « M. Barbey d’Aurevilly au Jockey Club », Le Figaro, 1er avril 1887.

 

-DELPIT, Albert, « Le dernier féodal », dans Le Gaulois, 14 septembre 1882.

 

-HUYSMANS, Joris-Karl, A Rebours, Paris, Librairie des amateurs, A. Ferroud-F. Ferroud, 1920, chapitre XII,  pp. 155-160.

 

-MIRBEAU, Octave, « Barbey d’Aurevilly, Une Histoire sans nom », Le Figaro, 8 août 1882.

 

-ZOLA, Emile, « Le Catholique hystérique », dans Mes Haines, Paris, G. Charpentier, 1879, 374 pages, p. 41-55.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

I. DICTIONNAIRES ET OUTILS LINGUISTIQUES

 

-DUMERIL, Alfred et Edélestand, Le Dictionnaire du patois normand, Caen, Librairie B. Mancel, 1849,

 

HAMON, Philippe (dir.), Le Robert des grands écrivains de langue française, Paris, Dictionnaire le Robert, 2000, 1521 pages.

 

-LAROUSSE, Pierre, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, t. V, Paris, Administration du grand dictionnaire universel, 1869, 8 volumes.

 

-LITTRÉ, Emile, Dictionnaire de la langue française, t. II, Paris, Hachette, 1874, 5 volumes.

 

II. TRAVAUX CONSACRÉS A BARBEY D’AUREVILLY

 

A. RECUEIL BIBLIOGRAPHIQUE.

 

-GRELE, Eugène, Jules Barbey d’Aurevilly. Essai d’une bibliographie générale, Lanier, Caen, 1904, 94 pages.

 

-PETIT, Jacques et YARROW, Philip John, Barbey d’Aurevilly, journaliste et critique, bibliographie, Annales littéraires de l’Université de Besançon, vol. 28, Paris, Les Belles Lettres, 1959, 98 pages.

 

-SEGUIN, Jean-Pierre, Barbey d’Aurevilly, Etudes de binliographie critique, Avranches, 1949, 156 pages.

 

B. ÉTUDES ET BIOGRAPHIES.

 

-BERTHIER, Philippe, Barbey d’Aurevilly et l’imagination, Genève, Librairie Droz, 1978, 398 pages.

 

-BERTHIER, Philippe (dir.), Barbey d’Aurevilly et la modernité, colloque du bicentenaire (1808-2008), Paris, Honoré Champion, 2010, 341 pages.

 

BOSCHIAN-CAMPANER, Catherine, Barbey d’Aurevilly, Paris, Librairie Séguier, 1989, 223 pages.

 

-BUET, Charles, Jules Barbey d’Aurevilly, Impressions et souvenirs, Paris, Albert Savine, 1891, 468 pages.

 

-CANU, Jean, Barbey d’Aurevilly, Paris, Laffont, 1945, 456 pages.

 

-GLAUDES, Pierre, Esthétique de Barbey d’Aurevilly, Paris, Classiques Garnier, 2009, 193 pages.

-HOFER, Hermann, Barbey d’Aurevilly romancier, Lausanne, Francke Verlag Bern, 1974,  479 pages.

 

-HUET-BRICHARD, Marie-Catherine, « La Polémique et ses paradoxes : Barbey et Les Misérables », dans GLAUDES, Pierre et HUET-BRICHARD, Catherine (dir.), Barbey, polémiste, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 433 pages, pp. 13-24.

 

-LIEDEKERKE, Arnould de, Talon rouge : Barbey d’Aurevilly, le dandy absolu, Olivier Orban, 1986, 256 pages.

 

-OZOUF, Mona, « Un prêtre marié ou la Révolution maudite », dans Les Aveux du roman, le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution, Librairie Arthème Fayard, Coll. « L’Esprit de la Cité », Paris, 2001, 348 pages.

 

-PETIT, Jacques, Barbey d’Aurevilly critique, Paris, « Annales littéraires de l’Université de Besançon », Les Belles Lettres, 1963, 766  pages.

 

-SOUTET, Josette, La Figure du prêtre dans l’œuvre romanesque de Barbey d’Aurevilly,  Bern, Peter Lang, « Recherche en littérature et spiritualité », 2004, 422 pages.

 

-SPANDRI, Francesco, « Barbey face à Tocqueville », dans GLAUDES, Pierre et HUET-BRICHARD, Catherine (dir.), Barbey, polémiste, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 433 pages, pp. 25-35.

 

-YARROW, Philip-John, La Pensée politique et religieuse de Barbey d’Aurevilly, Genève, Droz/Paris, Minard, « Publications romanes et françaises », 1961, 252 pages.

C. ARTICLES ET PERIODIQUES

 

-La Revue des Lettres modernes, « Barbey d’Aurevilly »,  Paris, Minard, 19 numéros, de 1966 à 2008, sous la direction de J. Petit, Ph. Berthier et P. Auraix-Jonchière.

En particulier :

 

-HIRSCHI, Andrée, « Les sources historiques », dans Revue de lettres modernes, « Barbey d’Aurevilly », n°10 « sur Le Chevalier Des Touches », Paris, Minard, 1977, 196 pages, pp. 63-82.

 

-KANBAR, Nabish, « La fonction de l’Histoire dans l’écriture aurevillienne », dans Revue des Lettres modernes, « Barbey d’Aurevilly », n°13, « L’Histoire », Paris, Minard, 1987, 224 pages, pp. 7-51.

 

III. ÉTUDES SUR LA CONTRE-RÉVOLUTION

 

A. SUR L’ACTION ET PENSÉE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

 

-GENGEMBRE, Gérard, La Contre-Révolution, ou l’histoire désespérante, Paris, Ed. Imago, 1989, 350 pages.

-GODECHOT, Jacques, La Contre-révolution, Doctrine et Action (1789-1804), Paris, Presses Universitaires de France, 1961, 426 pages.

 

-MARTIN, Jean-Clément, Contre-Révolution, Révolution et Nation (1789-1799), Paris, Éditions du Seuil, 1998, 367 pages.

 

-PETITFILS, Jean-Christian, « Les origines de la pensée contre-révolutionnaire », dans TULARD, Jean (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 15-34.

 

-PETIFILS, Jean-Christian, « Postérité de la Contre-Révolution », dans TULARD, Jean (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 387-399.

 

-VALADE, Bernard, « Les théocrates », dans TULARD, Jean (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 286-309.

 

B. SUR LA CHOUANNERIE

 

-BERNARD, Claudie, Le Chouan romanesque : Balzac, Barbey d’Aurevilly, Hugo, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, 324 pages.

 

-BRÉGEON, Jean-Noël, « Les guerres de l’Ouest », dans TULARD, Jean (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 201-233.

 

-CHAUDEURGE, Alfred, La Chouannerie normande, Paris, Fernand Lanore, 1982, 190 pages.

-DUPUY, Roger, Les Chouans, Paris, Coll. « La vie quotidienne », Hachette Littératures, 1997, 269 pages.

-MARTIN, Jean-Clément, « La Vendée, région mémoire », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, t.I, Paris, Gallimard, 1984, pp. 595-617

IV. ETUDES SUR L’HISTOIRE DE LA PENSÉE RÉACTIONNAIRE

 

A. MOUVEMENTS RELIGIEUX ET INTELLECTUELS

 

-COMPAGNON, Antoine, Les Antimodernes, de Joseph  de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005, 464 pages.

-GRIFFITHS, Robert, Révolution à rebours, Le Renouveau catholique dans la littérature française de 1870 à 1914, Londres, 1966, Paris, Desclée de Brouwer, 1971.

-ORY, Pascal, L’Anarchisme de droite, Paris, Grasset, 1985, pages.

-RICHARD, François, Les Anarchistes de droite, Paris, PUF, « Que sais-je », 1997, 127 pages.

-SERRY, Hervé,  La Naissance de l’intellectuel catholique, Paris, La Découverte, L’espace de l’histoire, 2004, 371 pages

-STERNHELL, Zeev, Les Anti-lumières, du XVIIIe siècle à la Guerre froide, Paris, Fayard, « L’espace du politique », 2006, 590 pages.

B. DROITE ET CONSERVATISME POLITIQUE

-CHARBONNEL, Jean, Les légitimistes : De Chateaubriand à de Gaulle, Éditions de La Table Ronde, 2006, 327 pages.

-RIALS, Stéphane, Le Légitimisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, 125 pages.

-SIRINELLI, Jean-François (dir.), Histoire des droites en France, Paris, Gallimard, 1992, 3 volumes.

V. RÉGIONALISME ET NORMANDIE

-CHOUARD, Robert, Promenades en Normandie avec un guide nommé Jules Barbey d’Aurevilly, Condé-sur-Noireau, C. Corlet, 1989, 155 pages.

 

-DELISLE, Léopold, Histoire des châteaux et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Valognes, Martin, 1867, 368 pages.

 

-GASNIER, Thierry, « Le local », dans  NORA, Pierre (dir.), Les Lieux de mémoires, t. III, 2, Paris, Gallimard, 1992, pp.463-525.

 

-GUILLET, François, La Naissance de la Normandie, Genèse et épanouissement d’une image régionale en France (1750-1850), Caen, Annales de Normandie/Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 2000, 591 pages.

 

-LEBERRUYER, Pierre, Au Pays de J. Barbey d’Aurevilly, Coutances, F. Bellée, 1960, 128 pages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Barbey d’Aurevilly, mémoire, histoire, contre-révolutionnaire

Issu d’un travail universitaire soutenu en 2011, ce chapitre expose en détails l’édification d’une contre-mémoire catholique, régionaliste et aristocratique dans l’œuvre plurielle de Jules Barbey d’Aurevilly. Au croisement de l’histoire et de la littérature, ce travail s’intéresse non seulement aux velléités historiographiques de l’auteur, mais suggère également les implications mémorielles sous-jacentes. Ses vitupérations contre le XIXe siècle laissent apparaître en creux une réhabilitation nostalgique des valeurs nobiliaires et du Moyen-Age chrétien profondément disqualifiés par les Lumières. En réponse à la célébration du progrès largement répandue chez ses contemporains, Barbey d’Aurevilly se pose en continuateur provocant des idéaux contre-révolutionnaires et s’inscrit par là-même dans une lointaine tradition littéraire, philosophique et religieuse. C’est donc une approche résolument historique qui a été choisie pour dégager la valeur mémorielle et testimoniale d’une œuvre qui sort de son époque pour mieux la condamner.

 

 


[1] C’est un fait aisément vérifiable que ces auteurs sont aujourd’hui quasiment inconnus du « grand public ».

[2] Jean Derens, conservateur en chef de la Bibliothèque historique en 1989, confesse d’ailleurs sa relative ignorance de l’auteur, dont il n’avait qu’une « vague idée », lorsque le projet d’exposition lui fut suggéré par la délégation des célébrations nationales. Cf. l’avant-propos du catalogue de l’exposition : G. Fréchet, Barbey d’Aurevilly 1808-1889, p. VI.

[3] Parmi les nombreux colloques et publications du bicentenaire, citons notamment : Philippe Berthier (dir.), Barbey d’Aurevilly et la modernité, Paris, H. Champion, 2010, 344 pages ; Brigitte Diaz (dir.), Barbey d’Aurevilly en tous genres : acte du colloque tenu à l’Université de Caen, Saint-Sauveur le Vicomte et Valognes, Caen, Presses Universitaires de Caen, 2010, 256 pages ; Pascale Auraix-Jonchière (dir.), Barbey d’Aurevilly et l’esthétique : les paradoxes de l’écriture, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2011, 304 pages. Les universités de Toulouse-le-Mirail et d’Amiens ont elles aussi contribué, sous forme de colloques, à ce large mouvement de commémoration.

[4] Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph  de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005, 464 pages.

1 Jacques Petit, Barbey d’Aurevilly, critique, Paris, Les Belles Lettres, 1963, 766 pages.

2 Ici, nous pensons particulièrement à l’ouvrage collectif publié sous la direction de Pierre Nora, Les Lieux de mémoires, Paris, Gallimard, 3 tomes : t. I, La République (1984), t. II, La Nation (1986), t. III,  Les France (1992). Ces travaux marquent en effet l’amorce d’une réflexion sur le rôle de l’histoire face à l’angoisse du présent et la hantise de l’oubli, deux thèmes omniprésents dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly.

3 Philip-John Yarrow, La Pensée politique et religieuse de Barbey d’Aurevilly, Genève, Droz/Paris, Minard, « Publications romanes et françaises », 1961, 252 pages.

 

1 Jacques Godechot, La Contre-révolution, Doctrine et Action (1789-1804), Paris, Presses Universitaires de France, 1961, 426 pages.

2 op.cit.

3 ibid., p. 17.

4 L’héritage formel et intellectuel des grands moralistes du XVIIe siècle étudiés par Paul Bénichou nous est apparu nettement dans les Pensées détachées de Barbey d’Aurevilly, ŒC, II, p. 1229- 1267.

1 Cf. la synthèse réalisée à ce sujet par Pierre Glaudes : « Barbey d’Aurévilly anti-moderne : l’héritage de joseph de Maistre », communication au colloque international Barbey d’Aurévilly et la modernité organisé par Philippe Berthier (Université Sorbonne Nouvelle, 1er au 3 décembre 2008 et « l’introduction générale », dans Œuvres critiques, t. I, « Les Œuvres et les Hommes », vol. 1, Paris, Les Belles Lettres, 2004, p. X : « La connivence entre les deux hommes est tout à la fois éthique, épistémologique et esthétique ».

2 Paul Bénichou, “La démolition du héros”, dans Morales du grand siècle, Paris, Gallimard, 2003, p. 128.

3 op.cit., pp. 7-18.

4 op.cit.,  p. 25.

5 Cf. Jean-Christian Petitfils, « Postérité de la Contre-Révolution », dans Jean Tulard (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, pp. 387-388.

1 Bien avant Barrès auquel on attribue la création du mot, Barbey d’Aurevilly s’en est pris violemment à Zola, comme il s’en était pris à Hugo qu’on tient pour des modèles de l’engagement au XIXe siècle. Contre l’affirmation d’une raison individuelle aux dépens des valeurs religieuses et nationales, Barbey s’élève -tentons l’anachronisme- comme l’un des premiers  « intellectuel anti-intellectualiste ». Cf. Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Le Dictionnaires des intellectuels français. Les personnes. Les Lieux. Les Mémoires, Paris,

Seuil, 2002, p. 15.

2 Gérard Gengembre, La Contre-Révolution, ou l’histoire désespérante, Paris, Ed. Imago, 1989, 350 pages.

3 ibid. p. 238.

1 François Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, Coll. folio/histoire, 1978, p. 26.

2 « L’Histoire », dans Le Pays, 22 décembre 1854.

3 « Historiographes et Historiens », dans Œuvres critiques, p. 357.

4 op.cit., p. 136.

5 ibid., p. 36. C’est nous qui soulignons.

6 Une vieille maîtresse, ŒC, t. II, p. 343 : « La Révolution française marchait alors comme une fièvre putride » ou encore comme une « sanglante tragédie politique ».

7 Mona Ozouf, Les Aveux du roman, le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution, Librairie Arthème Fayard, Coll. « L’Esprit de la Cité », Paris, 2001, pp. 21-25.

1 « Un prêtre marié ou la Révolution maudite », pp. 185-210.

2 « La Revue des Lettres modernes », Paris, Minard, « Barbey d’Aurevilly », publiée à partir de 1966 sous la direction de J. Petit (n°1 à 11), de Ph. Berthier (n° 12 à 18), puis de P. Auraix-Jonchière(n° 19). Cf. n°13, « L’Histoire », 1987.

1 Cf. « Le basculement futurocentrique du temps », dans Pierre-André Taguieff, Du Progrès, Biographie d’une utopie moderne, Paris, Librio E.J.L, 2001, pp. 35-41 : « Le postulat de la suprématie du futur sur le passé est fondateur des philosophies de l’histoire qui s’élaborent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et donnent un nouveau sens à l’espérance ».

1 Julien Gracq, En lisant en écrivant, Paris, José Corti, 1980, p. 41.

2 Léon Bloy, « Fragment d’un livre inachevé sur Barbey d’Aurevilly », Œuvres, t. XV, Paris, Mercure de France, 1974, p.108 ; cité par P. Glaudes et C. Mayaux (dir.), dans la préface des  Œuvres critiques I, Les Œuvres et les Hommes, vol. I, « Introduction générale », Paris, Les Belles Lettres, 2005, p. VII.

3 A ce sujet, Cf. « Introduction », pp. 7-69, dans Claudie Bernard, Le Chouan romanesque : Balzac, Barbey d’Aurevilly, Hugo, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, 324 pages.

1 Quelques mois après les élections législatives d’octobre 1877, qui marquent  la victoire des républicains face aux conservateurs, Barbey écrit que « la Révolution triomphe ». Cf. Le Constitutionnel, 22 et 23 avril 1878.

2 Lettre à Trebutien, 2 août 1856, Correspondance générale, t. V, p.179-180 : « ce Règne dégoûtant de la médiocrité qui portera dans l’histoire le nom de Louis-Philippe ».

3 Au même, 6 janvier 1851, ibid., t. III, p. 14.

4Au même, 5 août 1854, ibid., t. IV, p. 82-84.

5 Stéphane Rials, Le Légitimisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, p. 35.

6 A Trebutien, 9 décembre 1851, op.cit., t. III, p. 120.

7 loc.cit.

1 Jules Barbey d’Aurevilly, Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet, Lacordaire, Gratry, Caro, Paris, Librairie Bloud et Cie, « Chefs d’œuvre de la littérature religieuse », 1910, p. 22.

2 L’Univers, 4 janvier 1851, compte rendu de « La vie de notre Seigneur Jésus Christ », par l’abbé Brispot.

3 Lettre du 29 avril 1851, op.cit., t. III, p. 43.

4 Hervé Serry, La Naissance de l’intellectuel catholique, Paris, La Découverte, L’espace de l’histoire, 2004, 371 pages.

[5] Lettre à Trebutien du 11 janvier 1850, Barbey cite une phrase de Buloz, directeur de la Revue des deux mondes, à son sujet : « Il a un talent d’enragé, mais je ne veux pas qu’il f… le feu dans ma boutique », Correspondance générale, t. II, p. 146.

[6] Arch. nat., F 17 3114 2 : dossier d’indemnités de Barbey d’Aurevilly. On peut lire, sur une feuille de note du ministère des Sciences et des Lettres, datée du 9 mai 1862, une litote éloquente : « Les œuvres de M. Barbey d’Aurevilly ne sont pas toutes irréprochables au point de vue moral, et sa plume a été au service d’opinions fort diverses ».

[7] Le Rappel, 13 octobre 1874 : « Hier le parquet a fait saisir chez M. Dentu [l’éditeur] tous les exemplaires restant des Diaboliques, de M. Barbey d’Aurevilly. Le délit relevé est celui d’attentat à la morale public ».

1 op.cit., p. 282.

2 Le Pays, 31 février 1861.

3 Pascal Ory, « entrée du mépris moderne », dans L’Anarchisme de droite, Paris, Grasset, 1985, p. 177.

4 Sa définition officielle apparaît pour la première fois dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française.

5 Emile Littré, Dictionnaire de la langue française, t. II, Paris, Hachette, 1874, p. 1328.

6 A titre d’exemple, cf. Christian Baudelot, L’élitisme républicain, Paris, Seuil, 2009, 117 pages.

1 J. Barbey d’Aurevilly, Pensées détachées, dans ŒC, II, p. 1235.

2 Eric Mension-Rigau, L’Enfance au château, Paris, Rivages, 1990, p. 45. Sur l’enracinement régional, voire aussi, du même auteur, Aristocrates et grands bourgeois. Éducation, traditions, valeurs, Paris,  Perrin, 2007,  606 pages.

3 François Guillet, La Naissance de la Normandie, Genèse et épanouissement d’une image régionale en France (1750-1850), Caen, Annales de Normandie/Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 2000, 591 pages.

1 Cf. la préface citée dans la notice de Jacques Petit, dans ŒC, t.II, p. 1290.

2 Afin d’identifier par nous-mêmes le contexte socio-familial dans lequel naquit Barbey d’Aurevilly (parents, parrain, fonction…), nous avons pu, par exemple, consulté sur le site internet des archives départementales de la Manche le registre paroissial et d’Etat civil de 1808.

3 Jules Michelet, Histoire de France, Livre IV, Œuvres complètes, t. IV, p.613-614.

1 P.J Yarrow, op. cit.

2 Catherine Boschian-Campaner, Barbey d’Aurevilly, Paris, Séguier, 1989, p. 35.

3 Dans une dédicace du 2 janvier 1851, il lui adresse ainsi Les Prophètes du passé : « Permettez-moi de Vous offrir quelques pages dans lesquelles Votre illustre Parent –le comte Joseph de Maistre- tient la première place ». « Préface », p. IV, dans Les Prophètes du passé, Paris, Victor Palmé, « Société générale de librairie catholique », 1880, 330 pages.

4 Cette date correspond également au premier projet de « roman catholique », Une Vieille maîtresse.

5 Lettres à Léon Bloy, Paris, Société du Mercure de France, 1903, 240 pages ; Lettres de Jules Barbey d’Aurevilly à Trebutien, Paris, A. Blaizot, 1908, 332 pages, ou encore Lettres intimes, Paris, Edouard Joseph, 1921, 330 pages.

1 Correspondance générale, 9 volumes, Paris, Les Belles Lettres, Annales Littéraires de l’Université de Besançon, 1980-1989.

2 Œuvres romanesques complètes, t. II, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1966, 1707 pages.

1 Lettre du 20 janvier 1854,  Barbey d’Aurevilly, Correspondance générale, IV (1854-1855), Paris, Annales littéraires de l’Université de Besançon, Les Belles Lettres, 1984, p. 12-13

2 BNF, Ln 27 39812 : Charles Buet, Jules Barbey d’Aurevilly, Impressions et souvenirs, Paris, Albert Savine, 1891, p. 11

3 Alphonse O’Kelly de Galway, Dictionnaire archéologique et explicatif de la science du blason, Bergerac, 1901, p. 75 : « Bar : poisson nommé aujourd’hui barbeau, posé verticalement et posé dans l’écu ».

4 Contrairement à ce que nous pensions au départ, la lecture de Michel Pastoureau jette néanmoins le doute sur les connaissances héraldiques de Barbey. Avait-il réellement conscience de l’équivalence approximative des deux motifs ? Car « seul l’héraldiste, écrit Pastoureau, sait  non seulement que la rose et la quintefeuille constituent la même figure, mais aussi que celle-ci peut se transformer aisément en coquille, en molette, voire en trèfle ou en besant », in Traité d’héraldique, Paris, Grands manuels Picard, 1993, p. 314.

1 Parmi de très nombreux exemples, citons seulement la première page du « Dessous de carte d’une partie de whist » décrivant le blason de la baronne de Mascranny ; Œuvres complètes, t.II,  ibid., p. 129.

2 Acte cité par Jacques Petit, Barbey d’Aurevilly, critique, Paris, « Annales littéraires de l’Université de Besançon », Les Belles Lettres, 1963, p. 23.

3 La Revue hebdomadaire, 10 avril 1909, p. 152 : Bourget rapporte ainsi que Barbey lui déclara un jour en lui montrant ses lettres de noblesse : « Ce n’est pas grand-chose […]. Ce n’est que la savonnette à vilain ».

4 Lettre à Trebutien de février 1855, op. cit., p.178-181 : « Ne le voyant qu’à travers les récits de ma mère et de ma grand’mère paternelle qui était sa tante à la mode de Bretagne, une Jacqueline de la Blairie[Madame Vincent Felix Marie Barbey du Motel] ».

5 On sait en effet que Louis « Angot » (sic), né à Versailles, « lieutenant général du bailliage de Coutances », fut « élu le 30 mars 1789, député du tiers aux Etats généraux ». Cf. Robert et Cougny, Dictionnaire des parlementaires français, Paris, Bourloton, 1889, t. II, p. 71.

1 Gustave Chaix d’Est-Ange, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, Evreux, C. Hérissey, 1904, pp. 293-294.

2 op.cit.,. p. 10

3 « Tradition familiale ? Invention de vieillard » s’interroge Jacques Petit après avoir rendu caduque la théorie du sang royal. « La famille de B. d’A. Légendes et réalités », La Revue de la Manche, avril 1962.

4 Lettre d’octobre 1853, ibid., Correspondance, III (1851-1853), p. 250.

1 Œuvres romanesques complètes, t. II, « Cinquième Memorandum », p. 1102.

2 Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier Des Touches, Paris, Alphonse Lemerre, Paris, 1879, « A mon père », p. 2.

3 ibid., p.235

4 Oeuvres complètes, t. II, Une Page d’histoire, p. 367-369.

 

1 Archives départementales de la Manche, 5 MI 888 : La consultation du registre d’Etat civil microfilmé de 1808 nous apprend que la naissance de Jules Amédée Barbey d’Aurevilly fut enregistrée par son oncle : « devant nous Jean-François-Frédéric Barbey d’Aurevilly, maire et officier de l’Etat civil de la Ville de Saint-Sauveur-sur Douve [nom porté par Saint-Sauveur-le Vicomte de 1793 à 1814], chef -lieu de Canton, département de la Manche ».

2 Lettres à Trébutien, IV, p. 129.

3 Lettre du 1er janvier 1852, Correspondance générale, III, p. 128x

4 Lettre à Louise Réad du 23 octobre 1882, Correspondance générale, IX, p. 51

5 Lettre à Louise Read du 4 novembre 1885, ibid., p. 161 : « sous ces longues larmes, la Normandie est si belle ».

6 Œuvres romanesques complètes, t. II, « Troisième Memorandum, p. 1047.

7 ibid. « Une Histoire sans nom », p. 329.

8 ibid., t. II, « L’Ensorcelée », p. 556.

1 Néel est le nom de plusieurs vicomtes du lignage normand de Saint-Sauveur, au XIe siècle. Quant à Rollon, bien sûr, chef viking installé sur les côtes normandes au Xe siècle, il fut à l’origine du duché de Normandie.

2 François Guillet, La Naissance de la Normandie, Caen, Annales de Normandie/Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 2000, pp. 145-156.

3 Par exemple, Beaurepaire publia à Caen, en 1878, le fruit de ses travaux sur Destouches : Le Chevalier Destouches, son procès et son enlèvement. Barbey s’efforça d’obtenir de sa part des renseignements sur son personnage, mais, d’après ses lettres à Trebutien, Beaurepaire conserva jalousement ses recherches : « Beaurepaire n’a donné aucun signe » ; « Est-il amoureux, ce Beaurepaire, pour ne pas écrire ? » (op.cit., III)

4 Lettre de 1849, op.cit., II, p. 138.

5 Fils de Désirée Angot, la tante de Barbey par sa mère, Alfred et Edélestand Duméril publièrent en 1849, à la librairie B. Mancel de Caen, Le Dictionnaire du patois normand.

1  Jean-Clément Martin, « La Vendée, région mémoire », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, t.I,  Lettre du 20 janvier 1854,  op.cit., IV, p. 12-13.

2 Lettre à Elisabeth Bouillet, 22 mars 1872, op.cit, VII, p.107-108.

3 Gérard Gengembre, La Contre-révolution ou l’histoire désespérante, Paris, Imago, p. 238.

4 Archives de la préfecture de police de Paris, EA 34. Cette coupure de presse faisait partie des articles conservés par les services de police dont Barbey, poursuivi en 1874 pour « attentat à la morale publique » avec ses Diaboliques, était connu et peut-être surveillé.

5 Œuvres complètes, t. I, « Une Page d’histoire », p. 367.

 

 

1Lettre à Trébutien de 1849, op.cit., I, p. 137.

2 Antoine Compagnon,  Les Antimodernes, Paris, Gallimard, 2005, p. 22.

3 Lettre à Trebutien, 31 décembre 1849, op.cit., I, p. 141.

4 André Chastel, « La Notion de patrimoine », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, t. II, 2, Paris, Gallimard, 1986, p. 417.

 

1 Œuvres romanesques complètes, t. II, p. 378.

2 ibid., p. 369.

3 Œuvres romanesques complètes, t. I, p. 644.

4 Cf. Correspondance générale, t. IV

5 op.cit., t. I, p. 883.

6 ibid. p. 911.

 

1 ibid., t. II, p. 1043.

2 ibid, p. 330.

3 Philippe Grandcoing, Les demeures de la distinction. Châteaux et châtelains eu XIXe siècle en Haute-Vienne, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 1999, p. 107.

4 Alain-René Lesage, Théâtre choisi. II. « Turcaret », Paris, L. Hachette, « Bibliothèque des Chemins de fer », 1853, p. 192-193 : à l’acte V, l’auteur fait dire à madame au marquis : « Savez-vous qu’il faut trois mois de Valognes pour achever un homme de cours ».

5 Œuvres romanesques complètes, t. II, p. 130-135.

1 Lettre à Madame de Bouglon, 30 mars 1873, op.cit., t. VII, p. 151.

2 Marc Fumaroli, « La Conversation », p. 679-730, dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, t.III, 2, Paris, Gallimard.

3 Œuvres romanesques complètes, « Troisième Memorandum », t. II, p. 1034.

1 Lettre à Trebutien, 23 août 1857, op.cit., IV, p. 44.

2 op.cit., t. II p. 22.

3 Cf. Stéphane Rials, Le Légitimisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, p. 22-24

4 « Le Dessous de cartes… », op. cit., p. 130.

5 op.cit., p. 685.

1 François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978, p. 14.

2 Le premier texte poétique signé de Jules Barbey est ainsi placé sous les auspices de Delavigne : Aux héros des Thermopyles, élégies dédié à M. Casimir Delavigne,  Paris, A.J. Sanson, 1825, 15 pages.

3 Jean-Christian Petitfils, « Postérité de la Contre-Révolution », dans Jean Tulard (dir.), La contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, 527 pages, p. 388-389.

4 Gérard Gengembre, op.cit., p. 234.

1 Gérard Gengembre, op.cit, p. 237.

2 Dans Un Prêtre marié, Barbey cite à plusieurs reprises l’une des sources de son inspiration, les contes de la domestique familiale « Jeanne Roussel », cf. ŒC, t. I, p. 884 et p. 902. Le caractère biographique, et non romanesque du personnage est avéré, par une occurrence dans sa Correspondance : « Ma vieille bonne Jeanne Roussel , une tête originale qui a soufflé sur la mienne dans mon enfance et y a laissé toutes sortes de dictons populaires », 20 mars 1852, Lettre à Trebutien, t. II, p. 240.

3 « Le Catholique hystérique », dans Emile Zola, Mes Haines, Paris, G. Charpentier, 1879, p. 41-55.

1 Joris-karl Huysmans, A Rebours, Paris, Librairie des amateurs, A. Ferroud-F. Ferroud, 1920, pp. 155-160.

2 « Le Roman est spécialement l’histoire des mœurs, mise en récit et en drame, comme l’est souvent l’Histoire elle-même », dans Les Diaboliques, ŒC, t. II, p. 230.

3 Cf. « Barbey Proustien », dans Philipe Berthier, Barbey d’Aurevilly et l’imagination, Genève, Librairie Droz, 1978, p. 115.

4 Le terme fait alors son apparition dans le langage courant : « Néologisme. Système politique de la féodalité. Domination des grands possesseurs de grands domaines, de grands capitaux », dans Emile Littré, Dictionnaire de la langue française, t. II, Paris, Hachette, 1874, p. 1642.

5 Albert Delpit, « Le dernier féodal », dans Le Gaulois du 14 septembre 1882.

6 Lettre à Madame de Bouglon, 4 octobre 1882, ibid., t. IX, p. 41.

1 Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, t. V, Paris, Administration du grand dictionnaire universel, 1869, p. 235-236.

2 Voltaire, Annales de l’Empire depuis Charlemagne, t. I, Francfort, Aux dépends de la Compagnie, 1754, p. 92.

3 ibid., p. 211.

4 Cf. Philippe Contamine (dir.), Le Moyen Âge, Le Roi, l’Eglise, les Grands, le Peuple (481-1514), Paris, Seuil, « Histoire de la France politique », 522 pages.

5 Préface, p. VII, dans Léopold Delisle, Histoire des châteaux et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Valognes, Martin, 1867, 368 pages.

1 ŒC, t. II, p. 349.

2 ŒC, t. I, p. 1030.

3 Arno Mayer, La Persistance de l’Ancien Régime : l’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Paris, Aubier, 2010,  350 pages.

4 op.cit., p. 916.

5 ibid., p. 933.

1 Philippe Contamine (dir.), op.cit., pp. 181-182.

2 « Jean-François Millet », Le Constitutionnel, 19 avril 1876. On notera que Jean-François Millet, né en 1822, est, comme Barbey d’Aurevilly, originaire du Cotentin. Leurs racines régionales communes expliquent en partie la représentation d’un monde caractérisé par sa résistance aux formes de la modernité.

3 « Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc., je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie », dans Joseph de Maistre, Considération sur la France, nouvelle édition, Lyon, Rusand, 1829, p. 94.

1 Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier Des Touches, Paris, Alphonse Lemerre, Paris, 1879, p. 2.

2 Lettre du 20 janvier 1854, loc.cit.

3 Cf. Jacques-Clément Martin, Violence et Révolution, Essai sur la naissance d’un mythe national, Paris, le Seuil, 2006, 352 pages.

4 loc.cit.

5 Datant de 1790, la mise en place des départements est déjà ancienne de plus d’un demi-siècle : cf. « décrets relatifs à la division du royaume » (15 janvier 1790 et 16 février 1790), dans Archives parlementaires de 1787 à 1860, t. 11, Paris, P. Dupont, 1875-1889, p. 716.

6 Stéphane Rials, Le Légitimisme, op.cit., pp. 56-57 : les revendications décentralisatrices constituent en effet le corollaire de la conception organique et hiérarchique de la société par les légitimistes, chez qui « la décentralisation  […] n’est pas séparatrice, mais unificatrice ». Et il y a bien, ce souhait irréaliste d’un retour à la déconcentration féodale.

1 Philippe Berthier, op.cit., p. 94.

2 Œuvres critique, t. III, « Les Œuvres et les hommes », vol. 1, p. 498.

3 Pierre Nora, Les Lieux de mémoires, t. I, Paris, Gallimard, 1984, « la fin de l’Histoire-mémoire », pp. XVII-XXV.

1 François Furet, Penser la Révolution Française, Paris, Gallimard, Coll. folio/histoire, 1978, p. 20.

2 ibid., p. 14.

3 « M. Capefigue », dans Les Œuvres critiques, t.I, vol. 1, p. 365.

4 Le Pays, 29 mai 1860. A propos des velléités d’Auguste Comte à retracer l’histoire du progrès humain, Barbey écrit : « six volumes de fatras qu’Auguste Comte a légués… aux vers de la terre, et qui font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule fondamental de leur grands homme ».

5 Œuvre critique, op.cit. « Les Œuvres et les hommes », vol. 1, p. 359.

6 Granier de Cassagnac, « Des Causes de la Révolution française », dans L’Assemblée nationale, 28 août 1850 et 21 janvier 1851.

1 François Furet, ibid., p. 34 : « il me semble que les historiens de la Révolution ont eu et ne cesseront d’avoir le choix entre Michelet et Tocqueville : ce qui ne veut pas dire entre une histoire républicaine et une histoire conservatrice ». L’originalité de Barbey est d’avoir simultanément récusé ces deux lectures de la Révolution.

2 « Michelet », dans Œuvres critiques, op.cit., pp. 385-414.

1  « Je suis venu au monde à la fin d’une longue Révolution qui, après avoir détruit l’état ancien, n’avait rien créé de durable. L’aristocratie était déjà morte quand j’ai commencé à vivre », Lettre à Henry Reeve, 22 mars 1837, dans Tocqueville, Lettres choisies. Souvenirs, éd. Françoise Mélonio et Laurence Guellec, Paris, Gallimard, « Quarto », 2003, p. 377. Barbey, lui, conscient de son affaiblissement, continue néanmoins de nier l’abolition de l’aristocratie.

2 Tocqueville, L’ancien régime et la révolution, Paris, Flammarion, 1988, p. 88.

3 « L’Ancien Régime et la Révolution », dans Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les hommes, XXI, « A côté de la grande Histoire », Paris, Lemerre, 1906, pp. 119-134.

4 « Pour Barbey, tous les problèmes politiques se ramènent à un seul ; au fond de toutes les questions on retrouve la même opposition entre deux principes inconciliables : d’une part le principe d’autorité, la monarchie ; de l’autre, la révolution, dans Philip John Yarrow, op.cit., p. 91.

5 L’Assemblée nationale, 28 août 1850 et 21 janvier 1851.

6 Œuvres critiques, op. cit., p. 368 : « La grande rupture de la Révolution française, qui fait deux rivages dans l’histoire de ce qui aurait dû rester un même sol ».

7 L’Assemblée nationale, loc.cit.

1 Cf. Francesco Spandri, « Barbey face à Tocqueville », dans Pierre Glaudes et Catherine Huet-Brichard (dir.), Barbey, polémiste, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 433 pages, pp. 25-35.

2 op.cit., p. 87.

3 Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine : L’Ancien Régime, La Révolution, La conspiration jacobine (1876-1894).

4 Sur un espace de cinq ans, Barbey a donné trois critiques des parutions successives du travail de Taine : Le Constitutionnel, 1er février 1876, 22-23 avril 1878 et 13 juin 1881.

5 « Historiographes et historiens », dans Les Œuvres critiques., p. 359.

6 op.cit., p. 382-383 : « Il faut pourtant en finir avec le XVIIIe siècle ! […] Siècle déshonoré ».

1 ibid., p. 360

2 Stéphane Rials, op.cit., pp. 43-44. L’auteur cite tour à tour Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet et Barbey d’Aurevilly pour illustrer cette obsession continue de la Chute. Rials ajoute : « Le providentialisme des royalistes est absolu en ce sens qu’il est la clef ultime de toute leur lecture de l’histoire ».

3 Cf. « Hegel », dans Le Pays, 20 mars 1860 : « [Hegel exprime des] vues sur l’Histoire qui pourraient très bien bouleverser le monde, sous prétexte de l’expliquer ».

4  La thèse de Charles Auguste Désiré Filon résume assez bien l’esprit de rigueur méthodique qui domine au milieu du siècle la discipline historique : « Que toute assertion repose donc sur des faits bien constatés. Et ce n’est pas assez que ces faits soient exacts, il faut qu’ils soient nombreux », dans La méthode historique, Paris, L. Hachette, 1840, p. 55.

5 Cf. L’historiographie romantique, sous la direction de Francis Claudon, André Encrevé et Laurence Richer, actes du colloque organisé à Créteil les 7 et 8 décembre 2006 par les équipes de recherche de l’Université de Paris 12-Val-de-Marne, Éditions Brière, 2007, 285 pages.

1 Le Constitutionnel, 1er février 1876, op.cit.

2 « E. Renan », dans Les Œuvres et les hommes, «  les philosophes et les écrivains religieux »,», Paris, Amyot, 1860, pp. 125-151 : « c’est un rationaliste, c’est un hégélien, […] c’est l’ennemi du surnaturel ».

3 « La méthode de M. Taine, si elle était vraie, abolirait Tacite et Chateaubriand au nom de la science », loc. cit.

4 Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens, t. I, Paris, Garnier frères, 1867, p. 11.

5 Augustin Thierry, Lettres sur l’Histoire de France, pour servir d’introduction à l’étude de cette histoire, Paris, Sautelet et Cie, 1827, p. 84 : « S’il s’opère de nos jours une révolution dans la manière de lire et d’écrire l’histoire, ces compositions [celles de W. Scott] y auront singulièrement contribué ».

6 Lettre à Trebutien, novembre 1851, Correspondance générale, t. III, p. 215.

1 Le Pays, 10 juillet 1860.

2 « Memoranda », ŒC, t. II, p. 964.

3 Lettre du 11 décembre 1849, op.cit.

4 « L’Histoire », dans Le Pays, 22 décembre 1854.

5 Les Diaboliques, dans ŒC, t. II, p. 230.

6 Le terme de « chroniques » revient très souvent pour exprimer l’ambition historiographique de Barbey d’Aurevilly. Ainsi évoque-t-il en référence à Scott ses « chroniques de Canongate », décembre 1859, loc.cit. Plus tard, il annonce L’Ensorcelée parue en feuilleton dans L’Assemblée nationale (janvier-février 1852)  comme « la première de [s]es chroniques chouannes », Lettre à Trebutien, 31 octobre 1851, op.cit., t. III, p. 107.

1 C’est l’année même de la mort de Barbey d’Aurevilly, en 1889, que paraît la première étude sérieuse sur la chouannerie normande, presque totalement délaissée jusque-là : Léon de la Sicotière, Louis de Frotté et les insurrections normandes, 1793-1832, Paris, E. Plon, 1889, 3 volumes.

2 L’Ensorcelée, Paris, Librairie nouvelle, 1859, p. I-IV.

3 Cf. Andrée Hirschi, « Les sources historiques », dans La Revue de lettres modernes, « Barbey d’Aurevilly », n°10 « sur Le Chevalier Des Touches », Paris, Minard, 1977, 196 pages, pp. 63-82.

4 Lettre à Boudier de la Valesnerie, 20 décembre 1852, op.cit., t. III, p. 178.

« Qu’était Destouches ? Sa naissance ? Son âge ? Ses précédents ? Etait-il grand ou petit ? Fort ou faible ? Brun ou blond ? », loc.cit.

1 Le Chevalier Des Touches, dans ŒC, t. I, p. 868. C’est nous qui soulignons.

2 « [je dois] voir les fous et en particulier Des Touches, un héros de la chouannerie sur lequel j’ai un livre commencé, -un roman à la manière de Scott. […] Un personnage de ce passé tombe dans le domaine de l’Histoire », 3 octobre 1856, Memoranda, dans ŒC, t. II, pp. 1054-1059.

3 Les 230 dossiers du fonds André Chastain relatifs au Chevalier Des Touches, conservés par les archives départementales de la Manche, font le point sur les infidélités historiques du texte. L’article d’Andrée Hirschi cité supra revient sur certaines des erreurs factuelles.

4 Lettre à Boudier de la Valesnerie, loc.cit.

5 Philippe Berthier qui s’intéresse essentiellement au travail d’imagination dans l’œuvre aurevillienne, soutient que ses romans historiques ne présentent « rien qui ressemble un tant soit peu à une analyse savante ou à une enquête rigoureuse », dans Barbey d’Aurevilly et l’imagination, op.cit., p. 94. Sans lui opposer la thèse d’un Barbey historien, tant s’en faudrait, nous espérons avoir montré que ces propos appellent certaines nuances.

6 François Guillet, La Naissance de la Normandie, op. cit., p. 231.

7 Claudie Bernard, Le Chouan romanesque : Balzac, Barbey d’Aurevilly, Hugo, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, 324 pages.

1 Quatre-vingt-treize et Les Chouans paraissent respectivement en 1829 et en 1874. Le Chevalier Des Touches, rappelons-le, paraît en 1864.

2 Lettre à Daniel Bernard, 1er août 1873, op.cit., t. VII, p. 160

3 Le Gaulois, 1er juin 1873.

4 L’Ensorcelée, Paris, Librairie nouvelle, 1859,  pp. I-IV.

5 Jacques Duchemin-Descepeaux, Lettres sur l’origine de la chouannerie et sur les Chouans du Bas-Maine, t. I Paris, Imprimerie royale, 1825, 444 pages, « Avertissement ».

6 Le Chevalier Des Touches, dans ŒC, t. I, p. 776-779.

1 Lettre à Trebutien, décembre 1849, loc.cit.

2 Cf. supra : II.2.2. « Nostalgie féodale », p. 17.

3 Jean-Clément Martin, Contre-Révolution, Révolution et Nation (1789-1799), Paris, Éditions du Seuil, 1998, p. 165.

4 Alfred Chaudeurge, La Chouannerie normande, Paris, Fernand Lanore, 1982, p. 16.

5 op.cit., p. 762.

1 Nous devons ces informations à Roger Dupuy dans son chapitre intitulé « Femmes, prêtres et nobles », Les Chouans, Paris, Coll. « La vie quotidienne », Hachette Littératures, 1997, pp. 198-222 : « On rencontre assez peu d’amazones, et seulement quand la guérilla atteint une certaine ampleur ».

2 Oscar Havard, « Barbey d’Aurevilly et la chouannerie. Souvenirs personnels », dans Le Gaulois, 28 novembre 1909.