Les chrétiens et leurs « ministres » au féminin au temps de Pline le Jeune (1), par M. Champeaux-Rousselot (2020-09-21)

Pline donne indirectement un témoignage sur ce qui était important pour les chrétiens d’alors.

112 apr. J.-C. environ : lettre de Pline le Jeune à l’empereur Trajan et réponse de l’empereur : Lettres, X.96 et 97.

Les deux documents sont en texte intégral. Le latin est à la fin.

96

Lettre de Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, à l’empereur Trajan

Maître,
c’est une règle pour moi de te soumettre tous les points sur lesquels j’ai des doutes : qui pourrait mieux me diriger quand j’hésite ou m’instruire quand j’ignore ?
Je n’ai jamais participé à des informations contre les chrétiens ; je ne sais donc à quels faits et dans quelle mesure s’appliquent d’ordinaire la peine ou les poursuites. Je me demande non sans perplexité s’il y a des différences à observer selon les âges, ou si la tendre enfance est sur le même pied que l’adulte, si l’on pardonne au repentir ou si qui a été tout à fait chrétien ne gagne rien à se dédire, si l’on punit le seul nom de chrétien en l’absence de crimes ou les crimes qu’implique le nom.
En attendant, voici la règle que j’ai suivie envers ceux qui m’étaient déférés comme chrétiens.
Je leur ai demandé à eux-mêmes s’ils étaient chrétiens. A ceux qui avouaient, je l’ai demandé une seconde et une troisième fois en les menaçant du supplice; ceux qui persévéraient, je les ai fait exécuter : quoique signifiât leur aveu, j’étais sûr qu’il fallait punir du moins cet entêtement et cette obstination inflexibles.
D’autres, possédés de la même folie, je les ai, en tant que citoyens romains, notés pour être envoyés à Rome. Bientôt, comme il arrive en pareil cas, l’accusation s’étendant avec le progrès de l’enquête, plusieurs cas différents se sont présentés.
On a affiché un libelle sans signature contenant un grand nombre de noms.
Ceux qui niaient être chrétiens ou l’avoir été, s’ils invoquaient les dieux selon la formule que je leur dictais et sacrifiaient par l’encens et le vin devant ton image que j’avais fait apporter à cette intention avec les statues des divinités, si, en outre, ils blasphémaient le Christ – toutes choses qu’il est, dit-on, impossible d’obtenir de ceux qui sont vraiment chrétiens – j’ai pensé qu’il fallait les relâcher. D’autres, dont le nom avait été donné par un dénonciateur, dirent qu’ils étaient chrétiens, puis prétendirent qu’ils ne l’étaient pas, qu’ils l’avaient été à la vérité, mais avaient cessé de l’être, les uns depuis trois ans, d’autres depuis plus d’années encore, quelques-uns même depuis vingt ans. Tous ceux là aussi ont adoré ton image ainsi que les statues des dieux et ont blasphémé le Christ.
D’ailleurs, ils affirmaient que le sommet de leur faute ou leur erreur avait été d’avoir l’habitude de se réunir un jour fixe avant le lever du soleil, de chanter entre eux successivement un hymne au Christ comme à un dieu, et de s’engager par serment non à perpétrer quelque crime mais à ne commettre ni vol ni brigandage ni adultère, à ne pas manquer à la parole donnée, à ne pas nier un dépôt réclamé en justice. Que ces choses accomplies, ils avaient l’habitude de se séparer, et de se réunir de nouveau pour prendre leur nourriture qui, quoiqu’on dise, est ordinaire et innocente; même cette pratique, ils y avaient renoncé, après mon édit par lequel j’avais, selon tes instructions, interdit les hétaïries [1]. J’ai cru d’autant plus nécessaire d’essayer de découvrir à partir de deux esclaves (ancillae) que l’on disait ministres (ministrae [2]) ce qu’il pouvait y avoir de vrai là-dedans, de l’obtenir même par la torture : je n’ai trouvé rien d’autre qu’une superstition déraisonnable et sans mesure.
Aussi ai-je suspendu l’information pour recourir à ton avis.
L’affaire m’a paru mériter que je prenne ton avis, surtout à cause du nombre des accusés.
Il y a une foule de personnes de tout âge, de toute condition, des deux sexes aussi, qui sont ou seront mises en péril. Ce n’est pas seulement à travers les villes, mais aussi à travers les villages et les campagnes que s’est répandue la contagion de cette superstition; je crois pourtant qu’il est possible de l’enrayer et de la guérir.
Il n’est certes pas douteux que les temples, qui étaient désormais presque abandonnés commencent à être fréquentés, que les cérémonies rituelles longtemps interrompues sont reprises, que partout on vend la chair des victimes qui jusqu’à présent ne trouvait plus que de très rares acheteurs.
D’où il est aisé de penser quelle foule d’hommes pourrait être guérie si l’on accueillait le repentir.

Voici la réponse de Trajan :

Mon cher Pline,
Tu as suivi la conduite que tu devais dans l’examen des causes de ceux qui t’avaient été dénoncés comme chrétiens. Car on ne peut instituer une règle générale qui ait, pour ainsi dire, une forme fixe. Il n’y a pas à les poursuivre d’office.
S’ils sont dénoncés et convaincus, il faut les condamner, mais avec la restriction suivante : celui qui aura nié être chrétien et en aura, par les faits eux-mêmes, donné la preuve manifeste, je veux dire en sacrifiant à nos dieux, même s’il a été suspect en ce qui concerne le passé, obtiendra le pardon comme prix de son repentir.
Quant aux dénonciations anonymes, elles ne doivent jouer aucun rôle dans quelque accusation que se soit; c’est un procédé d’un détestable exemple et qui n’est plus de notre temps.

Le latin en ligne : http://www.thelatinlibrary.com/pliny.ep10.html

Ou ci-dessous :

Caius Plinius Caecilius Secundus
(Lettres, X.96 ou 97, selon les numérotations)

96

PLINIUS TRAIANO IMPERATORI

1 Sollemne est mihi, domine, omnia de quibus dubito ad te referre. Quis enim potest melius vel cunctationem meam regere vel ignorantiam instruere? Cognitionibus de Christianis interfui numquam: ideo nescio quid et quatenus aut puniri soleat aut quaeri. 2 Nec mediocriter haesitavi, sitne aliquod discrimen aetatum, an quamlibet teneri nihil a robustioribus differant; detur paenitentiae venia, an ei, qui omnino Christianus fuit, desisse non prosit; nomen ipsum, si flagitiis careat, an flagitia cohaerentia nomini puniantur. Interim, <in> iis qui ad me tamquam Christiani deferebantur, hunc sum secutus modum. 3 Interrogavi ipsos an essent Christiani. Confitentes iterum ac tertio interrogavi supplicium minatus; perseverantes duci iussi. Neque enim dubitabam, qualecumque esset quod faterentur, pertinaciam certe et inflexibilem obstinationem debere puniri. 4 Fuerunt alii similis amentiae, quos, quia cives Romani erant, adnotavi in urbem remittendos.
Mox ipso tractatu, ut fieri solet, diffundente se crimine plures species inciderunt. 5 Propositus est libellus sine auctore multorum nomina continens. Qui negabant esse se Christianos aut fuisse, cum praeeunte me deos appellarent et imagini tuae, quam propter hoc iusseram cum simulacris numinum afferri, ture ac vino supplicarent, praeterea male dicerent Christo, quorum nihil cogi posse dicuntur qui sunt re vera Christiani, dimittendos putavi. 6 Alii ab indice nominati esse se Christianos dixerunt et mox negaverunt; fuisse quidem sed desisse, quidam ante triennium, quidam ante plures annos, non nemo etiam ante viginti. <Hi> quoque omnes et imaginem tuam deorumque simulacra venerati sunt et Christo male dixerunt. 7 Affirmabant autem hanc fuisse summam vel culpae suae vel erroris, quod essent soliti stato die ante lucem convenire, carmenque Christo quasi deo dicere secum invicem seque sacramento non in scelus aliquod obstringere, sed ne furta ne latrocinia ne adulteria committerent, ne fidem fallerent, ne depositum appellati abnegarent. Quibus peractis morem sibi discedendi fuisse rursusque coeundi ad capiendum cibum, promiscuum tamen et innoxium; quod ipsum facere desisse post edictum meum, quo secundum mandata tua hetaerias esse vetueram. 8 Quo magis necessarium credidi ex duabus ancillis, quae ministrae dicebantur, quid esset veri, et per tormenta quaerere. Nihil aliud inveni quam superstitionem pravam et immodicam.
9 Ideo dilata cognitione ad consulendum te decucurri. Visa est enim mihi res digna consultatione, maxime propter periclitantium numerum. Multi enim omnis aetatis, omnis ordinis, utriusque sexus etiam vocantur in periculum et vocabuntur. Neque civitates tantum, sed vicos etiam atque agros superstitionis istius contagio pervagata est; quae videtur sisti et corrigi posse. 10 Certe satis constat prope iam desolata templa coepisse celebrari, et sacra sollemnia diu intermissa repeti passimque venire <carnem> victimarum, cuius adhuc rarissimus emptor inveniebatur. Ex quo facile est opinari, quae turba hominum emendari possit, si sit paenitentiae locus.

97

TRAIANUS PLINIO

1 Actum quem debuisti, mi Secunde, in excutiendis causis eorum, qui Christiani ad te delati fuerant, secutus es. Neque enim in universum aliquid, quod quasi certam formam habeat, constitui potest. 2 Conquirendi non sunt; si deferantur et arguantur, puniendi sunt, ita tamen ut, qui negaverit se Christianum esse idque re ipsa manifestum fecerit, id est supplicando dis nostris, quamvis suspectus in praeteritum, veniam ex paenitentia impetret. Sine auctore vero propositi libelli <in> nullo crimine locum habere debent. Nam et pessimi exempli nec nostri saeculi est.

Mention des ministrae (diaconesses… ?) : pourquoi sont-ce deux femmes qu’il choisit de torturer et non des hommes ?

Marguerite Champeaux-Rousselot (2020-09-21)

[1] Calque du grec ἑταιρεία, qui signifie association, club, compagnie.

[2] Forme féminine de l’adjectif substantivé minister, -trī (juste après le féminin pluriel ancillae) : un minister en latin est un serviteur. Le terme vient de minus (adverbe qui a donné moins, de même sens) mais s’emploie dans un sens assez noble ou religieux. D’où la traduction parfois par « diaconesse », un autre calque du grec (διακόνισσα).

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