Un extraterrestre… de Fontenelle.

Un dialogue,  le 3° soir

« Êtes-vous contente, Madame ? ajoutai-je. Vous ai-je ouvert un assez grand champ à exercer votre imagination ? Voyez-vous déjà quelques habitants de planètes ?

 » Hélas ! non, répondit-elle. Tout ce que vous me dites là est merveilleusement vain et vague, je ne vois qu’un grand je ne sais quoi où je ne vois rien. Il me faudrait quelque chose de plus déterminé, de plus marqué.

 » Eh bien donc, repris je, je vais me résoudre à ne vous rien cacher de ce que je sais de plus particulier. C’est une chose que je tiens de très bon lieu, et vous en conviendrez quand je vous aurai cité mes garants. Écoutez, s’il vous plaît, avec un peu de patience. Cela sera assez long.
Il y a dans une planète, que je ne vous nommerai pas encore, des habitants très vifs, très laborieux, très adroits; ils ne vivent que de pillage, comme quelques uns de nos Arabes, et c’est là leur unique vice. Du reste, ils sont entre eux d’une intelligence parfaite, travaillant sans cesse de concert et avec zèle au bien de l’État, et surtout leur chasteté est incomparable; il est vrai qu’ils n’y ont pas beaucoup de mérite, ils sont tous stériles, point de sexe chez eux.

 » Mais, interrompit la marquise, n’avez-vous point soupçonné qu’on se moquait en vous faisant cette belle relation ? Comment la nation se perpétuerait- elle ?

 » On ne s’est point moqué, repris-je d’un grand sang-froid, tout ce que je vous dis est certain, et la nation se perpétue. Ils ont une reine, qui ne les mène point à la guerre, qui ne paraît guère se mêler des affaires de l’État, et dont toute la royauté consiste en ce qu’elle est féconde, mais d’une fécondité étonnante. Elle fait des milliers d’enfants, aussi ne fait-elle autre chose. Elle a un grand palais, partagé en une infinité de chambres, qui ont toutes un berceau préparé pour un petit prince, et elle va accoucher dans chacune de ces chambres l’une après l’autre, toujours accompagnée d’une grosse cour, qui lui applaudit sur ce noble privilège, dont elle jouit à l’exclusion de tout son peuple. Je vous entends, Madame, sans que vous parliez. Vous demandez où elle a pris des amants ou, pour parler plus honnêtement, des maris. Il y a des reines en Orient et en Afrique, qui ont publiquement des sérails d’hommes, celle-ci apparemment en a un, mais elle en fait grand mystère, et si c’est marquer plus de pudeur, c’est aussi agir avec moins de dignité.
Parmi ces Arabes qui sont toujours en action, soit chez eux, soit en dehors, on reconnaît quelques étrangers en fort petit nombre, qui ressemblent beaucoup pour la figure aux naturels du pays, mais qui d’ailleurs sont fort paresseux, qui ne sortent point, qui ne font rien, et qui, selon toutes les apparences, ne seraient pas soufferts chez un peuple extrêmement actif, s’ils n’étaient destinés aux plaisirs de la reine, et à l’important ministère de la propagation. En effet, si malgré leur petit nombre ils sont les pères des dix mille enfants, plus ou moins, que la reine met au monde, ils méritent bien d’être quittes de tout autre emploi, et ce qui persuade bien que ç’a été leur unique fonction, c’est qu’aussitôt qu’elle est entièrement remplie, aussitôt que la reine a fait ses dix mille couches, les Arabes vous tuent, sans miséricorde, ces malheureux étrangers devenus inutiles à l’État.

«   Est-ce tout ? dit la marquise. Dieu soit loué. Rentrons un peu dans le sens commun, si nous pouvons. De bonne foi où avez-vous pris tout ce roman-là ? Quel est le poète qui vous l’a fourni ?

 » Je vous répète encore, lui répondis-je, que ce n’est point un roman. Tout cela se passe ici, sur notre terre, sous nos yeux. Vous voilà bien étonnée ! Oui, sous nos yeux :  mes Arabes ne sont que des abeilles, puisqu’il faut vous le dire.

 

Alors je lui appris l’histoire naturelle des abeilles, dont elle ne connaissait guère que le nom.

 

 » Après quoi, vous voyez bien, poursuivis-je, qu’en transportant seulement sur d’autres planètes des choses qui se passent sur la nôtre, nous imaginerions des bizarreries, qui paraîtraient extravagantes, et seraient cependant fort réelles, et nous en imaginerions sans fin, car, afin que vous le sachiez, Madame, l’histoire des insectes en est toute pleine.

 » Je le crois aisément, répondit-elle. N’y eût-il que les vers à soie, qui me sont plus connus que n’étaient les abeilles, ils nous fourniraient des peuples assez surprenants, qui se métamorphoseraient de manière à n’être plus du tout les mêmes, qui ramperaient pendant une partie de leur vie, et voleraient pendant l’autre, et que sais-je moi ? cent mille autres merveilles qui feront les différents caractères, les différentes coutumes de tous ces habitants inconnus. Mon imagination travaille sur le plan que vous m’avez donné, et je vais même jusqu’à leur composer des figures. Je ne vous les pourrais pas décrire, mais je vois pourtant quelque chose.

 » Pour ces figures-là, répliquai-je, je vous conseille d’en laisser le soin aux songes que vous aurez cette nuit. Nous verrons demain s’ils vous auront bien servie, et s’ils vous auront appris comment sont faits les habitants de quelque planète.     »

 

(3e soir )

(Entretien sur la pluralité des mondes, Fontenelle, 1686)

 

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