« La relation d’autorité » par un professeur de Philosophie ( 2004)

Intervention d’un professeur de philosophie, pour répondre à la question posée par une association de parents d’élèves d’école primaire, en 2004, et devant des éducateurs :

« L’autorité a-t-elle un sens ? Les fondements de l’autorité  ».

 

J’aurais commencé par cette citation d’Emmanuel MOUNIER dans le Personnalisme (79) – citation « coupée collée » :  « La personne n’est pas un objet. Elle est même ce qui dans chaque homme ne peut être traité comme un objet… La personne n’est pas le plus merveilleux objet du monde, un objet que nous connaîtrions du dehors, comme les autres. Elle est la seule réalité que nous connaissions et que nous fassions en même temps du dedans. »

 

En même temps donc que nous instaurons un face à face avec l’autre, il se passe quelque chose d’autre qu’un simple contact, qu’une connaissance, il se passe un façonnage – une formation – un travail entre lui et moi – de moi sur lui.

Nous sommes à l’égard les uns des autres dans une réciprocité telle – et tout particulièrement dans la relation d’autorité- qu’il faut la concevoir dans sa dimension spécifique : dans sa dimension « pédagogique » au sens étymologique (c’est-à-dire qui conduit) du terme.

C’est dans ce cadre là que je me propose d’entendre la question « L’autorité a- t-elle un sens ? »

 

Précisons ce cadre.

 

Je veux dire que la relation à l’autre que constitue la relation d’autorité est celle par laquelle, au-delà du commandement, au-delà de l’exercice d’un pouvoir qu’elle implique, est une relation par laquelle  un être se construit – mais on pourrait aller plus loin encore et dire : une relation où deux êtres se construisent.

 

C’est donc à la lumière de cette dimension de formation réciproque que j’entreprends de comprendre cette question « l’autorité a-t-elle un sens ?  ».

 

On me demande d’être un peu philosophe…

Qu’est ce à dire ?

« Il faut détruire le préjugé fort répandu selon lequel, dit Gramsci, la philosophie serait quelque chose de très difficile…

Faisons-le :

Etre philosophe, c’est s’interroger, ou plutôt à partir de questions, poser un problème, essayer de le résoudre humblement, se donner des pistes pour comprendre pour avancer vers une lumière,  comprendre le sens des mots, et surtout, se défaire de préjugés, faire vœu de pauvreté en matière de connaissance, toujours travailler avec cette exigence à l’esprit, cet axiome : la vérité, ce n’est pas ce qu’on pourrait croire, mais ce qu’on découvre en pensant, en creusant, en détruisant des connaissances antérieures. Quand l’esprit se présente à la connaissance du réel, il n’est jamais jeune, dit Bachelard, il est même très vieux car il a l’âge de ses préjugés – accéder au savoir, c’est spirituellement rajeunir – eh bien, faire de la philosophie, c’est vouloir ce rajeunissement, vouloir se détromper, accepter de découvrir ce qu’on aurait jamais cru…

Pourquoi ce n’est pas difficile ?  parce que c’est un jeu – sérieux bien sûr – assez plaisant, qui consiste à débusquer qu’il faut analyser, décortiquer.

 

Faisons le :

L’autorité a-t-elle un sens ?

Ce qu’on nous demande, c’est de savoir si l’autorité que nous définissons dans un premier temps comme pouvoir d’imposer l’obéissance, a un sens c’est-à-dire : possède une signification, peut vouloir dire quelque chose – une seule chose très précisément !

Il s’agit donc de comprendre ce qu’on a à dire, ce pouvoir, ce qu’il dit quand il s’exerce, ce qu’il communique, et comment il peut s’interpréter – être interprété par celui qui en est le destinataire – et compris par lui.

Pour nous, c’est donner les conditions qui vont rendre possible cette compréhension en d’autres termes, montrer ce qui peut permettre que ce pouvoir – restons vague – soit compris comme tel, reçu comme tel.

Mais la question peut s’entendre aussi en ces termes : ce pouvoir a-t-il un but et lequel ?

En d’autres termes, commander, n’est-ce pas conduire, tenter d’acheminer l’autre vers un but, l’amener à un terme, le mettre dans un certain état ?

Pour nous, ce sera alors de comprendre comment et sous quelles conditions la relation d’autorité peut être directive, ne s’exerçant pas en vain :  elle aurait un projet, viserait un but.

 

Donc l’autorité renvoie à un pouvoir, pour l’instant reconnu ou non,  d’imposer  l’obéissance, le respect.

Autrement dit, avoir de l’autorité est être en position de commander d’une façon telle que celui à qui s’adresse ce commandement ne peut s’y soustraire, ne peut qu’avoir du respect pour son auteur et éprouver une réelle confiance à son endroit :  on parle alors d’obéissance.

 

Parler de l’autorité est donc parler d’une forme de prestige dont jouit celui qui incarne cette autorité, qui est investi du pouvoir de commander et qui n’entraîne à priori pas de résistance naturelle :  sans contrainte.

 

Position favorable donc – puisqu’elle est de prestige – c’est d’ailleurs un de ses sens :  lorsqu’on l’entend comme supériorité de mérite ou de séduction qui impose l’obéissance sans contrainte le respect, la confiance.

 

Bref, l’autorité assigne une place de choix à celui qui l’a, un rôle presque confortable, une qualité même, un mode d’être et d’exister qui devrait ne dévoiler aucune difficulté dans son exercice.

Est-ce si simple ?  car  cela ne va pas de soi d’être l’autorité, d’avoir l’autorité d’être dans ce rôle de pouvoir commander de dire la règle…

C’est bien pour cela qu’on s’interroge, car la pratique de l’autorité, l’exercice de cette qualité, ne va pas sans déception, frustrations, incompréhensions. Il y a toujours des malentendus, et ce sens qu’on lui accroche,  pose problème.

 

Es-ce qu’on entend bien l’autorité quand elle se manifeste ? Es-ce qu’on sait la comprendre ? Es-ce qu’on sait entendre ce qu’elle nous veut ?   Ce qu’elle veut de nous ?

 

Autant de questions qui nous mettent au cœur des difficultés de cet exercice et de la compréhension du problème qu’elle pose : à quelles conditions théoriques et pratiques l’autorité peut-elle être entendue pour ce qu’elle est, à savoir pouvoir de commander ?

 

Quelques pistes pour tenter une réponse – une solution – à cette difficulté soulevée que je rappelle :définie comme pouvoir-position prestigieuse l’autorité devrait être une évidence -c’est à dire être entendue comme ce qui sait la règle et la dit et se fait comprendre en la disant, être entendue comme ce qui en disant cette règle ne fait rien en vain, conduit prescrit en voulant le meilleur, commande en formant – bref construit par son discours celui à qui elle s’adresse.

 

Pourquoi cette dimension pédagogique de l’autorité rencontre-t-elle en face une surdité –une oreille mal-entendante de son sens – qui la comprend mal- et là « me » juge – lui prête une intention autoritaire ? Bref la traite comme une pouvoir qui abuse de lui-même, parle pour ne rien dire.

 

Nous voudrions justement faire savoir que l’autorité est le contraire de l’autoritarisme, que l’autorité parle pour dire quelque chose de juste – quelque chose qui a du sens, c’est-à-dire parle pour dire quelque chose qui peut être compris,  et mieux compris comme un projet,  comme intention.

Bref, elle peut être considérée dans son œuvre comme porteuse d’une intention tournée vers l’autre.

Mais pour cela encore faut-il avoir énoncé les obstacles qui nuisent à une telle représentation de l’autorité,  afin de ne pas la confondre avec une instance violente, contraignante, égarée dans l’exercice d’un pouvoir qu’elle outrepasse.

 

Réponse : Conditions théoriques pour que l’autorité ait  ce sens pédagogique, c’est-à-dire pour comprendre que ce qu’elle dit est aussi un faire qui ne dénature pas, qui ne prive pas celui à qui elle s’adresse, de sa liberté.

Alors l’autorité peut être cette inégalité de fait entre moi et l’autre, effectivement reconnue et consentie – parce que la liberté de l’autre est réentendue et dite.

En donnant à l’autre le moyen de se sentir sous une influence sans perdre son autonomie, celui qui à l’autorité en pose les fondements dans une reconnaissance.

Cette influence d’une volonté sur une autre volonté n’est plus alors ressentie comme pression mécanique, mais constitue une relation pleine de sens : la reconnaissance de l’autorité comme besoin de cette différence pour être soi, de cette domination pour être en relation, être sociable. La sociabilité naît de ce rapport entre deux libertés.

Dans ce cadre précis où deux libertés sont posées en relation, peut alors s’instruire un dialogue un échange.

 

Le mot a été lâché : liberté …

L’autorité devrait désigner une relation avec autrui qui lie deux ou plusieurs individus, à la fois semblables et distincts, semblables en ce qu’ils sont capables d’intelligence et de volonté – distincts en ce qu’ils sont capables de réflexion et d’actions autonomes. Autant dire qu’elle ne prend sens qu’entre des êtres doués d’intelligence et de liberté.

Donc l’autorité a en charge donc de préserver cette liberté de l’autre, de la considérer avec respect et intransigeance, afin de ne pas induire une relation instrumentale où l’autre serait objet et  non une personne.

Du coup, l’autorité peut s’affirmer et se laisser reconnaître comme telle : différente.

Différente, l’autorité n’impose pas moins une similitude :  ma liberté  impose que j’aie la mienne,  que j’aie de l’autonomie,  et toi la tienne.

Ce qui ouvre un espace d’égalité et en même temps de différence.

 

Conditions pratiques

 

L’autorité n’en réside pas moins dans la transmission plus ou moins explicite ou diffuse d’un message : elle est discours, et dialogue.

C’est pourquoi l’autorité trouve son instrument dans le signe et son instrument privilégié dans le signe chargé d’une signification explicite : la parole.

L’autorité a besoin d’un langage :  quels mots dire ? Si tout langage porte en lui-même une autorité,  quels mots choisir pour dire cette autorité ?

Comment dire la règle qu’on est ? Comment dire le pouvoir qu’on a ?

Deux conditions pour trouver ce langage adéquat :

1- trouver les mots qui n’entament pas le pouvoir légitime de résister, de discuter donc …

2- trouver les mots qui obligent, c’est à dire permettent de comprendre la raison d’être de leur auteur, qui invitent à s’obliger celui à qui ils s’adressent, et pas à le contraindre.

Les mots qui invitent au respect donc – c’est ainsi qu’elle se fait comprendre comme autorité.

 

Enfin et pour conclure.

L’autorité n’existe que si, dans ses mots, elle est comprise comme pouvoir d’obliger mais encore comme pouvoir de transformer sans dénaturer – en humanisant –

Ces mots portent en eux une promesse, un pari sur une situation probable une situation que seule une collaboration rend efficace.

Le discours de l’autorité en définitive n’a de sens, et elle-même n’en a, que s’il implique l’autre dans une démarche commune :  construire un être, un mode d’être ensemble.

Elle s’impose comme œuvre à deux,  ou sinon elle n’a pas de sens.

Elle s’impose comme l’invitation à se comprendre et à se déterminer soi-même à travers les mots de l’autre.

Essentiellement dialogue, l’autorité nous apparaît en définitive comme n’existant, ne faisant sens que pour l’instant prochain, pour l’avenir où elle sera comprise rétrospectivement comme évidence, comme fondatrice de ce qu’on est devenu.

 

Voilà ce que je voulais dire de l’autorité :  elle fait signe, «  parle »  de l’avenir et non fige le présent dans des ordres contraignants – « fais-ceci ou cela », mais « deviens ceci, deviens cela, collabore avec moi à être ce que je te dis, avec moi  à faire avec toi ce que je te dis »

 

Auctoritas, qualité de l’auctor, de l’auteur :  il y a une œuvre à faire, une fabrication d’un être et j’en suis le garant responsable.

L’autorité prend sens ici – dans la reconnaissance de la responsabilité que prend l’autre à dire ce qui doit se faire.

L’enfant sait son parent responsable de lui, responsable de ce qu’il sera, s’il entend bien son discours.

 

L’autorité avec ou sans discours effectif est l’expression de cette responsabilité, de ce droit d’auteur,  reconnu par celui qui collabore à l’œuvre.

Elle est fondamentalement éloquente, c’est-à-dire révèle un sens,  celui d’une existence à accomplir.

 

 

Conclusion

 

Son intervention repousse la relation humaine qu’elle induit en avant du seul présent dans un avenir à accomplir à l’ombre de l’autre.

Elle concerne bien ce qui sera,  ce qui doit être, tout en dépendant précisément de ce qui se dit.

Conjecture, prévision, l’autorité s’exerce dans cette perspective et pour elle.

Celui qui entend son discours, accepte et celui reconnaît sa présence, peut se projeter dans le futur, sait qu’il s’accomplit à travers la règle qu’elle énonce,  le commandement qu’elle impose.

Aussi, donner ce sens est respecter la liberté de l’autre,  savoir son avenir, lui savoir un « a-venir »,  lui permettre cet accomplissement.

L’autorité n’a de sens que dans cette perspective d’un développement.

Finalement, l’autorité donne du sens à une existence, donne le sens  à l’ existence, lui donne sa raison d’être comme devenir, comme ouverture vers un être autre, perfectible,  fort,  puisant dans une règle une droiture qui ne cesse de s’accomplir.

 

 

Comment citer cet article :

Un professeur de philosophie : « La relation d’autorité » in « L’autorité a-t-elle un sens ? Les fondements de l’autorité  », 2004, publié sur www.1-360.net