Eglise grecque, orthodoxe et fortunée, dans une Grèce en faillite… : est-ce orthodoxe ? ( 2011-11-01)

Histoire de la fortune de l’Eglise orthodoxe en Grèce

Un peu d’histoire d’abord pour connaître cette Eglise dont la fortune vient bizarrement de chocs historiques, et qui maîtrise assez mal  sa relation à l’argent et à la Loi.

Pourquoi est-elle si riche ?

La fortune de l’Eglise s’est bâtie sous l’occupation ottomane qui fit preuve d’une très grande tolérance à l’égard de la Foi des Grecs : en effet,  si un propriétaire n’avait pas d’héritier, ses biens devaient revenir à l’Etat ottoman, sauf si ce propriétaire  en faisait don à l’Eglise… La longue occupation ottomane vit donc s’accroître au fil du temps  la fortune de l’Eglise en terres riches ou maigres,   cultivables ou non, constructibles ou non, en immeubles, voire en valeurs etc.

Mais cette expansion se ralentit,  évidemment, lorsque la Grèce devint indépendante, en 1830…

Cependant, vers 1850, le nouvel État grec décida  de distribuer aux paysans une partie des terres cultivables que détenait l’Eglise. Cette expropriation se pratiqua, mais avec en  échange, un privilège fiscal sans date limite : la non-taxation des revenus de l’Eglise. Non taxés, on comprend qu’ils cessèrent bien vite d’être bien  connus des services fiscaux.

En 1945, le gouvernement, au travers du Ministère de l’éducation nationale, a pris en charge le paiement des salaires du clergé en échange d’une taxe de 25 % sur le revenu des paroisses. Mais progressivement l’Église a  profité du mauvais fonctionnement administratif des services fiscaux et cadastraux, et a déclaré de moins en moins de revenus, alors que leurs salaires bénéficiaient de tous les avantages sociaux et même du 13° et 14° mois …

En 1952, l’État décida une nouvelle campagne d’expropriation pour donner des terres aux paysans. Cette fois, l’Eglise sera indemnisée sous forme d’immeubles situés dans les villes. Comme ces immeubles  et leurs terrains vont très vite augmenter de valeur, l’Eglise fut  à nouveau enrichie.

L’Eglise sous-déclarant aux services fiscaux ses propriétés, la dictature des colonels ( 1967-1974)  augmenta la taxe à 35 %, mais … les déclarations ne se sont pas améliorées pour autant  ( évidemment ! )…

Par exemple en 2003, alors que les 11.000 popes coûtaient au budget de l’État  255 millions en salaires et pensions, l’impôt sur les biens de l’Église ne rapportait que 17,6 millions d’euros. Cette disparité était si flagrante, et la somme rapportée était si minime  qu’un gouvernement qui sentait qu’il allait perdre les élections a pris une mesure pour tenter de les gagner grâce à l’influence de l’Eglise ! il a, oui, carrément supprimé l’impôt qui frappait les revenus de l’Église depuis 1945. Cela s’est passé début 2004,  c’était le gouvernement du socialiste Konstantinos Simitis, et il a perdu les élections, mais le gouvernement de droite qui les a gagnées n’a pas abrogé la mesure pour autant … C’aurait été, à coup sûr,  se mettre mal avec l’Eglise…

En 2010, le coût des salaires du clergé réglé par l’État est passé à 315 millions d’euros, soit à peu près le budget du ministère de l’Environnement (369 millions d’euros). Certes, les popes, comme les autres fonctionnaires,  ont eu des restrictions de salaires (suppression des 13e et 14e mois, notamment), mais continuent  à avoir une situation privilégiée.

L’Eglise orthodoxe grecque ne payait pas de taxe sur les propriétés dont elle ne tirait pas de revenus locatifs ( les monastères, les lieux de culte et les fondations ), ni d’impôts sur ses revenus commerciaux (loyers, fermages, activités).

C’est seulement en mars 2010 que ces revenus commerciaux  ont été imposés à hauteur de 20 % , et  de 5 % et 10 % pour les dons déclarés.

Ce bref historique  montre que ce sont des mesures prises par la droite comme par  la gauche, par les Ottomans comme par les Grecs, qui expliquent la situation d’aujourd’hui : une Eglise grecque orthodoxe  fortunée… comme le montrent les chiffres ci-dessous. Et l’adhésion traditionnelle à l’Eglise ( 90 % des Grecs se disent orthodoxes) explique son influence traditionnelle : cela fait qu’aucun parti politique n’a osé s’attaquer à cet état de fait, même aujourd’hui, en pleine crise.

 

En 2011,

 

Elle  vient d’être exemptée de la lourde taxe immobilière décidée dans l’urgence, dimanche 11 septembre, par le gouvernement grec, (dont tous les propriétaires s’acquitteront dans les deux ans),  excepté sur les biens qu’elle exploite commercialement. Devant les protestations, l’Eglise a indiqué  le vendredi 16 septembre 2011, qu’elle payait déjà  2,5 millions d’euros d’impôts fonciers et de revenus en 2010 et que cela suffisait, à son avis …

Cependant, la réalité se fait jour peu à peu, malgré la  faiblesse de l’administration fiscale grecque. Quelques chiffres servent de points de repère.

Sa fortune est très importante en Grèce.  En effet, si proportionnellement, comme nous l’avons vu ci-dessus,  l’Eglise est plus pauvre qu’à la fin de l’occupation des Ottomans  qui surent, il faut le rappeler, comprendre les fidèles orthodoxes,  et si l’Etat grec a confisqué des propriétés, sa fortune se monterait néanmoins selon Kathimerini (un journal du centre droit) à 700 millions d’euros en 2008, mais Stefanos Manos, ancien ministre de l’économie, l’évalue à plus d’un milliard d’euros, et en  1987, sa fortune était évaluée à  3 mds d’euros. Ces chiffres n’ont évidemment rien d’officiel  puisqu’ils ne correspondent probablement pas à la réalité, laquelle n’est pas connue…, mais on voit bien, de toute façon,  que les 2,5 millions d’euros acquittés par l’Eglise sembleraient  déjà trop  faibles même  au regard du montant le plus faible.

Quant aux propriétés religieuses, il faut y ajouter les biens des paroisses, dont certaines sont très riches , les propriétés directes des 80 évêchés grecs qui bénéficient d’une large autonomie, les biens des 450 monastères, dépendants de l’Eglise de Grèce, ceux qui n’en dépendent pas (comme ceux du Mont-Athos, qui ont un statut à part, quasiment celui d’un pays ), et les biens possédés en Grèce par les patriarcats orthodoxes non grecs (  Constantinople, Jérusalem ou Alexandrie).

Côté propriétés foncières « dans le monde laïc », l’Eglise semble bien être encore, et de loin, le deuxième propriétaire de Grèce (derrière l’Etat grec), avec 130 000 hectares de terrains, forêts, terrains non constructibles qui parfois peuvent se révéler une mine d’or s’ils sont situés près d’agglomération et peuvent être loués pour faire de l’énergie photovoltaïque,  mais aussi immeubles dans les quartiers chics d’Athènes ou dans les riches banlieues balnéaires au sud de la capitale, 60 à 70 % des maisons du port d’Hydra, les plus chères etc. Le scandale immobilier qui éclaboussa  un monastère du Mont Athos il y a peu a mis en évidence les ignorances  ou les calculs de certains de ses membres dénués de scrupules.

Pour ce qui est des revenus et des legs, le quotidien Kathimerini a publié, en novembre dernier, un rapport interne de l’Église portant sur 2008 seulement  : 11,5 millions d’euros de revenus (locations, investissements) et 20 millions de legs.

En ce qui concerne les actions, les ressources financières de l’Eglise font qu’elle en possède également beaucoup. Elle possède par exemple 1,5 % de la Banque nationale de Grèce. Son représentant au conseil d’administration, l’évêque de Ioannina, Théoklitos, aurait touché selon le magazine financier Forbes 24 000 euros en 2008 en jetons de présence, ce qui s’ajoute à son salaire mensuel d’évêque : 2200 € . Bien conscient  de ce qui pourrait être demandé aux ecclésiastiques, cet évêque a soutenu face à la crise une position  selon laquelle il faut refuser de payer pour les fautes des autres.

Autre atout : une dépense en moins  puisque les 10 000 popes et leurs évêques sont toujours payés par l’Etat, ce qui représente un budget de 220 millions d’euros annuels.  Il n’est actuellement pas question que leurs revenus soient diminués : encore une exception.

L’Eglise a des activités caritatives qui bénéficient certes de ces ressources : elle a consacré plus de 100 millions d’euros en 2010 à ses activités charitables, qui se sont accrues avec la crise. « A Athènes, nous fournissons 10 000 à 12 000 plats quotidiens ». L’ennui, c’est que même cela se fait dans l’opacité à tous niveaux. Certes les organismes de charité bénéficient d’aménagements fiscaux, mais leurs comptes doivent être, à plus forte raison,  sincères, transparents et publics,   bref,   se soumettre au droit.

 

Questions de bon sens… et réflexions 

L’opacité de ses comptes en tant qu’association caritative  reflète l’opacité générale qui entoure les comptes de l’Eglise. Or non seulement elle bénéficie d’exemptions beaucoup plus élevées, quand elles ne sont pas totales,  mais en réalité, elle organise parfois un flou artistique sur les frontières de ses  revenus  et ne publie pas ses comptes.

A sa décharge, il faut sans doute dire que sa comptabilité  ne relève pas de comptabilités banales ni habituelles : elle est encore à inventer pour qu’elle le devienne !

D’autre part, personne, pas même elle,  ne connaît l’étendue de ses propriétés, car il n’y a en fait pas de cadastre en Grèce… D’ailleurs, si elle possède trente propriétés à Athènes,  six sont  inoccupées, pour diverses raisons,  et d’autres sont louées  à très bas prix. Il est aisé de prédire que, dans ces conditions, elles vont  probablement continuer à se dégrader. Cela ne correspond pas à la parabole des talents.

Tout cela, les lacunes administratives ( fisc, cadastre) et  ses erreurs à elle de gestion, fait  chose étonnante et désolante, qu’elle gère sans doute fort mal ses affaires, ses propriétés, puisque,  si sa main droite fait des dons, sa main droite l’ignore totalement, un précepte de l’Evangile, avouons-le , bien mal compris !

Le fait bien connu que certains bâtiments publics, des Ministères par exemple,  aient été construits sur des biens ecclésiastiques, et que l’Eglise ne touche aucune contrepartie, est-il une réelle générosité garantissant une transparence parfaite dans les relations Eglise–Etat ?

La séparation du chrétien et du citoyen est une opération progressive, et la séparation de l’Eglise et de l’Etat avance  à pas de souris : elle a fait pousser  à celle-ci des cris de douleur lorsque, sur la carte d’identité, il n’a plus été obligatoire de mentionner sa religion.

Une personne qui ne paie pas ses impôts à l’Etat peut-elle dire qu’elle  aime son pays ?  voire se présenter comme nationaliste ? Cela ne serait-il pas un paradoxe ou une hypocrisie ?  Eh bien, l’année dernière, en décembre 2010, le Saint Synode , (qui regroupe treize évêques) , a pris parti officiellement dans la crise économique et financière grecque et, pour plus de sûreté, l’a fait lire dans toutes les paroisses :  selon eux, la « troïka » – les représentants du Fonds monétaire international, de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne –  se comporte comme une force d’« occupation étrangère ». ( Bien des Grecs font remonter à l’occupation ottomane le fait de s’arranger pour ne pas payer d’impôts , sous prétexte de « résistance ». Est-ce le même substrat inconscient  qui amène l’Eglise à s’exempter de la simple déclaration, obligatoire,  de ses revenus ? ). Certes la « troïka » est étrangère, mais le compatriote qui se détourne de ses obligations citoyennes ne choisit-il pas de devenir un étranger, voire un ennemi de ses concitoyens ? Et si la « troïka » prend de dures mesures, peut-être injustes, mais auxquelles la Grèce ne peut se soustraire, si l’Eglise se soustrait même aux mesures grecques d’avant la crise, est-elle moins injuste ?

L’Eglise grecque ne peut ni s’exempter de la Loi ni s’arroger le droit d’aller au-delà des aménagements qui lui ont été concédés : elle doit donner l’exemple d’une parfaite correction ( « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » a déclaré quelqu’un que connaît bien l’Eglise ). Ce serait un exemple frappant pour ceux que tentent  la dissimulation des richesses, le travail au noir, la corruption, l’évasion fiscale.

Il lui est même loisible, en ces temps de crise, d’aller au-delà de la Loi civile,  de partager ce qui ne lui est pas encore demandé par l’Etat et ses concitoyens,  bref de donner l’exemple de la générosité.

Cette attitude ne pourrait par ailleurs que renforcer l’adhésion autour d’elle et autour de Celui qu’elle cherche à imiter. ( Nos critiques portent d’ailleurs plus sur des structures et des systèmes dont on ne perçoit plus l’incongruité,  que sur les personnes individuelles souvent inconscientes ).

Certes, n’imaginons pas que les taxes et impôts qu’elle devrait régler annuellement  boucheront  une très grande partie du déficit, mais elle participera à l’effort collectif et son exemple, à travers le clergé et ses familles, toutes ses associations et leurs salariés, ne pourra manquer d’avoir une très grande influence sur ces fléaux de la Grèce qui privent l’Etat de ses revenus financiers.

Marguerite Champeaux-Rousselot (2011-11-01)