Les gilets jaunes : quelques repères…  par Robert Picard, 2018-12-12

 

Quelques repères, réflexions et interrogations pour essayer d’y comprendre quelque chose (un tout petit peu…)

 

1 Le prix du diesel.  Apparemment le facteur déclencheur du mouvement.

Entre décembre 2017 et janvier 2018, le prix à la pompe passe brusquement de 1,28 à 1,4 ( en moyenne bien sûr ) en fonction de l’augmentation des taxes.
Mars : 1,37
Juin : 1,46
Septembre : 1,48
Octobre : 1,52
Il semble que ce soit ce pic d’octobre qui a fait « déborder le vase » et a provoqué l’explosion. La taxe carbone n’est aucunement responsable de cette augmentation entre janvier et octobre ; celle-ci est entièrement imputable à l’augmentation du prix du baril.

Les manifestations des gilets jaunes débutent au moment précis où, sous l’influence des cours du brut, le prix à la pompe amorce une décrue. (1,47 en novembre)

 

La France n’est pas le pays où le prix du litre de diesel est le plus cher.
Seuls le Luxembourg, l’Espagne et l’Irlande affichent des prix sensiblement inférieurs aux nôtres. Pour l’Allemagne une faible différence en sa faveur. Les prix sont nettement plus élevés en Italie, aux Pays Bas, en Belgique, et en Suisse.

 

Notons aussi qu’actuellement le salaire net d’une heure de travail au SMIC permet des faire approximativement 100kms en voiture.  En 1960, pour parcourir la même distance, il fallait y consacrer six heures de travail au salaire minimum (qui s’appelait encore la SMIG). Et c’était avant le premier choc pétrolier….
Quel chemin parcouru !

 

 

2 le pouvoir d’achat.

 

C’est une revendication quasi universelle. Hormis les très riches, tous se plaignent d’une diminution de leur pouvoir d’achat. C’est incontestablement une réalité pour les retraités aisés.

 

De 2007 à 2017, le PIB français a crû de 8% (ce qui est peu) et le revenu disponible des ménages d’à peu près autant ; mais le revenu par « unité de consommation » n’a augmenté que de 1% (en moyenne) . Sur 10 ans c’est très peu, mais entre 2007 et 2017, il y a eu la crise.

Pourquoi cette différence entre le revenu global et le revenu par unité de consommation ?
Essentiellement pour des raisons démographiques : accroissement de la population (partage de la croissance globale entre un plus grand nombre de personnes), vieillissement et changement de modes de vie conduisant à la réduction de la taille des ménages. Des personnes de plus en plus nombreuses vivent seules. Les familles nombreuses deviennent l’exception.
En outre, la composante « arbitrale » de ce revenu a baissé de 1%. En effet les dépenses contraintes (loyers, charges d’emprunts, assurances,  et carburant pour ceux qui sont obligés d’utiliser leur voiture pour rejoindre leur lieu de travail) ont augmenté plus vite que le revenu disponible.
Le grand coupable est l’augmentation du coût du logement sur fond de pénurie, beaucoup plus rapide que l’inflation. Une carence qui remonte à des décennies.

Ce constat d’une quasi stagnation du pouvoir d’achat  n’indique qu’une moyenne et ne dit rien des situations particulières. La stagnation globale peut aussi bien s’accompagner d’un accroissement que d’une réduction des inégalités.

 

Mais avant de regarder les inégalités, encore deux mots sur le pouvoir d’achat global :

1° Comme pour les températures il y a le pouvoir d’achat réel, mesurable et le pouvoir d’achat « ressenti ». Une stagnation prolongée est facilement ressentie comme une régression.

Dans un monde où les incitations à consommer et à s’entourer d’une multitude d’objets inutiles sont omniprésentes, les ménages ont vite fait de dépasser leur budget.

2° Notre commerce extérieur indique que, depuis 2001, nous vivons au dessus de nos moyens. Nous consommons plus que nous produisons. Ceci a été rendu possible par l’euro ; mais peut on penser que ça durera encore longtemps sans inconvénients graves ?

Le pouvoir d’achat est certes mal réparti, mais il est possible d’estimer que, globalement, il est excessif.

3 Les inégalités :

 

A s’en tenir à une mesure grossière des inégalités de revenu (je n’ai aucune indication sur les inégalités de patrimoine), la France se situe plutôt dans le peloton des pays égalitaires. Elle est devancée par les pays scandinaves (assez forte différence avec la Suède et la Norvège, mais modeste avec le Danemark.  Elle est largement plus égalitaire que les Etats Unis ; la Grande Bretagne est un peu plus inégalitaire que nous.
Ces estimations ne nous donnent pas des indications suffisantes sur les extrêmes. Les très riches, s’ils sont très peu nombreux n’ont qu’une influence marginale sur l’indicateur. Plus grave, il en est de même pour les très pauvres.

 

Comment se posait la question pour ceux qui allaient devenir les gilets jaunes ?

Il s’agit d’une coalition hétéroclite dont le point commun est d’avoir des fins de mois difficiles.  Des ménages assez aisés (ou même très aisés, mais ne contrôlant pas leurs dépenses) peuvent se trouver dans ce cas.
Il ne semble pas que les plus pauvres se trouvent parmi les manifestants.
Il s’agirait plutôt de la classe moyenne inférieure de province et particulièrement dans certains territoires délaissés ou en perte de vitesse.

Leur situation s’est elle brusquement dégradée en 2018 ?
Ne s’agit-il pas plutôt de situations tendues remontant à des années et dont nul ne s’est soucié jusqu’à l’explosion actuelle ?
Certains d’entre eux sont salariés au SMIC.
La question de la revalorisation de cette norme a été posée.
La France a été longtemps champion du SMIC le plus généreux (Luxembourg excepté) ; il n’en est plus de même. Nous sommes quasiment à égalité avec l’Allemagne (mais en Allemagne, certains emplois peuvent être rémunérés en dessous  du SMIC) ; la Belgique, l’Irlande et les Pays Bas ont des SMIC supérieurs au nôtre.
Serait-il possible actuellement de revaloriser le SMIC au delà des mesures automatiques sans prendre le risque de nouvelles destructions d’emplois peu qualifiés ?

Quel bénéfice pour les gilets jaunes ?
La revalorisation ne pourrait être que modeste et ne changerait pas fondamentalement les situations.
Pour les petits commerçants ou artisans l’avantage serait nul ou même négatif pour ceux qui ont du personnel salarié.

 

Revalorisation du SMIC, la question est posée ; mais il faudrait aussi se préoccuper du sort de ceux qui gagnent moins que le SMIC, qu’il s’agisse de salariés à temps partiel contraint ou de ceux qui ne  parviennent à décrocher qu’un CDD ou une mission d’intérim avec entre temps des périodes de chômage.

4 Le poids des prélèvements obligatoires :

 

En 2017, la France a gagné la place de champion mondial des prélèvements obligatoires ; ceux- ci représentent 48,4% du PIB (soit en chiffres ronds environ 1 100 milliards d’€) alors que la moyenne européenne est de 40,2%. Les années précédentes, nous étions devancés de peu par le Danemark ; nous l’avons rattrapé.

 

Il est possible de présenter la situation de façon un peu différente en se référent non plus au PIB, mais en mesurant le montant de prélèvements divisés par le nombre d’habitants.
La France ne serai plus en tête de liste, mais elle serait devancée assez largement par la Belgique (différence d’environ 7%) et suivie de très près par les Pays Bas.
Enfin, en  proportion plus importante que chez nos voisins, ces prélèvements sont destinés à alimenter une redistribution sous forme d’allocations  diverses.

Les gilets jaunes protestent contre le poids des taxes ; seraient ils d’accord pour la suppression ou la diminution d’allocations que certains d’entre eux perçoivent ?

 

Il faut bien comprendre aussi qu’une baisse des prélèvements ne pourrait être effective qu’au prix d’une baisse de la dépense publique. Dans les secteurs où la France dépense plus que ses voisins, retraites, santé, éducation (ce qui est logique, puisque nous avons plus d’enfants que les autres) logement, dépenses militaires,  des économies sont elles possibles ? Souhaitables ?

C’est aussi la dette qui nous coûte chaque année environ 40 milliards d’€ rien qu’en intérêts. Dépense  incompressible et qui risque même d’augmenter en cas de hausse des taux.

Là où l’argumentation des gilets jaunes est pertinente, c’est au niveau de la répartition des prélèvements.  La plupart de ceux-ci sont proportionnels. Seul l’impôt sur le revenu est progressif, alors que la TVA (ainsi que les taxes sur les carburants) qui est proportionnelle pèse lourdement sur les ménages modestes.

C’est le refrain de la réforme fiscale indispensable et impossible…

 

 

5 Taxe carbone et environnement :

 

La crise actuelle comme signal des difficultés à faire accepter une politique de l’environnement. Tout le monde la réclame, mais bien peu sont disposés à en accepter les contraintes.
Est-il réaliste, comme on l’a laissé croire, de penser que les engagements de la COP 21 pourront être tenus sans une modification radicale de nos modes de vie ?
La taxation des émissions de GES est un élément capital d’une politique de l’environnement. Il ne faut pas se méprendre ; elle n’est pas destinée à financer des investissements dans les énergies renouvelables (tant mieux si c’est possible) mais sa destination prioritaire est d’inciter les ménages et les entreprises à la sobriété énergétique.
Taxer le carbone plutôt que le travail nous a dit le Président de la République. Dommage que dans la réalisation actuelle, ce ne soit pas le travail qui ait bénéficié de réductions d’impôts, mais le capital.

 

 

6 Quelle fracture ?

 

Quelle signification d’un mouvement revendicatif très minoritaire soutenu par les trois quarts de la population ?
L’expression de la mauvaise conscience des classes moyennes ?
Le rejet d’un Président et d’un gouvernement vite devenu impopulaire ?
C’est aussi l’incapacité du pouvoir à expliquer sa politique. Depuis Mendès France, aucun chef d’Etat ou de gouvernement n’a été capable d’expliquer ses décisions à l’ensemble de la population dans un langage accessible.
Des revendications disparates, contradictoires et irréalistes.
Un mouvement spontané mais qui refuse de s’organiser, qui est incapable d’énoncer ses objectifs.

 

 

7 Et après ?

 

Deux hypothèses :

  • La conjonction de l’extrême gauche et de l’extrême droite réussit à provoquer un embrasement généralisé, à la faveur de nouvelles maladresses du pouvoir ou de provocations policières.  Il est alors impossible de savoir où nous serons entraînés. Nous ne sommes plus en juin 1968 ou en décembre 1995. Quels recours ?
  • Le retour progressif à un calme précaire.

Un Président et un gouvernement fragilisés (changer de Premier Ministre ?) qui ne pourront  plus engager aucune réforme sous peine de provoquer une nouvelle explosion.

L’abandon du programme de taxation des carburants avec un effet désastreux pour l’écologie et pour le budget 2019.
De ce dernier point de vue, ce qui est grave n’est pas tant de nous mettre en infraction avec Bruxelles que d’augmenter une dette déjà à la limite du supportable.
Les dégâts humains matériels et moraux des violences.
La preuve faite que la violence est payante.
Pour les gilets jaunes, des fins de mois toujours aussi difficiles.
Des élections européennes à hauts risques

 

Un beau gâchis !

Et tout ceci aurait probablement pu être évité si notre Président s’était abstenu de prononcer  quelques petites phrases affichant son mépris du «petit peuple ».

Robert Picard

9 décembre 2018

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