Autour du dogme de l’infaillibilité  (1870) : un exemple ou un contre-exemple de synodalité ?

par Marguerite Champeaux-Rousselot ( 2018-04)

L’établissement  – autoritaire –  de ce dogme établissant la primauté et  l’autorité infaillible des papes  se déroula dans un cadre tragique plein d’excès et  de rebondissements, et même la guerre de 1870  y joua son rôle…

 

Ce dogme,  qui a près de 150 ans,, a été très contesté  et il l’est encore de nos jours.

 

Ce dossier est destiné à permettre une réflexion au sujet de la manière dont l’Eglise d’aujourd’hui  devrait avancer et avance sa réflexion : probablement devrait-elle le faire de la même manière que nos dirigeants laïcs  et de la même  manière que Jésus vivait peut-être avec ses disciples…

 

 

Plan : en recherchant  * , vous avancerez de partie en partie si vous êtes pressé ! Bonne lecture !

 

–  *I Le contexte historique immédiat et le déroulement

 

  • *II Une introduction au Journal et aux souvenirs de la princesse Radziwill, fervente catholique, opposée à ce projet de dogme, élaboré en 1869 et promulgué en juillet 1870, sous Pie IX.

 

  • *III Les extraits les plus significatifs à ce sujet de son Journal personnel  pendant  ce Concile qui eut lieu au Vatican. ( Souvenirs de la princesse Radziwill (né Castellane) 1840-1873. Paris, librairie Plon, 1931)

 

  • *IV  Les extraits dans ce même Journal de Lettres contemporaines de ce Concile

 

  • *V  Eléments d’histoire religieuse (de l’Evangile aux conséquences immédiates de ce dogme).

 

 

*I Le contexte historique immédiat et le déroulement du Concile[1]

 

En 1860, la papauté est dans une situation désespérée : les forces républicaines italiennes ont conquis ses états pontificaux et la cernent  désormais :   Pie IX a dû demander protection à Napoléon III et à ses zouaves. Il n’a plus ce pouvoir temporel qui s’était bâti progressivement, et va tenter  de montrer qu’il dispose encore d’un pouvoir spirituel : celui de lutter en tout cas contre le monde moderne et  la pensée rationaliste ; pour ce faire il faut moderniser les canons qui datent de deux siècles (du Concile de Trente 1545-1563) et repréciser la nature de l’autorité du pape sur les Eglise locales.

Dans sa convocation au Concile, Pie IX ne proposait pas  d’étudier la question  d’une éventuelle infaillibilité du pape, mais la question était dans l’air  depuis le 6 février 1869 où un article anonyme dans une revue jésuite  avait  évoqué pour la première fois ce thème qui serait bien utile pour renforcer les pouvoirs de la papauté affaiblie. Se développent alors les concepts de magistère et de dogme peu utilisés jusqu’ici dans l’Eglise catholique[2].

Rappelons brièvement ( pour plus de détails sur l’origine des conciles voir la partie V finale) que jusqu’ici en effet, la promulgation de dogmes avait été chose fort rare : puisque l’ensemble de tous les baptisés adhérant au Christ ne peut se tromper, un dogme était en quelque sorte l’interprétation humaine, l’expression relative mais devenue officielle, du depositum cru de tous concernant des réalités divines bien reconnues  comme indicibles. Comment passait-on de ce qui était cru par  tous les fidèles à l’établissement d’un dogme ? Comme le dogme est une affirmation qui ne peut pas toujours  être démontrée mais doit être tenue pour vraie par les fidèles catholiques, les quelques dogmes prononcés lors des conciles précédents l’avaient  été des sujets proposés bien à l’avance et qui pouvaient refléter réellement les opinions des pères conciliaires, pères conciliaires qui avaient eu le temps de recueillir l’avis des fidèles de  l’Eglise universelle. Du moins est-ce ainsi que cela aurait dû toujours  se pratiquer d’après les Règles et la Tradition. Le dogme ainsi pouvait et devait  être accepté comme émanant  de l’Église toute entière, et  donc comme pouvant s’appliquer également à l’Eglise tout entière. La synodalité était le chemin  où l’Eglise tout entière avançait, même si bien entendu, certains avaient des charismes particuliers concernant la réflexion par exemple théologique ou  morale. Le dogme n’émanait pas d’un groupe de fidèles, et encore moins d’un unique être humain, fût-il le pape.  La pratique dogmatique avait donc été très rare et le pouvoir des papes ne concernait absolument pas les dogmes qui devaient eux être votés en Concile universel ( œcuménique).

Cet article proposait que le pape soit investi du pouvoir de promulguer  des dogmes.

Immédiatement deux courants se créent : les ultramontains (souvent les proches de Rome)  soutiennent cette idée,  et les courants libéraux ou nationalistes (l’ancien gallicanisme, mais aussi ceux qui veulent conserver intacte la démarche synodale qui mène aux dogmes)  s’y opposent comme tous ceux qui veulent respecter la démocratie des origines en matière de gouvernance ecclésiale…  et la polémique enfle. On discute même sur les droits d’un Concile de décider en cette matière : est-ce conforme  à la synodalité ecclésiale qu’un homme seul décide pour l’Eglise ? Est-ce conforme à l’Evangile[3] ?

Le Concile commence  le 8 décembre 1869… et, coup de théâtre, les  sujets initiaux et primordiaux ( la nature de l’autorité du pape sur les Eglise locales, la condamnation du rationalisme etc.) sont renvoyés en commission dès le 28 décembre ! On commence par la réécriture du droit canon qui se passe assez facilement. Le Concile est-il fini ?

Non… Car deux pétitions naissent auprès des près de 700 membres du concile  … L’une, pour l’infaillibilité pleine et entière du Pape récolte 450 signatures et l’autre, contre son infaillibilité au nom de plus de synodalité ( seul l’ensemble des fidèles est infaillible ) et d’un statu-quo des compétences du pape, en récolte 136… Alors, devant cette chance inopinée, les conseillers du Pape le pressent de mettre la question, même imprévue,  à l’ordre du jour sous la forme d’un dogme  qui s’insérera dans la nouvelle constitution, même si les fidèles n’ont pas été vraiment consultés. Pie IX accepte. On presse même le pape de faire voter cette infaillibilité  immédiatement par acclamation, mais le pape se contente de demander que cette question soit traitée avant toute autre, de manière à s’assurer  une réponse positive d’emblée. (voir  ci-dessous  des extraits de l’Introduction qui synthétise rapidement ces mouvements jusqu’à leur dénouement et à leurs conséquences  les plus proches).

Les opposants, malgré, ou plus exactement au nom de  leur attachement à l’Eglise et à la papauté   manifestent ouvertement,  et  le débat, violent vu les urgences, fait véritablement rage (voir ci-dessous le journal de la princesse Radziwill à l’automne 1869) y compris hors de l’Eglise, si bien que l’infaillibilité inconditionnelle  du Pape est progressivement nuancée par deux conditions jointes ( toujours valables actuellement).

En juin 1870, changement dans le programme : la « discussion générale » est ajournée sur instruction du Pape et l’on ne débattra plus que de la question de l’infaillibilité.

Le 13 juillet 1870, 601 votent  pour et 88 contre, tandis que la tension internationale augmente après la rencontre d’Ems.

Pour faire adopter par les opposants également ce dogme (imprévu)  de l’infaillibilité papale, on suit  alors en quelque sorte un chemin synodal mais interne  au Concile : il est proposé finalement avec deux conditions qui vont rassurer : elle ne s’appliquera que sur des affirmations du pape appuyées sur la certitude d’une « assistance divine »[4]  et devront être promulguées « ex cathedra » c’est-à-dire d’une manière très codifiée et solennellement, Ces affirmations devront être fidèles à ce que croient – avant ce dogme – l’ensemble universel des fidèles.  L’infaillibilité du pape ne s’appliquera donc pas aux décisions ordinaires ( souvent circonstancielles ou locales  )  en matière de discipline, d’éthique, de morale ou de gestion des affaires courantes.

Cela signifie que l’infaillibilité du pape sera circonscrite par l’Eglise universelle… et rassure certains opposants modérés du pape… mais pas encore toute la minorité.   Il ne reste plus  que trois cardinaux qui s’opposent au pape… Or simultanément, par coïncidence, les événements politiques, les suites de « la dépêche d’Ems »,  mettent le feu aux poudres dans les affaires internationales, et des prélats retournent chez eux  ( voir le Journal de la princesse Radziwill plus bas ), à moins que ces Pères  ne saisissent en réalité cette occasion pour  s’éviter de voter « Non »  et entrer en disgrâce… Finalement, ce sont  une soixantaine de cardinaux qui quittent Rome précipitamment,

 

 

Le vote peut alors avoir lieu le 18 juillet 1870 sur un texte  qui n’a pas  suivi  la voie synodale normale… et a été élaboré dans une synodalité qui n’a été exercée que dans le cadre réduit des presque 700 pères conciliaires : le texte d’une part affirmant la primauté universelle du pape et d’autre part définissant le dogme de l’infaillibilité pontificale « sur la foi ou les mœurs »  dans les conditions vues ci-dessus, est voté le 18 juillet 1870 par  les 535 évêques encore présents à Rome : 533 pour et 2 contre. Après la ratification par le pape du vote du concile, les deux Pères qui avaient voté non et ceux qui s’étaient abstenus se rallient… : cela revient alors à un vote  « unanime » du Concile…

On décide, vu les événements extérieurs, de ne pas traiter les questions qui avaient été repoussées à la fin (la nature de l’autorité du pape sur les Eglise locales et la critique du rationalisme etc. ) et le pape renvoie le concile Vatican I sine die. Cela signifie que  ces questions n’ont pas été traitées de façon conciliaire, et que, de ce fait, ce Concile n’est  pas fini.

 

 

 

Le texte est alors promulgué par Pie IX, le jour même, 18 juillet 1870, sous le nom de Pastor Aeternus ( ses deux premiers mots ) : à la Conclusion du quatrième chapitre de cette  Constitution Dogmatique sur l’Église nous lisons[5]  :

«  […] nous enseignons et proclamons comme un dogme révélé de Dieu :

Le Pontife romain, lorsqu’il parle ex cathedra, c’est-à-dire lorsque, remplissant sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, qu’une doctrine sur la foi ou les mœurs doit être tenue par toute l’Église, jouit, par l’assistance divine à lui promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que fût pourvue son Église, lorsqu’elle définit la doctrine sur la foi et les mœurs. Par conséquent, ces définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Église. »

Et le monde catholique s’y rallie dans son ensemble[6].

 

Le lendemain, 19 juillet 1870, la France déclare la guerre  à la Prusse… et Napoléon III retire d’urgence ses troupes des Etats Pontificaux pour les mobiliser en France. Les troupes républicaines italiennes ne rencontrent alors plus aucune résistance et l’annexion de Rome est réalisée le 20 septembre 1870, ce qui parachève l’unité de l’Italie[7].

 

Quel contraste et quel paradoxe : la veille, la papauté se fait reconnaître comme légitime une infaillibilité universelle dans certains cas, et le lendemain, elle perd presque totalement son pouvoir temporel.[8] !  Le pape usera-t-il de ce nouveau pouvoir ? [9]

Ainsi le Concile Vatican I n’a-t-il ni commencé ni  travaillé ni conclu ni terminé normalement… et ainsi sommes-nous étonnés d’y  voir ( avis tout personnel )  un exemple qu’il nous semble logique de qualifier de  « synodalité non-conforme »[10].

 

( voir la partie V finale pour les suites de ce concile )

 

Il nous est certes sans doute plus facile d’y voir clair aujourd’hui qu’alors, mais de nos jours ,nous avons bien du mal à nous imaginer que c’est seulement depuis un siècle et demi ( en 1870)  que la papauté dispose théoriquement d’un pouvoir qui ressemble si peu au modèle donné à tous par Jésus.

Il est donc d’autant  plus intéressant de lire le journal de la princesse Radziwill, une partisane du libéralisme, amie de Mgr Dupanloup,  contre les infaillibilistes et les ultramontains, et l’introduction à son livre par Julien Cambon.

 

*II Introduction,  par Jules Cambon, (italiques ) et éléments complémentaires  

dans Souvenirs de la princesse Radziwill (né Castellane) 1840-1873. Paris, librairie Plon, 1931

 

 

Page VII  

En 1869, le monde catholique était agité par l’annonce du Concile que le pape Pie IX avait convoqué (…)

Le prince et la princesse Radziwill, qui étaient foncièrement religieux, se rendirent à Rome pour être témoins de cette grande Assemblée.

Pie IX, au grand étonnement de la plupart des gouvernements, s’était montré très libéral au commencement de son Pontificat. Les déceptions qu’il éprouva après l’assassinat par le parti révolutionnaire, de son ministre Rossi, le rejetèrent de l’autre côté ; cependant, il était resté, au fond, plus conciliant que la plupart de ceux qui l’entouraient. Il espérait que le Concile durerait peu de temps, et que l’infaillibilité serait votée par acclamations. L’Assemblée devait se réunir dans la basilique de Saint-Pierre. On avait construit, dans un des bras de la croix que forme l’église, une salle immense. C’était une sorte de théâtre qui, comme tous les théâtres, avait ses coulisses. La princesse Radziwill a noté curieusement ce qui se passait autour du Concile ; ses sentiments catholiques donnent un singulier intérêt à son témoignage.

L’épiscopat du monde entier allait se trouver réuni. Ses évêques n’étaient pas tous animés des sentiments qu’on n’en attendait au Vatican. Beaucoup d’entre eux, et parmi les plus distingués, était anti-infaillibilistes, soit qu’ils fussent opposés en doctrine à ce nouveau dogme, soit qu’ils trouvassent inopportune la définition qui leur était demandée. Il en était ainsi de la grande majorité des Allemands. Les Français étaient plus divisés et surtout plus timides. Mgr Dupanloup, qui représentait ce qu’on appelait le catholicisme libéral, était à la tête des opposants. Louis Veuillot, dans le journal L’univers, lui faisait une guerre acharnée.

Des passions étrangement vives animaient tous ces Pères de l’Eglise. On en retrouve l’écho dans les Souvenirs de la princesse qui, si elle avait été moins catholique, eût été sans doute quelquefois scandalisée. Toutes ces tempêtes sont aujourd’hui apaisées : le temps a fait son œuvre. La princesse avait pour l’évêque d’Orléans un respect filial : elle le défendait partout. Un soir, chez les Caraman, elle se rencontra avec l’évêque de Poitiers, Mgr Pie, qui était un des représentants les plus considérables de l’Eglise de France. Ce prélat critiqua violemment l’attitude de Mgr Dupanloup à l’égard de Louis Veuillot. La princesse ne put s’empêcher de dire combien cette attaque contre l’évêque d’Orléans, dans une telle bouche, lui était plus sensible que celle qui venait d’un journaliste. À ces mots, Mgr Pie s’emporta et frappa la table avec une telle violence qu’une lampe qui s’y trouvait, tomba, brûlant la robe de la princesse, et la couvrant d’huile : « Pardonnez-moi ma vivacité, Monseigneur, dit-elle aussitôt ; ayez la bonté de vous souvenir que je suis fidèlement attachée, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, à Mgr Dupanloup, et que, de ma vie, je n’abandonnerai un ami de ma famille et de moi-même. » Ces quelques mots mirent fin à l’entretien.

Elle quitta Rome à la fin de 1869 ; le Concile se continua jusqu’au milieu de 1870. Les opposants luttèrent pour maintenir la liberté de leur opinion, mais il n’était pas d’incident, si étranger qu’il fût à leurs délibérations, qu’il n’illustrât les dispositions d’esprit auxquelles ils se heurtaient. C’est ainsi que M. de Montalembert étant mort dans le mois de mars, le service solennel qui devait être célébré en son honneur à l’Ara Caeli, fut interdit. D’une part, l’illustre Docteur  Doellinger n’était pas à Rome, et le cardinal Schwartzenberg se permit d’en exprimer le regret : on lui fit sentir le déplaisir qu’inspirait son langage. Enfin, l’opportunité de la proclamation de l’infaillibilité ayant été contestée par le cardinal Guidi, celui-ci fut appelé par le pape, qui lui fit reproche de ses propos. Comme il se défendait et soutenait que son langage avait été conforme à la doctrine de l’Eglise : « Comment ! L’Eglise, s’écria le Saint-Père, empruntant sans y penser son langage à Louis XIV, mais l’Eglise c’est moi. »

Enfin, la discussion générale fut close. Le nouveau dogme fut défini. Les évêques se dispersèrent, ils avaient hâte de rejoindre leur diocèse. La candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne était posée. Une tempête inattendue menaçait le monde et le silence se fit sur le Concile.

 

(L’auteur explique  p. XIII  que  le  Kulturkampf existe en Allemagne dès 1870. )

 

Quelques uns des noms impliqués dans les  deux camps :

Libéraux : Joseph Georges Strossmeyer, Darboy (p. 102) , Le Père Hyacinthe, article du duc de Broglie dans le Correspondant , 10 octobre 1869, Henri Louis Charles Maret, François Victor Rivet, Harry Charles Conrad d’Arnim, le cardinal Guidi, Doellinger, John Dalberg, Acton, Mgr Place, Mgr Héfélé  et Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, un très grand ami de la princesse et de sa famille.

Un protestant : M. de Pressensé, pasteur français qui écrira après : Le Concile du Vatican , son histoire et ses conséquences religieuses, 1872

Infaillibilistes : Mgr de Poitiers, Antonelli, Mgr Nardi, Mgr Pie, Falloux, Wolaiski, Mérode, Mermillod, Bastide, Mgr Claude Henri Augustin, Plantier

 

 

*III Extraits du Journal  de la Princesse Radziwill :

Souvenirs de la princesse Radziwill (né Castellane) 1840-1873 Paris, librairie Plon, 1931

 

  1. 101 (elle commence à raconter les préparatifs du Concile à Rome).

 

« Rome, 17 novembre 1869

On racontait aujourd’hui que le Pape se serait décidé à ne pas proposer aux membres du Concile le schéma de l’infaillibilité. Il aurait pris cette décision après avoir lu différents ouvrages, des écrits, des lettres dernièrement reçues, et à la suite des conversations qu’il avait eues avec les évêques nouvellement arrivés à Rome. Je doute de la véracité de cette nouvelle. La lettre que l’évêque d’Orléans[11] a lancée, en prenant congé de son clergé, a fait le meilleur effet dans toutes les sphères. Il est vrai qu’elle est admirable, disant qu’il part pour Rome, qu’il se soumettra à tout, mais que l’on discutera les questions à fond. Le cardinal Schwartzenberg doit avoir parlé très énergiquement au Saint-Père, dans son audience de réception, sur la manière dont on devait agir envers l’Autriche. Son Éminence a expliqué jusqu’où l’on pourrait aller et la ligne on devait s’arrêter.

 

Rome 18 novembre 1869[12] ( la Princesse donne raison au Pape mais trouve qu’il aurait été plus adroit d’être moins brutal )

 

Rome 21 novembre 1869–

Le parti ultramontain est déchaîné et ne pardonne pas à l’évêque de l’avoir ainsi démasqué. (( D’où calomnies, médisances, ragots etc.)) D’autres échos disent que cette dernière lettre de l’évêque d’Orléans fait réfléchir bien du monde et que le parti qui a le plus désiré le Concile en est maintenant le plus effrayé.((…)) Le pape a reçu hier 20 évêques français à la fois. Sauf ces rares audiences, le Saint-Père n’est pas entouré de gens distingués ; les cardinaux n’ont même pas l’entrée libre, de sorte que Sa Sainteté sait très peu ce qui se passe et, entouré de sous-ordres, il est plutôt au courant des commérages de la ville que des choses vraiment sérieuses.

 

Rome, 25 novembre 1869.

À propos de l’évêque d’Orléans, Mgr Mermillod s’était écrié avec un accent d’indignation : « Mgr Dupanloup arrive à Rome en hypocrite et, en se prosternant devant le pape, il a l’air de lui cracher au visage. »

 

Rome, 27 novembre 1869, (elle raconte la scène de la lampe)

 

Rome, 28 novembre 1869

Ce matin il y avait chapelle à Saint-Pierre : 300 évêques. Antonelli assistait le pape. Après l’Évangile, un père dominicain prononça un discours en latin. Toute la prédication roulait sur le Concile et en voici les deux passages les plus significatifs : « vous allez retrouver la république spirituelle, mais aussi la puissance temporelle ! » Et à la fin : « ne craignez pas d’errer, puisque vous avez au milieu de vous celui à qui Jésus-Christ a dit : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. »

 

Rome, 1er décembre 1869

le prince évêque de Breslau est fort inquiet de ce qui se passe, trouvant le moment du Concile mal choisi et que la définition de ce nouveau dogme de l’infaillibilité lui donne de l’effroi. Il dit encore que si ce dogme était proclamé, cela occasionnerait des ravages en Allemagne et amènerait plus que probablement un schisme.

 

Rome 3 décembre 1869

Arco m’a donné plusieurs détails qu’il avait lus dans le règlement du Concile ; il est dit entre autres que, seul, le Pape a le droit d’y faire des propositions, qu’il se reconnaît exclusivement ce droit, mais que, par condescendance et par grande bonté, il daigne permettre que les évêques en fassent aussi. Leurs propositions seront transmises à une commission qui en fera le dépouillement, le Pape jugera dans le nombre et choisira les propositions qui lui plaira de soumettre au Concile. La discussion n’existera pas, il sera seulement permis aux évêques d’écrire au bas de la proposition : oui ou non.

La Cour de Rome est plus que jamais à prendre position dans le côté le plus réactionnaire et de peser de tout son poids dans ce sens-là. Aussi, les évêques allemands qu’on sait ne pas pencher précisément vers ses idées-là ont-ils été très mal reçus. Quand ils ont dit que la proclamation du dogme de l’infaillibilité ébranlerait dans ses bases le catholicisme en Allemagne, on leur a ri au nez. (( la princesse  rapporte d’autres accrochages en particulier contre Doellinger qui a prôné la séparation absolue de l’Eglise et de l’Etat . Il avait en 1861 prôné l’abandon pur et simple du pouvoir temporel de l’Eglise : note page 121))

Les évêques allemands ont été très mal reçus, car ils ont dit très haut qu’ils ne pourraient pas rentrer dans leur diocèse si on proclamait l’infaillibilité.

Quelques personnes parlaient bien entre elles de la perspective d’un chapeau de cardinal pour l’évêque d’Orléans. Mgr Mermillod, qui se trouvait là, s’écria : « Mais puisqu’il a perdu la tête ? » Je me dispense de qualifier ces paroles.

 

Rome 4 décembre 1869

(( elle parle des évêques orientaux qui sont très ignorants tandis que les évêques allemands sont très informés)). C’est avec ceux-là qu’ils seront obligés de compter le plus. Leurs raisonnements sont fondés sur des idées si justes et si solides qu’on ne pourra pas les ébranler ; la furia francese ne leur fait pas autant impression. Le cardinal Di Luca appelle l’évêque d’Orléans : le cheval de bataille.

 

Rome 5 décembre 1869

Il disait que la plupart des évêques sont révoltés du règlement du Concile. Plus de 40 évêques ont déjà signé une adresse au Saint-Père pour protester contre ces règlements, disant que dans tous les Conciles, ce sont les évêques réunis qui avaient le droit de faire ce règlement et que c’était pour la première fois que l’on voulait leur en imposer un. Les cardinaux, aussi mécontents de n’avoir pas été consultés, sont disposés à en faire autant. Les évêques sont sous la surveillance d’une espèce de police, ce qui les oblige d’agir avec le secret le plus absolu. Ils vont à pied les uns chez les autres sans oser se réunir de peur de donner l’éveil. L’évêque d’Orléans arrivera ce soir juste à temps pour signer cette adresse et, heureusement, pas assez tôt pour donner à croire qu’il est l’auteur de cette démonstration.  Il est bon qu’on sache, qu’en 1867, Mgr Dupanloup avait déjà déconseillé le Concile au Pape. Voyant maintenant qu’un grand nombre de ses collègues en France, en Allemagne et ailleurs était dans les mêmes vues que lui, il se décide à combattre et à démasquer une presse qui, certes, ne représentait pas l’Eglise ( Veuillot et L’Univers) et il écrivit une nouvelle lettre au pape où, avec la plus grande soumission, l’évêque lui exposa sa manière de penser. Pour le bien de l’Eglise, Mgr espérait qu’au dernier moment, sous l’inspiration du Saint Esprit, ce serait le silence plutôt que la définition de l’infaillibilité qui serait la conclusion.

(( Il y a des chantages au chapeau de cardinal))

 

Rome 7 décembre 1869

Comme il faut que l’Eglise soit assise sur des bases solides pour résister et triompher dans ce dédale de tristesses et de plaies profondes !

 

Rome 8 décembre 1869

((rassemblement de tous les évêques)) l’acclamation du Concile n’a pas été très enthousiaste : je crois que la question n’a pas été comprise au moment même. Le pape était très ému. Il m’a rappelé son émotion d’il y a 15 ans à pareil jour !

((…))

 

Rome 11décembre 1869

Par quelques mots échappés au cardinal Antonelli, j’ai pu remarquer combien il est en peine de la tournure que prennent les affaires du Concile. Au Vatican, on avait cru en finir en trois séances : une pour proposer, une seconde dans laquelle on aurait tout approuvé et une troisième dans laquelle on aurait proclamé l’infaillibilité. Pour les ultramontains, l’infaillibilité est la seule question du Concile. L’évêque de Dijon aurait dit qu’il ne serait guère respecté dans son diocèse, s’il n’était venu ici que pour dire « amen » à tout ce que l’on propose.

((coteries, intrigues, menaces pour intimider  etc. ))

 

Rome, 13 décembre 1869

(( Mgr Dupanloup lui a raconté)) L’évêque d’Orléans a trouvé le pape et le cardinal Antonelli dans une phase de mélancolie et il me dit en se rapprochant de moi : « le Pape et le Cardinal se trouvent dans une impasse dont ils ne savent comment sortir. Ils m’ont parlé ouvertement. Je les ai laissé dire. Puis ils m’ont avoué qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer. Je leur ai dit alors ma manière d’envisager les choses. »

 

Rome 14 décembre 1869.

Aujourd’hui, consternation générale. Ce matin a été remis à chacun des évêques, un papier contenant la bulle d’excommunication. Elle est faite dans de tels termes et contient des articles si inconcevables, que le nombre compris dans le giron de l’Eglise serait des plus restreints. Les évêques en sont bouleversés. Si on exagère les choses à ce point, on ne sait où l’on ira ! Ils sont dans l’effroi, à la vue de cette pente réactionnaire sur laquelle on glisse avec la rapidité de l’éclair.

(( Elle raconte que certains jésuites sont en train d’écrire la vie du Pape et que ces jésuites)) « tiennent le pape par là : si le Pape a par hasard une idée plus libérale, ils le retiennent en lui disant qu’ils vont écrire une page triste dans son existence. Le Pape se fait donner les épreuves des principaux articles de ce journal, et toute cette coterie a su si bien l’entourer et lui monter la tête, que le Pontife se croit prédestiné, d’autant plus qu’il y a dans sa vie plusieurs fait que Pie IX considère, non seulement comme extraordinaires, mais encore comme miraculeux.

Cette coterie exerce une espèce de police autour du Pape, pour empêcher toute influence étrangère d’arriver jusqu’à lui. C’est grâce à cette même coterie que le pape n’est entouré que de personnes si peu distinguées.

Nous partirons demain. Il est sûr que ce Concile me donnait un intérêt immense ; mais il faut avouer que je viens d’assister à un triste spectacle ! La foi doit être bien vive pour être sûre que l’Eglise sortira victorieuse de cet imbroglio d’intrigues, dont je viens de retracer les impressions jours par jour.

Rome offre, dans ce moment, un bien triste spectacle et je ne me fais aucune illusion sur les scènes qui vont certainement suivre. Elles seront probablement beaucoup plus violentes que celle que je viens d’avoir sous les yeux. J’en ai le triste pressentiment. Le pauvre évêque d’Orléans se berce, je crois, de beaucoup de pensées chimériques. Il s’agite, se tracasse, croit persuader tout le monde par sa parole fort éloquente, mais il ne parviendra jamais à déjouer le parti ultramontain qui est décidé à employer tous les moyens pour réussir

 

((elle part le 15 décembre 1869, et transcrit ensuite quelques lettres de l’abbé Couvreux, secrétaire de Mgr Dupanloup : ))

 

*IV Lettres de ses correspondants du 26 janvier 1870 au 23 juillet 1870.

 

Après son départ, elle reçoit des informations.

 

Rome 26 janvier 1870

Le journal le Français vous aura tenu au courant des affaires de Rome. L’intérêt n’a pas manqué ce mois-ci et l’inquiétude non plus. On a craint l’acclamation pendant quelques jours; mais, soit que la crainte ne fut pas fondée, soit plutôt que l’attitude des Allemands qui avaient déclaré que si elle avait lieu ils protesteraient et quitteraient même, s’il le fallait, le Concile et Rome, les ait effrayés, on y a renoncé et elle est pour jamais enterrée.

Battu sur ce point, les infaillibilistes ont aussi rédigé un postulatum ( voeu) pour demander au Concile de s’occuper de la question de l’infaillibilité et ils se sont mis en campagne pour obtenir des signatures. Ils s’imaginaient et disaient très haut qu’ils auraient celles de tous les pères ; mais ils n’en ont pas 400, malgré tous les efforts et les motifs humains qui auraient pu, et qui l’étaient en réalité, à leur service dans cette affaire.

Pourtant, les opposants n’avaient pas perdu leur temps ! Ils ont rédigé de leur côté une contre-lettre qui a été signée environ par 150 pères. C’est une minorité imposante, qui pourra bien empêcher l’introduction de la question. En tout cas, si elle ne l’empêche pas, il est certain que la solution qui sera donnée, ne sera pas celle du postulatum des infaillibilistes.

On parle déjà d’une définition très douce, sans anathème, et même, si c’est nécessaire, on renoncerait presque volontiers à la définition formelle et explicite si l’on était sûr de gagner par là l’unanimité des suffrages.

J’espère qu’ils ne se laisseront pas prendre au piège et que l’opposition demeurera indomptable à ce sujet. Il vaut mieux éviter cette question et je n’ai pas perdu tout espoir de l’avoir écartée. Mais ce sera dur pour Rome et ses courtisans, ses valets. Quelle défaite !

Ce qui est curieux et instructif, c’est de voir comment se divisent les 150 voix des non-définitionistes. Elles donnent à l’opposition une majorité morale ; ainsi il y a 47 Allemands, Hongrois, Autrichiens qui ont signé, c’est-à-dire presque l’unanimité ; 35 Français tandis que 24 seulement ont signé le postulatum ; les autres se sont abstenus. (C’est donc la majorité qui est contre la définition) ; 28 Américains (là encore nous avons la majorité) ainsi que chez les évêques orientaux qui ont donné 25 signatures. Les quatre évêques portugais sont avec nous ; nous avons encore quelques signatures d’évêques italiens (entre autres celle des archevêques de Turin et de Milan) ; puis quelques noms anglais ou irlandais. En un mot la Belgique, l’Espagne, l’Angleterre, Rome et l’Italie sont définitionistes ; l’Allemagne et la France, l’Amérique, l’Orient, le Portugal ont une vraie et sérieuse majorité contre la définition.

Quant aux discussions, elles continuent et tous les schémas au projet de décret, présentés aux Pères, sont tous renvoyés à la commission, criblée par les critiques des Pères. Il n’y a pas eu encore un seul décret de voté et je me persuade qu’il n’y en aura pas avant Pâques. Mais alors, peut-être, il y en aura quelques-uns, après quoi les Pères seront congédiés et le Concile sera prorogé.

On gardera peut-être une commission d’évêques choisis, je veux l’espérer, autrement que ceux qui sont dans les quatre commissions du Concile, pour préparer les travaux et pouvoir en présenter de plus acceptable aux pères qui seraient rappelés, peut-être en octobre. Mais ceci n’est pas une nouvelle, ce n’est qu’une conjecture.

((…))

 

(( du même ))

Rome, 5 mars 1870.

Quant au Concile, nous en sommes toujours au même point et l’avenir reste incertain. Toutefois, la minorité et les opposants, comme on les appelle, est arrivée jusqu’ici à empêcher l’entrée de la grosse question et elle commence à espérer qu’elle finira par l’écarter. Les infaillibilistes ont renoncé du reste à faire une définition explicite, c’est certain, et l’évêque de Paderborn, un des plus violents, déclare qu’elle n’est plus possible, mais qu’il faut faire quelque chose, qu’on ne peut en rester là, etc…

C’est à qui fabriquera des formules intermédiaires qui ne satisferont personne et seront pour l’avenir un sujet de discussion et de discorde. J’espère que ce mode hypocrite sera rejeté aussi. La minorité est ferme et quoiqu’on fasse pour la dissoudre, promesses et séductions pour les uns, menaces pour les autres, je suis convaincu qu’elle demeurera fidèle à son passé. La majorité ne saurait plus triompher que par la violence et en foulant aux pieds tous les droits de la minorité et les traditions des Conciles. Nous avons fait, vous le voyez, un pas immense !

On vient de modifier l’ancien règlement et les modifications apportées restreignent encore la liberté des évêques ; mais une protestation, sous forme d’observation, vient d’être signée par 34 évêques français et envoyée aux présidents du Concile. Les Allemands ont adopté le texte et signent de leur côté ; les Américains feront de même, les Orientaux aussi. En grande partie au moins, tous les opposants signeront. Cette protestation est l’acte le plus grave que la minorité ait fait jusqu’ici.

La Cour de Rome ne saurait passer outre. Je crois qu’il peut amener la prorogation ; on parle de vacances qui seraient données à Pâques. Cela serait le commencement ; mais on voudrait ici ne pas se séparer avant d’avoir fait quelque chose et il serait possible que d’ici Pâques, les canons contre les erreurs philosophiques modernes soient décrétés et votés. Le Saint-Père est mécontent contre tout le monde.

 

 

(( allusion à un discours de Mgr Mermilllod ))  dans lequel il a parlé de l’infaillibilité comme d’un fait accompli. Cela fait faire beaucoup de mauvais sang.

Un évêque italien aurait dit l’autre jour dans une conversation : « Ève, en mordant dans la pomme, a fait que le Christ est devenu homme pour sauver le genre humain. Son représentant ici-bas se fait Dieu pour le sauver. »

 

((Elle recopie une lettre du 24 mars 1870 à Rome envoyé par un cousin ))

Avant-hier, l’évêque Strossmeyer a été forcé de quitter la tribune. La majorité l’a obligé à en descendre, en lui faisant entendre les choses les plus dures. Le bruit pendant cette séance, était tel que des personnes qui marchaient alors dans Saint-Pierre ont pu entendre et comprendre ce qui se passait dans la salle du Concile. Personne ne sait ce qui va arriver ; d’une part on traite Strossmeyer d’hérétique ; de l’autre, on dit qu’il est le seul qui ait eu le courage de prononcer devant tous l’opinion partagée par plus de 100 évêques.

On ne croit pas à la clôture du Concile et le Pape reste décidé à proclamer l’infaillibilité coûte que coûte. »

 

Nouvelle lettre de son cousin le 8 mai 1870 :

Les journaux t’auront mandé différents discours des évêques. Nous en savons 70 inscrits pour parler contre l’infaillibilité. Il est incontestable que la minorité augmente en nombre. Les mesures prises contre les évêques orientaux n’ont fait que monter encore plus les esprits. Imagine-toi qu’on avait complètement enfermé un de ces évêques et que c’est Roustem-bey , ministre de Turquie à Florence, qui a obtenu, non sans peine, qu’on le fît sortir de ce couvent, où il était enfermé, tenu sous clé depuis assez longtemps, n’ayant la permission que de se rendre au Concile. C’est une guerre d’Eglise bien lamentable.

 

 

Nouvelle  lettre de l’abbé Couvreux le 28 mai 1870

La discussion sur le schéma de l’infaillibilité sera beaucoup plus longue qu’on ne l’avait supposé. Ce schéma, vous le savez, a quatre chapitres, plus une préface. On n’a pas encore commencé la discussion des chapitres ni de la préface ; les Pères en sont toujours à la discussion de l’ensemble et il y a encore 60 orateurs à entendre avant d’aborder la discussion des chapitres : c’est-à-dire que, s’il n’y a pas de coup d’État, si les choses se passent régulièrement et sans précipitation, nous en avons encore pour trois mois.

La minorité voudrait une interruption du Concile, soit à la Pentecôte, soit à la Saint-Pierre ; mais la majorité sent que l’ajournement de la question lui sera fatal et qu’il est dangereux pour elle de se séparer sans avoir la définition qu’elle poursuit. Qui l’emportera ? Dieu seul le sait !

Vous apprendrez avec plaisir que la minorité tient bon, qu’elle ne perd pas numériquement, mais s’accroît plutôt. Pour moi, je crois qu’on ne fera pas de définition formelle et qu’on s’en tiendra à une sorte d’exposition doctrinale où l’infaillibilité sera implicitement enseignée. C’est une satisfaction qu’ils voudront se donner. Cela ne tranchera aucune des difficultés pendantes et cela aura l’inconvénient qu’ils voudront s’appuyer là-dessus pour soutenir leur thèse, qu’ils ont tant à cœur. Le mieux serait qu’on ne fit rien du tout mais je n’ose l’espérer.

 

Le 4 juin 1870 son cousin lui écrit de nouveau :

Avant-hier, les Pères étaient réunis au Concile, quand tout à coup leurs discours furent interrompus par la lecture d’un amendement signé par 200 évêques. La chaleur étant extrême, il demandait de faire cesser la discussion générale et de passer de suite à la discussion du dogme. Après avoir lu cet amendement, le président a dit qu’il avait l’ordre de fermer la discussion, qu’il suivrait les instructions et qu’il n’y aurait plus de séances à Saint-Pierre.

 

Le 18 juin 1870, lettre de l’abbé Couvreux qui parle de la discussion du quatrième chapitre qui vient de s’ouvrir.

 

Le 24 juin, lettre de son cousin :

Le cardinal Guidi a fait ces jours-ci un beau discours contre la proclamation du dogme. Le Saint-Père le fit appeler et lui dit qu’il était hérétique. Le cardinal répliqua que si Sa Sainteté voulait bien lire son discours, elle n’y trouverait que des citations de l’Ecriture sainte et que ce qu’il avait dit avait été de tout temps cru et approuvé par l’Eglise. Le Saint-Père, reprenant vivement la parole : « Comment, l’Eglise? Mais l’Eglise c’est moi ! »

 

Lettre de l’abbé Couvreux le 9 juillet qui fait allusion à un non-placet.

((Les comptes-rendus du Concile et les termes du dogme éliminent les opposants. Des évêques partent de guerre lasse. La politique extérieure fait diversion, à cause de la candidature Hohenzollern au trône d’Espagne qui fera éclater la guerre le 15 juillet 1870))

 

23 juillet 1870, une lettre de l’abbé Couvreux

« Les nouvelles du Concile sont bien graves. La session a eu lieu ; la définition a été faite. La minorité a dit non placet jusqu’à la fin et, tout en maintenant son vote, n’a pas voulu assister à la session. Qu’en dit-on chez vous, si toutefois les esprits ne sont pas absorbés par autre chose ? »

 

Et la princesse conclut  avant d’entamer le récit de la guerre :

 

« Il est certain que les événements guerriers firent vite oublier ce qui se passait au Concile. La définition de l’infaillibilité s’y fit presque au bruit du canon. Les évêques quittèrent Rome en hâte et chacun ne s’occupa plus que de cette guerre épouvantable qui nous tint en haleine pendant sept grands mois ».

 

 

 

*V Eléments d’histoire religieuse (de l’Evangile aux conséquences immédiates de ce dogme). 

 

D’après les Evangiles, Jésus a semble-t-il, peu laissé de consignes à ceux qui auraient voulu faire des commentaires théologiques  et doctrinaux  pour bâtir une « religion » normée à partir de ses paroles et de sa vie.

Les Actes des apôtres nous montrent comment les premiers chrétiens réfléchissaient ensemble pour être fidèles à l’enseignement de Jésus et s’adapter aux nouvelles situations. Ainsi Paul écrit à des assemblées ( ekklèsia) situées dans des régions différentes et qui n’ont pas toutes les mêmes avis. On voit qu’elles ont des pratiques différentes qui correspondent ou doivent correspondre aux mêmes principes généraux adaptés à leur situation : l’assemblée des fidèles connaît sa situation et avec l’aide de Dieu peut discerner ce qui convient.

Cependant au fur et à mesure que le nombre de chrétiens a augmenté, il a fallu s’organiser. Le nombre d’écrits relatant les opinions de Jésus  et les réflexions de ceux  qui parlaient au sujet de Dieu  ( les  « théologiens ) allaient dans des directions différentes et il a fallu que l’on choisisse ce qui était « vrai »,canonique, orthodoxe … Pour décider cela, il était évident qu’il fallait demander d’abord son avis au peuple de Dieu  tout entier et c’est pourquoi on a commencé à rassembler les pasteurs qui  étaient au service du peuple tout entier et le représentaient. La Terre tout entière était appelée en grec  oikouménè ( = l’habitée), ces rassemblements se sont appelés « œcuméniques »[13] pour bien marquer d’où ils tiraient leur autorité ; en latin, c’est mot « universel » qui conviendrait. (N.B. Ne pas confondre avec un autre sens de ce terme après les schismes[14].) Ce rassemblement s’appelait en grec  synodos car désignant un chemin (odos) fait ensemble  et qui rassemble. Il fut traduit en latin par concile,  un terme composé d’un préfixe  cum = avec, et d’un nom dérivé de la racine indoeuropéenne *kle ( = appeler, crier )[15] : cette assemblée convoquée universellement   débattait sur certains sujets prévus et débattus à l’avance par les fidèles de partout.  Leur décision ainsi appuyée, s’appelait légitimement en grec et en latin dogma,  un dogme  ( = ce qui semble bon, vrai) et avait, grâce à ce processus, une valeur universelle facilement acceptable.

Formalisé de façon plus intellectuelle, on peut le dire ainsi : l’Église a été déclarée infaillible dans son magistère ordinaire, qui est exercé quotidiennement principalement par le Pape, et par les évêques unis à lui, qui pour cette raison sont, comme lui, infaillibles de l’infaillibilité de l’Église, qui est assistée par le Saint-Esprit tous les jours. En fait, les évêques reçoivent de leur supérieur hiérarchique une partie de l’infaillibilité, qui est reçue et non inhérente à leur personne, dès lors qu’ils sont unis au Pape.

Quant aux Conciles œcuméniques, étant convoqués par le pape sur un sujet précis qui représente le souhait voire l’avis présumé du peuple de Dieu, ils sont eux aussi infaillibles s’ils concluent. Ils se déroulent sous forme de débats suivis de votes. Mais aujourd’hui, l’autorité finale revient au Pape, à la suite des votes. Il est présent physiquement ou relié à l’assemblée par des messagers.

 

 

Pour les Eglise orthodoxes également. Par principe, l’Église orthodoxe ne prend que des décisions collégiales c’est-à-dire démocratiques. C’est pourquoi le choix d’une décision unilatérale est choquant pour ces Églises. Les synodes réunissant les évêques orthodoxes sont rarissimes, pourtant, ceux-ci se sont réunis en 1848, pour mettre en garde l’Église catholique sur son choix d’établissement de l’infaillibilité pontificale.

 

L’Eglise catholique romaine a mis des conditions strictes à  ce dogme pour qu’il soit voté. Comme nous l’avons vu plus haut ( texte cité ), il y a finalement été établi que le pape ne peut se tromper lorsqu’il s’exprime ex cathedra en matière de foi et de morale et que tous les fidèles doivent tenir et suivre ce qu’il y déclare.

 

A la suite de cette promulgation, un certain nombre de fidèles catholiques, notamment en Allemagne, Suisse ou Hollande, ont refusé les conclusions du concile de Vatican I et notamment la proclamation du dogme de l’infaillibilité.

Cela est allé jusqu’à un nouveau schisme chez les catholiques : l’archevêque « vieil-épiscopal » d’Utrecht, dont la position est issue d’un schisme antérieur, Mgr Loos, s’associe au mouvement et l’aide à se structurer. L’acte fondateur de la nouvelle Eglise est la Déclaration d’Utrecht, adoptée en 1889.

Pour les Églises orthodoxes, l’infaillibilité pontificale est totalement inconcevable. Elles considèrent que l’Eglise catholique se trompe quant à ce dogme et que l’Eglise catholique a  ainsi rajouté des difficultés dans le dialogue œcuménique.

 

Seuls trois dogmes ont été promulgués ex cathedra ( c’est-à-dire par le pape essentiellement  )  

1°) La constitution apostolique Ineffabilis Deus définissant ex cathedra  l’Immaculée Conception le 8 décembre 1854, 15 ans avant , déjà par le même pape Pie IX, sans convocation de Concile…  : « Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la Bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception[16], a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu’elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles ».

2°) cette constitution dogmatique Pastor Aeternus, sur l’infaillibilité pontificale ( Pie IX, 1870)

3°) la constitution Munificentissimus Deus définissant l’Assomption de Marie promulguée le 1er novembre 1950 par le Pape Pie XII. Elle est la première, et à ce jour la seule, déclaration ex cathedra faisant usage de l’infaillibilité depuis la proclamation de l’infaillibilité papale en 1870. Le dogme de 1854  est une base de ce nouveau dogme qui a été promulgué sans heurts ni violences.

 

Les catholiques ont aujourd’hui à ce sujet diverses appréciations :

  • les uns sont très restrictifs, refusant l’infaillibilité comme un dogme récent, nuisible et arraché de façon malhonnête, ajoutant à la division entre les différentes Eglises chrétiennes ;

     

  • d’autres estiment que ce pouvoir est contraire à la volonté de Jésus telle qu’elle a été rapportée, contraire aux principes qui régissaient l’Eglise des origines, l’Eglise apostolique, l’Eglise qui a vécu pendant 1800 ans  et même pendant le concile de Trente ;

  • d’autres par contre  tentent d’en élargir l’emploi et  voudraient que l’on se serve de ce pouvoir pur régler certaines questions qui ne font pas l’unanimité. Par exemple,    Apostolicae Curae  sur l’invalidité du rite d’ordination anglican ( 1896, Léon XIII) ) et   Ordinatio Sacerdotalis  sur l’exclusion des femmes au sacerdoce ( 1994, Jean-Paul II qui  a déclaré que l’Eglise n’a pas autorité pour installer un sacerdoce  pour les femmes) :  ces deux textes ne contiennent pas en fait l’expression ex-cathedra , et  la Congrégation pour la Doctrine de la Foi voudrait également leur appliquer l’infaillibilité papale pour en faire des vérités définitives…

–  d’autres enfin ont tendance à dire et faire croire que le pape ne peut jamais se tromper, en oubliant les conditions nécessaires à son infaillibilité et prêtent l’infaillibilité à tous ses écrits et paroles, pensant bien faire.

 

 

 

… et maintenant ?

On comprend mieux pourquoi ce dogme ( et les dogmes qui se sont appuyés dessus ) si autoritaire et peut-être « mal acquis » ou tout au moins établi dans des conditions contestables   est contesté…

On pourrait en tirer les leçons…  et se contenter de ne plus  jamais l’utiliser…

L’histoire de ce dogme   permet aussi de comprendre les bienfaits d’une réelle synodalité qui se met en œuvre synodalement à partir de valeurs qui sont primordiales aujourd’hui.

Valeurs évangéliques qui n’ont rien perdu de leur pertinence et sont perçues comme universelles et neutres d’ailleurs car elles correspondent aux besoins de l’Homme.

Particulièrement si un chrétien considère, ( comme Jésus l’a montré), que tous les êtres humains sont fils et filles de Dieu, leur Père.

 

 

 

Marguerite Champeaux-Rousselot    (2018-04)

[1] Excellent résumé : https://www.cath.ch/newsf/linfaillibilite-pontificale-fruit-de-la-synodalite-conciliaire/

[2] Y. Congar : « le mot lui-même de magisterium se trouve avec une fréquence insolite jusque-là, dans les discussions et les textes du concile [Vatican I] » etc.  L’Église de saint Augustin à l’époque moderne, Paris, 1970 p. 446.

[3] Un bon rappel sur la «  démocratie » vécue aux sources traditionnelles de l’Eglise : https://www.herodote.net/18_juillet_1870-evenement-18700718.php

[4] Des précisions sur les limites de l’infaillibilité papale  telle qu’elle a été votée :    https://www.persee.fr/doc/thlou_0080-2654_1970_num_1_2_1014

[5] Latin :

Romanum Pontificem, cum ex Cathedra loquitur, id est, cum omnium Christianorum Pastoris et Doctoris munere fungens, pro suprema sua Apostolica auctoritate doctrinam de fide vel moribus ab universa Ecclesia tenendam definit, per assistentiam divinam, ipsi in beato Petro promissam, ea infallibilitate pollere, qua divinus Redemptor Ecclesiam suam in definienda doctrina de fide vel moribus instructam esse voluit; ideoque eiusmodi Romani Pontificis definitiones ex sese, non autem ex consensu Ecclesiae irreformabiles esse.

Texte complet :  https://w2.vatican.va/content/pius-ix/la/documents/constitutio-dogmatica-pastor-aeternus-18-iulii-1870.html

[6] Quelques-uns firent exception dont le plus fameux fut l’historien et théologien Ignaz von Döllinger ou Doelllinger, qu’évoque la princesse et qui mourut pendant ce Concile. .

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_franco-allemande_de_1870

[8] Faut-il y voir le châtiment divin  sanctionnant l’erreur d’un Concile soumis et manipulé se soumettant à des conceptions anachroniques et à contresens de l’Evangile, ou bien un rappel divin aux valeurs évangéliques  ( humilité, pauvreté, service ) que le pape démuni de sa souveraineté étatique  aura plus facile à appliquer de façon exemplaire ? On peut se demander si l’autorité spirituelle du pape  se maintiendra ( d’autant ) mieux ou non,   dans ce périmètre  moins  matériel et peut-être plus immatériel ?  La conjonction de ce dénuement matériel joint à la revendication d’un pouvoir sur-humain lui donnera-t-elle plus de grandeur et de pouvoir ou aura-t-elle comme conséquence un éloignement accru de non-baptisés et une fuite de baptisés ?  Quelques éclairages : https://www.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2006-1-page-29.htm#no43

[9] Seul Pie XII  en usera en 1950 pour promulguer le dogme de l’Assomption de Marie.

[10] En effet, le travail conciliaire a repoussé puis ajourné les sujets prévus et a entrepris de traiter d’un sujet  inattendu car n’émanant pas de l’ensemble des fidèles ;  il a suivi un cheminement qui n’avait pas été proposé initialement par le pape  et que les événements ont empêché de se dérouler sereinement et comme prévu.  : n’aurait-il pas été préférable  de reporter le Concile ? Le Concile n’ayant pas été reporté, la manière même, en interne, dont on est arrivé au vote « unanime » pose question : la synodalité qui se fonde sur l’Evangile et à partir du peuple des Baptisés, pour aboutir à une décision œcuménique à valeur universelle  a semble-t-il  été  réduite à l’avis des pères conciliaires  en réalité sous l’emprise du pape  et de son entourage.

[11] Avant de se rendre au Concile, Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, avait publié une lettre pastorale dans laquelle, tout en exprimant le dévouement le plus absolu et le respect le plus profond pour l’autorité et la personne du pape, il déclarait ne pas accepter sans contrôle les opinions ultramontaines sur l’infaillibilité.

[12] Dans une lettre du 11 novembre 1869, adressée au clergé de son diocèse sous le titre : Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de l’infaillibilité au prochain Concile, l’évêque d’Orléans résumait toutes les objections faites contre l’opportunité de la définition de l’infaillibilité pontificale, et reprochait vivement à L’Univers ( et à Louis Veuillot) d’avoir imprudemment provoqué la controverse sur cette question

[13] La majorité des conciles n’ont pas été œcuméniques et correspondaient à des décisions locales. Lorsqu’on cite un Concile, il faut bien observer s’il est œcuménique ou local…

[14] Le terme œcuménisme ou oecuménique, après le schisme avec les orthodoxes ou autres, est souvent utilisé pour qualifier le désir d’unité des différentes églises chrétiennes : lorsque orthodoxes, protestants, catholiques etc. se rassemblent).

[15] On trouve en grec de nombreux mots qui en dérivent dont  ekklèsia (  =  hors de- appeler)  et en latin des mots qui ont donné en français intercaler, calendrier, et même clair, ( éclat de la voix, de la lumière , de la renommée).

[16] Rappel : première apparition à Lourdes le 1 février 1858 ; 25 mars : le nom, « Que soy era immaculada councepciou » ; 16 juillet dernière apparition.

Une réflexion sur “Autour du dogme de l’infaillibilité  (1870) : un exemple ou un contre-exemple de synodalité ?

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