Comment des historiens nazis… ont refait l’histoire des Juifs de l’Antiquité pour mieux frapper leurs contemporains

Il est très instructif de comprendre, grâce à un exemple très concret,   comment se fait la désinformation en particulier pour inciter à la haine. La responsabilité des intellectuels, des formateurs  et des éducateurs est immense.

La recherche de Chris Rodriguez, loin de tout moralisme ennuyeux, montre les mécanismes mis en oeuvre par des autorités intellectuelles se fondant soi-disant sur des réalités scientifiques. Là les Juifs en sont les victimes, juifs du passé pour mieux frapper les juifs de 1943, mais  la leçon à en tirer vaut encore pour aujourd’hui et aiguise notre vue souvent presbyte …

Chris Rodriguez  a bien voulu donner ici le résumé de son Mémoire rédigé en allemand en attendant une traduction française complète :

Methodologische und histographische Kritik des Buches von Eugen FISCHER und Gehrard KITTEL, Das antike Weljudentum : Tatsachen, Texte, Bilder, Forschungen zur Judenfrage 7, Hamburg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1943.

Résumé  :

Das antike Weltjudentum d’Eugen Fischer et Gerhard Kittel est un ouvrage déroutant.

Il a l’ambition de déterminer les caractéristiques du judaïsme antique à travers l’étude des différentes sources de cette période (textes littéraires, inscriptions, papyrus, peintures…). Très documenté, ce livre pourrait de prime abord passer pour le fruit d’un travail d’érudition rondement mené et presque exhaustif. Cependant, le lieu et la date de publication (Hambourg, 1943) laissent présager le véritable objectif de cette entreprise et l’idéologie particulièrement nauséabonde qu’elle véhicule : mettre l’Antiquité classique au service de l’antijudaïsme nazi.

Gerhard Kittel, auteur principal du texte, reste une personnalité difficile à cerner. Exégète brillant et renommé, spécialiste du judaïsme et du Nouveau Testament, il se fourvoya dès 1933 et collabora étroitement avec le régime hitlérien, mettant ses compétences au service de l’idéologie nazie. Oubliant son passé d’historien, il devint alors la caution intellectuelle des idées les plus indéfendables, et alla jusqu’à conseiller les autorités dans des affaires liées à l’origine juive de certaines populations. Asservi au pouvoir, rédigeant des articles parfois infâmes, il fut arrêté puis emprisonné dès Mai 1945. Das antike Weltjudentum, le dernier livre de sa carrière, est une sorte de collection de l’ensemble de ses publications sur le thème du judaïsme antique. Son excellente connaissance des textes rend cet ouvrage particulièrement pernicieux tant Kittel sait manipuler ses sources et ses lecteurs.

Eugen Fischer, collaborateur de Kittel, était pour sa part la figure de proue de l’eugénisme et de l’hygiène raciale sous le Troisième Reich. Incompétent en histoire ancienne, il apporta néanmoins à Kittel son « expertise » dans le domaine de l’examen racial des images antiques, et notamment des portraits du Fayoum, censés représenter des Juifs pour une grande partie d’entre eux. Ce travail, grotesque en tous points, est pourtant considéré par ses auteurs comme une collaboration scientifique visant à démontrer la persistance de traits raciaux et d’habitudes séculaires chez les Juifs.

Sous couvert d’une étude consacrée aux Juifs de l’Antiquité des plus galvaudées, Kittel et Fischer dépeignent en réalité un judaïsme fondé sur des clichés antisémites grossiers diffusés par la propagande contemporaine et repris à leur compte par les Nazis.

Anachronismes, manipulations et erreurs historiques se succèdent en cascade, avec pour objectif l’idée de démontrer que les Juifs représentaient dès l’Antiquité le même danger que dans l’Allemagne hitlérienne.

Après une présentation des auteurs et de leurs liens avec le Troisième Reich, ce mémoire se propose de dénoncer la supercherie du travail effectué par Kittel dans son traitement des sources antiques et le charlatanisme éhonté de Fischer quant à son interprétation des portraits du Fayoum. Parallèlement, nous essaierons de mettre en exergue les velléités politiques réelles de ces deux soi-disant chercheurs.

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Mémoire de Master 1 « Recherche » sous la direction de Monsieur Jürgen DOLL

Université Paris-Est Créteil Val-de-Marne, Faculté des Lettres, Langues et sciences humaines, Département d’Allemand