Les aventures étymologiques du terme « paroisse »

De la paroïkia (grec ancien) à la paroecia gérée par un parochus (bas-latin) : une migration terminologique entre ciel et terre avec un coup de théâtre !

par Marguerite Champeaux-Rousselot ( 2020-06-17)

Au cours de sept siècles de dérive terminologique marquée par l’usage approximatif du grec puis du bas-latin francisé, la notion de milieu de vie s’est cristallisée peu à peu en maison avant de désigner l’ensemble organisé d’une communauté ecclésiale.  
Ajoutons que le terme « paroisse » résulte de deux noms... d’où des surprises et des rebondissements.

Cet article est consacré à la naissance du terme « paroisse ». Par ailleurs, vous trouverez prochainement un document consacré à l’Histoire de la Paroisse elle-même (à partir du 1er s. jusqu’à aujourd’hui) .

Le terme grec paroikia  

Le terme paroisse vient originellement du nom commun grec π α ρ ο ι ́ κ ι α, (avec un kappa, κ, prononcé paroïkia) composé de ο ι ́ κ ι α qui désigne un lieu, la maison où la famille se rassemble, (d’où écologie économie, œcuménique etc.) et de παρα qui veut dire « auprès de, à côté de ».

Le verbe dérivé de ce nom π α ρ ο ι κ ε ι ̃ ν signifie demeurer auprès de ; séjourner dans un pays où on est un étranger.

Il a été employé dans la Septante qui traduit l’Ancien Testament de l’hébreu en grec,  pour désigner le fait qu’Abraham séjournait en Egypte ; un π α ́ ρ ο ι κ ο ς est proprement « celui qui habite à côté, près de » un étranger résidant ici, un voisin mais qui justement même dans une cité n’a pas droit de cité.

Le nom composé π α ρ ο ι ́ κ ι α a donc été d’abord employé pour signifier « la résidence ou le séjour dans un pays étranger », de durée plus ou moins longue.

Le sens spirituel du terme paroikia  : l’épître de Pierre   

Mais prenons d’abord la situation peu après la « disparition » de Jésus : par exemple dans les Actes des Apôtres.

Les disciples sont convoqués par les Juifs  dont ils se distinguent en enseignant et annonçant la Bonne nouvelle ( un seul  verbe  pour ces quatre mots :  «  euaggelizô »)  « tout le jour/chaque jour, dans le temple comme en privé  » [1] . Ils se distinguent d’eux  par leur esprit de liberté par rapport aux rites et n’hésitent pas à risquer d’être maltraités  pour cette liberté.  Ils se réunissaient en effet pour prier en groupe dans les maisons d’hommes et de femmes,  nous rapporte Paul : chez Lydia, Cornelius, Aquila et Priscille, à Éphèse etc.  

Ce «  toujours et partout », nous en avons un bon exemple dans l’épitre connue attribuée à Pierre (I Pierre, 2, 11). L’auteur  emploie en effet deux adjectifs qui concernent la place de certains étrangers  qui n’ont pas les droits d’autres habitants : la maison (oikia) d’un paroikos ne sera jamais que « voisine » ( para signifie «  à côté de » ) sans jamais être intégrée dans la cité, et celui qui séjourne dans un peuple ( dèmos)  sans en faire partie restera un parepidèmos, ( littt. «  à côté du peuple » ) : son séjour, fût-il long, ne lui permettra jamais de se fondre dans la communauté de ses habitants: ils seront toujours à côté (par- oikios et par-epi-dèmos) – deux situations souvent gênantes ou regrettables.

Or dans ce chapitre, l’auteur  prend le contre-pied de cette position et utilise la dimension symbolique des deux termes pour signaler la situation particulière du chrétien : certes les chrétiens ont leur maison dans leur peuple, mais leur maison  la plus essentielle n’est pas celle-ci ! Pierre sait s’adresser à des gens qui avaient tous les droits de vivre dans le monde et ont décidé… de devenir, quoique toujours en son sein, membres d’un autre Royaume vers lequel ils choisissent d’avancer. Il leur montre que désormais, à cause de ce choix,  ils sont des paroikos et des parepidèmos : « Vous par contre, race choisie, royale, communauté sacerdotale, nation sainte, peuple à conserver…, pas peuple jadis et maintenant peuple de Dieu, personnes qui n’ont pas obtenu miséricorde, et qui maintenant l’ont obtenue. Bien-aimés, je vous exhorte, vous, comme des résidents étrangers (paroikos) et des étrangers de passage (parepidèmos), à vous tenir loin des désirs charnels qui combattent contre l’âme ; en conservant belle votre conduite parmi les païens etc.  »  (I Pierre, 2, 11)  

Les disciples d’alors se sentaient donc comme appartenant à leur milieu et en même temps « à côté ». Ils se sentaient comme en séjour en pays étranger, leur patrie de cœur étant ailleurs, puisque fils ambitionnant d’être d’un autre Royaume ou de le mériter. (Mon Royaume n’est pas de ce monde…). Inquiétude et regret doivent faire place à la motivation et à l’espérance [2] .     

Quitter le grec paroikia  pour le latin  paroicea ? le  spirituel pour de  l’organisé ?  

Le nombre de ceux qui suivent la Voie s’agrandit et s’enracine.   

Voici que le christianisme s’est implante solidement et que le pouvoir religieux chrétien se renforce (faut-il dire pactise ?) avec  le pouvoir civil (Constantin 1er ). Le nombre des chrétiens s’accroit, y compris  des chrétiens fortunés, et avec lui, le besoin d’organisation matérielle et administrative. A nouveauté religieuse, organisation et terminologie nouvelles – tant du point de vue spirituel que géographique et administratif. La tentation  du quantitatif et du concret pour persuader de la puissance  de Dieu et la manifester l’a souvent emporté sur  le paradoxe évangélique.

L’ekklesia ( en grec) était littéralement l’assemblée des appelés, leur communauté de fils de Dieu construisant le Royaume spirituel au fil de leurs cheminements, et il a fallu trouver des concepts, des mots spéciaux pour distinguer ce qui relevait de cette assemblée mais sur un autre plan, à savoir l’endroit de vie concret des chrétiens sur cette Terre, ce qui était en quelque sorte le plus éloigné du Royaume de Dieu…  Les lettrés eurent alors recours au terme grec paroikia qui convenait bien puisqu’il ne recouvre pas du tout ce qu’était l’ekklesia.

Par la suite, le terme grec π α ρ ο ι ́ κ ι α (avec son κ) employé dans le contexte ecclésiastique (surtout d’organisation matérielle, au départ) fut transcrit en (bas-) latin paroecia, avec un c car le latin n’a pas de k, puis peu à peu francisé avec des variantes quand il fut employé par tous, lettrés ou non, à partir du IVème siècle à peu près.

Le latin gagne en Occident. Le terme  grec ekklesia est latinisé lui aussi en ecclesia.

Les textes, même s’ils sont rares, attestent que le premier terme latin, paroecia sous ses diverses formes, est utilisé par écrit au IVème siècle par les premières communautés chrétiennes : au début du IVème s, il prend le sens de «communauté, église particulière», puis il sert, en référence à l’évêque, dans la 2ème moitié du IVème s. pour désigner le territoire qui ressortissait de son église épiscopale, c’est-à-dire de son « diocèse » (que nous nommons aujourd’hui « évêché ») et il est employé comme synonyme de ce terme. 

Or les zones urbaines ayant été généralement adopté en premier l’Evangile, l’église de l’évêque avec son presbyterium était souvent située dans une cité épiscopale et tout au début, le baptistère se trouvait près de cet évêché, mais le diocèse ou la paroiceia  étaient bien plus vastes que la cité elle-même et comprenait les campagnes [3] qui, elles,  se convertirent plus tard.

Ce terme paroiceia est employé concurremment avec diocesis et ceci pendant six siècles dans ce sens : le dernier emploi connu écrit de paroecia en ce sens d’évêché date de 1076. Cela explique en partie la configuration encore actuelle des « paroisses urbaines ».

Un nouveau venu au Vème siècle : le  terme  grec   parochos  latinisé en parochus !  

Lorsque, à partir du Vème siècle environ, se mirent en place de plus en plus précisément, diverses organisations de gestion matérielle, on constate que le mot paroecia subit progressivement l’influence d’un mot latin qui n’a pas du tout la même étymologie : parochus – qui vient à son tour perturber le sens du terme paroiceia   dont le sens dérive de plus en plus.

Si le mot latin parochus vient lui aussi d’un mot grec latinisé, son étymologie n’a aucun rapport avec le paroikia évoqué plus haut puisqu’il s’agit cette fois de π α ́ ρ ο χ ο ς, (avec un khi χ, prononcé parokhos), formé de παρα, qui veut dire « auprès de, à côté de » et de ε ́χ ω qui veut dire « avoir ». Le verbe composé π α ρ ε ́ χ ω signifie « fournir, offrir, présenter », et a donné le nom commun π α ́ ρ ο χ ο ς qui veut dire « régisseur des magistrats en voyage » et a été latinisé à l’époque classique en parochus au sens plus général de régisseur.

Comment et pourquoi l’emploi de parochus s’est-il développé ? 

Lorsqu’il a fallu trouver de nouvelles appellations pour les responsables de la gestion (matérielle surtout) des campagnes désormais christianisées même à distance de l’évêché (paroiceia ou diocèse), il a fallu trouver un nom qui marque bien la distinction avec le responsable des questions cultuelles : on a employé alors ce terme parochus pour désigner sa mission logistique. 

Cependant, les textes montrent non seulement des mélanges orthographiques entre paroiceia et parochus, mais aussi des entrelacements voire des confusions dans leur emploi et leur sens. 

En effet, comme la prononciation n’était pas uniformisée, ni l’écriture répandue, ni l’orthographe stabilisée, et comme le premier terme ressemblait au second par la graphie et le son (paronymie et homonymie), la contamination entre les deux mots a pu se faire facilement.

De leur côté, les lettrés ont pu forger savamment une forme dérivée de parochus pour désigner ce que doit gérer le parochus : la parochia très proche de la paroikeia grecque latinisée en paro(e/i)ceia…Une sorte de synecdoque, désignant le territoire par la charge. Quant au commun des gens moins instruits, l’usage a pu confondre plus ou moins les deux paronymes très proches phonétiquement et formellement.

Compte-tenu du contexte linguistique, il s’est passé un phénomène socio-linguistique qui semble traduire un raisonnement inconscient général : tout semble s’être passé comme si on avait supposé que le parochus, du fait qu’il était par son métier  loin de l’évêque mais néanmoins en lien avec lui, avait à gérer la paroecia qui était loin de l’église diocésaine et néanmoins en lien avec elle. Si bien que désormais, la paroecia se mit à signifier aussi, en quelque sorte, « ce que gérait le régisseur (parochus) ».

Entre le sens administratif de parochus et le sens spirituel et religieux de paroiceia qui va l’emporter ?

Qui à l’époque  contribue à inventer les mots nécessaires aux nouvelles fonctions, à l’administration ? Qui les répand ? Ceux qui savent écrire, parler  latin et traduisent le latin en français pour le menu peuple qui s’adapte et apprend les nouvelles règles etc.

C’est pourquoi, finalement, au milieu de plusieurs variantes, le terme qui l’a emporté linguistiquement et sémantiquement, c’est le terme administratif, celui des écrits, des lettrés, des plus éduqués qui régissaient et tenaient la plume : c’est donc le terme dérivé de parochus.

Cette confusion a été également renforcée par des points communs dans leur signification (sémantique) spécifiquement liée à la religion.

Là aussi, on constate le fait de cette évolution linguistique et sémantique, sans en trouver d’explication dans les textes d’alors, rares et souvent répétitifs ( chartes, comptes, contrats… ).

Il y a donc une contamination.

Les deux évolutions se combinent de ci, de là (improprement certes, mais pragmatiquement !) pour finalement, faire de la paroecia en latin un endroit géré par un parochus en latin.

En effet,

– d’une part nous avons vu grâce à la lettre dite de Pierre par exemple, que la notion de paroikia ( avec un k ) venait du fait que les baptisés se vivaient d’une certaine façon comme de passage sur une Terre étrangère, habitant un endroit de vie connecté « ailleurs », la paroecia ou paroiceia

– d’autre part, on peut supposer qu’ils ont considéré que leurs responsables ou qu’eux-mêmes avaient à régir leur lieu de vie sur cette Terre où ils ne font qu’un voyage : ils n’y vivent que passagèrement et suivent la voie indiquée par le Christ qui leur montre le passage. Ici le sens originel du terme grec parokhos (avec le khi) et de parochus s’est révélé bien convenir.

– les baptisés qui se vivaient d’une certaine façon comme en transit  momentané sur une Terre à laquelle ils ne devaient pas s’attacher, ont  volontiers délégué  la gestion des affaires terrestres à qui les guidait religieusement…

Citoyen de l’au-delà et de passage dans la cité terrestre, le chrétien se retrouvait bien dans ce double cadre conceptuel – mais la dimension organisationnelle a progressivement pris le pas sur l’acception spirituelle.

Et naturellement, à la fin,  avec l’uniformisation progressive des termes, la paroiceia est devenue la paroichia.

Voilà donc comment et pourquoi ce second terme ( parochus ) a influencé le premier et l’a finalement emporté aux environs du VIIème siècle.

Le lexique ici  traduit toute une histoire des mentalités. 

Fin des aventures étymologiques du terme français « paroisse »

Nous sommes partis de la paroïkia (grec ancien) vers la paroecia  des fidèles  dont l’évêque avait la charge spirituelle, puis est arrivé un parochus (bas-latin) qui a administré et régi le territoire matériel de l’évêque.

Finalement ce parochus a administré ce qui ne s’est plus appelé paroiceia mais paro(i)chia.     

Le français  paroisse  résulte  de cette migration terminologique  en zig-zag et qui a connu un coup de théâtre imprévu avec l’arrivée de parochus.  

Gérer entre ciel et terre, une question qui n’est pas résolue !…

Ce qui l’a emporté c’est la puissance utile d’une organisation territoriale faisant partie d’une pyramide.  

Cela aura des implications multiples.

Nous en avons fini avec l’étymologie de ce terme.

Pour la suite de l’histoire de la notion de paroisse, lire un autre article sur le même site … en sautant le début qui résumera plus ou moins ce que vous venez de lire … mais qui contient aussi  une excellente devinette  sur l’emploi le plus ancien du terme  paroikos  ..  !                                                       

Marguerite Champeaux-Rousselot ( 2020-06-17)


[1] Luc conclut ainsi cet épisode violent  en précisant que le conseil des Juifs n’avait pu les obliger à respecter des horaires, des règles, des lieux etc. Il écrit :  « Πᾶσάν τε ἡμέραν, ἐν τῷ ἱερῷ καὶ κατ᾿ οἶκον, οὐκ ἐπαύοντο διδάσκοντες  καὶ  εὐαγγελιζόμενοι  Ἰησοῦν  τὸν Χριστόν. »  ( Actes, 5,42)  :  Littéralement  « Et toute la journée/chaque jour, et dans un lieu religieux  public comme dans un lieu privé , ils ne cessaient  d’enseigner et d’annoncer la Bonne nouvelle de Jésus le Messie ». Traduire par « dans les maisons » ne suffit pas ; en effet, le terme ne désigne pas une maison mais le privé.  C’est une manière de dire «  24 h/24 et partout ». Cela bouscule ce qui convenait  traditionnellement  pour l’enseignement et la prière : les disciples ne semblent plus  respecter le sacré et le rite.   

[2] Je repense à ce chant de mon enfance : « Citoyens du ciel, habitants de la maison du Seigneur.. », le tout étant de ne pas être excluant..

[3] Bien plus tard, au point que paganus, qui a donné paysan, désignait les croyants traditionnels polythéistes qui ont «résisté» plus longtemps, et a donné également le mot païen.

Autour du dogme de l’infaillibilité  (1870) : un exemple ou un contre-exemple de synodalité ?

par Marguerite Champeaux-Rousselot ( 2018-04)

L’établissement  – autoritaire –  de ce dogme établissant la primauté et  l’autorité infaillible des papes  se déroula dans un cadre tragique plein d’excès et  de rebondissements, et même la guerre de 1870  y joua son rôle…

 

Ce dogme,  qui a près de 150 ans,, a été très contesté  et il l’est encore de nos jours.

 

Ce dossier est destiné à permettre une réflexion au sujet de la manière dont l’Eglise d’aujourd’hui  devrait avancer et avance sa réflexion : probablement devrait-elle le faire de la même manière que nos dirigeants laïcs  et de la même  manière que Jésus vivait peut-être avec ses disciples…

 

 

Plan : en recherchant  * , vous avancerez de partie en partie si vous êtes pressé ! Bonne lecture !

 

–  *I Le contexte historique immédiat et le déroulement

 

  • *II Une introduction au Journal et aux souvenirs de la princesse Radziwill, fervente catholique, opposée à ce projet de dogme, élaboré en 1869 et promulgué en juillet 1870, sous Pie IX.

 

  • *III Les extraits les plus significatifs à ce sujet de son Journal personnel  pendant  ce Concile qui eut lieu au Vatican. ( Souvenirs de la princesse Radziwill (né Castellane) 1840-1873. Paris, librairie Plon, 1931)

 

  • *IV  Les extraits dans ce même Journal de Lettres contemporaines de ce Concile

 

  • *V  Eléments d’histoire religieuse (de l’Evangile aux conséquences immédiates de ce dogme).

 

 

*I Le contexte historique immédiat et le déroulement du Concile[1]

 

En 1860, la papauté est dans une situation désespérée : les forces républicaines italiennes ont conquis ses états pontificaux et la cernent  désormais :   Pie IX a dû demander protection à Napoléon III et à ses zouaves. Il n’a plus ce pouvoir temporel qui s’était bâti progressivement, et va tenter  de montrer qu’il dispose encore d’un pouvoir spirituel : celui de lutter en tout cas contre le monde moderne et  la pensée rationaliste ; pour ce faire il faut moderniser les canons qui datent de deux siècles (du Concile de Trente 1545-1563) et repréciser la nature de l’autorité du pape sur les Eglise locales.

Dans sa convocation au Concile, Pie IX ne proposait pas  d’étudier la question  d’une éventuelle infaillibilité du pape, mais la question était dans l’air  depuis le 6 février 1869 où un article anonyme dans une revue jésuite  avait  évoqué pour la première fois ce thème qui serait bien utile pour renforcer les pouvoirs de la papauté affaiblie. Se développent alors les concepts de magistère et de dogme peu utilisés jusqu’ici dans l’Eglise catholique[2].

Rappelons brièvement ( pour plus de détails sur l’origine des conciles voir la partie V finale) que jusqu’ici en effet, la promulgation de dogmes avait été chose fort rare : puisque l’ensemble de tous les baptisés adhérant au Christ ne peut se tromper, un dogme était en quelque sorte l’interprétation humaine, l’expression relative mais devenue officielle, du depositum cru de tous concernant des réalités divines bien reconnues  comme indicibles. Comment passait-on de ce qui était cru par  tous les fidèles à l’établissement d’un dogme ? Comme le dogme est une affirmation qui ne peut pas toujours  être démontrée mais doit être tenue pour vraie par les fidèles catholiques, les quelques dogmes prononcés lors des conciles précédents l’avaient  été des sujets proposés bien à l’avance et qui pouvaient refléter réellement les opinions des pères conciliaires, pères conciliaires qui avaient eu le temps de recueillir l’avis des fidèles de  l’Eglise universelle. Du moins est-ce ainsi que cela aurait dû toujours  se pratiquer d’après les Règles et la Tradition. Le dogme ainsi pouvait et devait  être accepté comme émanant  de l’Église toute entière, et  donc comme pouvant s’appliquer également à l’Eglise tout entière. La synodalité était le chemin  où l’Eglise tout entière avançait, même si bien entendu, certains avaient des charismes particuliers concernant la réflexion par exemple théologique ou  morale. Le dogme n’émanait pas d’un groupe de fidèles, et encore moins d’un unique être humain, fût-il le pape.  La pratique dogmatique avait donc été très rare et le pouvoir des papes ne concernait absolument pas les dogmes qui devaient eux être votés en Concile universel ( œcuménique).

Cet article proposait que le pape soit investi du pouvoir de promulguer  des dogmes.

Immédiatement deux courants se créent : les ultramontains (souvent les proches de Rome)  soutiennent cette idée,  et les courants libéraux ou nationalistes (l’ancien gallicanisme, mais aussi ceux qui veulent conserver intacte la démarche synodale qui mène aux dogmes)  s’y opposent comme tous ceux qui veulent respecter la démocratie des origines en matière de gouvernance ecclésiale…  et la polémique enfle. On discute même sur les droits d’un Concile de décider en cette matière : est-ce conforme  à la synodalité ecclésiale qu’un homme seul décide pour l’Eglise ? Est-ce conforme à l’Evangile[3] ?

Le Concile commence  le 8 décembre 1869… et, coup de théâtre, les  sujets initiaux et primordiaux ( la nature de l’autorité du pape sur les Eglise locales, la condamnation du rationalisme etc.) sont renvoyés en commission dès le 28 décembre ! On commence par la réécriture du droit canon qui se passe assez facilement. Le Concile est-il fini ?

Non… Car deux pétitions naissent auprès des près de 700 membres du concile  … L’une, pour l’infaillibilité pleine et entière du Pape récolte 450 signatures et l’autre, contre son infaillibilité au nom de plus de synodalité ( seul l’ensemble des fidèles est infaillible ) et d’un statu-quo des compétences du pape, en récolte 136… Alors, devant cette chance inopinée, les conseillers du Pape le pressent de mettre la question, même imprévue,  à l’ordre du jour sous la forme d’un dogme  qui s’insérera dans la nouvelle constitution, même si les fidèles n’ont pas été vraiment consultés. Pie IX accepte. On presse même le pape de faire voter cette infaillibilité  immédiatement par acclamation, mais le pape se contente de demander que cette question soit traitée avant toute autre, de manière à s’assurer  une réponse positive d’emblée. (voir  ci-dessous  des extraits de l’Introduction qui synthétise rapidement ces mouvements jusqu’à leur dénouement et à leurs conséquences  les plus proches).

Les opposants, malgré, ou plus exactement au nom de  leur attachement à l’Eglise et à la papauté   manifestent ouvertement,  et  le débat, violent vu les urgences, fait véritablement rage (voir ci-dessous le journal de la princesse Radziwill à l’automne 1869) y compris hors de l’Eglise, si bien que l’infaillibilité inconditionnelle  du Pape est progressivement nuancée par deux conditions jointes ( toujours valables actuellement).

En juin 1870, changement dans le programme : la « discussion générale » est ajournée sur instruction du Pape et l’on ne débattra plus que de la question de l’infaillibilité.

Le 13 juillet 1870, 601 votent  pour et 88 contre, tandis que la tension internationale augmente après la rencontre d’Ems.

Pour faire adopter par les opposants également ce dogme (imprévu)  de l’infaillibilité papale, on suit  alors en quelque sorte un chemin synodal mais interne  au Concile : il est proposé finalement avec deux conditions qui vont rassurer : elle ne s’appliquera que sur des affirmations du pape appuyées sur la certitude d’une « assistance divine »[4]  et devront être promulguées « ex cathedra » c’est-à-dire d’une manière très codifiée et solennellement, Ces affirmations devront être fidèles à ce que croient – avant ce dogme – l’ensemble universel des fidèles.  L’infaillibilité du pape ne s’appliquera donc pas aux décisions ordinaires ( souvent circonstancielles ou locales  )  en matière de discipline, d’éthique, de morale ou de gestion des affaires courantes.

Cela signifie que l’infaillibilité du pape sera circonscrite par l’Eglise universelle… et rassure certains opposants modérés du pape… mais pas encore toute la minorité.   Il ne reste plus  que trois cardinaux qui s’opposent au pape… Or simultanément, par coïncidence, les événements politiques, les suites de « la dépêche d’Ems »,  mettent le feu aux poudres dans les affaires internationales, et des prélats retournent chez eux  ( voir le Journal de la princesse Radziwill plus bas ), à moins que ces Pères  ne saisissent en réalité cette occasion pour  s’éviter de voter « Non »  et entrer en disgrâce… Finalement, ce sont  une soixantaine de cardinaux qui quittent Rome précipitamment,

 

 

Le vote peut alors avoir lieu le 18 juillet 1870 sur un texte  qui n’a pas  suivi  la voie synodale normale… et a été élaboré dans une synodalité qui n’a été exercée que dans le cadre réduit des presque 700 pères conciliaires : le texte d’une part affirmant la primauté universelle du pape et d’autre part définissant le dogme de l’infaillibilité pontificale « sur la foi ou les mœurs »  dans les conditions vues ci-dessus, est voté le 18 juillet 1870 par  les 535 évêques encore présents à Rome : 533 pour et 2 contre. Après la ratification par le pape du vote du concile, les deux Pères qui avaient voté non et ceux qui s’étaient abstenus se rallient… : cela revient alors à un vote  « unanime » du Concile…

On décide, vu les événements extérieurs, de ne pas traiter les questions qui avaient été repoussées à la fin (la nature de l’autorité du pape sur les Eglise locales et la critique du rationalisme etc. ) et le pape renvoie le concile Vatican I sine die. Cela signifie que  ces questions n’ont pas été traitées de façon conciliaire, et que, de ce fait, ce Concile n’est  pas fini.

 

 

 

Le texte est alors promulgué par Pie IX, le jour même, 18 juillet 1870, sous le nom de Pastor Aeternus ( ses deux premiers mots ) : à la Conclusion du quatrième chapitre de cette  Constitution Dogmatique sur l’Église nous lisons[5]  :

«  […] nous enseignons et proclamons comme un dogme révélé de Dieu :

Le Pontife romain, lorsqu’il parle ex cathedra, c’est-à-dire lorsque, remplissant sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, qu’une doctrine sur la foi ou les mœurs doit être tenue par toute l’Église, jouit, par l’assistance divine à lui promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que fût pourvue son Église, lorsqu’elle définit la doctrine sur la foi et les mœurs. Par conséquent, ces définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Église. »

Et le monde catholique s’y rallie dans son ensemble[6].

 

Le lendemain, 19 juillet 1870, la France déclare la guerre  à la Prusse… et Napoléon III retire d’urgence ses troupes des Etats Pontificaux pour les mobiliser en France. Les troupes républicaines italiennes ne rencontrent alors plus aucune résistance et l’annexion de Rome est réalisée le 20 septembre 1870, ce qui parachève l’unité de l’Italie[7].

 

Quel contraste et quel paradoxe : la veille, la papauté se fait reconnaître comme légitime une infaillibilité universelle dans certains cas, et le lendemain, elle perd presque totalement son pouvoir temporel.[8] !  Le pape usera-t-il de ce nouveau pouvoir ? [9]

Ainsi le Concile Vatican I n’a-t-il ni commencé ni  travaillé ni conclu ni terminé normalement… et ainsi sommes-nous étonnés d’y  voir ( avis tout personnel )  un exemple qu’il nous semble logique de qualifier de  « synodalité non-conforme »[10].

 

( voir la partie V finale pour les suites de ce concile )

 

Il nous est certes sans doute plus facile d’y voir clair aujourd’hui qu’alors, mais de nos jours ,nous avons bien du mal à nous imaginer que c’est seulement depuis un siècle et demi ( en 1870)  que la papauté dispose théoriquement d’un pouvoir qui ressemble si peu au modèle donné à tous par Jésus.

Il est donc d’autant  plus intéressant de lire le journal de la princesse Radziwill, une partisane du libéralisme, amie de Mgr Dupanloup,  contre les infaillibilistes et les ultramontains, et l’introduction à son livre par Julien Cambon.

 

*II Introduction,  par Jules Cambon, (italiques ) et éléments complémentaires  

dans Souvenirs de la princesse Radziwill (né Castellane) 1840-1873. Paris, librairie Plon, 1931

 

 

Page VII  

En 1869, le monde catholique était agité par l’annonce du Concile que le pape Pie IX avait convoqué (…)

Le prince et la princesse Radziwill, qui étaient foncièrement religieux, se rendirent à Rome pour être témoins de cette grande Assemblée.

Pie IX, au grand étonnement de la plupart des gouvernements, s’était montré très libéral au commencement de son Pontificat. Les déceptions qu’il éprouva après l’assassinat par le parti révolutionnaire, de son ministre Rossi, le rejetèrent de l’autre côté ; cependant, il était resté, au fond, plus conciliant que la plupart de ceux qui l’entouraient. Il espérait que le Concile durerait peu de temps, et que l’infaillibilité serait votée par acclamations. L’Assemblée devait se réunir dans la basilique de Saint-Pierre. On avait construit, dans un des bras de la croix que forme l’église, une salle immense. C’était une sorte de théâtre qui, comme tous les théâtres, avait ses coulisses. La princesse Radziwill a noté curieusement ce qui se passait autour du Concile ; ses sentiments catholiques donnent un singulier intérêt à son témoignage.

L’épiscopat du monde entier allait se trouver réuni. Ses évêques n’étaient pas tous animés des sentiments qu’on n’en attendait au Vatican. Beaucoup d’entre eux, et parmi les plus distingués, était anti-infaillibilistes, soit qu’ils fussent opposés en doctrine à ce nouveau dogme, soit qu’ils trouvassent inopportune la définition qui leur était demandée. Il en était ainsi de la grande majorité des Allemands. Les Français étaient plus divisés et surtout plus timides. Mgr Dupanloup, qui représentait ce qu’on appelait le catholicisme libéral, était à la tête des opposants. Louis Veuillot, dans le journal L’univers, lui faisait une guerre acharnée.

Des passions étrangement vives animaient tous ces Pères de l’Eglise. On en retrouve l’écho dans les Souvenirs de la princesse qui, si elle avait été moins catholique, eût été sans doute quelquefois scandalisée. Toutes ces tempêtes sont aujourd’hui apaisées : le temps a fait son œuvre. La princesse avait pour l’évêque d’Orléans un respect filial : elle le défendait partout. Un soir, chez les Caraman, elle se rencontra avec l’évêque de Poitiers, Mgr Pie, qui était un des représentants les plus considérables de l’Eglise de France. Ce prélat critiqua violemment l’attitude de Mgr Dupanloup à l’égard de Louis Veuillot. La princesse ne put s’empêcher de dire combien cette attaque contre l’évêque d’Orléans, dans une telle bouche, lui était plus sensible que celle qui venait d’un journaliste. À ces mots, Mgr Pie s’emporta et frappa la table avec une telle violence qu’une lampe qui s’y trouvait, tomba, brûlant la robe de la princesse, et la couvrant d’huile : « Pardonnez-moi ma vivacité, Monseigneur, dit-elle aussitôt ; ayez la bonté de vous souvenir que je suis fidèlement attachée, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, à Mgr Dupanloup, et que, de ma vie, je n’abandonnerai un ami de ma famille et de moi-même. » Ces quelques mots mirent fin à l’entretien.

Elle quitta Rome à la fin de 1869 ; le Concile se continua jusqu’au milieu de 1870. Les opposants luttèrent pour maintenir la liberté de leur opinion, mais il n’était pas d’incident, si étranger qu’il fût à leurs délibérations, qu’il n’illustrât les dispositions d’esprit auxquelles ils se heurtaient. C’est ainsi que M. de Montalembert étant mort dans le mois de mars, le service solennel qui devait être célébré en son honneur à l’Ara Caeli, fut interdit. D’une part, l’illustre Docteur  Doellinger n’était pas à Rome, et le cardinal Schwartzenberg se permit d’en exprimer le regret : on lui fit sentir le déplaisir qu’inspirait son langage. Enfin, l’opportunité de la proclamation de l’infaillibilité ayant été contestée par le cardinal Guidi, celui-ci fut appelé par le pape, qui lui fit reproche de ses propos. Comme il se défendait et soutenait que son langage avait été conforme à la doctrine de l’Eglise : « Comment ! L’Eglise, s’écria le Saint-Père, empruntant sans y penser son langage à Louis XIV, mais l’Eglise c’est moi. »

Enfin, la discussion générale fut close. Le nouveau dogme fut défini. Les évêques se dispersèrent, ils avaient hâte de rejoindre leur diocèse. La candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne était posée. Une tempête inattendue menaçait le monde et le silence se fit sur le Concile.

 

(L’auteur explique  p. XIII  que  le  Kulturkampf existe en Allemagne dès 1870. )

 

Quelques uns des noms impliqués dans les  deux camps :

Libéraux : Joseph Georges Strossmeyer, Darboy (p. 102) , Le Père Hyacinthe, article du duc de Broglie dans le Correspondant , 10 octobre 1869, Henri Louis Charles Maret, François Victor Rivet, Harry Charles Conrad d’Arnim, le cardinal Guidi, Doellinger, John Dalberg, Acton, Mgr Place, Mgr Héfélé  et Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, un très grand ami de la princesse et de sa famille.

Un protestant : M. de Pressensé, pasteur français qui écrira après : Le Concile du Vatican , son histoire et ses conséquences religieuses, 1872

Infaillibilistes : Mgr de Poitiers, Antonelli, Mgr Nardi, Mgr Pie, Falloux, Wolaiski, Mérode, Mermillod, Bastide, Mgr Claude Henri Augustin, Plantier

 

 

*III Extraits du Journal  de la Princesse Radziwill :

Souvenirs de la princesse Radziwill (né Castellane) 1840-1873 Paris, librairie Plon, 1931

 

  1. 101 (elle commence à raconter les préparatifs du Concile à Rome).

 

« Rome, 17 novembre 1869

On racontait aujourd’hui que le Pape se serait décidé à ne pas proposer aux membres du Concile le schéma de l’infaillibilité. Il aurait pris cette décision après avoir lu différents ouvrages, des écrits, des lettres dernièrement reçues, et à la suite des conversations qu’il avait eues avec les évêques nouvellement arrivés à Rome. Je doute de la véracité de cette nouvelle. La lettre que l’évêque d’Orléans[11] a lancée, en prenant congé de son clergé, a fait le meilleur effet dans toutes les sphères. Il est vrai qu’elle est admirable, disant qu’il part pour Rome, qu’il se soumettra à tout, mais que l’on discutera les questions à fond. Le cardinal Schwartzenberg doit avoir parlé très énergiquement au Saint-Père, dans son audience de réception, sur la manière dont on devait agir envers l’Autriche. Son Éminence a expliqué jusqu’où l’on pourrait aller et la ligne on devait s’arrêter.

 

Rome 18 novembre 1869[12] ( la Princesse donne raison au Pape mais trouve qu’il aurait été plus adroit d’être moins brutal )

 

Rome 21 novembre 1869–

Le parti ultramontain est déchaîné et ne pardonne pas à l’évêque de l’avoir ainsi démasqué. (( D’où calomnies, médisances, ragots etc.)) D’autres échos disent que cette dernière lettre de l’évêque d’Orléans fait réfléchir bien du monde et que le parti qui a le plus désiré le Concile en est maintenant le plus effrayé.((…)) Le pape a reçu hier 20 évêques français à la fois. Sauf ces rares audiences, le Saint-Père n’est pas entouré de gens distingués ; les cardinaux n’ont même pas l’entrée libre, de sorte que Sa Sainteté sait très peu ce qui se passe et, entouré de sous-ordres, il est plutôt au courant des commérages de la ville que des choses vraiment sérieuses.

 

Rome, 25 novembre 1869.

À propos de l’évêque d’Orléans, Mgr Mermillod s’était écrié avec un accent d’indignation : « Mgr Dupanloup arrive à Rome en hypocrite et, en se prosternant devant le pape, il a l’air de lui cracher au visage. »

 

Rome, 27 novembre 1869, (elle raconte la scène de la lampe)

 

Rome, 28 novembre 1869

Ce matin il y avait chapelle à Saint-Pierre : 300 évêques. Antonelli assistait le pape. Après l’Évangile, un père dominicain prononça un discours en latin. Toute la prédication roulait sur le Concile et en voici les deux passages les plus significatifs : « vous allez retrouver la république spirituelle, mais aussi la puissance temporelle ! » Et à la fin : « ne craignez pas d’errer, puisque vous avez au milieu de vous celui à qui Jésus-Christ a dit : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. »

 

Rome, 1er décembre 1869

le prince évêque de Breslau est fort inquiet de ce qui se passe, trouvant le moment du Concile mal choisi et que la définition de ce nouveau dogme de l’infaillibilité lui donne de l’effroi. Il dit encore que si ce dogme était proclamé, cela occasionnerait des ravages en Allemagne et amènerait plus que probablement un schisme.

 

Rome 3 décembre 1869

Arco m’a donné plusieurs détails qu’il avait lus dans le règlement du Concile ; il est dit entre autres que, seul, le Pape a le droit d’y faire des propositions, qu’il se reconnaît exclusivement ce droit, mais que, par condescendance et par grande bonté, il daigne permettre que les évêques en fassent aussi. Leurs propositions seront transmises à une commission qui en fera le dépouillement, le Pape jugera dans le nombre et choisira les propositions qui lui plaira de soumettre au Concile. La discussion n’existera pas, il sera seulement permis aux évêques d’écrire au bas de la proposition : oui ou non.

La Cour de Rome est plus que jamais à prendre position dans le côté le plus réactionnaire et de peser de tout son poids dans ce sens-là. Aussi, les évêques allemands qu’on sait ne pas pencher précisément vers ses idées-là ont-ils été très mal reçus. Quand ils ont dit que la proclamation du dogme de l’infaillibilité ébranlerait dans ses bases le catholicisme en Allemagne, on leur a ri au nez. (( la princesse  rapporte d’autres accrochages en particulier contre Doellinger qui a prôné la séparation absolue de l’Eglise et de l’Etat . Il avait en 1861 prôné l’abandon pur et simple du pouvoir temporel de l’Eglise : note page 121))

Les évêques allemands ont été très mal reçus, car ils ont dit très haut qu’ils ne pourraient pas rentrer dans leur diocèse si on proclamait l’infaillibilité.

Quelques personnes parlaient bien entre elles de la perspective d’un chapeau de cardinal pour l’évêque d’Orléans. Mgr Mermillod, qui se trouvait là, s’écria : « Mais puisqu’il a perdu la tête ? » Je me dispense de qualifier ces paroles.

 

Rome 4 décembre 1869

(( elle parle des évêques orientaux qui sont très ignorants tandis que les évêques allemands sont très informés)). C’est avec ceux-là qu’ils seront obligés de compter le plus. Leurs raisonnements sont fondés sur des idées si justes et si solides qu’on ne pourra pas les ébranler ; la furia francese ne leur fait pas autant impression. Le cardinal Di Luca appelle l’évêque d’Orléans : le cheval de bataille.

 

Rome 5 décembre 1869

Il disait que la plupart des évêques sont révoltés du règlement du Concile. Plus de 40 évêques ont déjà signé une adresse au Saint-Père pour protester contre ces règlements, disant que dans tous les Conciles, ce sont les évêques réunis qui avaient le droit de faire ce règlement et que c’était pour la première fois que l’on voulait leur en imposer un. Les cardinaux, aussi mécontents de n’avoir pas été consultés, sont disposés à en faire autant. Les évêques sont sous la surveillance d’une espèce de police, ce qui les oblige d’agir avec le secret le plus absolu. Ils vont à pied les uns chez les autres sans oser se réunir de peur de donner l’éveil. L’évêque d’Orléans arrivera ce soir juste à temps pour signer cette adresse et, heureusement, pas assez tôt pour donner à croire qu’il est l’auteur de cette démonstration.  Il est bon qu’on sache, qu’en 1867, Mgr Dupanloup avait déjà déconseillé le Concile au Pape. Voyant maintenant qu’un grand nombre de ses collègues en France, en Allemagne et ailleurs était dans les mêmes vues que lui, il se décide à combattre et à démasquer une presse qui, certes, ne représentait pas l’Eglise ( Veuillot et L’Univers) et il écrivit une nouvelle lettre au pape où, avec la plus grande soumission, l’évêque lui exposa sa manière de penser. Pour le bien de l’Eglise, Mgr espérait qu’au dernier moment, sous l’inspiration du Saint Esprit, ce serait le silence plutôt que la définition de l’infaillibilité qui serait la conclusion.

(( Il y a des chantages au chapeau de cardinal))

 

Rome 7 décembre 1869

Comme il faut que l’Eglise soit assise sur des bases solides pour résister et triompher dans ce dédale de tristesses et de plaies profondes !

 

Rome 8 décembre 1869

((rassemblement de tous les évêques)) l’acclamation du Concile n’a pas été très enthousiaste : je crois que la question n’a pas été comprise au moment même. Le pape était très ému. Il m’a rappelé son émotion d’il y a 15 ans à pareil jour !

((…))

 

Rome 11décembre 1869

Par quelques mots échappés au cardinal Antonelli, j’ai pu remarquer combien il est en peine de la tournure que prennent les affaires du Concile. Au Vatican, on avait cru en finir en trois séances : une pour proposer, une seconde dans laquelle on aurait tout approuvé et une troisième dans laquelle on aurait proclamé l’infaillibilité. Pour les ultramontains, l’infaillibilité est la seule question du Concile. L’évêque de Dijon aurait dit qu’il ne serait guère respecté dans son diocèse, s’il n’était venu ici que pour dire « amen » à tout ce que l’on propose.

((coteries, intrigues, menaces pour intimider  etc. ))

 

Rome, 13 décembre 1869

(( Mgr Dupanloup lui a raconté)) L’évêque d’Orléans a trouvé le pape et le cardinal Antonelli dans une phase de mélancolie et il me dit en se rapprochant de moi : « le Pape et le Cardinal se trouvent dans une impasse dont ils ne savent comment sortir. Ils m’ont parlé ouvertement. Je les ai laissé dire. Puis ils m’ont avoué qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer. Je leur ai dit alors ma manière d’envisager les choses. »

 

Rome 14 décembre 1869.

Aujourd’hui, consternation générale. Ce matin a été remis à chacun des évêques, un papier contenant la bulle d’excommunication. Elle est faite dans de tels termes et contient des articles si inconcevables, que le nombre compris dans le giron de l’Eglise serait des plus restreints. Les évêques en sont bouleversés. Si on exagère les choses à ce point, on ne sait où l’on ira ! Ils sont dans l’effroi, à la vue de cette pente réactionnaire sur laquelle on glisse avec la rapidité de l’éclair.

(( Elle raconte que certains jésuites sont en train d’écrire la vie du Pape et que ces jésuites)) « tiennent le pape par là : si le Pape a par hasard une idée plus libérale, ils le retiennent en lui disant qu’ils vont écrire une page triste dans son existence. Le Pape se fait donner les épreuves des principaux articles de ce journal, et toute cette coterie a su si bien l’entourer et lui monter la tête, que le Pontife se croit prédestiné, d’autant plus qu’il y a dans sa vie plusieurs fait que Pie IX considère, non seulement comme extraordinaires, mais encore comme miraculeux.

Cette coterie exerce une espèce de police autour du Pape, pour empêcher toute influence étrangère d’arriver jusqu’à lui. C’est grâce à cette même coterie que le pape n’est entouré que de personnes si peu distinguées.

Nous partirons demain. Il est sûr que ce Concile me donnait un intérêt immense ; mais il faut avouer que je viens d’assister à un triste spectacle ! La foi doit être bien vive pour être sûre que l’Eglise sortira victorieuse de cet imbroglio d’intrigues, dont je viens de retracer les impressions jours par jour.

Rome offre, dans ce moment, un bien triste spectacle et je ne me fais aucune illusion sur les scènes qui vont certainement suivre. Elles seront probablement beaucoup plus violentes que celle que je viens d’avoir sous les yeux. J’en ai le triste pressentiment. Le pauvre évêque d’Orléans se berce, je crois, de beaucoup de pensées chimériques. Il s’agite, se tracasse, croit persuader tout le monde par sa parole fort éloquente, mais il ne parviendra jamais à déjouer le parti ultramontain qui est décidé à employer tous les moyens pour réussir

 

((elle part le 15 décembre 1869, et transcrit ensuite quelques lettres de l’abbé Couvreux, secrétaire de Mgr Dupanloup : ))

 

*IV Lettres de ses correspondants du 26 janvier 1870 au 23 juillet 1870.

 

Après son départ, elle reçoit des informations.

 

Rome 26 janvier 1870

Le journal le Français vous aura tenu au courant des affaires de Rome. L’intérêt n’a pas manqué ce mois-ci et l’inquiétude non plus. On a craint l’acclamation pendant quelques jours; mais, soit que la crainte ne fut pas fondée, soit plutôt que l’attitude des Allemands qui avaient déclaré que si elle avait lieu ils protesteraient et quitteraient même, s’il le fallait, le Concile et Rome, les ait effrayés, on y a renoncé et elle est pour jamais enterrée.

Battu sur ce point, les infaillibilistes ont aussi rédigé un postulatum ( voeu) pour demander au Concile de s’occuper de la question de l’infaillibilité et ils se sont mis en campagne pour obtenir des signatures. Ils s’imaginaient et disaient très haut qu’ils auraient celles de tous les pères ; mais ils n’en ont pas 400, malgré tous les efforts et les motifs humains qui auraient pu, et qui l’étaient en réalité, à leur service dans cette affaire.

Pourtant, les opposants n’avaient pas perdu leur temps ! Ils ont rédigé de leur côté une contre-lettre qui a été signée environ par 150 pères. C’est une minorité imposante, qui pourra bien empêcher l’introduction de la question. En tout cas, si elle ne l’empêche pas, il est certain que la solution qui sera donnée, ne sera pas celle du postulatum des infaillibilistes.

On parle déjà d’une définition très douce, sans anathème, et même, si c’est nécessaire, on renoncerait presque volontiers à la définition formelle et explicite si l’on était sûr de gagner par là l’unanimité des suffrages.

J’espère qu’ils ne se laisseront pas prendre au piège et que l’opposition demeurera indomptable à ce sujet. Il vaut mieux éviter cette question et je n’ai pas perdu tout espoir de l’avoir écartée. Mais ce sera dur pour Rome et ses courtisans, ses valets. Quelle défaite !

Ce qui est curieux et instructif, c’est de voir comment se divisent les 150 voix des non-définitionistes. Elles donnent à l’opposition une majorité morale ; ainsi il y a 47 Allemands, Hongrois, Autrichiens qui ont signé, c’est-à-dire presque l’unanimité ; 35 Français tandis que 24 seulement ont signé le postulatum ; les autres se sont abstenus. (C’est donc la majorité qui est contre la définition) ; 28 Américains (là encore nous avons la majorité) ainsi que chez les évêques orientaux qui ont donné 25 signatures. Les quatre évêques portugais sont avec nous ; nous avons encore quelques signatures d’évêques italiens (entre autres celle des archevêques de Turin et de Milan) ; puis quelques noms anglais ou irlandais. En un mot la Belgique, l’Espagne, l’Angleterre, Rome et l’Italie sont définitionistes ; l’Allemagne et la France, l’Amérique, l’Orient, le Portugal ont une vraie et sérieuse majorité contre la définition.

Quant aux discussions, elles continuent et tous les schémas au projet de décret, présentés aux Pères, sont tous renvoyés à la commission, criblée par les critiques des Pères. Il n’y a pas eu encore un seul décret de voté et je me persuade qu’il n’y en aura pas avant Pâques. Mais alors, peut-être, il y en aura quelques-uns, après quoi les Pères seront congédiés et le Concile sera prorogé.

On gardera peut-être une commission d’évêques choisis, je veux l’espérer, autrement que ceux qui sont dans les quatre commissions du Concile, pour préparer les travaux et pouvoir en présenter de plus acceptable aux pères qui seraient rappelés, peut-être en octobre. Mais ceci n’est pas une nouvelle, ce n’est qu’une conjecture.

((…))

 

(( du même ))

Rome, 5 mars 1870.

Quant au Concile, nous en sommes toujours au même point et l’avenir reste incertain. Toutefois, la minorité et les opposants, comme on les appelle, est arrivée jusqu’ici à empêcher l’entrée de la grosse question et elle commence à espérer qu’elle finira par l’écarter. Les infaillibilistes ont renoncé du reste à faire une définition explicite, c’est certain, et l’évêque de Paderborn, un des plus violents, déclare qu’elle n’est plus possible, mais qu’il faut faire quelque chose, qu’on ne peut en rester là, etc…

C’est à qui fabriquera des formules intermédiaires qui ne satisferont personne et seront pour l’avenir un sujet de discussion et de discorde. J’espère que ce mode hypocrite sera rejeté aussi. La minorité est ferme et quoiqu’on fasse pour la dissoudre, promesses et séductions pour les uns, menaces pour les autres, je suis convaincu qu’elle demeurera fidèle à son passé. La majorité ne saurait plus triompher que par la violence et en foulant aux pieds tous les droits de la minorité et les traditions des Conciles. Nous avons fait, vous le voyez, un pas immense !

On vient de modifier l’ancien règlement et les modifications apportées restreignent encore la liberté des évêques ; mais une protestation, sous forme d’observation, vient d’être signée par 34 évêques français et envoyée aux présidents du Concile. Les Allemands ont adopté le texte et signent de leur côté ; les Américains feront de même, les Orientaux aussi. En grande partie au moins, tous les opposants signeront. Cette protestation est l’acte le plus grave que la minorité ait fait jusqu’ici.

La Cour de Rome ne saurait passer outre. Je crois qu’il peut amener la prorogation ; on parle de vacances qui seraient données à Pâques. Cela serait le commencement ; mais on voudrait ici ne pas se séparer avant d’avoir fait quelque chose et il serait possible que d’ici Pâques, les canons contre les erreurs philosophiques modernes soient décrétés et votés. Le Saint-Père est mécontent contre tout le monde.

 

 

(( allusion à un discours de Mgr Mermilllod ))  dans lequel il a parlé de l’infaillibilité comme d’un fait accompli. Cela fait faire beaucoup de mauvais sang.

Un évêque italien aurait dit l’autre jour dans une conversation : « Ève, en mordant dans la pomme, a fait que le Christ est devenu homme pour sauver le genre humain. Son représentant ici-bas se fait Dieu pour le sauver. »

 

((Elle recopie une lettre du 24 mars 1870 à Rome envoyé par un cousin ))

Avant-hier, l’évêque Strossmeyer a été forcé de quitter la tribune. La majorité l’a obligé à en descendre, en lui faisant entendre les choses les plus dures. Le bruit pendant cette séance, était tel que des personnes qui marchaient alors dans Saint-Pierre ont pu entendre et comprendre ce qui se passait dans la salle du Concile. Personne ne sait ce qui va arriver ; d’une part on traite Strossmeyer d’hérétique ; de l’autre, on dit qu’il est le seul qui ait eu le courage de prononcer devant tous l’opinion partagée par plus de 100 évêques.

On ne croit pas à la clôture du Concile et le Pape reste décidé à proclamer l’infaillibilité coûte que coûte. »

 

Nouvelle lettre de son cousin le 8 mai 1870 :

Les journaux t’auront mandé différents discours des évêques. Nous en savons 70 inscrits pour parler contre l’infaillibilité. Il est incontestable que la minorité augmente en nombre. Les mesures prises contre les évêques orientaux n’ont fait que monter encore plus les esprits. Imagine-toi qu’on avait complètement enfermé un de ces évêques et que c’est Roustem-bey , ministre de Turquie à Florence, qui a obtenu, non sans peine, qu’on le fît sortir de ce couvent, où il était enfermé, tenu sous clé depuis assez longtemps, n’ayant la permission que de se rendre au Concile. C’est une guerre d’Eglise bien lamentable.

 

 

Nouvelle  lettre de l’abbé Couvreux le 28 mai 1870

La discussion sur le schéma de l’infaillibilité sera beaucoup plus longue qu’on ne l’avait supposé. Ce schéma, vous le savez, a quatre chapitres, plus une préface. On n’a pas encore commencé la discussion des chapitres ni de la préface ; les Pères en sont toujours à la discussion de l’ensemble et il y a encore 60 orateurs à entendre avant d’aborder la discussion des chapitres : c’est-à-dire que, s’il n’y a pas de coup d’État, si les choses se passent régulièrement et sans précipitation, nous en avons encore pour trois mois.

La minorité voudrait une interruption du Concile, soit à la Pentecôte, soit à la Saint-Pierre ; mais la majorité sent que l’ajournement de la question lui sera fatal et qu’il est dangereux pour elle de se séparer sans avoir la définition qu’elle poursuit. Qui l’emportera ? Dieu seul le sait !

Vous apprendrez avec plaisir que la minorité tient bon, qu’elle ne perd pas numériquement, mais s’accroît plutôt. Pour moi, je crois qu’on ne fera pas de définition formelle et qu’on s’en tiendra à une sorte d’exposition doctrinale où l’infaillibilité sera implicitement enseignée. C’est une satisfaction qu’ils voudront se donner. Cela ne tranchera aucune des difficultés pendantes et cela aura l’inconvénient qu’ils voudront s’appuyer là-dessus pour soutenir leur thèse, qu’ils ont tant à cœur. Le mieux serait qu’on ne fit rien du tout mais je n’ose l’espérer.

 

Le 4 juin 1870 son cousin lui écrit de nouveau :

Avant-hier, les Pères étaient réunis au Concile, quand tout à coup leurs discours furent interrompus par la lecture d’un amendement signé par 200 évêques. La chaleur étant extrême, il demandait de faire cesser la discussion générale et de passer de suite à la discussion du dogme. Après avoir lu cet amendement, le président a dit qu’il avait l’ordre de fermer la discussion, qu’il suivrait les instructions et qu’il n’y aurait plus de séances à Saint-Pierre.

 

Le 18 juin 1870, lettre de l’abbé Couvreux qui parle de la discussion du quatrième chapitre qui vient de s’ouvrir.

 

Le 24 juin, lettre de son cousin :

Le cardinal Guidi a fait ces jours-ci un beau discours contre la proclamation du dogme. Le Saint-Père le fit appeler et lui dit qu’il était hérétique. Le cardinal répliqua que si Sa Sainteté voulait bien lire son discours, elle n’y trouverait que des citations de l’Ecriture sainte et que ce qu’il avait dit avait été de tout temps cru et approuvé par l’Eglise. Le Saint-Père, reprenant vivement la parole : « Comment, l’Eglise? Mais l’Eglise c’est moi ! »

 

Lettre de l’abbé Couvreux le 9 juillet qui fait allusion à un non-placet.

((Les comptes-rendus du Concile et les termes du dogme éliminent les opposants. Des évêques partent de guerre lasse. La politique extérieure fait diversion, à cause de la candidature Hohenzollern au trône d’Espagne qui fera éclater la guerre le 15 juillet 1870))

 

23 juillet 1870, une lettre de l’abbé Couvreux

« Les nouvelles du Concile sont bien graves. La session a eu lieu ; la définition a été faite. La minorité a dit non placet jusqu’à la fin et, tout en maintenant son vote, n’a pas voulu assister à la session. Qu’en dit-on chez vous, si toutefois les esprits ne sont pas absorbés par autre chose ? »

 

Et la princesse conclut  avant d’entamer le récit de la guerre :

 

« Il est certain que les événements guerriers firent vite oublier ce qui se passait au Concile. La définition de l’infaillibilité s’y fit presque au bruit du canon. Les évêques quittèrent Rome en hâte et chacun ne s’occupa plus que de cette guerre épouvantable qui nous tint en haleine pendant sept grands mois ».

 

 

 

*V Eléments d’histoire religieuse (de l’Evangile aux conséquences immédiates de ce dogme). 

 

D’après les Evangiles, Jésus a semble-t-il, peu laissé de consignes à ceux qui auraient voulu faire des commentaires théologiques  et doctrinaux  pour bâtir une « religion » normée à partir de ses paroles et de sa vie.

Les Actes des apôtres nous montrent comment les premiers chrétiens réfléchissaient ensemble pour être fidèles à l’enseignement de Jésus et s’adapter aux nouvelles situations. Ainsi Paul écrit à des assemblées ( ekklèsia) situées dans des régions différentes et qui n’ont pas toutes les mêmes avis. On voit qu’elles ont des pratiques différentes qui correspondent ou doivent correspondre aux mêmes principes généraux adaptés à leur situation : l’assemblée des fidèles connaît sa situation et avec l’aide de Dieu peut discerner ce qui convient.

Cependant au fur et à mesure que le nombre de chrétiens a augmenté, il a fallu s’organiser. Le nombre d’écrits relatant les opinions de Jésus  et les réflexions de ceux  qui parlaient au sujet de Dieu  ( les  « théologiens ) allaient dans des directions différentes et il a fallu que l’on choisisse ce qui était « vrai »,canonique, orthodoxe … Pour décider cela, il était évident qu’il fallait demander d’abord son avis au peuple de Dieu  tout entier et c’est pourquoi on a commencé à rassembler les pasteurs qui  étaient au service du peuple tout entier et le représentaient. La Terre tout entière était appelée en grec  oikouménè ( = l’habitée), ces rassemblements se sont appelés « œcuméniques »[13] pour bien marquer d’où ils tiraient leur autorité ; en latin, c’est mot « universel » qui conviendrait. (N.B. Ne pas confondre avec un autre sens de ce terme après les schismes[14].) Ce rassemblement s’appelait en grec  synodos car désignant un chemin (odos) fait ensemble  et qui rassemble. Il fut traduit en latin par concile,  un terme composé d’un préfixe  cum = avec, et d’un nom dérivé de la racine indoeuropéenne *kle ( = appeler, crier )[15] : cette assemblée convoquée universellement   débattait sur certains sujets prévus et débattus à l’avance par les fidèles de partout.  Leur décision ainsi appuyée, s’appelait légitimement en grec et en latin dogma,  un dogme  ( = ce qui semble bon, vrai) et avait, grâce à ce processus, une valeur universelle facilement acceptable.

Formalisé de façon plus intellectuelle, on peut le dire ainsi : l’Église a été déclarée infaillible dans son magistère ordinaire, qui est exercé quotidiennement principalement par le Pape, et par les évêques unis à lui, qui pour cette raison sont, comme lui, infaillibles de l’infaillibilité de l’Église, qui est assistée par le Saint-Esprit tous les jours. En fait, les évêques reçoivent de leur supérieur hiérarchique une partie de l’infaillibilité, qui est reçue et non inhérente à leur personne, dès lors qu’ils sont unis au Pape.

Quant aux Conciles œcuméniques, étant convoqués par le pape sur un sujet précis qui représente le souhait voire l’avis présumé du peuple de Dieu, ils sont eux aussi infaillibles s’ils concluent. Ils se déroulent sous forme de débats suivis de votes. Mais aujourd’hui, l’autorité finale revient au Pape, à la suite des votes. Il est présent physiquement ou relié à l’assemblée par des messagers.

 

 

Pour les Eglise orthodoxes également. Par principe, l’Église orthodoxe ne prend que des décisions collégiales c’est-à-dire démocratiques. C’est pourquoi le choix d’une décision unilatérale est choquant pour ces Églises. Les synodes réunissant les évêques orthodoxes sont rarissimes, pourtant, ceux-ci se sont réunis en 1848, pour mettre en garde l’Église catholique sur son choix d’établissement de l’infaillibilité pontificale.

 

L’Eglise catholique romaine a mis des conditions strictes à  ce dogme pour qu’il soit voté. Comme nous l’avons vu plus haut ( texte cité ), il y a finalement été établi que le pape ne peut se tromper lorsqu’il s’exprime ex cathedra en matière de foi et de morale et que tous les fidèles doivent tenir et suivre ce qu’il y déclare.

 

A la suite de cette promulgation, un certain nombre de fidèles catholiques, notamment en Allemagne, Suisse ou Hollande, ont refusé les conclusions du concile de Vatican I et notamment la proclamation du dogme de l’infaillibilité.

Cela est allé jusqu’à un nouveau schisme chez les catholiques : l’archevêque « vieil-épiscopal » d’Utrecht, dont la position est issue d’un schisme antérieur, Mgr Loos, s’associe au mouvement et l’aide à se structurer. L’acte fondateur de la nouvelle Eglise est la Déclaration d’Utrecht, adoptée en 1889.

Pour les Églises orthodoxes, l’infaillibilité pontificale est totalement inconcevable. Elles considèrent que l’Eglise catholique se trompe quant à ce dogme et que l’Eglise catholique a  ainsi rajouté des difficultés dans le dialogue œcuménique.

 

Seuls trois dogmes ont été promulgués ex cathedra ( c’est-à-dire par le pape essentiellement  )  

1°) La constitution apostolique Ineffabilis Deus définissant ex cathedra  l’Immaculée Conception le 8 décembre 1854, 15 ans avant , déjà par le même pape Pie IX, sans convocation de Concile…  : « Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la Bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception[16], a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu’elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles ».

2°) cette constitution dogmatique Pastor Aeternus, sur l’infaillibilité pontificale ( Pie IX, 1870)

3°) la constitution Munificentissimus Deus définissant l’Assomption de Marie promulguée le 1er novembre 1950 par le Pape Pie XII. Elle est la première, et à ce jour la seule, déclaration ex cathedra faisant usage de l’infaillibilité depuis la proclamation de l’infaillibilité papale en 1870. Le dogme de 1854  est une base de ce nouveau dogme qui a été promulgué sans heurts ni violences.

 

Les catholiques ont aujourd’hui à ce sujet diverses appréciations :

  • les uns sont très restrictifs, refusant l’infaillibilité comme un dogme récent, nuisible et arraché de façon malhonnête, ajoutant à la division entre les différentes Eglises chrétiennes ;

     

  • d’autres estiment que ce pouvoir est contraire à la volonté de Jésus telle qu’elle a été rapportée, contraire aux principes qui régissaient l’Eglise des origines, l’Eglise apostolique, l’Eglise qui a vécu pendant 1800 ans  et même pendant le concile de Trente ;

  • d’autres par contre  tentent d’en élargir l’emploi et  voudraient que l’on se serve de ce pouvoir pur régler certaines questions qui ne font pas l’unanimité. Par exemple,    Apostolicae Curae  sur l’invalidité du rite d’ordination anglican ( 1896, Léon XIII) ) et   Ordinatio Sacerdotalis  sur l’exclusion des femmes au sacerdoce ( 1994, Jean-Paul II qui  a déclaré que l’Eglise n’a pas autorité pour installer un sacerdoce  pour les femmes) :  ces deux textes ne contiennent pas en fait l’expression ex-cathedra , et  la Congrégation pour la Doctrine de la Foi voudrait également leur appliquer l’infaillibilité papale pour en faire des vérités définitives…

–  d’autres enfin ont tendance à dire et faire croire que le pape ne peut jamais se tromper, en oubliant les conditions nécessaires à son infaillibilité et prêtent l’infaillibilité à tous ses écrits et paroles, pensant bien faire.

 

 

 

… et maintenant ?

On comprend mieux pourquoi ce dogme ( et les dogmes qui se sont appuyés dessus ) si autoritaire et peut-être « mal acquis » ou tout au moins établi dans des conditions contestables   est contesté…

On pourrait en tirer les leçons…  et se contenter de ne plus  jamais l’utiliser…

L’histoire de ce dogme   permet aussi de comprendre les bienfaits d’une réelle synodalité qui se met en œuvre synodalement à partir de valeurs qui sont primordiales aujourd’hui.

Valeurs évangéliques qui n’ont rien perdu de leur pertinence et sont perçues comme universelles et neutres d’ailleurs car elles correspondent aux besoins de l’Homme.

Particulièrement si un chrétien considère, ( comme Jésus l’a montré), que tous les êtres humains sont fils et filles de Dieu, leur Père.

 

 

 

Marguerite Champeaux-Rousselot    (2018-04)

[1] Excellent résumé : https://www.cath.ch/newsf/linfaillibilite-pontificale-fruit-de-la-synodalite-conciliaire/

[2] Y. Congar : « le mot lui-même de magisterium se trouve avec une fréquence insolite jusque-là, dans les discussions et les textes du concile [Vatican I] » etc.  L’Église de saint Augustin à l’époque moderne, Paris, 1970 p. 446.

[3] Un bon rappel sur la «  démocratie » vécue aux sources traditionnelles de l’Eglise : https://www.herodote.net/18_juillet_1870-evenement-18700718.php

[4] Des précisions sur les limites de l’infaillibilité papale  telle qu’elle a été votée :    https://www.persee.fr/doc/thlou_0080-2654_1970_num_1_2_1014

[5] Latin :

Romanum Pontificem, cum ex Cathedra loquitur, id est, cum omnium Christianorum Pastoris et Doctoris munere fungens, pro suprema sua Apostolica auctoritate doctrinam de fide vel moribus ab universa Ecclesia tenendam definit, per assistentiam divinam, ipsi in beato Petro promissam, ea infallibilitate pollere, qua divinus Redemptor Ecclesiam suam in definienda doctrina de fide vel moribus instructam esse voluit; ideoque eiusmodi Romani Pontificis definitiones ex sese, non autem ex consensu Ecclesiae irreformabiles esse.

Texte complet :  https://w2.vatican.va/content/pius-ix/la/documents/constitutio-dogmatica-pastor-aeternus-18-iulii-1870.html

[6] Quelques-uns firent exception dont le plus fameux fut l’historien et théologien Ignaz von Döllinger ou Doelllinger, qu’évoque la princesse et qui mourut pendant ce Concile. .

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_franco-allemande_de_1870

[8] Faut-il y voir le châtiment divin  sanctionnant l’erreur d’un Concile soumis et manipulé se soumettant à des conceptions anachroniques et à contresens de l’Evangile, ou bien un rappel divin aux valeurs évangéliques  ( humilité, pauvreté, service ) que le pape démuni de sa souveraineté étatique  aura plus facile à appliquer de façon exemplaire ? On peut se demander si l’autorité spirituelle du pape  se maintiendra ( d’autant ) mieux ou non,   dans ce périmètre  moins  matériel et peut-être plus immatériel ?  La conjonction de ce dénuement matériel joint à la revendication d’un pouvoir sur-humain lui donnera-t-elle plus de grandeur et de pouvoir ou aura-t-elle comme conséquence un éloignement accru de non-baptisés et une fuite de baptisés ?  Quelques éclairages : https://www.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2006-1-page-29.htm#no43

[9] Seul Pie XII  en usera en 1950 pour promulguer le dogme de l’Assomption de Marie.

[10] En effet, le travail conciliaire a repoussé puis ajourné les sujets prévus et a entrepris de traiter d’un sujet  inattendu car n’émanant pas de l’ensemble des fidèles ;  il a suivi un cheminement qui n’avait pas été proposé initialement par le pape  et que les événements ont empêché de se dérouler sereinement et comme prévu.  : n’aurait-il pas été préférable  de reporter le Concile ? Le Concile n’ayant pas été reporté, la manière même, en interne, dont on est arrivé au vote « unanime » pose question : la synodalité qui se fonde sur l’Evangile et à partir du peuple des Baptisés, pour aboutir à une décision œcuménique à valeur universelle  a semble-t-il  été  réduite à l’avis des pères conciliaires  en réalité sous l’emprise du pape  et de son entourage.

[11] Avant de se rendre au Concile, Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, avait publié une lettre pastorale dans laquelle, tout en exprimant le dévouement le plus absolu et le respect le plus profond pour l’autorité et la personne du pape, il déclarait ne pas accepter sans contrôle les opinions ultramontaines sur l’infaillibilité.

[12] Dans une lettre du 11 novembre 1869, adressée au clergé de son diocèse sous le titre : Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de l’infaillibilité au prochain Concile, l’évêque d’Orléans résumait toutes les objections faites contre l’opportunité de la définition de l’infaillibilité pontificale, et reprochait vivement à L’Univers ( et à Louis Veuillot) d’avoir imprudemment provoqué la controverse sur cette question

[13] La majorité des conciles n’ont pas été œcuméniques et correspondaient à des décisions locales. Lorsqu’on cite un Concile, il faut bien observer s’il est œcuménique ou local…

[14] Le terme œcuménisme ou oecuménique, après le schisme avec les orthodoxes ou autres, est souvent utilisé pour qualifier le désir d’unité des différentes églises chrétiennes : lorsque orthodoxes, protestants, catholiques etc. se rassemblent).

[15] On trouve en grec de nombreux mots qui en dérivent dont  ekklèsia (  =  hors de- appeler)  et en latin des mots qui ont donné en français intercaler, calendrier, et même clair, ( éclat de la voix, de la lumière , de la renommée).

[16] Rappel : première apparition à Lourdes le 1 février 1858 ; 25 mars : le nom, « Que soy era immaculada councepciou » ; 16 juillet dernière apparition.

Des leçons vitales inattendues à tirer des deux synodes ( 2020)

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par Marguerite Champeaux-Rousselot

Les deux derniers synodes convergent entre autres vers une précieuse leçon de vie chrétienne, qui est certes en phase avec les questions d’écologie et de justice, mais également avec l’épineuse question du cléricalisme dont les nuisances ne sont désormais que trop évidentes : deux manières d’aborder concrètement la synodalité, un terme bien nouveau avouez-le, presque un néologisme … qu’il faut convertir en action !

Article de janvier 2020, actualisé le 26 mai 2020

Le Vatican vient d’annoncer aujourd’hui à 13 h que le Pape convoque un synode des évêques en 2022  sur le thème : «Pour une Église synodale : communion, participation et mission» !

C’est ce qui me fait vous partager cette réflexion qui date d’il y a quelques mois, après les retombées du synode d’Amazonie. Pour certains elles furent décevantes. Mais … Deux exemples permettant d’envisager une leçon un peu plus générale, je me suis demandé alors si les deux derniers synodes n’étaient pas un levain enfoui pour le moment dans la pâte à pain qui va tiédir et fermenter en se gonflant peu à peu… Je vous invite à poser doucement votre main sur cette boule qui fait espérer un pain nourrissant et énergétique…

Les deux derniers synodes convergent entre autres vers une précieuse leçon de vie chrétienne, qui est certes en phase avec les questions d’écologie et de justice, mais également avec l’épineuse question du cléricalisme dont les nuisances ne sont désormais que trop évidentes : deux manières d’aborder concrètement la synodalité, un terme bien nouveau avouez-le, presque un néologisme … qu’il faut convertir en action !
Ces deux dernies synodes me semblent emblématiques parce qu’on peut en tirer me semble-t-il, un enseignement précieux de « méthodique ecclésiale » … pour notre vie, tout simplement : une découverte à faire !

N.B. Ce qui suit ne se prétend pas absolument exact quant aux détails, ( même si elles sont justes, ce ne sont que des idées générales ) mais dessine autour de nous un large champ qui part du passé et s’étend jusqu’à l’horizon du long terme en couvrant ce qui nous ressemble et ce qui est différent de nous : cela indique des pistes de réflexion .
Bien sûr d’autres personnes peuvent vouloir lire autrement que moi son texte : cela montre seulement que nos personnalités individuelles comme civilisationnelles y sont respectées et ne sont pas contraintes autoritairement au-delà de ce qui est le strict nécessaire pour maintenir la fidélité à l’Evangile, cet Evangile autour de Jésus et de notre Père qui est le lien qui permet à l’Eglise d’être non pas une professionnelle de l’uniformisation, mais proposition de communion.

A lire aussi en introduction cette contribution de Arnaud Join-Lambert, docteur en théologie et professeur à l’Université Catholique de Louvain :

« Les processus synodaux depuis le concile Vatican II : une double expérience de l’Église et de l’Esprit Saint »

Le synode de la Famille

Le synode sur la Famille (2014-2015) a fait l’objet d’une consultation mondiale sur un sujet très général, universel, intemporel, « de tout temps », de tout pays, de tout un chacun. Ce synode a été situé dans une sorte de non-lieu pour répondre aux besoins d’un milieu qui se ressent souvent comme sage et mature… De chrétienté ancienne, comme une souche aux vastes ramifications usées où l’on espère les surgeons. On cherchait et on a pensé trouver auprès des autorités des consignes valables pour le monde entier et pour chacune des situations.

La réponse du pape a surpris, déçu, étonné… Elle a été difficile à lire car pour la première fois depuis longtemps, ce n’était pas une liste d’obligations et d’interdits avec des châtiments à la clé. Il a fallu la méditer longtemps pour en sentir la saveur fondamentale, et s’en saisir plus ou moins timidement au début pour bénéficier expérimentalement de son bienfait nutritif.
Le pape François y a prôné l’usage des principes évangéliques ; on n’ose écrire qu’il a suggéré le « le retour » à ces principes… mais tout le monde sait que lorsqu’on retourne à une source, l’eau n’en est pas croupie : elle est la même mais l’eau est toujours neuve et jaillissante.
Il n’a rien démoli dogmatiquement, mais a demandé qu’on nourrisse nos pratiques de l’Evangile lui-même pour régler avec souplesse des problèmes locaux, personnels, voire civilisationnels, continentaux, sociaux … ( on peut évoquer ici entre autres le divorce et les familles recomposées, l’adoption, la sexualité, la chasteté, la fécondité, la famille, les minorités, l’enfance, la vieillesse, le handicap, la pauvreté de certaines classes sociales ou familiales etc. ). La conscience de chacun vis-à-vis de son prochain et de ce que nous pouvons supposer de Dieu, telle est la mesure qui doit nous servir à juger et à nous juger, tel doit être le critère de nos actes et de nos jugements…

On a compris « chez nous » que cette sorte de non-lieu était un milieu un peu partout en décalage avec le monde ; que certains pouvaient en qualifier certains points de « sclérosé », de « décadent » ou de non-représentatif des fidèles…. Que certains qui avaient conservé un droit traditionnel à s’exprimer au nom de tous ne comprenaient pas que ce droit n’était plus, aujourd’hui, fondé sur une bonne adéquation. Et qu’il devenait impossible désormais de chercher une parole uniforme autorisée donnant des consignes valables pour le monde entier et pour chacune des situations : le pape appelait à une attitude ressemblant à celle de Jésus, pleine de joie pour soutenir ceux qui vont bien, pleine de compassion pour les victimes, de miséricorde pour ceux qui avaient erré, et à la conscience de chacun des fidèles se mettant sous le regard de Dieu, un Dieu Père, avec l’aide bienveillante de l’Eglise toute entière.
A cette aune, le dogme a été indirectement ressenti comme quelque chose de relatif devant la valeur universelle d’un Evangile qui amène la loi à son état parfait qui permet une justice individuelle dans l’amour qui nous est demandé le plus parfait possible… à l’image de l’amour dont nous sommes aimés par le Père, par Jésus , par certains …

Ce premier synode s’est finalement conclu sous la houlette d’un berger qui est là pour écouter les besoins de son troupeau d’aujourd’hui et non le guider autoritairement exclusivement vers les modèles traditionnels, pourtant éprouvés et utiles mais ressentis devant certains cas comme désormais notoirement insuffisants ou inadaptés.
Cette expérience nouvelle, qui a parfois désorienté certains, qui a suscité des incompréhensions, voire des résistances, a aussi permis à bien des catholiques de s’ouvrir à l’autre, de revenir vers des frères, de se rapprocher de l’Evangile, sans parler de l’espoir qu’il a suscité chez ceux qui avaient quitté l’Eglise ou suivaient un Jésus qui n’a jamais – et pour cause – donné comme objectif prioritaire une Eglise puissante en surface ou en nombre.

Et…

Il me semble que le synode que nous venons de vivre en 2019-2020, celui dit de l’Amazonie,  assure une fois de plus les méthodes libérantes qui doivent dynamiser nos actes de fils de Dieu : il le fait parallèlement au premier mais … en sens inverse, selon des lois de balistique ne relevant pas de notre physique habituelle…

Le Synode de l’Amazonie

Présentation de l’Instrument de travail du synode sur l’Amazonie :  "La région Panamazone, laboratoire pour la société et pour l’Eglise". 
http://www.synod.va/content/sinodoamazonico/fr/-actualite/sr-nathalie-becquart--presentation-de-linstrument-de-travail-du-.html
Crédit photo : cf. présentation de l’Instrument de travail du synode sur l’Amazonie : « La région Panamazone, laboratoire pour la société et pour l’Eglise

En effet, ce deuxième synode, dit sur l’Amazonie ( 2019-2020 ) a fait lui aussi l’objet d’une consultation mondiale sur un sujet très général, universel, mais particulièrement lié à notre époque et au futur de notre Terre : par exemple et surtout l’écologie et l’usage de notre Terre à tous, – un sujet humain plus que spécifiquement catholique ! – mais aussi ce qui en découle pour nous disciples du Christ et catholiques : que dire de la justice et de l’amour de Dieu ? et sur un plan religieux dans de tels contextes, comment vivre les sacrements ? comment avoir assez de prêtres ? Ce sont des sujets sur lesquels aucun dogme ( ou si peu ..) n’a été édicté car ils sont inattendus, étant les fruits d’une crise récente.

C’est un problème sur lequel l’Eglise cherche à entrer en résonance avec les Hommes car aucune Loi de la Bible n’en traite explicitement et Jésus lui-même n’en a guère parlé. Le sujet a été posé intentionnellement dans un pays impacté directement et fortement par cette crise : il s’agissait de répondre aux besoins emblématiques d’un pays neuf, en décalage avec d’autres régions plus puissantes du monde, une région de notre planète encore incomplètement développée à bien des égards, un pays où la chrétienté est relativement neuve, ardente quand elle existe, bourgeonnante de partout mais très fragile. C’est un exemple qui fait réfléchir, un terrain où les besoins sont criants, annonciateurs des mêmes besoins humains – civils, écologiques, religieux – dans d’autres régions du monde, un champ d’application où on subit l’expérimentation de certaines folies de l’égoïsme, encore inconnues… Mais aussi un terrain où les besoins spirituels et religieux, y compris chez les catholiques, pour être satisfaits, ont suscité et créé des solutions car si ce n’est pas interdit, n’est-ce pas que c’est parce que c’est permis ? L’Esprit d’intelligence et d’amour fait germer la vie.

Lors de ce Synode décentralisé dans son titre, ( synode de l’Amazonie), on cherchait, et on a pensé trouver, auprès des autorités ecclésiales des validations et des autorisations pour ce qui était inattendu et nouveau mais aussi en urgence et en priorité des limites et des interdictions ; on pensait trouver là encore des consignes claires et quasi-dogmatiques qui seraient valables pour le monde entier et pour chacune des situations futures ou déjà présentes mais pas encore gérées. Contents ou non, on se raisonnait alors : il faudrait les accepter comme telles et cela pouvait en quelque sorte rassembler le troupeau, certes un peu de force, mais pourquoi pas, dans ce monde si dangereux ?

Or la réponse du pape a là aussi surpris, déçu, étonné… en ce qui concerne les questions dites « religieuses ». Sa réponse a été là aussi difficile à lire avec sérénité car si, sur les questions « humaines » sa position rejoint celles qu’on peut supposer à un Jésus premier partisan de la laïcité dans une fraternité humaine écologique par essence, et s’il a réussi son examen en écologie, il n’a pas évoqué les questions à proprement parler stricto sensu catholiques, concernant par exemple les viri probati : il n’a ni interdit ni validé ces innovations religieuses qu’on peut qualifier de pragmatiques ou d’inspirées…
Oui, peu à peu nous comprenons que François aurait pu valider ces innovations en plaquant dessus des estampilles à l’ancienne : il y avait des arguments pour dans nos textes bibliques : une belle copie, cela fait joli dans un décor à l’ancienne. Cela nous aurait même réjouis et soulagés immédiatement qu’il nous tienne ainsi par la main, voire qu’il nous porte…
Mais il n’a pas maquillé ces innovations qui n’entraient pas dans les cadres ecclésiaux classiques. Il n’a pas plaqué sur ces mutations jaillissantes, rejetons innovants mais branchés sur la même sève, les étiquettes portant les noms de réalités anciennes traditionnelles et bien connues qui auraient donné une apparence de continuité à des solutions neuves pour un monde imprévu, voire imprévisible. Il ouvre toute liberté à la créativité avec l’aide de la réflexion et du discernement du Peuple de Dieu.

Disons plus : il nous semble qu’il n’a pas voulu mettre dans l’urgence un pansement sur la plaie : cela se serait peut-être révélé un cautère sur une jambe de bois. Il a peut-être jugé inutile de chercher à tout prix à faire persister le clergé, le titre même de prêtre, comme s’il était essentiel à l’Eglise catholique et à ceux qui suivent Jésus. On aura toujours bien sûr besoin de ces pasteurs, de ces disciples qui font écho à la parole de Dieu, de ces serviteurs qui nourrissent un peuple de frères. Mais en refusant de permettre ces nominations en masse de viri probati comme prêtres de énième catégorie, il a signifié implicitement « non » à un raffinement supplémentaire dans la hiérarchisation, à la création ( subreptice ou même involontaire ) de nouvelles classes : il a peut-être dit un non de plus au cléricalisme et a mis un frein à une éventuelle réactivation de ce que nombre de fidèles ressentent souvent comme le sacré dans le clergé depuis son installation.
Il n’a pas non plus menacé de châtiments ceux qui avaient été inspirés par leurs besoins  ( et par le bon sens,  et selon moi, par le sensus fidei  et l’Esprit, je le crois  )  et qui s’étaient retrouvés à innover sans avoir passé de diplôme ni fait d’études, ni avoir demandé une autorisation à  Rome puisqu’ils avaient la liberté enseignée par Jésus…   Il ne les a pas traités d’hérétiques bons pour le bûcher, de chrétiens mâtinés de sorcellerie, de syncrétistes, que sais-je ? Il ne s’est pas questionné sur leur catholicité

L’Amazonie et toutes les Amazonies continueront leur chemin de vie, sans s’occuper de savoir si elles sont d’avant-garde ou non.

Il existe ailleurs des prêtres mariés catholiques : qui cela dérange-t-il ? Et quand cela a-t-il commencé, si cela a commencé ? Quelle est la règle la plus ancienne ? Quand des clercs mariés ont-ils éventuellement rejoint l’Eglise catholique plutôt qu’une autre et pourquoi cela a-t-il été permis ? En quoi cela concernerait-il une Eglise par-dessus les schismes ? Nous avons tous à y réfléchir : à nous former sur ces questions pur avoir un avis éclairé.

La réponse d’un pape souvent attentif aux victimes et aux petits, ou plutôt sa non-réponse à ces deux synodes, m’a montré quelque chose de sa pédagogie.

Nous nous sommes sentis comme le tout-petit qui ne sait pas qu’il apprend à marcher : à chaque petit pas qu’il fait, château-branlant, l’adulte, avec un sourire, recule un petit peu sa main et maintient l’intervalle éducatif tout en étant prêt à l’empêcher de tomber…Nous avançons à petits pas, en tendant la main vers celui qui nous attire et veut lui, nous faire grandir… Il aurait pu nous traiter comme des bébés, ou faire comme l’adulte narcissique qui garde dans ses bras son mini-double infantile et docile. Il aurait pu avoir peur de nous donner notre liberté mais il a fait comme notre Père qui nous a créés pour être libres et s’interdit toute emprise abusive.
Il va nous falloir méditer là aussi cette Querida Amazonia… pour oser goûter à cette nourriture étrangère : ce n’est plus un plat tout prêt et cosmopolite qu’on nous sert, mais notre Père à tous vient goûter à cette cuisine née du pays lui-même, faite avec les moyens du bord, avec amour, en toute liberté, et à qui interdit-il de l’adopter telle qu’elle est réalisée actuellement ?
Sa non-réponse apparente après ce synode ressemble à l’écoute d’un adulte qui sait exarcer son autorité de façon positive :   il perçoit ce qui se cache au fond, derrière le comportement provocant, l’interpellation angoissée ou la question immédiate de l’adolescent et songe à le faire grandir.

Nous apprenons là quelque chose que l’Eglise a souvent oublié sur elle-même…
Il semble qu’à bien des égards, nous allons nous trouver dans la situation des premières Eglises telle que nous la voyons dans nos premiers textes du nouveau Testament, une fois leurs portraits débarrassés de leur aspect trop idéalisé parfois mais en conservant leur chaleur communicative pleine d’espérance et de conviction attractives.
Les besoins de la communauté font jaillir des solutions, et plus les besoins augmentent plus les solutions s’ouvrent pour vivre avec Dieu : celui-ci, Père aimant et non-captateur, n’a guère posé de limites ni d’obligations pour le servir et servir nos frères.
Osons être vrais, enfin, d’ailleurs ! Les dogmes eux aussi ont été posés à une certaine époque pour répondre aux besoins d’une époque d’une façon appropriée. Le dogme est une formalisation dans nos mots de réalités qui dépassent nos mots trop humains et qui se révèlent finalement par essence assez inadaptés, convenons-en.
L’Evangile lui, dans sa simplicité, laisse l’inspiration souffler à sa guise sans contrainte, sur toute notre Terre, pour y faire s’épanouir la vie.
Sur le plan écologique et social, humain, nous ne piaulerons plus en réclamant plus de gâteries toutes faites, des serviettes jetables pour ne pas avoir à les laver, ou des résumés tout faits (même faux) sur Internet. Nous pouvons nous nourrir respectueusement de ce qui est possible sur chaque pouce de notre Terre, en apprenant ce qui nous convient selon nos besoins, et non selon nos envies, nos répulsions ou nos craintes irraisonnées et infantiles. Nous goûterons de plus en plus gastronomiquement la saveur fondamentale de son bienfait nutritif, et partagerons la saveur de notre vie.
Sur le plan religieux et plus précisément celui de notre confession catholique, il en va ici exactement comme lors d’Amoris Laetitia : François n’a rien démoli dogmatiquement, mais a demandé qu’on nourrisse nos pratiques avant tout de l’Evangile lui-même afin de régler avec souplesse des problèmes locaux, personnels, voire civilisationnels, continentaux, sociaux …

En guise d’ouverture finale :

Si les deux synodes ont ajusté des tirs croisés sur un objectif similaire, c’est donc qu’il doit être bien important !
Ils convergent sur les questions brûlantes et urgentes d’écologie et de justice, en délaissant également certaines solutions qui auraient peut-être pu faire illusion, des moyens-termes qui auraient pu être en fait décalés si Rome y avait mis son grain de sel par trop administratif et auraient eu un petit goût dogmatique ou doctrinal déplacé, des nouveautés qui auraient pu être récupérées, rigidifiées, instrumentalisées, imposées mal à propos, ou sclérosantes et de nouveau excluantes.
Ni laisser-aller négligent, ni laisser-faire paresseux, ni parti-pris inutilement blessant, la non-réponse du pape, pleine de respect pour ces jeunes peuples dynamiques, leur donne déjà les droits d’une personne : et nous-mêmes pouvons ( avons le droit de .. ) prendre exemple sur lui, – et sur eux – , pour trouver les réponses à nos propres besoins. Il leur laisse la liberté de le faire à leur façon et leur proximité directe permettra d’éviter les écueils énumérés ci-dessus.
François ne s’est pas laissé séduire par la facilité de proposer une illusion de plus à croire, un grade qui aurait renforcé en fait implicitement un nouvel avatar du cléricalisme.
Il n’a rien altéré de ce que beaucoup appellent la Tradition sans se demander à quand elle remonte, il n’a rien évoqué du dogme et n’a pas entrepris activement de légitimer des nouveautés qui se seraient opposées à la Tradition.
Mais… son attitude ne pose-t-elle pas la question de savoir s’il faut qu’une autorité légitime ce qui n’a pas à l’être ? On peut se demander si ce n’est pas déjà légitime même si certains s’y opposent.

Le levain fait fermenter la pâte, et la levure gagne peu à peu cette pâte qui semblait amorphe. Un levain cuit tout seul, ce serait atroce à manger !
Ecouter les besoins de son troupeau d’aujourd’hui, nouveau troupeau, nouveaux besoins, planète toujours nouvelle, esprit toujours nouveau.

Sa non-réponse apparente est la seule manière de garder une porte ouverte au possible, à l’espérance, à la confiance, à la vie. Et qui peut savoir si, en fermant la porte, il n’aurait pas fermé la porte à l’Esprit ? Il aime à passer par toutes les portes et même les portes fermées… ! Si nous lui fermons craintivement des portes, qu’il rentre par la fenêtre, vent puissant ou brise attentive, force qui agite ce qu’on voit ou oxygène du coeur…
Il s’agit de nous permettre tous de grandir, de même qu’une véritable autorité, après avoir discerné les limites minimum imposées par la sécurité et le bien-être de l’enfant et des autres, ( et non autre chose), lui fait confiance tout en veillant de loin, discrètement, pour un rappel si nécessaire.
Son silence qu’on sait attentif pourtant au cri des petits, ne nous renvoie-t-il pas manu paternale si j’ose dire à ce qui seul peut compter : l’Evangile vécu par Jésus, ce maître en souplesse pour mettre à disposition une Loi capable de gérer des problèmes individuels et contingents …

L’Evangile fait s’incliner la Loi en ses aspects contingents pour laisser régner l’amour qui nous est demandé le plus parfait possible, à l’image de l’amour dont nous sommes aimés par le Père, par Jésus et par certains… La conscience de chacun vis-à-vis de son prochain et de ce que nous pouvons supposer de Dieu est ce qui ressemblerait le plus à la Loi : mais une loi de libération, celle des Jubilés qui inventaient en Israël une méthode qui dynamisera nos actes de fils de Dieu.
Si la Lettre de l’Evangile n’interdit pas, elle laisse le champ libre à l’esprit d’amour au service de la propre croissance d’une Eglise qui ne ressemble pas à nos bâtiments faits de blocs taillés uniformément : elle est faite de pierres palpitantes et diverses qui s’harmonisent sans cesse, sans plan ni style prédéfinis. Une région géographique à un instant T peut également représenter exemplairement un aspect ponctuel dispersé çà et là dans le monde entier et au fil du temps. C’est ce que le pape appelle une Eglise synodale , une Eglise en chemin, une Eglise sur les chemins ; d’autres évoquent des « visages d’Eglise » ou « les éclats d’Evangile » un peu partout ; et l’Evangile, par la voix de celui qui nous invite tous à y aller, ces « demeures nombreuses dans la maison de mon Père » qui nous attendent : soyons sûrs que ce Père les a faites différentes et adaptées au confort et à la joie de chacun qui peut y apporter son bagage, ses trésors et en faire à son tour un havre hospitalier pour d’autres qui attendent…

Je viens, alors que je cherchais sur quoi finir mes réflexions, de trouver une image stimulante dans un ouvrage intitulé « Pour un accompagnement sans emprise » : « L’accompagnateur est du côté de la vigie, et non à la place de celui qui tient la barre ».

La situation des premières Eglises, aussi différentes qu’autonomes, faut-il en avoir peur, si elles sont unies fraternellement en Jésus, notre vigie, notre lumière ? Peut-être une façon de revoir le sens si positif du terme autorité  qui est bidirectionnelle, ce qui est au coeur d’une démarche authentiquement synodale

La pâte du futur pain dont nous faisons partie continue à fermenter.

Marguerite Champeaux-Rousselot





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Et après le synode de la famille ? Journée avec Ignace Berten : collégialité, famille(s), le 28 avril 2017 à Paris

Lumières unes, différentes et semblables

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