Dette de la Grèce : conscience et intérêts ?

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Immeuble à Athènes: Game over ( Photo Marguerite  Champeaux-Rousselot, 2013
Immeuble à Athènes: Game over
( Photo Marguerite Champeaux-Rousselot, 2013

Grèce : un examen de conscience dans notre propre intérêt, par Marguerite Champeaux-Rousselot (2015-04-10)

Sans nier la responsabilité des Grecs dans leur entrée dans un maelström économique, ( voir sur ce site les articles précédents sur les multiples causes de la dette grecque ), il faut regarder froidement qui, en ce moment, tire quelques marrons du feu de l’endettement grec pour comprendre les intérêts passés, présents et futurs de chacun dans cette situation.

Les années 1990 et 2000 virent un développement spectaculaire basé sur de la production, mais aussi sur l’endettement conseillé par les experts financiers et économistes, et permis, voire encouragé et facilité par les banques au-delà du raisonnable.
La Grèce pour payer ses intérêts ( elle ne pouvait déjà plus rembourser ses dettes , tout comme la France actuellement ) devait continuer à émettre des bons du Trésor ( tout comme la France ) qui continuaient à être achetés par des organismes privés ou des personnes ( assurances-vie assurance-vie des petits épargnants et fonds de pension gérant des retraites lesquels sont en dernier ressort liés aux banques internationales, et les banques elles-mêmes, surtout françaises et allemandes) : cela constituait 80% de sa dette.
Lorsqu’on s’est inquiété dans les médias de la dette grecque,
– 1°) ceux qui avaient ces bons du Trésor ont voulu les vendre, d’où un effondrement des cours,
– 2°) lorsque la Grèce a voulu continuer à emprunter, on lui a fait payer des taux d’intérêt de plus en plus élevés au fur et à mesure que l’angoisse s’augmentait. ( La France , considérée comme un des emprunteurs les plus sûrs a, elle, pour le moment, des taux d’intérêt très bas, – et même parfois des taux d’intérêt positifs ! – voir un autre article précédent à ce sujet sur ce site – ce qui masque pour la France en ce moment la situation réelle que nous laissons à nos enfants … )
Devant le risque que l’Etat grec, ne pouvant plus rembourser même les intérêts, se déclare en faillite ( comme l’Argentine : voir article précédent sur ce site ) et ainsi déclare officiellement ne plus rembourser ni les intérêts ni les emprunts aux investisseurs privés, ce qui aurait causé des faillites en cascade chez les Banques et les Assureurs, et aurait également posé des problèmes aux Etats créanciers français et allemands, il a été décidé d’aider la Grèce pour l’empêcher de se déclarer en faillite…
Le verbe « aider » est-il juste ? Les fruits permettent de vérifier les pronostics faits sur ce site dès le départ de la crise. Il s’agissait du résultat de négociations entre un faible ( la Grèce ) et un groupe de forts qui ont forcé la Grèce à accepter de procédés qui ont l’« aidée » à ne pas se mettre en faillite immédiatement, mais ont essentiellement retardé et étendu sa dette sur plus de temps, mais sans pour autant la diminuer … Au contraire, la dette s’est augmentée ( procédé bien connu : un peu moins d’intérêts annuels mais sur beaucoup plus longtemps ! ) et les premiers remboursements obligés se sont faits en forçant la Grèce affamée à vendre dans l’urgence et à bas prix certains de ses joyaux de famille à des investisseurs privés et publics ( européens ou non ) qui là ont fait de juteuses opérations qui ont largement compensé également leurs assouplissements. Cela a éclaté au jour récemment.

Dalles d'une place à Athènes : séismes sur la maison grecque ( Photo Marguerite Champeaux-Rousselot, 2013)
Dalles d’une place à Athènes : séismes sur la maison grecque ( Photo Marguerite Champeaux-Rousselot, 2013)

Revenons donc à ce qui s’est passé lors de l’éclatement de la crise.
Les banques privées ( européennes , françaises et allemandes) avaient alors deux moyens de pression sur les Etats :
1°) une pression morale ou officieuse, non-dite : on constate qu’une part importante des derniers emprunts de l’Etat grec avait concerné des achats d’armes aux Etats français et allemands, et des réalisations importantes ( et disproportionnées parfois ) qui ont fait travailler en Grèce leurs industries et leur commerce privés – voir articles précédents sur ce site-. Pour cela, les banques également y avaient trouvé leur avantage, en demandant à ce mauvais emprunteur qu’était la Grèce, des taux d’intérêts importants, si importants que les banques élues avaient pu elles-mêmes emprunter à des taux plus faibles pour couvrir leurs propres emprunts, et augmenter ainsi leurs bénéfices. On peut supposer aussi que ces emprunts fort importants pour les Banques n’avaient été consentis par elles à cet emprunteur endetté au-delà du raisonnable que parce qu’elles avaient de solides raisons pour supposer que les Etats leur garantissaient d’être remboursés de leurs créances… comme si les Etats vendeurs (d’armes, ou autres) se portaient caution auprès des Banques que les acheteurs-emprunteurs pourraient rembourser leurs dettes. Où voit-on un Grand magasin Jevenstout se porter caution auprès de la banque Jeprêtetout que la famille Jachètetout puisse emprunter à la Banque Jeprêtetout les 10 000 euros que coûte le salon vendu par le magasin Jevendstout ? Lors de la crise, cette dette ou cette obligation morales des Etats les a obligés à se sentir concernés par le fait que l’emprunteur grec ( qui avait fait tourner leur économie ) n’aurait plus pu rembourser les banques qui leur avaient permis un temps une meilleure exportation.
2°) le second moyen de pression concernait un effet domino : la faillite des banques concernées entraînerait celles d’autres avec possiblement des répercussions jusqu’aux systèmes bancaires nationaux et européens
D’où la négociation, sans la Grèce, entre les banques et les Etats. La dette grecque étant environ de 360 milliards d’euros en 2011 et grossissant chaque année de façon démesurée, on a proposé aux banques d’abandonner 107 milliards et de leur racheter le reste. Une bonne opération pour les créanciers privés qui ont pu se féliciter que leurs créances qui ne valaient plus rien du tout aient été transférées sur le secteur public et qu’on leur ait donné immédiatement 250 milliards d’euros environ… dont ils n’auraient rien eu probablement avant longtemps !
Par la suite, les Etats eux-mêmes les plus concernés par la dette grecque ont fort habilement montré que cela risquait de devenir un problème européen et ils ont eu l’idée de répartir la somme à régler aux Banques entre tous les états européens : c’est en effet la Banque centrale européenne (BCE) qui a racheté les titres en Bons du Trésor de la dette grecque qui a ainsi été répartie sur tous les Etats, mais il faut savoir que la BCE est passée en fait par les banques centrales (Bundesbank, Banque de France etc.) pour acheter ces bons du trésor grecs : on en verra plus loin les conséquences. En 2015 ces bons du trésor ainsi rachetés pour 79,9 milliards d’euros, constituent 25% de la dette grecque, dont à 20 à 25 milliards d’euros détenus par la BCE mais en réalité détenus par les banques centrales.
La Grèce n’a pas été partie prenante dans ces débats où elle ne pouvait peser en rien mais en échange on lui a imposé deux choses
1°) on lui a indiqué qu’elle avait des réformes à effectuer pour assainir ses finances : disons tout de suite que ces réformes structurelles sont assez bonnes en ce qui concerne les réformes administratives, fiscales etc. ( voir articles précédents sur ce site ) et commencent à porter de bons fruits, même si on peut réellement attendre encore mieux.
2°) en 2015, la Grèce devait 321,7 milliards d’euros, et elle a dû s’engager à servir les intérêts de sa dette.
Mais une fois encore, de nouveaux créanciers vont gagner comme suit de l’argent sur le dos de celui qui emprunte, les systèmes mis en place étant finalement productifs pour les créanciers et contre-productifs pour la Grèce elle-même : sa mauvaise situation financière, si médiatisée, n’est pas tant due à l’insuffisance de ses réformes qu’au poids de la dette qui empêche même certaines de ces réformes et empêche de commencer un cercle de croissance.
Pourquoi ?

Dorsale de dragon devant le Lykabette au loin ( Photo Marguerite Champeaux-Rousselot, 8 juillet 2015
Dorsale de dragon devant le Lykabette au loin ( Photo Marguerite Champeaux-Rousselot, 8 juillet 2015

Il a été dit que, puisque la Grèce n’avait même pas assez de fonds pour rembourser les intérêts, ce sont le FMI et les états de la zone euro qui devaient l’aider à rembourser les échéances… en lui faisant des prêts…
– La BCE et d’autres ont acheté des Bons du Trésor pour 25% de la dette, soit 79,9 milliards d’euros, dont 20 à 25 milliards détenus par la BCE
– Le FMI a prêté 32 milliards d’euros.
– le Fonds européen de stabilité financière (FESF) ( Solidarité entre les Etats) a prêté 141,8 milliards d’euros, proportionnellement à l’importance de chaque Etat :
-Allemagne 41 milliards d’euros
– France 31
– Italie 27
– Espagne 18
Or les pays n’ont pas d’argent pour le financer directement et ne vont même pas emprunter pour ce faire, mais simplement ils garantissent ces sommes ( dont ils sont caution et qu’ils devront rembourser si la Grèce ne remplit pas ses échéances ) auprès du FESF qui garantit ces sommes auprès des prêteurs à la Grèce, c’est-à-dire auprès du FMI et de la BCE…
– d’autres prêts d’Etat à Etat :
– L’Allemagne, 1er prêteur a prêté 15 milliards d’euros
– la France, 2ème prêteur, a prêté 11,4 milliards d’euros
-l’Italie, 10
-l’Espagne 6 etc.
Or la dette grecque rapporte de l’argent à ses créanciers et ne diminue pas la dette publique grecque même si ses finances sont désormais en équilibre ( sans le service de la dette) . Un examen de conscience s’impose.
– Le Fonds européen de stabilité financière prête à un taux de 1,5%, mais pendant dix ans encore la Grèce ne rembourse pas les intérêts.
– Pour la France, quoique Bercy soit très discret, il semble qu’elle n’exige le remboursement de la dette elle-même qu’en 2041, mais elle exige les intérêts en ce moment, avec un taux d’intérêt qui reviendrait en fait entre 3,5 et 2,6 % sur sa dette publique. La Grèce n’ayant pas même d’argent pour rembourser les intérêts, doit emprunter : et quand elle emprunte à des opérateurs privés, ( pays ou banques ) le taux atteint de 10 % à 19% d’intérêt. Qui ne voit que le simple remboursement des intérêts enfonce déjà la Grèce ?
– La BCE, depuis 2010 se fait payer elle aussi des intérêts élevés qui sont un coup fatal quasi-instantanément pour un petit pays très endetté ( la Grèce lui verse à ce titre 2 milliards d’euros d’intérêts par an depuis 2010). Or, comme nous l’avons dit, comme ce sont les banques centrales de la zone euro (Bundesbank, Banque de France etc. ) qui ont permis à la BCE de prêter, ce sont ces mêmes Banques centrales qui ont encaissé ces intérêts… On pourrait en déduire qu’elles n’ont vraiment pas intérêt à ce que ce pays déclare forfait ! et qu’elles trouveraient plus profitable que les Grecs se serrent la ceinture jusqu’à mourir plutôt que de ne pas rembourser.
« Le 27 novembre 2012, l’Eurogroupe a décidé que ces intérêts seraient reversés à la banque centrale grecque à partir de 2013. Cette décision faisait partie d’un ensemble plus large de mesures destinées (déjà) à rendre la dette grecque soutenable. De source concordante, 2 à 3 milliards d’euros ont été ainsi reversés à la Grèce en 2013. En revanche, pour 2014, la Grèce attend toujours que les banques centrales de la zone euro lui reversent les intérêts touchés sur sa dette. Montant: 1.9 milliards d’euros, de source gouvernementale grecque. »
Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150126.OBS0847/mais-qui-detient-les-320-milliards-de-dette-grecque.html

Actuellement le budget de la Grèce, si elle n’avait pas le service de la dette et les remboursements, serait en équilibre ( nous n’en sommes pas là en France mais nous sommes « gros » et semblons moins attaquables par conséquent ).
Il y a plusieurs solutions ( voir articles précédents sur ce site ) qui permettraient de sortir de cette situation dont l’une qui concerne les remboursements et qui les indexerait sur la croissance en laissant un petit reste pour redistribuer ( pour la santé, la formation, l’éducation, bref des investissements à long terme ) et investir ( équiper, produire, commercer, ) de manière à pouvoir enclencher un cercle de développement positif.
Les solutions ne doivent pénaliser que les responsables privés comme publics qui ont tiré des bénéfices au-delà du raisonnable et qui ont compté sur les Etats et l’Europe pour garantir des bénéfices privés financiers ou autres.
Pour le futur, « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », ou inversement « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse » est ce qui peut guider le chiffrage des formules des deux côtés entre créanciers et emprunteurs.

Pourquoi ce titre : « Un examen de conscience dans notre propre intérêt » ?
D’abord parce
– s’examiner permet de voir clair également pour soi-même et de corriger le tir éventuellement
– avoir la conscience tranquille est toujours confortable
– quand il s’agit de nos frères européens, c’est quasiment normal
– il est plus facile de sortir un petit pays de la crise qu’un ou plusieurs grands : les théoriciens ont montré les limites de leur savoir-faire, et on connaît des moucherons qui ont fini par mettre à bas involontairement des mastodontes.
Nous avons intérêt à ce que la Grèce se redresse et qu’un examen de conscience lucide nous évite toute crise similaire.

Voir aussi le document écrit par 300 économistes
“Nous sommes avec la Grèce et avec l’Europe”
http://blogs.mediapart.fr/edition/que-vive-la-grece/article/050215/nous-sommes-avec-la-grece-et-leurope

Marguerite Champeaux-Rousselot