Accéder au divin… au temps de Strabon et autres

La question évoquée par Strabon

Un geste d'une liturgie antique ( Mésopotamie, 1750 avant J.-C. orant de Larsa)
1750, Mésopotamie. Cet orant a une attitude qui évoque un des accès possibles au divin cités par Strabon,X,3,9

Il est intéressant de lire par exemple géographe grec Strabon ( 60 av. J.-C.- 20 ap. J.-C.) par exemple, lorsqu’il réfléchit sur le divin, et sur les différents moyens qu’ont remarqués les Hommes d’un peu partout et qu’ils ont ensuite mis en place pour tenter d’y accéder.

Il tente de définir par quels moyens les Hommes ont un accès au divin ( theion), durant les  cérémonies religieuses, ( hiera ), un des moyens étant ce que nous appellerions aujourd’hui liturgies au sens français du terme.

Il se pose la question concernant même différentes religions où il a discerné un divin qui leur est commun sous divers noms, et note que les moyens humains pour accéder le mieux possible au divin sont divers certes  mais semblables au fond presque partout.

 

Son texte (Strabon, Géographie, 10, 3,9)

 

Il énumère : le relâchement ou la détente lorsqu’on est en dehors du cadre du travail quotidien,  avec le fait de s’ouvrir à l’inspiration alternativement au fait de rester sans doute dans du rationnel, le fait de subir l’impression née du secret ou des mystères réservés à certains ou au contraire celle engendrée par une ouverture à tous : tout cela lui semble permettre  aux Hommes de mieux accéder au divin.

1°) il fait d’abord allusion au relâchement dans les fêtes, par la détente simple,  par le vin, les drogues, les orgies etc. : Cela nous tourne vers le divin car on sort de nos préoccupations humaines.

2°) il fait ensuite allusion aux transports ou aux délires, aux moments où on est rempli du Dieu : cela nous tourne vers le divin puisqu’on essaye de se faire emplir de ce souffle afin de laisser le dieu parler en nous.

3°) il fait ensuite allusion au secret et au mystère : le fait qu’une partie soit secrète imite par des moyens humains une des propriétés mêmes du divin qui échappe à la saisie de nos sens.

4°) il fait ensuite allusion à l’art des Muses (entre autres danse, rythme, chant) qui est un moyen de nous rapprocher du divin ou de nous le faire comprendre : le plaisir et la beauté de l’art révèle une des caractéristiques du divin et nous permet d’y communier.

 

X,3,9. « Il faut maintenant examiner dans une enquête à leur sujet  le fait que tant de noms [en apparence différents, Curètes, Corybantes, Cabires, Dactyles Idéens, Telchines,] reviennent tous à un seul et à une seule « réflexion sur le divin ». 

Ceci est en effet commun et aux Grecs et aux Barbares, le fait que les cérémonies sacrées soient faites/célébrées  avec/après  du relâchement festif,  cérémonies d’une part avec de l’enthousiasmos ( envahissement intérieur par le dieu, inspiration divine )  d’autre part sans, et d’une part de façon secrète et d’autre part en public ; et lt la nature de ceci ( = du divin ) s’exprime ainsi (  = à travers cette manière même dite ci-dessus ).

 En effet, le relâchement éloigne l’esprit des soucis terrestres et tourne l’esprit vers le divin ; l’enthousiasmos semble comporter une  certaine inspiration divine  et rapprocher du genre divinatoire ; le fait de dissimuler ou de réserver aux initiés  les choses sacrées rend ( plus ) imposant le divin  en ce que cela imite justement la nature du divin, nature qui fuit notre perception ; la Musique[1],  s’occupant de danse, de rythme et de chant, à travers le plaisir sensuel en même temps que l’admiration pour l’art, nous joint avec le divin selon un même processus de la même espèce.

On a dit d’une part avec vérité cela aussi, à savoir que les hommes ressemblent aux dieux quand ils se font les bienfaiteurs de leurs semblables, mais il serait plus vrai de dire que c’est quand ils jouissent du bonheur ; or, un tel état, c’est de se réjouir, de célébrer les fêtes, de philosopher,  et  de s’emplir de Musique. Et même si la Musique a d’une certaine manière chuté, celle des Musiciens[2] de nos jours se tournant vers les arts de la jouissance des sens, dans les banquets, les concerts, les scènes et d’autres endroits de ce genre, que ces actes soient mis en accusation, mais que sa nature soit approuvée comme comportant la source même de toutes les connaissances ! »

 

 

[9] Τὸ δ’ εἰς ἓν συμφέρεσθαι τὰ τοσαῦτα ὀνόματα καὶ τὴν ἐνοῦσαν θεολογίαν ἐν τῇ περὶ αὐτῶν ἱστορίᾳ νῦν ἐπισκεπτέον. Κοινὸν δὴ τοῦτο καὶ τῶν Ἑλλήνων καὶ τῶν βαρβάρων ἐστὶ τὸ τὰς ἱεροποιίας μετὰ ἀνέσεως ἑορταστικῆς ποιεῖσθαι, τὰς μὲν σὺν ἐνθουσιασμῷ τὰς δὲ χωρίς, καὶ τὰς μὲν μετὰ μουσικῆς τὰς δὲ μή, καὶ τὰς μὲν μυστικῶς τὰς δὲ ἐν φανερῷ· καὶ τοῦθ’ ἡ φύσις οὕτως ὑπαγορεύει. Ἣ τε γὰρ ἄνεσις τὸν νοῦν ἀπάγει ἀπὸ τῶν ἀνθρωπικῶν ἀσχολημάτων, τὸν δὲ ὄντως νοῦν τρέπει πρὸς τὸ θεῖον· ὅ τε ἐνθουσιασμὸς ἐπίπνευσίν τινα θείαν ἔχειν δοκεῖ καὶ τῷ μαντικῷ γένει πλησιάζειν· ἥ τε κρύψις ἡ μυστικὴ τῶν ἱερῶν σεμνοποιεῖ τὸ θεῖον, μιμουμένη τὴν φύσιν αὐτοῦ φεύγουσαν ἡμῶν τὴν αἴσθησιν· ἥ τε μουσικὴ περί τε ὄρχησιν οὖσα καὶ ῥυθμὸν καὶ μέλος ἡδονῇ τε ἅμα καὶ καλλιτεχνίᾳ πρὸς τὸ θεῖον ἡμᾶς συνάπτει κατὰ τοιαύτην αἰτίαν. Εὖ μὲν γὰρ εἴρηται καὶ τοῦτο, τοὺς ἀνθρώπους τότε μάλιστα μιμεῖσθαι τοὺς θεοὺς ὅταν εὐεργετῶσιν· ἄμεινον δ’ ἂν λέγοι τις, ὅταν εὐδαιμονῶσι· τοιοῦτον δὲ τὸ χαίρειν καὶ τὸ ἑορτάζειν καὶ τὸ φιλοσοφεῖν καὶ μουσικῆς ἅπτεσθαι· μὴ γὰρ εἴ τις ἔκπτωσις πρὸς τὸ χεῖρον ≥γένηται, τῶν μουσικῶν εἰς ἡδυπαθείας τρεπόντων τὰς τέχνας ἐν τοῖς συμποσίοις καὶ θυμέλαις καὶ σκηναῖς καὶ ἄλλοις τοιούτοις, διαβαλλέσθω τὸ πρᾶγμα, ἀλλ’ ἡ φύσις ἡ τῶν παιδευμάτων ἐξεταζέσθω τὴν ἀρχὴν ἐνθένδε ἔχουσα.

 

 

 

   
[9] Τὸ δ’ εἰς ἓν συμφέρεσθαι τὰ τοσαῦτα ὀνόματα καὶ τὴν ἐνοῦσαν θεολογίαν ἐν τῇ περὶ αὐτῶν ἱστορίᾳ νῦν ἐπισκεπτέον.

 

Κοινὸν δὴ τοῦτο καὶ τῶν Ἑλλήνων καὶ τῶν βαρβάρων ἐστὶ τὸ τὰς ἱεροποιίας μετὰ ἀνέσεως ἑορταστικῆς ποιεῖσθαι, τὰς μὲν σὺν ἐνθουσιασμῷ τὰς δὲ χωρίς, καὶ τὰς μὲν μετὰ μουσικῆς τὰς δὲ μή, καὶ τὰς μὲν μυστικῶς τὰς δὲ ἐν φανερῷ· καὶ τοῦθ’ ἡ φύσις οὕτως ὑπαγορεύει.

 

Ἣ τε γὰρ ἄνεσις τὸν νοῦν ἀπάγει ἀπὸ τῶν ἀνθρωπικῶν ἀσχολημάτων, τὸν δὲ ὄντως νοῦν τρέπει πρὸς τὸ θεῖον· ὅ τε ἐνθουσιασμὸς ἐπίπνευσίν τινα θείαν ἔχειν δοκεῖ καὶ τῷ μαντικῷ γένει πλησιάζειν· ἥ τε κρύψις ἡ μυστικὴ τῶν ἱερῶν σεμνοποιεῖ τὸ θεῖον, μιμουμένη τὴν φύσιν αὐτοῦ φεύγουσαν ἡμῶν τὴν αἴσθησιν· ἥ τε μουσικὴ περί τε ὄρχησιν οὖσα καὶ ῥυθμὸν καὶ μέλος ἡδονῇ τε ἅμα καὶ καλλιτεχνίᾳ πρὸς τὸ θεῖον ἡμᾶς συνάπτει κατὰ τοιαύτην αἰτίαν.

 

 

Εὖ μὲν γὰρ εἴρηται καὶ τοῦτο, τοὺς ἀνθρώπους τότε μάλιστα μιμεῖσθαι τοὺς θεοὺς ὅταν εὐεργετῶσιν· ἄμεινον δ’ ἂν λέγοι τις, ὅταν εὐδαιμονῶσι· τοιοῦτον δὲ τὸ χαίρειν καὶ τὸ ἑορτάζειν καὶ τὸ φιλοσοφεῖν καὶ μουσικῆς ἅπτεσθαι· μὴ γὰρ εἴ τις ἔκπτωσις πρὸς τὸ χεῖρον ≥γένηται, τῶν μουσικῶν εἰς ἡδυπαθείας τρεπόντων τὰς τέχνας ἐν τοῖς συμποσίοις καὶ θυμέλαις καὶ σκηναῖς καὶ ἄλλοις τοιούτοις, διαβαλλέσθω τὸ πρᾶγμα, ἀλλ’ ἡ φύσις ἡ τῶν παιδευμάτων ἐξεταζέσθω τὴν ἀρχὴν ἐνθένδε ἔχουσα.

 

9. Il faut maintenant examiner dans une enquête à leur sujet  le fait que tant de noms [en apparence différents, Curètes, Corybantes, Cabires, Dactyles Idéens, Telchines,] reviennent tous à un seul et à une seule « réflexion sur le divin » ».

Ceci est en effet commun et aux Grecs et aux Barbares, le fait que les cérémonies sacrées soient faites/célébrées  avec/après  du relâchement festif,  cérémonies d’une part avec de l’enthousiasmos ( envahissement intérieur par le dieu, inspiration divine )  d’autre part sans, et d’une part de façon secrète et d’autre part en public ; et lt la nature de ceci ( = du divin ) s’exprime ainsi (  = à travers cette manière même dite ci-dessus ).

En effet, le relâchement éloigne l’esprit des soucis terrestres et tourne l’esprit vers le divin ; l’enthousiasmos semble comporter une  certaine inspiration divine  et rapprocher du genre divinatoire ; le fait de dissimuler ou de réserver aux initiés  les choses sacrées rend ( plus ) imposant le divin  en ce que cela imite justement la nature du divin, nature qui fuit notre perception ; la Musique[3],  s’occupant de danse, de rythme et de chant, à travers le plaisir sensuel en même temps que l’admiration pour l’art, nous joint avec le divin selon un même processus de la même espèce.

 

On a dit d’une part avec vérité cela aussi, à savoir que les hommes ressemblent aux dieux quand ils se font les bienfaiteurs de leurs semblables, mais il serait plus vrai de dire que c’est quand ils jouissent du bonheur ; or, un tel état, c’est de se réjouir, de célébrer les fêtes, de philosopher,  et  de s’emplir de Musique. Et même si la Musique a d’une certaine manière chuté, celle des Musiciens[4] de nos jours se tournant vers les arts de la jouissance des sens, dans les banquets, les concerts, les scènes et d’autres endroits de ce genre, que ces actes soient mis en accusation, mais que sa nature soit approuvée comme comportant la source même de toutes les connaissances !

 

 

Une réflexion pour notre époque

 

Il est intéressant de faire la comparaison avec les cultes des religions dites païennes de l’Antiquité   pour voir ce que le Christianisme aurait  en commun avec le culte de telle ou telle de ces religions d’alors ou même d’aujourd’hui, pour voir ce qu’il   pourrait  en avoir conservé volontairement ou non et les traits qui pourraient l’en différencier.

 

Marguerite Champeaux-Rousselot (2019-04-05)

 

[1] Le terme signifie l’art des Muses, et ne comporte pas ce que nous appelons la Musique

[2] Le terme au sens large : ceux qui pratiquent les arts des Muses.

[3] Le terme signifie l’art des Muses, et ne comporte pas ce que nous appelons la Musique

[4] Le terme au sens large : ceux qui pratiquent les arts des Muses.

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