Introduction (1) Laideur et beauté

Introduction et première partie de Jules Barbey d’Aurevilly et la laideur

Introduction

Pourquoi il est licite et possible de chercher Barbey dans ses écrits
Pourquoi on peut chercher Barbey dans ses écrits
Conclusion

Première partie : laideur et beauté

Introduction
Qu’est-ce qui cause la sensation, le sentiment de beauté et de laideur? I.1.
Comment apprend-on la laideur? Comment la vit-on, en groupe? I.2.
Le vécu individuel de celui qui est laid. I.3.
Conclusion

Notes

«Moi qui suis laid…» Barbey d’Aurevilly et la laideur

«Moi qui suis laid…»

Phrase douloureuse et difficile à dire, comme à entendre…

Lorsque Barbey d’Aurevilly la prononce, il a la cinquantaine, et, paradoxe, c’est bon signe qu’il ose l’écrire ainsi pour ses lecteurs. L’écrire, mais aussi se la dire en toute intimité. Car avant – au sens le plus simple du terme, – d’être un romancier ou un journaliste, l’écrivain est un être qui vit, sent et pense, sans s’occuper d’autrui.

Jules Barbey, nous le verrons, a des relations bien particulières avec la Beauté et la Laideur, depuis sa toute petite enfance.

Son œuvre en porte les traces autant que sa vie: pourquoi, comment, dans quelle mesure la Laideur a-t-elle marqué son être profond, sa vie extérieure, l’œuvre bâtie ou laissée?

Comment a-t-il réagi face à un certain handicap? Peut-on discerner la souffrance qui l’amène à passer tout par l’étamine de ce problème: relations familiales, amicales, mondaines, philosophie, religion, esthétique, mode de vie, vie sociale, histoire, science même… Mais aussi «comment», au sens très précis des moyens, d’une stratégie, au service d’un but non moins précis: toute sa volonté mise au service d’un grand dessein: faire face à ce problème, et même le surmonter, pour trouver le bonheur.

Une volonté, des choix, qui s’exercent aussi bien à propos de détails pratiques que des grandes options de la vie affective, sensible, intellectuelle, morale ou religieuse. Mais aussi, -évidemment, et c’est très important ici – dans le choix d’une activité dans le domaine des Lettres. Cette «activité» a l’air assez unifiée quand on en voit le résultat aligné sur les rayons d’une bibliothèque, mais en fait, pour lui, fut-elle une vocation, un métier, un plaisir, ou une souffrance? Fut-elle surtout littérature critique, écriture où le style domine tout, création littéraire, expression de soi? Rejet, rêves, révolte, ou vengeance?

Comment Barbey se vit-il, au fil de ses 81 ans, dans les yeux de ses parents, dans son miroir, dans les yeux des autres? Comment construisit-il son image, corrigeant avec persévérance le miroir cruel? Qui céda à l’autre?

Nous fonderons notre travail sur des éléments offerts ouvertement par lui-même, glanés sur le terrain de l’inconscient ou découverts à force d’enquêtes:

– l’étude très précise de l’œuvre en son entier, sa cohérence, ses résistances, les manques, les retours etc. Les sujets, les genres, les styles ont quelque chose à nous dire sur ce problème de la laideur,

– l’étude de certains éléments biographiques que nous possédons,

– l’observation très attentive de détails, évidemment subjectifs par essence, qu’il nous a laissés,

– les descriptions des contemporains de Barbey,

– l’écho qu’il éveille en nous,

– l’apport des recherches qui nous permettent de mieux appréhender la place de la Laideur (et de la Beauté) dans notre vie humaine.

Notre thème concerne avant tout un être, un écrivain, Barbey, et la littérature. Remarque importante, ce sujet ne porte pas sur l’Esthétique en elle-même, ni sur une esthétique aurevillienne: il ne s’agit pas de dire ici ce que Barbey, critique, trouvait laid ou beau, ni quelle fut sa conception de l’Art. Cependant, nous en traiterons dans la mesure où cette esthétique fut générée par son problème personnel.

Nous ferons ainsi, par exemple, pour sa religion qui nous intéresse seulement dans la mesure où il a bâti, presque consciemment, sa théologie en fonction de ce problème de laideur. C’est dans cette même attitude mentale que nous allumerons le projecteur sur des domaines de tous ordres et des aspects très variés de Barbey.

Si variés que nous prétendrions «expliquer» ainsi tout Barbey en couvrant (et découvrant) sa biographie exhaustive et complète? Non pas! Il ne se résume certes pas à ces réalités qui concernent la laideur, pas plus qu’il ne s’explique en totalité par cet éclairage. Mais, cherchant à le saisir sous un angle choisi, celui que définit notre sujet, un angle de modeste envergure, un seul et unique angle d’attaque, nous voulons en tirer le maximum…

L’œuvre écrite est en même temps un des résultats de ce problème, et le principal décodeur de ce problème. C’est ainsi que Barbey l’a lui-même présentée. C’est elle l’objet de notre travail – à condition de la voir dans toutes ses dimensions et non pas seulement les deux dimensions de la page à plat. Elle est aussi le moyen de notre travail: car c’est dans l’œuvre que Barbey se laisse appréhender, et expliquer…

Maintenant que le but est fixé, et aussi les principes de la méthode qui sont autant de signes de piste, voyons, c’est la moindre des choses, si Barbey donnerait son accord à nos investigations quelque peu indiscrètes…

Introduction

Pourquoi il est licite et possible de chercher Barbey dans ses écrits

Que dit le critique Barbey des ressemblances entre un Homme et l’écrivain qu’il est?

Barbey nous autorise-t-il donc à le chercher à travers et sous ses écrits?

Il n’écrit pas pour un public précis (alors que quand il «cause», il est stimulé par l’attention du salon ou de l’ami qui l’écoute). Il n’écrit même pas pour un ami précis: combien de fois le voyons-nous envoyer par la poste avec un tremblement intérieur son œuvre venue à terme, son «enfant», et essayer de préparer ses premiers lecteurs, et Ange Blanc y compris, à aimer ces petits dont il sait bien qu’ils vont peut-être sembler étranges, mal-venus, ou sans ressemblance avec l’image qu’on a de leur père…

Il écrit donc, et lance son œuvre à la mer, mais il a peur parce qu’il sait lui-même par expérience que… dans son travail de critique, il cherche l’homme derrière les textes, la correspondance et même les romans. Car l’homme ne peut se passer de son vécu pour créer. Ne dit-il pas lui-même: «Nous n’ignorons pas que toute critique littéraire, pour être digne de ce nom, doit traverser l’œuvre et aller jusqu’à l’homme. Nous sommes résignés à aller jusque là.»[1] Ceci est important car c’est la preuve que Barbey connaît le risque que des critiques ultérieurs aillent jusqu’à lui-même.

Dans la préface du premier volume[2] des Œuvres et les Hommes, Barbey donne d’emblée son projet critique, vaste et profond: «Voici le premier volume d’un ouvrage qui doit en avoir beaucoup d’autres si la vie, avec ses ironies, et ses trahisons ordinaires, permet à l’auteur de réaliser, au moins en partie, l’idée qu’il a en lui depuis longtemps.» C’était de dresser l’inventaire intellectuel du XIXe siècle. Il pense qu’on doit la vérité à tous, morts et vivants, et sur tout. «Il ne croit qu’à la critique personnelle, irrévérente et indiscrète, qui ne s’arrête pas à faire de l’esthétique frivole ou imbécile, à la porte de la conscience de l’écrivain dont elle examine l’œuvre, mais qui y pénètre et quelque fois le fouet à la main, pour voir ce qu’il y a dedans… Tout livre est l’homme qui l’a écrit, tête, cœur, foie et entrailles. La critique doit donc traverser le livre pour arriver à l’homme, ou l’homme pour arriver au livre, et clouer toujours l’un sur l’autre.»[3]

L’homme est en effet indissociable de l’œuvre. «L’homme n’est jamais assez intellectuel pour pouvoir se passer de sentiments et les plus forts sont les sentiments blessés.»[4] «C’est presque une poétique pour moi que la nécessité de tenir compte de l’union de la moralité et du génie dans toute œuvre d’art et de littérature.»[5]

Derrière l’écrit, on retrouve l’être: dans Goethe et Diderot, Barbey explique comment on peut lire Lettres et Correspondance. Il a 72 ans, et pense peut-être à lui-même lorsqu’il attribue ce rôle à la critique, lorsqu’il parle de voir clair dans certains écrivains: «Eh bien! C’est cette personnalité de Diderot, noyée, perdue, et que je n’ai pas recherchée dans l’Encyclopédie, que je retrouve aujourd’hui dans la Correspondance. Certes, la personnalité de Diderot se verrait encore plus dans les écrits de cet homme, qui a pourtant plus d’abondance que d’originalité. Sans qu’il fût nécessaire d’être un Lavater, en critique, on pourrait très bien deviner l’homme que fut Diderot à travers l’écrivain qu’il est, car s’il y eut jamais un esprit indiscret, débordant, promptement répandu, se versant, se vidant, laissant toujours tout échapper, à propos de tout, comme une cruche cassée (la cruche cassée de son ami Greuze!), c’est bien cet incontinent de Diderot! Personne, pour être pénétré de part en part par la Critique, comme il faut que tout écrivain le soit, dans la triple personnalité de son talent, de son tempérament, et de son caractère, n’eut besoin moins que Diderot du mystère dévoilé et des cachets rompus d’une Correspondance… Il est, dans l’histoire littéraire, des écrivains d’une étrange dissonance qui masquent leur caractère par leur génie, et ceux-là, pour être compris, doivent laisser derrière eux une Correspondance ou des Mémoires qui renseignent sur ce qu’ils furent, en dehors de leurs écrits, et qui nous donnent la réalité de leur vie, après l’idéalité de leur pensée. Ainsi, par exemple, sans les Mémoires et les lettres de Lord Byron, qui aurait su que le sombre poète du Giaour cachait un dandy, jaloux de Brummell et de ses gilets, et le terrible jacobin de la Vision du Jugement et des vers atroces contre Castlereagh, le plus hautain des aristocrates?… Ainsi, dernièrement, la Correspondance de Balzac, fraîchement ouverte, a laissé s’élever, au dessus d’elle, un Balzac qui y était contenu; dont on n’avait vu jusque là que la grandeur intellectuelle, et dont on ignorait la grandeur morale. Mais Diderot n’est pas de ces profonds… Il n’est pas compliqué d’un autre homme. Il n’est pas de ceux qu’il faut dédoubler pour, intégralement, les apercevoir… Nul écrivain ne fut mieux d’un seul jet que cet écrivain qui ne fut lui-même qu’un jet toute sa vie. Nulle substance ne fut jamais mieux, au fond, ce qu’elle était de superficie.»[6]Il est clair qu’il pratique la critique «indiscrète».

Il n’hésite donc pas à pratiquer une critique de type psychologique… parce que, écrivain lui-même, il avoue que son œuvre est inspirée par son vécu:

«Ecrit à Léon, qui me l’avait demandé, une longue dissertation sur la question de savoir pourquoi les œuvres de notre esprit ont une telle ressemblance avec nous. – Ai conclu que l’homme, soumis à deux éducations qui spécialisent la vague notion de force sous laquelle on est obligé de concevoir l’esprit humain, tire sa valeur relative de ces deux éducations: la première, celle des choses, la seconde, celle de la réflexion, c’est-à-dire de la volonté. Que plus la première a été grande, profonde, inévitée, ou du moins incorrigée par la seconde, plus elle doit laisser de sédiments dans les créations de l’esprit. De là la ressemblance de l’œuvre à l’ouvrier. Ainsi cette ressemblance est la preuve d’une infériorité, d’une infirmité de pensée, etc. – Me suis par conséquent condamné moi-même, qui prends si souvent les choses et les hommes (quand j’écris d’imagination) par les côtés personnels au lieu de les saisir par leurs côtés généraux.»[7] Barbey, 29 ans, ne mentionne même pas l’éducation donnée par ses parents, qui semble donc avoir peu compté… à moins que cette absence ne signifie tout autre chose: sa réflexion s’y serait violemment opposée, et parmi les «choses», il compterait peut-être les événements qui lui sont arrivés et dont nous parlerons plus tard… En tout cas, de son propre aveu, un critique pourrait, dès cette époque, le trouver dans ses œuvres, celles de pure imagination, apparemment très rares, mais surtout celles qui racontent des événements qui l’ont touché peu ou prou. [8]

«Tout est vrai dans ce que j’écris. Vrai de la vie passée, soufferte, éprouvée d’une manière quelconque, non pas seulement de la vie supposée ou devinée. Il faut avoir le courage de se regarder, fût-on laid, En dehors de la réalité et du souvenir, je n’aurais pas trois sous de talent, et il est même probable que je n’écrirais point.» [9]

Il précise, bien plus tard, au sujet d’un de ses premiers romans, Ce qui ne meurt pas:

«Ce roman a été pour moi, de vous à moi, une des plus douloureuses choses de ma vie.»[10] «Oui, Aloys a été moi»[11]

Bref, il sait d’expérience que les œuvres révèlent l’être qui écrit et que même si un livre est le produit d’un tout autre moi que celui que nous manifestons, comme le dit Stendhal, c’est néanmoins un moi, et peut-être bien plus réel que celui que nous présentons…

C’est pourquoi d’ailleurs, il craint tant les erreurs sur lui.

Barbey même s’il a choisi au début de se présenter masqué, au contraire de Diderot, sait bien ce qu’il en est, au fond de lui, et, quand l’observateur est bienveillant, il aime être percé à jour: d’où ses aveux, les premiers réservés bien sûr à des intimes:

Barbey a voulu de plus en plus être vu derrière ce masque qu’il se vante de porter, mais il ne disait pas clairement ce qu’il cachait. D’où ses craintes, et toutes les réflexions sur les portraits où nous verrons Barbey tantôt accepter les compliments, ou s’en faire, puis ensuite se renier. Il avait un aspect surprenant et ne put s’en défaire totalement… quoiqu’il le reconnaisse comme source d’interprétations involontairement fausses:

«L’attitude de l’esprit, une certaine manière de porter la tête, une parole vivante, tout cela fait bien des illusions!»[12] Ou encore: «Les ouvriers disaient: «Ce que nous aimons dans notre président, c’est qu’il a l’air d’avoir souffert» (sic) Je n’oublierai point cette parole. Une voix vibrante, un air de tête trop impérieux peut-être, – comme mon diable de style, – ne faisaient point illusion à des braves gens.»[13]

Le critique littéraire Poupart-Davyl, qui voulait faire son portrait, reçut une réponse qui dut le surprendre, au vu de la contenance originale habituelle de Barbey: après avoir énuméré ses œuvres, avec un mot sur chaque, il ajoutait pour finir: «La seule chose sur laquelle j’insiste, mon très cher, c’est que le portrait soit purement littéraire. Je trouve ridicules les détails sur la vie personnelle quand on n’est pas passé grand homme. C’est la seule fatuité que je n’aime pas, de tous les genres de fatuités.

J’ai celle de croire, et de me confier à vous,

votre J. B. d’A.» [14]

Ce mot de «fatuité» à propos de détails sur sa vie personnelle est d’un curieux emploi et ne s’explique que d’une façon: des détails qui seraient construits par l’homme qui vit pour le regard des autres, ou qui s’en protège par une construction défensive avant tout, détails dont il sait bien la vanité…

Etre percé à jour dans les écrits lui semble naturel. Et l’on dirait qu’être percé à jour dans les romans lui fait moins peur que d’être perçu dans sa Correspondance. Sans doute que, en cas de contestation ou de déception trop violente des lecteurs, pour les romans, l’on peut toujours arguer qu’ils sont réalité ou imagination, tandis que la Correspondance est censée montrer plus véridiquement l’homme, à moins d’avouer être… un menteur patenté.

Barbey ne dit nulle part que l’homme vivant sans souci des autres et l’écrivain qui montre – parfois sans même le savoir – son portrait dans l’œuvre sont deux personnes radicalement différentes[15]… Mais la Correspondance est un portrait auto-conscient. Il est donc logiquement convaincu que la Correspondance naturelle et sincère permet d’arriver tout de suite à l’auteur… pour son bien ou pour son malheur.

D’où le risque que la vérité du reflet tue le portrait volontairement embelli: «Dans les livres écrits pour le public, il y a toujours (…) un sujet qui peut le passionner ou des faits qui peuvent l’intéresser (…) mais dans une Correspondance, non! Tant vaut l’homme, tant vaut le livre. Le sujet, c’est l’homme même qui écrit. (…) On apprend, dans une Correspondance, comment on est Goethe, et comment on est Byron, et voilà pourquoi les Correspondances sont si intéressantes quand on est Goethe ou Byron! Mais s’il n’y a pas de supériorité réelle (…) il ne faut pas s’exposer (…) à ce qu’on revienne de l’homme à l’auteur et de la Correspondance aux livres, pour commencer une réaction à laquelle personne ne pensait!»[16]

Les comptes de grands écrivains peuvent intéresser, mais, Barbey, vu sa tardive célébrité, craint les suites d’une publication de ses lettres de son vivant. Publier avec succès des textes intimes était une preuve de la qualité de l’écrivain… mais c’était d’abord un test risqué qui permettait de le connaître en tant qu’homme… N. Dodille rappelle lui aussi cette crainte de Barbey: «On l’a dit, la correspondance de Barbey n’a pas été publiée de son vivant. Mais il a été question de cette publication en même temps que celle des Poèmes, dès 1853, sur la suggestion de Trebutien: «Des Lettres! imprimer des lettres, c’est comme faire son buste. Littérairement suis-je assez pour que ce ne soit pas une immense fatuité!»[17] L’ensemble des lettres s’organise en cela qui n’est plus une Correspondance, mais un corpus de lettres, ce corpus exhibé dans la gloire qu’est le buste. Ce buste, comme Barbey l’écrit à propos des Mémoires de Byron, efface le corps de l’écrivain: «Byron, qui, d’ailleurs, n’a plus besoin de jambes, car il est passé buste, comme Homère, et Virgile, et Shakespeare, et Dante. Ses jambes sont un socle impossible à briser sous un buste immortel.»[18] Avant le buste, le corps est encore fragile, difficile à défendre des regards du lecteur. Il ne passe pas en écriture.»[19]

Tout comme à l’époque il refuse de se faire portraiturer, il décline ainsi l’offre de Trebutien, imaginant trop de réactions négatives à son égard après une publication de ses lettres et ne se sentant pas prêt à l’épreuve de cette pierre de touche… Ce refus montre bien l’intensité de ses craintes. Est-ce aller trop loin que de dire que seule l’espérance de l’auréole de la mort et la patine d’une autre époque pourraient l’en affranchir?

Toujours est-il que, s’il était mort, ses lettres seraient publiables, car «elles auraient indubitablement la valeur que donne la mort aux choses» et il est curieux de voir qu’il ne dit pas aux êtres… Les Romans visent en effet la gloire du vivant de l’auteur et doivent le constituer en célébrité reconnue; les Lettres, parce qu’elles démolissent parfois l’image patiemment construite par le romancier, sont dangereuses, et ne peuvent être publiées impunément pour lui qu’après sa mort: la mort est une protection, une plus-value certaine, et en même temps un risque majeur pour l’estime de soi, mais risque… dont le mort se moque!. Cette conception de Barbey montre bien comme il est sensible à l’image que les autres ont de lui.

Cette crainte d’être mal perçu se double du désir de ne plus avoir besoin de craindre, et cela passe par le fait d’être réellement et justement connu…

Il est donc obligé de susciter des regards qui iraient au-delà de l’apparence qu’il prend, de demander qu’on voie clair en lui au-delà de l’efficacité opaque du masque…

Il commence par autoriser tous ceux qui le voudront à le chercher entre les lignes. Ceci, qu’il n’aurait pas osé dire si fort au début de sa carrière d’écrivain, revient de nombreuses fois. Nous ne citerons que quelques passages aussi clairs que possible:

Une Histoire Sans Nom connaît un grand succès. Plusieurs articles sortent sur le roman… et sur le romancier. Mais ils ne sont pas toujours d’un ton à lui plaire. Il s’exclame: « Qui donc me désentortillera de ce manteau de mensonges à travers lequel on me voit toujours?

Si je n’étais pas l’endurci de la vie, le Bronzino du mépris, qui aimerait mieux l’obscurité que tout, si j’étais sensible au succès qui m’aurait ravi plus tôt, comme cela me gâterait mon succès, – qui est le premier!

N’en parlons plus… c’est déjà trop. « [20]

Raisonnement triste puisque c’est le fait qu’il soit insensible au succès, qui le rend presque insensible aux errements de la critique…

Autre ordre à un ami: «Travaillez sur les résonances de ma vie, restées secrètes, mais entrevues par les sagaces qui me connaissent.»[21]

Enfin un article qui lui plaît: il a paru dans le Lutèce, journal nihiliste absolu pourtant, Pourquoi cela lui plaît-il? Parce qu’il a été, dit-il, «surtout montré comme je suis, et non pas comme me voient les imbéciles qui parlent ordinairement de moi.»[22]Ce journaliste qui ne le connaît pas personnellement a une méthode qui est la seule qu’il accepte, de la part d’inconnus: l’article loue son œuvre sans aucune réserve, le cite abondamment, et ceci sans parler aucunement de son aspect sinon pour dire que ceux qui s’y arrêtent se trompent.

En 1885[23], Monsieur Dewèse veut rédiger un article biographique et passe par l’intermédiaire de Louise Read, que Barbey charge ainsi de répondre avec hauteur: «Mademoiselle, je n’ai rien à envoyer à Monsieur Dewèse. Je me soucie peu de la gloire des biographies. La mienne est dans l’obscurité de ma vie. Qu’on devine l’homme à travers les œuvres si on peut. J’ai toujours vécu dans le centre des calomnies et des inexactitudes biographiques de toutes sortes, et j’y reste avec le plaisir d’être très déguisé au bal masqué. C’est le bonheur du masque qu’on ôte à souper avec les gens qu’on aime.

Voilà!

Quant aux essais sur moi, ils sont rares. Je ne me souviens que du livre d’Alcide Dusolier, – un Alcide d’amitié.»

Cette monographie d’Alcide Dusolier est très mince (une trentaine de pages) et ne comporte absolument rien sur la personne de Barbey: elle ne s’intéresse qu’aux œuvres, et date de 23 ans… Tout ce qui a été écrit sur lui depuis ce temps-là est à jeter… Il préfère qu’on sacrifie le reste de son œuvre au déplaisir de relire des détails plus récents- et plus «physiques»- qui l’agaceraient… Réaction extrême. [24]

Il n’est plus question pour lui de jouer du masque, ou d’en jouir: tout en le conservant, il demande à être vu dans sa vérité. Seule réserve: ne pourront la voir que ceux qui en sont dignes. Les autres, il les méprise… et essaie de ne pas se désoler de leur fausses visions.

Barbey a commencé par dire qu’il était si masqué dans la vie, et qu’il masquait tellement la réalité dans son œuvre, qu’on ne pouvait pas s’y reconnaître. Mais même ainsi, dès le début, par le scandale de sa vie de dandy, par la provocation de ses œuvres « périlleuses », il provoquait ainsi les autres à chercher et lui-même et la réalité.

Souvent, il a affirmé qu’il écrivait en couchant sur le papier de sa vie, et de la vie la plus profonde et la plus vraie.

Puis il a opéré un double changement: tout d’abord il s’est dépouillé partiellement d’un comportement de dandy, et a de plus indiqué qu’on pouvait le chercher à travers son œuvre écrite. Voire devait… si on voulait écrire sérieusement sur lui. [25] Toujours est-il qu’il était conscient de ce que les critiques pouvaient se permettre, et que, loin de dire que l’écrivain n’est pas l’homme, dans son cas, l’homme et l’écrivain n’étaient qu’un. Nous y reviendrons bien sûr.

 

Pourquoi on peut chercher Barbey dans ses écrits

Pourquoi écrit-il donc?

Nous pouvons le retrouver dans ses écrits. Bien.

Mais nous en donne-t-il une raison? Ne pourrait-il écrire pour le plaisir? Pour la beauté? Pour faire plaisir à quelqu’un? Pour étendre les connaissances d’autrui dans tel ou tel domaine? Pourquoi son œuvre est-elle donc si proche de lui-même, si proche qu’on peut l’y retrouver? Non seulement tenant la plume et produisant des objets qui lui sont extérieurs, mais liés à lui par le processus de la création («je ne peux rien inventer complètement: tout part de moi, même si je le nie…»), mais aussi se livrant plus directement, sujet lui-même de bien des pages…

C’est que, selon ses propres confidences, il écrit involontairement, inflammatoirement, inconsciemment, comme pour s’apaiser… et ce qui pourrait être pris pour œuvre d’imagination, ou simple reproduction de la réalité, nous est présenté par lui-même dans une toute autre tonalité.

A partir de considérations sur les autres écrivains, nous sentons qu’il est, c’est un fait, d’un tempérament spécial… et possède, ou est possédé par «ce genre d’imagination toute puissante qui se souvient avec autant de force qu’elle invente, et qui, passionnée et inépuisable, s’exaspère au lieu de s’affaiblir quand elle s’exprime, ce qui explique les fautes de goût et les manques d’harmonie que reprochent les esprits équilibrés et froids». [26]Il généralise sûrement son propre cas lorsqu’il explique Chateaubriand dont il se sentait proche par différentes préoccupations: chaque écrivain ne fait que traiter le même thème en donnant « la note sublime et personnelle, le genre d’octave auquel monte exclusivement un genre de génie, qui le sépare d’un autre génie ». « La plupart des écrivains n’ont jamais eu qu’un seul sujet qu’ils repensent, retournent, renouvellent et retransforment. (Cette) préoccupation n’est qu’échange sublime, thème incommutable, posé par Dieu dans leur pensée, et sur lequel ils sont condamnés pour toute gloire et pour tout génie, à faire d’éternelles variations.». [27]

Cet esclavage de l’obsession est ce que d’aucuns appelleraient l’inspiration, et même à propos d’écrivains «classiques» Barbey est heureux de noter cette faiblesse: «Virgile a dit dans une lettre qu’il ne s’était engagé dans le long et furieux travail de son Enéide que par une espèce de manie, pene vitio mentis[28]

Quant à lui-même, et il l’a révélé à la première personne sans parfois être cru, (tant son personnage était aveuglant), il a sans doute vécu et écrit en homme défini par une germination dont il n’était pas entièrement responsable.

Il donne en effet souvent l’impression d’avoir eu, dès le début, besoin d’écrire, un besoin né de la douleur.

«Obligé d’interrompre pour me livrer à mes pensées. Je vais les écrire pour qu’elles ne viennent plus me tourmenter à mon chevet, comme le Rêve de Lord Byron, mais en prose: le vers est bien long à forger pour la rapidité électrique de mes sensations.»[29]

«Essayé de travailler d’imagination – griffonné indignement, pas en train, et sentant une fois de plus qu’où il n’y a pas de réalité pour moi et de ressouvenir, il n’y a qu’aridité et poussière. – L’esprit fort de déduction, mais pauvre d’invention, non comme ornements, mais comme fonds, comme base première.»[30]

« C’est encore la Gloire et la Fantaisie que ce nouveau livre, mais c’est le règne du Souvenir, de l’habitude, de la laideur puissante et mystérieuse. Il y a des pages qui m’ont apaisé comme le sang qui coule d’une veine apaise de certaines douleurs. « [31]

Dans une lettre du 22 septembre 55, il appelle ses poésies «mes gouttelettes de sang.» Il écrit quand il est déchiré: il dédie un livre à la comtesse de Molènes, elle-même écrivain, (entre autres une comédie) «ce livre désespéré, par un homme furieux de l’être»[32]

 » Tout est vrai dans ce que j’écris, – vrai de la vie passée, soufferte, éprouvée d’une manière quelconque, – non pas seulement de la vie supposée ou devinée. Je ne suis pas un aussi grand artiste que cela. Il faut avoir le courage de se regarder, fût-on laid! En dehors de la réalité et du souvenir, je n’ai pas trois sous de talent, et il est même probable que je n’écrirais point. Je n’écris jamais qu’inflammatoirement, comme les tissus s’enflamment, pour rejeter les échardes qui nous sont entrées dans la chair. « [33]

« Si au lieu d’aller faire mon droit à Caen, j’étais allé faire le coup de sabre, en Algérie, je serais maintenant général ou j’aurais été tué, deux bonnes choses.»[34]

«Je n’écris qu’à mon âme et mon corps défendants.» [35]

«Le talent, c’est le désespoir» mots notés tout sec, dans les Disjecta membra. [36]

« Je ne conçois guère le talent que comme un ongle qui vous pousse au fond de l’âme, et qui, pour paraître, brillant et pur, a besoin de la déchirer. « [37]

Le talent est «un tas de coups reçus dans le cœur.»[38]

Nous avons la chance d’avoir une préface aux Memoranda[39] écrite en 1883 par Paul Bourget, disciple de Barbey, et quasiment sous la dictée de celui-ci. Et non seulement cette préface, mais aussi deux écrits de Barbey la concernant: les conseils qui l’ont précédée, et une appréciation qui en trace postérieurement les insuffisances dans une lettre à une amie.

Le thème de la préface est le suivant: Pourquoi, comment, Barbey d’Aurevilly a-t-il écrit? Et la dominante de la réponse est: par tristesse, par consolation, par compensation etc.

Voyons-en donc quelques mots: certains écrivains, dont Barbey, «demandent aux mots et à la sorcellerie de l’art ce que les Orientaux obtiennent par le haschich, ce que l’Anglais de Quincey se procurait en appuyant sur ses lèvres sa fiole noire de laudanum, un autre songe des jours et une autre destinée. C’est leur vengeance à la fois et leur affranchissement que la littérature.» [40]

Barbey traite cette préface de superficielle: «Mon ami Bourget a vu dans mon talent le désespoir de l’action, et c’est une idée juste. Il pouvait creuser plus profond, mais il a dit cela et c’est vrai, mon talent est une réaction contre ma vie. C’est le rêve de ce qui m’a manqué. Le rêve qui se venge de la réalité impossible. Au fait, j’aurais mieux aimé être un brillant colonel de hussards conduisant son régiment au feu, que d’avoir écrit tout ceci. Ce n’est pas l’avis de beaucoup de mes amis, mais c’est le mien, à moi, pour qui un maréchal de lettres ne vaudra jamais un maréchal de France.  » [41]

En somme, Bourget confirme bien qu’il y a un manque, mais ne va guère plus loin. Et Barbey, lui, re-confirme que son œuvre est bien due au «rêve de ce qui m’a manqué. Le rêve qui se venge de la réalité impossible.»[42]Peut-être aurait-il aimé que Bourget développât plus la question des blessures de jeunesse, qu’il lui avait visiblement sans doute signalées: il lui avait en effet «fermement» conseillé: Travaillez sur «les résonances de ma vie, (restées secrètes, mais entrevues par les sagaces qui me connaissent), et que vous devez ajouter à ce que vous dites de mon talent qui est une bataille contre ma chienne de destinée et la vengeance de mes rêves. [43] Il avait ajouté, dit-il, autre chose à cela, mais Bourget ne l’a pas conservé. Quoi donc? Si ce n’est justement la cause de cette souffrance… à chercher dans sa jeunesse.

Quoique la pudeur de l’homme et du dandy ne facilite pas les choses, beaucoup d’autres notations vont dans le même sens: «Ah ma vie, elle a été (…) diversion, arrachement à une idée fixe qui me faisait souffrir» [44].

Les quelques confidences sur les sources de son inspiration ont toutes un ton assez sombre, du début à la fin.

Quelle est donc cette souffrance, née d’une idée fixe, très tôt survenue?

C’est à partir des textes à la première personne que nous essaierons de répondre à cette question, éminemment subjective. Les confidences de Barbey sont les siennes. Sont-elles la vérité? Elles sont en tout cas trop cohérentes et trop nombreuses pour ne pas être la vérité de ce qu’il ressentait. Voici quelques textes donnés bien sûr dans l’ordre chronologique, entre 1833 et 1856:

C’est d’abord la souffrance née de la froideur des parents, et en particulier de la mère.

« Parmi les déshérités du monde, les plus malheureux sont les déshérités de leurs mères, pauvres orphelins de cœur, sacrés aux orphelins eux-mêmes entre tous. « [45]

«Je suis resté seul, et inentendu, comme Roland à Roncevaux! Oh fragiles amitiés de la terre! Nous avons tous un Roncevaux dans notre vie, tôt ou tard!»[46]

Dans le Mémorandum du 6 avril 1838, des confidences sont l’écho de ce qu’il a vécu: «il faut que nous aimions quelque chose, et non de souvenir, et pour ainsi dire pratiquement, – une tête humaine à appuyer sur notre cœur.»

Et Jules, qui n’a pas de sœur, et ne se sent pas de famille, d’envier Guérin: «Ai dit à G qu’il était heureux (toute idée d’amour mis à part) de voir chaque jour une jeune fille,… de la voir dans tous les détails de la vie domestique, innocente, confiante, gaie, sereine, d’une puberté incertaine encore, bonne comme une enfant qui sera femme, douée de mille charmes doux, suaves et pâles; que c’était une vertu d’harmonie pour la turbulence intérieure, comme une paix profitable aux facultés, le dictame des inquiétudes et des ennuis de la vie. Oui! l’intelligence doit gagner à cela. Elle gagne en calme, et le calme, c’est la force.»[47]

« J’ai besoin d’argent, vous le savez. Espèce de paria d’une famille hypocrite qui croit sans doute qu’en affection dire beaucoup c’est toujours faire assez, je tire ma vie de ma cervelle. Je reviens là-dessus, mon cher Trebutien, non pour me plaindre d’eux, mais pour me confier à vous. C’est une preuve d’intimité que je vous donne. J’ai l’habitude d’un silence stoïque sur le linge sale de cœur de mes parents, mais aux termes où nous sommes, je vous dois la vérité sur ma situation quand je vous en parle. Je ne dois étouffer aucune pensée, quand je cause avec vous. «  [48]

« Migraine (…) le seul don de ma généreuse mère. « [49] Vu la date du 30 décembre, serait-ce une allusion aux étrennes de début d’année? ou aux cadeaux de fin d’année? ironie.

« N’être pas aimé, c’est toujours un supplice, – un non-sens humain car l’amour devrait appeler l’amour « [50]

« Ma famille ne fait rien pour moi, comme à l’ordinaire. Adieu, priez pour moi, que le courage ne cesse pas dans la lutte, et que la douleur ne fausse pas le masque d’acier. Le monde, ce bal masqué qui ne croit qu’au masque, ne voit rien de ces choses, et je ne les dis qu’à vous. Est-ce faiblesse? non, c’est amitié. « [51]

« La famille excepté Edelestand a toujours été pour moi, d’ailleurs, un désespoir ou une chimère indifférente de fait à ma destinée. Mais j’ai un ami en vous, et c’est une vraie famille pour moi.  » [52]

« Ma mère, si peu mère hélas! » [53]

La douleur persista toujours: Edmond de Goncourt raconte que Barbey, à 77 ans, lui confia encore ne pas avoir oublié les dures années de sa jeunesse:  » Oui, de dures années pendant lesquelles il ne reçut pas un bout de lettre de sa mère ».  » Elle ne donna à son fils pendant tout ce long temps signe de vie, de tendresse maternelle ». « [54]

Mais la froideur ne serait rien, rien, s’il n’y avait pas pire… un véritable traumatisme, répété.

Qu’est-ce qui peut rendre sa mère si froide, à ses yeux du moins? Ce qui le fait tant souffrir? Là serait la blessure: sur les différentes hypothèses trouvées par Barbey, voici celle qui revient le plus souvent, celle qui lui semble à la racine de tout: sa mère lui a souvent fait des remarques sur sa laideur. Il ne sait d’ailleurs si c’est la cause ou la conséquence de cette froideur…

Ce type de remarque va bien au-delà d’un simple éloignement. Elle est positivement cruelle, d’autant plus qu’elle a été faite d’une façon particulièrement douloureuse… Barbey en parle peu: pudeur sûrement, blessure d’orgueil, ou crainte de sembler faible…

Quelques textes très significatifs cependant: nous en choisissons deux, très tôt, comme point de départ: ils datent de 1834-35.

Une lettre intime et très personnelle amène cette révélation: «mon adorable famille m’a toujours chanté que j’étais fort laid.»[55] Quelle phrase ironique et dure dans laquelle Barbey inclut tout son entourage…

Un long paragraphe dans La Bague est d’autant plus intéressant que Barbey a confié plus tard à son ami Trebutien que le héros, Aloys, a été lui, ou lui ressemblait énormément. Le «on» équivaut au «nous».

«Aloys n’avait pas été si magnifiquement doué. Il était laid ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors que le cœur s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie et cette fraîcheur, vitalité profonde des créatures à leur aurore!

Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c’est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l’illusion sublime de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire une marâtre; alors qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce qu’il ne ressemblait pas à l’image désirée qu’elle avait rêvée longtemps…» (…) «Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement chez Aloys que vingt femmes peut-être qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père et d’une mère – modèles d’aimables sollicitude, qui ne pouvaient souffrir l’idée que leur fils ne fût pas un joli garçon – n’avaient pas effacé la trace de la raillerie amère: rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais la pensée… quand il y pensait.»[56].

La violence de ce texte, son ton ironique et vengeur trahissent l’amertume et la rancœur… Qu’ont pu penser ses parents qui l’ont lu après que Barbey a rompu avec eux?

Conclusion

Les parents pouvaient reconnaître effectivement, à travers les œuvres, le véritable Barbey… celui qui s’était caché sous un masque.

Si Barbey était bien conscient que la critique pouvait et devait parfois chercher l’homme derrière l’œuvre, il savait qu’un lecteur inconnu de lui pouvait remonter jusqu’à sa personne. A ses débuts, il craignait plus qu’il ne souhaitait cette «remontée». Mais ensuite, il a réussi à surmonter ses craintes…

Les éléments personnels qu’il dissémine dans l’œuvre sont essentiellement dus à des problèmes douloureux, insurmontables, précoces… et que l’écriture, dit-il, soulage.

Barbey confie cette souffrance comme due à la froideur de ses parents, froideur due elle-même au fait qu’ils l’ont trouvé laid…

Mais avant d’aller plus loin dans notre analyse de Barbey, essayons de comprendre la signification, et la portée d’une telle affirmation: «tu es laid».

 

Première partie : laideur et beauté

Introduction

«Moi qui suis laid…»[57] disions-nous en commençant.

Ces quatre syllabes ont peut-être bien, nous avons essayé de le démontrer, été à la source de l’œuvre de Barbey…

Avant de plonger plus avant dans les relations entre Barbey et la laideur et comme il parle assez peu de ce problème et de ses sentiments à la première personne, nous allons préciser ici des éléments qui vont donner la mesure du sens et des conséquences d’une telle phrase.

Barbey est un exemple particulier d’un problème général. C’est pourquoi il serait bon d’abord de définir «la laideur» en pensant à notre sujet. Ce n’est donc pas tellement le contenu de la laideur qui nous intéressera ici: autrement dit, il ne s’agira pas essentiellement d’esthétique. Il s’agira de ce qui, objets ou êtres, provoque en général la sensation et le sentiment de laideur chez soi et chez l’autre… (Ainsi que de leurs causes et de leurs conséquences). C’est en quelque sorte une étude psychologique des incidences de l’esthétique.

Pourquoi avoir employé ces deux substantifs de «sensation», de «sentiment»?

Parce que chronologiquement, bien avant de pouvoir connaître les mots de «laideur» et de «beauté», et encore moins les définir s’il est possible, l’homme vit, et sent cela… Il le vit et le sent avant même de savoir mettre un mot sur la cause de ses sensations ou de ses sentiments…

Une petite remarque méthodologique: dans notre étude, nous ne parlerons de la beauté que dans la mesure où elle permet de mieux définir la laideur: nous ne nous attacherons pas à la beauté comme objet indépendant, car cela nous entraînerait trop loin, et hors de notre sujet.

 

Qu’est-ce qui cause la sensation, le sentiment de beauté et de laideur? I.1.

La beauté et la laideur, nous le sentons, sont essentielles dans une vie humaine.

Commençons d’abord par un exemple concret, simple et connu de tous: dans son article tiré du Mensuel du Cinéma[58], et intitulé:  » La « Beautécratie » en question », Gérard Lenne donne l’ampleur de ce thème: « Elle est très belle, elle pourrait faire du cinéma.  » Critère subjectif, dira-t-on. Voire! La fable rassurante de la maman hibou, pour qui ses petits sont les plus beaux du monde, fonde la relativité de la beauté sur la folie de la fibre maternelle, rien de plus. Le journaliste Guy Sitbon fit naguère la démonstration du contraire[59]: Prenez une entreprise, un bureau, n’importe, demandez aux hommes de classer par ordre de beauté toutes les femmes de leur entourage. A d’infimes variations près, tout le monde sort la même liste. D’où une évidente hiérarchie dont l’injustice flagrante ne saurait masquer l’universalité « .

Aux débuts du cinéma, l’harmonie des traits était garantie évidente de la vertu et de la noblesse, la laideur étant toujours liée au vice ou à la traîtrise: il n’y avait que des beaux gentils, et des méchants affreux. Puis ce sont les seconds rôles, moins beaux physiquement (un Michel Simon par exemple) qui ont commencé à intéresser par leur personnalité. Parfois aussi, les héros âgés, moins beaux pourtant, sont devenus sympathiques.

Mais la beauté reste encore essentielle: même dans un film comme Passion d’Amour, on embellit la femme… (et même récemment dans L’Amant de Marguerite Duras, on rajeunit et embellit le Chinois, modifiant ainsi  » en bien « , plus acceptable, les relations des héros…). On trouve de plus en plus souvent des exceptions: les Fables comme La femme de mon pote, ou Trop belle pour toi, sont des provocations et des contre-exemples, le naturel fuyant au galop. Leur ressemblent aussi, et pour les mêmes raisons, les films comiques où le laid prend miraculeusement la place du beau; mais l’exception la plus constante est celle des films fantastiques ou policiers, là où justement il doit y avoir un effet d’incertitude, de suspense, ou de surprise.

Le classique délit de faciès est donc sérieusement ébréché, et de plus en plus actuellement, le caractère et l’expressivité sont prises en compte: la beauté classique est en perte de vitesse, parfois jusqu’à l’inversion…

Le lieu commun qui a tendance à remplacer la beauté est celui de la jeunesse. Mais cela serait un autre thème.

Ces considérations ont l’air certes banales, mais elles peuvent parfaitement s’adapter, nous le verrons, à l’évolution interne que nous avons décelée dans les romans de Barbey (sauf la référence à la jeunesse finale, et encore…).

En outre, et de même, on pourrait même dire qu’elles sont la parabole de ce que Barbey a pu vivre lui-même.

Bien avant les spécialistes en communication, on savait que la beauté d’une « source » de renseignements (information, publicité, influence) en accentue le pouvoir persuasif, comme cela a été testé maintes fois. «Les privilèges de la beauté sont immenses. Elle agit même sur ceux qui ne la constatent pas.»[60] «Surtout», pourrait-on dire! Tout le monde en est conscient: d’où le désir de chacun de se faire « beau » pour convaincre. Barbey lui-même subit ce charme et voudra séduire aussi pour mieux convaincre, – et convaincre pour avoir la preuve qu’il a séduit, et donc qu’il était beau.

Mais pourquoi la beauté est-elle ainsi spontanément plébiscitée par tous? et par opposition pourquoi la laideur, quelle qu’elle soit, est-elle ainsi aussi violemment « éjectée »?

Partons du postulat [61]suivant: dès que l’amas de cellules que nous avons tous été commence à ressentir, il aime plutôt le plaisir que la souffrance.

D’où vient notre plaisir? Cela, c’est une histoire qui remonte aux débuts de notre propre existence, bien avant qu’il soit question pour nous de beauté. Il ne s’agissait au début, pour chacun de nous, bébé, de besoins satisfaits, de «confort»[62] et puis, ensuite, de désirs satisfaits. Ce furent les premiers liens cause-conséquences. Au début, les autres n’existaient pas.

Puis nous avons assimilé certaines caractéristiques de ce(ux) qui nous donnai(en)t cette satisfaction (harmonie, «paisibilité», équilibre, santé physique et psychique, aspect sain et souriant, accueil aux besoins de l’autre, que sais-je?) à la certitude que ces besoins et désirs seraient comblés par des gens, des choses qui possédaient ces traits; ces caractéristiques nous donnèrent donc peut-être un sentiment de sécurité, de réussite, de certitude du futur, d’harmonie, au sens grec d’adaptation. Et leur globalité a été ce qui nous donne, plus tard, une impression de beauté et nous attire naturellement, pour notre bien.

La société a suivi – à une échelle chronologique géante – une évolution comparable: en effet, selon Philippe Vandel, «notre société n’exige plus pour sa survie des hommes musclés comme des orangs-outangs, ni des épouses reproductrices». Cependant, nous subissons encore inconsciemment l’ancestral système hiérarchique qui permit la survie et le développement de notre espèce. Les enjeux n’ont pas disparu: ils se sont déplacés. Aujourd’hui, la richesse apparaît comme métaphore de la puissance physique, et la beauté, comme métaphore de la fécondité, deux éléments qui sont nécessaires à la survie – par la réponse aux besoins vitaux – de la race, de l’individu, du bébé. Un être biologiquement  » mal-formé » sera moins courtisé (et aura ainsi moins de descendants qu’un être perçu comme »sain ».)

Le sociologue italien Francesco Alberoni [63] étudiant les raisons fondamentales pour lesquelles on n’apprécie pas de la même façon la beauté chez les hommes et chez les femmes conclut ainsi: «La différence est fondamentale entre l’érotisme masculin et féminin. L’érotisme masculin est touché par le corps, par la beauté physique, par le charme, et non pas par la place dans la hiérarchie sociale ou par le pouvoir». Peut‑être le côté italien (pourrait-on plaisanter) d’Alberoni lui fait‑il trop séparer le vécu des hommes et des femmes. Nous dirions volontiers qu’effectivement, chez tous, la richesse peut être la métaphore de la puissance physique, et la beauté celle de la fécondité[64]. Il est certain que dans les deux cas, richesse et beauté entraînent d’emblée un sentiment de sécurité, de «réussi», et de «réussira», peut-être fallacieux, mais qui est instinctif.

Nous pourrions dire que la beauté se définit par sa conséquence: elle est quelque chose qui fait naître du plaisir en nous. (d’où le caractère subjectif, et donc variable de celle‑ci). C’est pourquoi on ne peut guère la définir objectivement (à part faire une statistique de ce qui plaît au plus grand nombre: on aboutirait par exemple au nombre d’or… ou à une constante de développement) et encore ceci ne serait-il valable que pour un groupe précis.

Aussi dirions-nous volontiers que la beauté est avant tout quelque chose de «vital», d’indispensable presque biologiquement à notre instinct de vie, et dont l’absence nous inquiète profondément.

On obtient ainsi une première définition de ce que nous voulons signifier par le mot «laid»: la laideur est donc, au contraire, ce qui nous rappelle que nous pourrions manquer… le manque, l’inadaptation, le danger finalement… Ceux qui aiment une laideur, c’est ou parce que cela leur rappelle une laideur qui en fait a été bénéfique pour eux, ou parce que Thanatos parle haut en eux, ou parce qu’ils ont sublimé encore plus et que la beauté physique ne leur semble plus suffisante pour une vie d’un certain type.

Bien avant de s’opposer à beau, bien avant d’être cantonné dans le laid physique, le mot français «laid» a en effet signifié d’abord «dés-agréable, dé-plaisant», et surtout au sens moral: remarquons au passage la notion «active» de ces synonymes qui dérivent de verbes: on dirait qu’il y a là une volonté de nuire à autrui (en fait c’est ainsi que les gens ressentent le laid, nous le verrons.) «Laid» vient directement de «léser» faire mal, blesser. L’allemand offre la racine «leid» (adj.) et Leid (subst.): mal, peine, souffrance. Comme l’anglais «loath». Et c’est le point de vue, non pas celui de qui est laid, mais de ceux qui le regardent et que sa vue «blesse», car ils se sentent, – nous nous sentons – menacés dans l’existence par tout ce qui rappelle la fragilité, – voulant toujours aller vers un plus. «Les malformations physiques déclenchent souvent chez les autres une réaction de rejet, d’agressivité.» explique Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et psychanalyste. «Surtout quand elles touchent le visage, miroir privilégié des émotions et siège de la communication. Ce handicap peut prendre l’allure d’un véritable enfer social et relationnel. L’individu n’accepte ni son image, ni le regard des autres.» [65]En effet comment celui qui se sent laid pourrait-il s’aimer naturellement? sa propre laideur le blesse comme si c’était un autre. Voir du laid entraîne donc un sentiment de déplaisir, d’insécurité, de précarité… y compris chez celui qui voit son image dans la glace et se sent laid… Le laid n’est pas toujours tendre pour un autre laid, et recherche aussi la beauté.

D’ailleurs, dans nos contacts quotidiens, nous avons tendance à récompenser les gens attrayants et à punir ceux qui sont pourtant désavantagés par nature: ils reçoivent moins de confidences, ont moins d’amis. C’est une sorte de racisme diffus. [66] D’où l’importance de ses amis pour quelqu’un qui se sent souvent délaissé.

Comme la laideur nous inquiète sur notre propre sécurité, nous sommes, avec un manque complet de réalisme, mais avec une grande logique, rassurés par la beauté! Sartre lui-même, homme assurément réfléchi, et qui parlait facilement, – presque par provocation – de sa propre laideur, nous conte ceci, qui lui arrive fréquemment quand il est en avion:  » De temps en temps, la peur se réveille. Tout particulièrement lorsque mes compagnons sont aussi laids que moi, mais il suffit qu’une belle femme soit du voyage, ou d’un couple charmant et qui s’aime, et la peur s’évanouit. La laideur est une prophétie, il y a en elle je ne sais quel extrémisme qui veut porter la négation jusqu’à l’horreur. Le beau paraît comme indestructible, son image sacrée nous protège; tant qu’il demeurera parmi nous, la catastrophe n’aura pas lieu.  » [67] Il est étrange pour nous de constater chez Sartre ce paradoxe subjectif, cette espèce de superstition – il convient du reste que ce n’est pas dans la logique du réel – et pourtant cela correspond à ce que nous avons déjà dit sur la capacité euphorisante de la beauté. En annexe 4, [68] nous donnons un long entretien – surprenant – de Sartre avec Muriel Gagnebin à ce sujet. La beauté est d’ailleurs là un piège pour ceux qui se reposent sur elle pour s’estimer, ou estimer autrui. Ce plaisir est réel, mais il ne repose que sur quelque chose qui est peut-être fugitif si on caractérise cette beauté par des éléments fugitifs en réalité. Mais celui qui est malheureux (d’être laid) ne voit pas aussi clairement que celui qui est beau cette inquiétude qui germe dans la beauté des choses humaines.

Beauté et Laideur sont vectrices de bien d’autres éléments irrationnels.

Au-delà de cette beauté ou de cette laideur qui s’adressent, sans le vouloir parfois, aux ressorts indispensables de notre vie même (besoins et désirs), on sent bien qu’il y a une beauté-plaisir, une beauté-luxe, une beauté-désir. Mais si la laideur inquiète notre instinct vital comme un rappel de la menace de la mort, alors que la beauté conforte son bonheur et sa sécurité à vivre, cette beauté-là entraîne un plaisir «superflu» de même que la laideur génère un déplaisir superflu, né de la cruauté de critères esthétiques non nécessaires à la vie.

Pour Diderot déjà, la beauté était la puissance d’exciter en nous des rapports agréables. «J’ai dit «agréables», pour me conformer à l’acception générale et commune du terme beauté, mais je crois que philosophiquement parlant, tout ce qui peut exciter en nous la perception de rapports est beau.»[69]

En reprenant le mot «érotique» au sens large, – en faisant cousiner les verbes grecs aimer et demander comme nous y invite inconsciemment la ressemblance des sons, – on peut aussi dire brièvement que la beauté fait naître, une fois les désirs fondamentaux apaisés, (vitaux individuels ou sexuels) un plaisir d’origine érotique, mais sublimé.

Le premier plaisir érotique sublimé est celui qui n’est plus vraiment sexuel[70] mais qui va précisément s’arrêter sur ce qui est le plus visible, le visage: c’est ainsi que M. Tournier le discerne: «L’amour parfait, – la parfaite fusion du désir physique et de la tendresse – trouve sa pierre de touche, son infaillible symptôme dans ce phénomène assez rare: le désir inspiré par un visage. Quand un visage se charge à mes yeux de plus d’érotisme que tout le reste du corps… c’est cela l’amour. Je sais maintenant que le visage est en vérité la partie la plus érotique du corps humain. Que les vraies parties sexuelles de l’homme sont sa bouche, son nez, ses yeux surtout. Que l’amour vrai se signale par une montée de sève le long du corps – comme dans un arbre au printemps – qui mêle (…) les larmes aux yeux, à la sueur du front.»[71]

Valéry décrit comment ce plaisir de base se sublime en plaisir que nous nommons esthétique, et il nous surprend par son lyrisme joyeux et réaliste dans des pages lumineuses et souriantes: à propos de l’Art en général et de sa motivation, il nous permet aussi de comprendre par transposition ce qu’est le plaisir esthétique qui naît en nous à la vue d’un beau visage. Ce sont en effet les mêmes mécanismes. Et le processus symétrique donne la laideur.

« il existe une forme de plaisir qui ne s’explique pas, qui ne se cantonne pas dans l’organe des sens où il prend naissance, ni même dans le domaine de la sensibilité; qui diffère de nature, ou d’occasion, d’intensité, d’importance et de conséquence, selon les personnes, les circonstances, les époques, la culture, l’âge et le milieu; qui excite à des actions sans cause universellement valables, et ordonnées à des fins incertaines, des individus distribués comme au hasard sur l’ensemble d’un peuple; et ces actions engendrent des produits de divers ordres dont la valeur d’usage et la valeur d’échange ne dépendent que fort peu de ce qu’ils sont. Enfin, dernière négative: toutes les peines que l’on a prises pour définir, régulariser, réglementer, mesurer, stabiliser ou assurer ce plaisir et sa production, ont été vaines et infructueuses jusqu’ici; mais comme il faut que tout, dans ce domaine soit impossible à circonscrire, elles n’ont été vaines qu’imparfaitement, et leur insuccès n’a pas laissé parfois d’être curieusement fécond… « [72]

Et encore: « Parmi nos impressions inutiles, il arrive que certaines toutefois s’imposent à nous et nous excitent à désirer qu’elles se prolongent ou qu’elles se renouvellent. Elles tendent aussi quelquefois à nous faire attendre d’autres sensations du même ordre qui satisfassent une manière de besoin qu’elles ont créé.

La vue, l’odorat, le toucher, l’ouïe, le mouvoir nous induisent donc, de temps à autre, à nous attarder dans le sentir, à agir pour accroître leur impression en intensité ou en durée. Cette action qui a la sensibilité pour origine et pour fin, cependant que la sensibilité la guide aussi dans le choix de ses moyens, se distingue nettement des actions de l’ordre pratique; celles-ci en effet répondent à des besoins ou à des impulsions qui sont éteints par la satisfaction qu’ils reçoivent. La sensation de faim cesse dans l’homme rassasié, et les images qui illustreraient ce besoin s’évanouissent. Il en est tout autrement dans le domaine de sensibilité exclusive dont nous traitons: la satisfaction fait renaître le désir; la réponse régénère la demande, la possession engendre un appétit croissant de la chose possédée: en un mot, la sensation exalte son attente et la reproduit, sans qu’aucun terme net, aucune limite certaine, aucune action résolutoire puisse directement abolir cet effet de la réciproque excitation « . [73]

«On a beau respirer une fleur qui s’accorde à l’odorat, on ne peut en finir avec ce parfum dont la jouissance ranime le besoin; et il n’est ni de souvenir, ni de pensée, ni d’action, qui annule son effet et nous libère exactement de son pouvoir. Voilà ce que poursuit celui qui veut faire œuvre d’Art.»[74]

«Un plaisir qui s’approfondit quelquefois jusqu’à communiquer une illusion de compréhension intime de l’objet qui le cause; un plaisir qui excite l’intelligence et la défie, et lui fait aimer sa défaite; davantage, un plaisir qui peut irriter l’étrange besoin de produire, ou de reproduire la chose, l’événement, ou l’objet, ou l’état, auquel il semble attaché, et qui devient par là une source d’activité sans terme certain, capable d’imposer une discipline, un zèle, des tourments, à toute une vie, et de la remplir, si ce n’est d’en déborder.»[75]

Le plaisir que nous ressentons à caresser et reprendre un galet de bois poli est du même ordre que celui qui nous emplit devant un visage qui nous plaît: presque une drogue. Mais il est évident et accepté que le plaisir peut venir de sources bien différentes, alors qu’on voudrait souvent «cerner» – et par là limiter de façon théorique et irréelle – la beauté en refusant de la relier à sa preuve: le plaisir de chacun, et donc échappant aux règles de contenu universel. Nietzsche redonne ainsi à la Beauté sa liberté parfois perdue: «Beau et laid. Rien de plus relatif, ou disons de plus borné que notre sentiment du beau. A vouloir le considérer indépendamment du plaisir que l’homme prend à l’homme, on perd aussitôt pied. Le «beau en soi» n’est qu’un mot, pas même un concept.»[76]

Négatif de la beauté-plaisir-drogue, le déplaisir qui naît en nous est, logiquement donc, le signe que ce qui est devant nous est du laid.

Mais que dire du contraire d’une drogue – qui ne donnerait donc que de la douleur? Celui qui est en face du laid peut s’en détourner; mais celui qui est laid, ne peut se débarrasser de ce douloureux esclavage…

Rousseau confie:  » La laideur qui produit le dégoût est le plus grand des malheurs; ce sentiment, loin de s’effacer, augmente sans cesse et se tourne en haine.»[77]. Michel-Ange était laid, lui qui créait la beauté et  » pour un homme tel que lui, épris plus que personne de la beauté physique, la laideur était une honte. « [78] Citons encore Schlegel, pour ne pas avoir l’air de dire un lieu commun: « Le résultat de la laideur extrême, c’est le désespoir, une douleur pour ainsi dire radicale, complète.  » [79]

On sait donc qu’il y a beauté quand il y a plaisir, plaisir dont on peut prendre conscience, et qui, souvent, naît d’une sublimation. En quelque sorte, le sentiment de beauté est vital, naturel, instinctif, normal.

L’inquiétude, la gêne, le manque sont de l’ordre du «laid»; et celui qui se voit laid, ou ceux qui le jugent laid, ont un recul à cause du désagrément, du dé-plaisir.

Comme le laid inquiète ou ne fait pas plaisir, (ce qui est par agressivité souvent traduit ainsi: le laid fait mal, blesse, fait du mal), on passe vite à un sens symbolique: le laid est lié à ce qui ne fait pas du bien, ne fait pas le Bien, donc fait le Mal, est le Mal.

Tant au niveau de la sécurité vitale que du plaisir, (qui sont liés) la laideur est en position d’accusée, mais on en infère en plus qu’elle est mauvaise, maligne… On retrouve cet enchaînement malheureusement apparemment logique du physique au moral dans le vocabulaire grec. Mais les Grecs, plus clairs que nous, avaient trois mots pour décrire ce qui s’opposait au beau: soit le difforme, (qui est du pénible dans la forme: duseidès), soit l’informe, (qui n’a qu’une forme confuse: amorphos) soit le honteux (dont on doit avoir honte: aischros).

Chez nous, la notion de laideur constituée à partir de la quasi-impression d’une mauvaise action, puis de la blessure (due tardivement à quelque chose qui blesse symboliquement la vue), est donc une notion qui s’applique maintenant presque plus au domaine visuel qu’au domaine moral; c’est devenu une notion fondamentalement esthétique mais qui a gardé en arrière plan, hélas, toutes les connotations morales qu’elle avait eues au départ.

Il y a donc encore une espèce d’ambiguïté entre la forme et le sens: on aura tendance à traiter de «laide» une œuvre qui représente de la laideur (La Charogne de Baudelaire, ou le corps d’un Christ mort), en confondant le sujet et la facture… De même, – hélas, car il s’agit d’une personne –, on confondra son aspect et sa personne… D’où le proverbe anglais: «la beauté est à fleur de peau, mais la laideur va jusqu’à l’os.»

 

Comment apprend-on la laideur? Comment la vit-on, en groupe? I.2.

En effet, l’image de soi, simple apparence, est saisie par l’appréhension des autres, à chaque premier coup d’œil, depuis celui de la naissance jusqu’à la mort. [80]

D’individu à individu, d’abord…

Nous ne savons pas comment les autres nous perçoivent. Nous ne savons pas non plus ce qui fait qu’une personne est ce qu’elle est à nos yeux… Barthes a très bien su expliquer ce sentiment impalpable: «L’air (j’appelle ainsi, faute de mieux, l’expression de vérité) est comme un supplément intraitable de l’identité. (…) Sur cette photo de vérité, l’être que j’aime, que j’ai aimé, n’est pas séparé de lui-même: enfin, il coïncide. Et, mystère, cette coïncidence est comme une métamorphose. (…) L’air est ainsi l’ombre lumineuse qui accompagne le corps; et si la photo n’arrive pas à montrer cet air, alors le corps va sans ombre, et, cette ombre une fois coupée, (…) il ne reste plus qu’un corps stérile.»[81] Parfois nous ne nous reconnaissons même pas dans une photo, et les autres si… De même pour la voix au magnétophone, ou notre allure dans un film. Ce décalage est déjà difficile, voire pénible, car nous nous sentons objet impuissant sur la vision des autres. Mais le plus grave, c’est quand on n’est pas content de l’image que les autres ont de nous…

C’est donc au premier regard qu’il s’agit de se faire reconnaître, et c’est aussi de cette façon que nous reconnaissons. « On first glance« [82] selon l’expression de M. Salhiro, nous « percevons-socialement », en un tout instantané, « sans que les opérateurs aient jamais à se formuler autrement que dans le langage socialement innocent de la sympathie ou de l’antipathie »[83] ce qu’ils pensent du « nouveau vu »« Innocent » parce que nous ne sommes pas conscients de faire ainsi du mal à quelqu’un, « innocent » parce que nous serions choqués de réaliser que nous jugeons aussi crûment sur l’apparence, mais ce n’est certes pas la vraie innocence. La compétence de l’œil est en fait étonnante: il reconnaît instantanément une foule d’éléments et fait immédiatement, et inconsciemment souvent, la synthèse des informations diffusées par un corps. Intuition? perception aiguë? physiognomonie?[84] Ce phénomène a été étudié, parfois même mesuré, mais il est encore l’objet de discussions… Le mot » esthétique » est ici étroitement lié avec son sens grec de « perception », ou de « sensation », et non pas tellement au sens des  » canons de la beauté ». « La perception esthétique remplace le savoir esthétique, par un arbitraire radical: nous savons ce qui nous plaît, mais nous sommes incapables de dire pourquoi. « [85]

Nous rencontrons quelqu’un, et du premier instant, odorat, ouïe, toucher, tous nos sens peuvent nous donner l’impression de sa personnalité. Beauté et laideur ressortissant plus spécifiquement de la vue, cette divination peut se faire au premier coup d’œil, disions-nous. Nous en sommes même fiers: cela prouve notre intuition, notre finesse de jugement ou de goût. Parfois même c’est le coup de foudre[86], bien plus personnel qu’un jugement reproduisant celui d’une communauté sociale quelconque.

 » Dans une absolue concentration d’une subjectivité, d’une puissance inouïe, on voit, on vit, on saisit et on est saisi en même temps.  » [87]Telle est la définition de Satori, l’illumination, par le maître Zen Taisen Deshimaru dans La Voie du Zen; cela pourrait être celle du coup de foudre. [88]

En groupe face à l’individu maintenant:

Le groupe se pose des questions devant l’individu pour l’identifier d’abord comme d’un groupe. Pourquoi cette tournure, cette allure, cette stature[89]? Quels signaux de reconnaissance ou d’étrangeté assemblés en système cette esthétique corporelle diffuse-t-elle « au premier coup d’œil », ensemble de signaux immédiatement émis et perçus d’individu à individu comme identifiant une communauté donnée, ensemble dont les conditions de construction ou de compréhension sont liées à une histoire collective. [90]

La compétence sociale de l’œil est énorme et l’accord de ses utilisateurs impressionnant, comme l’a souligné E. Goffman[91], surtout par rapport au consensus sur les perceptions des autres sens qui est beaucoup plus problématique: déjà les couleurs ne sont pas perçues de même par tous, mais les impressions des autres sens sont encore moins objectivables… les odeurs, les sons, les goûts sont encore moins descriptibles et «partageables», et pourtant que de « voix » nous parlent d’emblée bien au-delà du contenu verbal…

L’arrivée d’un nouveau dans chaque groupe, ou auprès de chaque individu, suscite un commentaire intérieur sur le physique (parfois commentaire inconscient de l’ordre de la sensation, du bien-être, du mal-être, en soi pour soi.).

La plus belle, le plus laid, sont ainsi désignés par un consensus social qui, tout à coup, unit de parfaits étrangers appartenant au même monde. Ils démontrent alors par leurs manœuvres d’approche ou d’évitement l’efficacité de l’évidence esthétique sur le groupe. [92]

Mais cette efficacité du coup d’œil n’est pas innée. Elle a été apprise… et devrait se tester. Jusqu’à la perfection des statistiques sur les critères esthétiques. Perfection utopique! Nous l’enseignons à notre entourage. Nous sommes ennuyés quand nos enfants ne partagent pas les mêmes goûts que nous… «Ils ont mauvais goût», dit-on de certains qui n’ont pas nos goûts…

Le problème ne serait pas grave s’il ne s’agissait que d’objets insensibles, ou de paysages à goûter…

Mais cela touche aussi les êtres. Et s’il y a sympathie «spontanée», le symétrique du coup de foudre, ou du jugement au premier regard, peut être aussi l’antipathie immédiate, le dégoût, etc.

Or on constate qu’il arrive que notre vision morale de quelqu’un modifie notre façon de voir son physique, par une espèce d’éducation diffuse que nous avons reçue… Ce contrecoup presque abusif serait sans conséquence trop grave, si l’on est spiritualiste et indulgent, mais l’ennui est que souvent on en tire, abusivement aussi, la réciproque. Sartre, par exemple, avait lui aussi, (même lui, ai-je envie de dire) cette faiblesse de se laisser aller à ses dégoûts: Alain Buisine montre bien comme il avait l’habitude, presque le réflexe, de dénoncer le visage de l’autre: «Qu’Untel ait une tête qui ne lui revient pas, c’est à ses yeux un argument aussi décisif qu’une démonstration proprement philosophique ou politique.» C’est ainsi qu’un jour, il dira[93] que ce n’est que justice que Franco ait  » cette gueule de salaud latin ». Vivement attaqué au sujet de cette appréciation d’une valeur discutable, il n’y avait à faire que des excuses, et il ne le voulait pas… Il répondra donc ainsi à cette polémique – et non sans humour: «C’est une erreur que j’assume entièrement: Franco avait la gueule qu’il méritait, c’était bel et bien un salaud, et personne ne niera qu’il fût latin.  » Extrême mauvaise foi de Sartre qui n’en démord pas: on a bien la tête qu’on mérite, espèce de châtiment anatomique infligé aux salauds par je ne sais quelle transcendance biologique.»[94] «Georges Michel, qui fut de ses amis avoue qu’un point précis du caractère de Sartre l’a toujours étonné:  » C’est à la fois sa grande psychologie et sa capacité à se faire avoir, de se laisser embobiner. Je l’ai entendu plusieurs fois dire:  » Un visage, ça ne trompe pas, ça cause. «  (Mes années Sartre.)»[95] Il se laisse donc aller à la sensation et à de fausses déductions.

Cependant, il arrive que des personnes aient la capacité de «deviner» juste plus souvent que d’autres, et dans ce domaine si complexe qu’est l’individu, rarement univoque d’ailleurs… Y a-t-il donc là une capacité particulière à être objectif, ou à sentir presque empathiquement celui qu’on regarde? Si on peut constater la justesse de certaines intuitions, il faut manipuler avec une extrême prudence ses sensations, car elles peuvent blesser.

Un cas particulier du regard: celui de notre arrivée presque inconnu sur notre terre presque inconnue: avant même que d’être capable de voir les autres, nous sommes objet de vision: « Toute créature sur la terre s’offre. Pathétique, ingénue, elle s’offre:  » je suis né! me voilà, avec ce visage, ce corps, cette odeur. Je vous plais? Vous voulez bien de moi?  » De Napoléon à Staline et à Lénine, à la dernière putain des rues, à l’enfant mongolien, à Greta Garbo et à Picasso, et au chien errant, c’est en vérité l’unique et perpétuelle question de chaque vivant aux autres vivants:  » Je vous parais beau?  » [96]

« Suis-je présentable? » telle est la version esthétique de la question du vivant « Qui suis-je? »

Le besoin d’être reconnu comme beau est, nous semble-t-il, commun à tout être vivant. Il a été prouvé, par exemple, que la petite fille laide (groupe de 5 à 7 ans) est cotée comme présentant plus de comportements masculins: elle est plus dominatrice et plus agressive que les belles qui, elles, sont dites féminines et douces, et cherchent à dominer par la séduction. Les » jolies » ont-elles plus vite vu leur pouvoir particulier qui leur a permis d’abandonner la domination par la force?

«  Chez la femme, l’image de soi paraît dépendre de la manière dont son corps s’acquitte de sa fonction séductrice (…) Chez l’homme, il s’agit moins de charmer et de plaire que de réussir, et l’image de soi est déterminée plutôt par les fonctions instrumentales du corps comme la force et l’efficacité. « [97] Mais en fait, quand J. Maisonneuve dit cela, n’est-ce pas justement un certain modèle social qu’il reproduit, plutôt que la réalité du psychisme? Au départ, l’image de soi n’est pas si marquée que cela par la différence du sexe. Cette dichotomie, quand elle existe, est le fait de certaines pressions sociales par exemple. [98]

Nous parlions au début du cinéma; nous aurions pu prendre de nombreux autres exemples: Jean Maisonneuve, en s’appuyant sur de nombreuses statistiques et expériences étudie l’incidence de cette reconnaissance de la beauté, et par contre-coup de la laideur, dans notre vie sociale. Il affirme: «Un stéréotype favorable se manifeste envers les beaux enfants, et affecte les perceptions du potentiel intellectuel, de la réussite scolaire, et des aptitudes sportives.»[99] S’ils ont fait une transgression grave, « les enfants laids sont vus comme plus antisociaux et malhonnêtes, et plus susceptibles de récidiver à l’avenir que les beaux enfants »[100], d’où des attentes différentielles des éducateurs, et parfois des jugements, en justice, différents… Même chose pour les devoirs ou les œuvres d’art accompagnées de la photo d’un auteur plus ou moins beau.

« Les images d’eux-mêmes plus ou moins favorables que leur reflète autrui finiront-elles par être intériorisées par ces enfants? « [101] Sûrement. D’autant plus qu’il y a une grande cohésion sociale sur ces critères de beauté… Ils apprennent pour ainsi dire, hélas, dans ce cas, à se percevoir comme les autres les perçoivent, par une intériorisation progressive de l’image stéréotypée et permanente qui leur est reflétée. L’angoisse de celui qui est dit laid doit gâcher sa vie en société, et beaucoup en deviennent misanthropes.

Il y a une espèce de tyrannie de la beauté qui est en même temps la fierté de l’espèce humaine, et qui en arrive parfois à être sa honte. Particulièrement douloureuse pour les gens qualifiés de «laids». [102]

Le vécu individuel de celui qui est laid. I.3.

Comment se perçoit quelqu’un?

C’est souvent le regard de l’autre qui façonne ma vision de moi-même. Normalement, on se sent naturellement bien. On ne se voit soi-même que comme confirmation bien souvent, une confirmation qu’on trouve dans le miroir, que les appréciations des autres polissent, ternissent ou fêlent en quelque sorte[103]. Le petit canard ne se sait pas laid, jusqu’à ce que les autres le lui disent. Après, c’est une autre histoire.

Le laid ne se sait pas d’emblée laid. Il l’apprend ou le devine des autres[104].

Dans le roman de Nicole Avril, La disgrâce, la petite fille laide n’attire pas les regards, elle se sent douloureusement invisible et ressent jalousie, colère, dépit. [105] «A une laide, on ne demande rien» nous dit un blasonneur. La laide est annulée par sa laideur, rendue invisible; les regards, pour ne pas faire la grimace, se détournent; elle ne laisse aucun sillage derrière elle. Il ne lui reste plus qu’à chercher une identité autre qu’esthétique, et c’est un choix d’autant plus douloureux qu’il est imposé. Véronique Grappe-Nahoun remarque finement que seule la belle Parisienne peut dire: «Je suis laide à faire peur!»

Dans Passion d’amour, de Tarchetti, la petite se croit belle, sur la foi de l’amour de sa mère:  » L’affection que ma mère me portait la rendait si aveugle à mes défauts que l’éducation qu’elle me donna fut absolument impuissante à m’en corriger. Son illusion la plus indéfectible, celle dont elle ne revint jamais, même après que les maladies m’eurent enlaidie comme tu le vois, était de me trouver belle. Elle parlait de moi à ses amies, comme d’un miracle de séduction et s’effrayait des dangers qui menaçaient ma beauté. La vérité est que les charmes de la jeunesse suppléaient en partie à l’absence de qualités naturelles. Je n’étais ni laide ni déplaisante, mais je n’étais pas non plus belle. Ce fut la conviction contraire, qu’elle m’avait communiquée dès mon plus jeune âge, qui me rendit plus tard doublement pénible la nécessité de revenir d’une erreur aussi douce.

Tu ne sais pas ce que signifie pour une femme le fait de ne pas être belle. Pour nous, la beauté est tout. Comme nous ne vivons que pour être aimées, et que nous ne pouvons l’être qu’à à la condition d’être séduisantes, l’existence d’une femme laide devient la plus terrible, la plus angoissante des tortures. Dans la vie d’un homme, il n’y a pas de malheur comparable à celui-ci. Un homme, même laid, même privé d’amour, a mille dérivatifs, mille compensations: il a une raison de vivre. Mais la femme, elle, ne peut jamais sortir de la voie que lui ont tracée son cœur et sa vanité, elle ne peut avoir d’autre but que de plaire et d’être aimée. Il n’y a que la maternité qui peut parfois compenser l’absence d’amour, mais comme elle est généralement le fruit de l’amour, la femme laide se voit souvent refuser cette joie-là. « [106]

Voici une femme-femme comme Barbey les aime! mais qui souffre terriblement. [107]

Sartre a vécu le même genre de drame. Il écrit au « Castor »: « Je ne sais par exemple quelle idée baroque vous a prise de me demander ma photo d’enfant. Expliquez-moi donc ce qui vous a passé par la tête. Jusqu’à cinq ans, j’étais un ravissant bébé avec cette tête un peu conventionnelle qui plaît aux mamans médiocres. Aussi on s’arrachait mes photos. A partir de cinq ans, mes cheveux coupés ont entraîné avec eux cette splendeur éphémère, je suis devenu laid comme un crapaud, beaucoup plus laid encore qu’à présent. Aussi personne n’a voulu me photographier. On craignait que je ne fisse voiler la plaque sensible, comme ces spectacles affreux qui font faire des fausses couches aux femmes enceintes. (…) Finalement, j’ai forcé un tiroir, j’ai trouvé cette trop rebelle photo qui fait prévoir un Byron (homme odieux) mais certainement pas votre serviteur. Heureusement, j’y ai trouvé aussi cette horreur, ce petit cliché de moi faisant le singe, plus laid que nature. Je vous l’envoie, vous ferez la moyenne.  » [108]

Ce texte est plus complexe qu’il n’apparaît au premier abord et l’humour, qui cherche à dissimuler les choses, en avoue beaucoup d’autres. Sartre, heureusement, n’a jamais eu de coupure affective avec sa mère aussi grave que celles que connut Barbey. Mais il a pris conscience de cette laideur dans les regards des autres et, pour résumer brièvement, se serait englué dans cette laideur entendue d’abord sans vraiment y croire, puis vécue comme une punition pour la mère[109], en associant sa laideur, – et, d’une façon presque perverse, l’acceptant, la souhaitant – au remariage de sa mère. Et Alain Buisine, dans un livre passionnant, démontre même que le problème de vision de Sartre, qui entraîne en partie sa laideur (strabisme et taie sur l’œil), a une origine psychologique et des répercussions sur sa philosophie, ses analyses littéraires, artistiques et musicales. «Je pensais ne pas être agréable physiquement aux gens» dit-il, au point de parfois ne pas oser leur demander son chemin… Malgré tout, Sartre ne fait pas d’efforts pour être « beau » ou pour créer de la beauté au sens classique. Nous verrons les réactions de Barbey plus loin. [110]

C’est pourquoi, pour Barbey, mais aussi pour tout être laid qui aime la beauté, la beauté a pour définition essentielle: c’est ce à quoi je dois ressembler pour être désirable, pour être aimé; c’est ce que je dois créer qui va donner du plaisir, plaisir aux autres, donc plaisir à moi-même, selon les définitions de Valéry. Comme l’homme est un être relationnel, on mesure l’ampleur du problème…

« Suis-je présentable? » Quel bonheur si la réponse est positive… Quel malheur si ce n’est pas le cas… Le pire est que c’est un malheur dont on ne peut presque pas se plaindre, et auquel on ne peut remédier sans un lourd appareil…

 » L’Esthétique du corps est un objet quasi-indécent dans sa banalité même. Se sentir « laid» ou « beau », souci dont les implications affectives sont considérables dans le jeu des rapports sociaux, est un des signes gênants de la fragilité pathétique et obscène du sujet: le souci esthétique de soi met toujours plus ou moins à nu cette suspension enfantine, ce vagissement du bébé, au regard d’autrui.» (V. Grappe-Nahoun: Beauté Laideur: l’esthétique corporelle en question. Un essai de sémiologie historique (France XVI°-XVIIIe siècles. Paris V, 1985. Page 36)

Les sujets soumis à des frustrations narcissiques répétées de leur entourage, à des réactions hostiles, en rapport avec leur apparence plus qu’avec les traits réels de leur personnalité, peuvent développer en retour des sentiments d’autodépréciation (piètre estime de soi) et des réactions anxieuses. Si l’enfant laid accepte ces critères sans discuter, il va lui-même être impressionné défavorablement par rapport à lui-même. Ceci implique donc que ces enfants laids vont être portés, pour leur propre survie, à contester l’ordre établi etc. C’est un cercle vicieux qui s’enclenche ainsi.

Mais celui qui est disgracié physiquement connaît encore d’autres disgrâces: il blesse littéralement la vue des autres et se rend bien compte qu’il leur fait en quelque sorte mal. Et cela, il n’y peut rien, pas plus qu’il ne peut s’en empêcher. Barbey ne l’a pas raconté: il ne détaille pas ses souffrances, ne livre pas ce qu’il trouve dans son introspection, mais on voit ses luttes dans leurs manifestations extérieures ou extériorisées. [111]

 » L’Esthétique du corps est un objet quasi-indécent dans sa banalité même. (…) C’est sans doute pour cela que l’horreur de se sentir laid, à savoir la honte esthétique, sentiment tout aussi puissant que celui qui concerne le remords, éthique, n’a pas trouvé d’autre terrain de description que celui de la littérature. Si le « remords » est le nom de la souffrance que suscite, (que devrait susciter) l’infraction à une morale, il n’y a pas de mot pour identifier l’infraction aux normes esthétiques et la honte dont souffre alors le sujet. La dimension esthétique rend opératoire la division périmée du corps et de l’esprit dans la souffrance:  » ce nez, cette tête, ces chevilles ne sont pas à moi  » à ce moment. « [112]

« Notre corps est en effet étranger à nous-mêmes; autant que les amas d’étoiles ou les fonds volcaniques » [113]

« Elsa Morante qui accorde à la laideur une place privilégiée dans ses écrits, restitue un abîme immense, celui qui sépare le sujet de son corps, tel qu’il est dessiné par une série de hasards sans fin et dont les explications scientifiques ne comblent pas l’étrangeté radicale. Le déterminisme de la mécanique génétique nous est aussi étranger que celui qui règle le mouvement des étoiles. Au plan esthétique une relation d’étrangeté lie le sujet à son propre corps; son dessin, ses caractéristiques, sa forme propre est projetée aux confins de l’espace extérieur et aux frontières de l’espace de compréhension intérieur, dans ce divorce entre soi et soi que provoque le remords esthétique du laid ou de celui qui se croit tel. « [114]

L’aveu de Wittengstein[115] nous émeut dans sa simplicité: « Quelle gêne ressentons-nous parfois, ou du moins beaucoup d’hommes, (moi), par le fait de notre infériorité physique ou esthétique! »[116]

Dans le mot grec «aischros» qui signifie «laid», on devine «aischunè» la honte, et dans l’allemand «hässlich» (vilain, laid) on a «der Hass» la haine… A l’intérieur même du langage on a clairement exprimé la honte que ressent le sujet laid, et cette impression de déplaisir qu’on ressent devant un objet laid, et que ressent vivement celui qui en est l’objet… On pourrait peut-être traduire «hässlich» par «haïssable», dans la mesure où le plaisir est un besoin vital.

 » Les individus les plus laids sont aussi ceux qui ont une tendance significative à éviter les rencontres avec le sexe opposé. L’anxiété est beaucoup plus forte chez les sujets non-attrayants que chez les beaux sujets. (…) Plus un individu est laid, plus il est névrotique.»[117] «La conscience malheureuse de sa disgrâce» selon l’expression de P. Perrot, ce remords esthétique, qui vient de l’infraction aux règles esthétiques et qui entraîne la honte dont souffre alors le sujet, se manifeste dans une douleur bien particulière puisqu’elle est perçue comme sans fin…

Il est d’ailleurs inutile de dire à ces femmes disgraciées cette phrase de Mishima: «Celles qui croient au bonheur d’être belles, sont celles qui ne le sont pas»[118], ou encore «Cerné de partout par la Beauté, quel moyen de tendre les bras vers la vie?» [119] Ce genre de difficulté est inconnu et même inimaginable pour ceux qui désirent la beauté pour eux. Laids et beaux ne connaissent pas les mêmes difficultés, et ce sont deux mondes différents entre lesquels il peut y avoir incompréhension si les uns ne se mettent pas à la place des autres[120]. Barbey s’est d’ailleurs cantonné dans un seul point de vue, celui des laids, et cela aussi est significatif. Stendhal de même: «la beauté est la promesse du bonheur»…

C’est ainsi que Barbey lit à travers le monde, la vie de ses camarades d’infortune: dans les notes qu’il prend au vol lors de sa lecture de la vie de Louis XI, par Mathieu, il s’intéresse surtout à ce qui fait écho chez lui. Ce qui le frappe, c’est la vie de Jeanne, sa fille: «Elle était noire, petite et voûtée. Le seigneur de Lesguière, son gouverneur, la cachait souvent sous sa robe longue quand le roi la rencontrait pour qu’il ne s’affligeât pas de sa vue. La haine de son père, la mort de Charles VIII, son frère, le divorce de son mari Louis XII détrempèrent toutes les douceurs de sa vie dans l’amertume de la Croix. Le duché de Berry fut son apanage. La ville de Bourges sa retraite. Elle fit la règle des religieuses de l’Annonciade, dont l’habit était une robe bleue, le couvre-chef blanc, et le scapulaire rouge, une corde de dix nœuds, en signification des dix consolations que la Vierge Marie eut en sa vie. Elle mourut en 1504. Ses cendres furent jetées au vent, aux premiers troubles quand le comte de Montgomery prit Bourges. (Quelle destinée! C’est le malheur jusqu’à la cendre!)» [121] Le presque mauvais goût de la dernière remarque vient du fait que ce sont des notes à usage personnel. Mais c’est assez significatif de ce que Barbey peut penser de la vie réservée aux laids…

 

Conclusion

Laideur et beauté structurent presque le vécu: besoins, plaisirs, désirs…

Au début, le sentiment, la sensation de laideur et de beauté sont instinctifs, spontanés… selon que quelque chose semble bon ou non pour la survie.

Ensuite, le besoin sécurisant de liens «logiques» en fait installer entre la laideur et le mal… La société l’enseigne aussi car ces consensus sont des vecteurs de cohésion sociale. Le laid est repoussé par l’autre comme s’il l’agressait volontairement; or c’est l’inconscient de l’autre qui se sent vulnérable.

Il y a de plus et peu à peu une éducation au beau, comme au laid… L’habitude – jamais honnêtement ni facilement avouée – de cataloguer avec rapidité les gens selon l’apparence donne naissance à des réactions qui vont du coup de foudre à l’antipathie. On cherche à vérifier les relations aspect-réalité invisible, et on oublie facilement les erreurs commises.

Chacun connaît la crainte de ne pas être beau, de ne plus être beau. Mais celui qui se sent laid, non seulement a du déplaisir à se regarder, à (se) vivre laid, souhaitant être beau, désirant comme tous la Beauté, mais encore sait qu’il fait souffrir les autres par sa simple apparence… C’est le complexe de laideur, la conscience de sa disgrâce, que suit le remords esthétique.

«Moi qui suis laid…»

La portée de ce problème est si vaste qu’elle peut affecter la quasi-totalité de la personnalité et de la vie de quelqu’un…

Le sentiment, la sensation et les implications de la laideur sont un peu plus clairs; Barbey, cas particulier, mais qui n’est certes pas unique, illustre bien un problème général. Les exemples nombreux et variés – et nous en citerons encore d’autres en nous efforçant à un éclectisme raisonnable – ont eu aussi pour but d’expliciter ce qui ne sera pas si nettement décrit par Jules Barbey d’Aurevilly, qui a des raisons d’être silencieux sur le vécu douloureux de ce problème, et nous y ferons constamment référence dans l’analyse de son œuvre et de sa vie auxquelles nous revenons enfin maintenant.

Notes

[1]Réveil, 2 Janvier 1858, Dans un article intitulé «Notre critique et la leur»

[2]1861

[3]cité pages 97-98 dans Littérateurs et artistes: Barbey d’Aurevilly, de sa naissance à 1909, par F. Clerget.

[4]F. Clerget cite page 306 dans Littérateurs et artistes cet aveu, qui, derrière l’aspect aphorisme, est un aveu personnel.

[5] Littérature étrangère, Shakespeare.

[6] Barbey d’Aurevilly contre Diderot, préface de Hubert Juin, Collection Le regard littéraire, 1986, ed. Complexe, page 114. Byron aussi méprisait « les choses toutes de fiction (…) et l’invention pure, ce talent des menteurs » cité par Joseph Barry dans Ma sœur, ma douce sœur: Augusta et Lord Byron, Ed. Albin Michel, 1989, traduction Pierre-Eric Darmon.

[7] Premier Memorandum du 5 janvier 1837

[8]Premier Memorandum du 13 janvier 37: «Griffonné indignement, pas en train, et sentant une fois de plus qu’où il n’y a pas de réalité pour moi et de ressouvenir, il n’y a qu’aridité et poussière. — L’esprit fort de déduction, mais pauvre d’invention, non comme ornements, mais comme fond, comme base première.» Il est frappant de lire ceci alors que les romanciers passent souvent pour justement avoir de l’imagination!

[9] Correspondance du 2 avril 1855

[10] Correspondance mars 1884

[11] Correspondance, 31 octobre 1851

[12] Correspondance III, 29 juillet 51 page 81

[13]Correspondance III, page 21, 9 décembre 51

[14]Correspondance VI, page 280

[15]Avait-il déjà la prescience de cette part inconsciente qui est en nous, et qui est aussi nous?

[16] OEH XIII, 167

[17](C. G. III p 198)

[18] (OEH VI 102)

[19]N. Dodille Le discours autobiographique dans la Correspondance et les Memoranda, Thèse, 1986, Lille III, page 29.

[20] C. G. 11 octobre 82, à Louise Read.

[21]Correspondance, 14 novembre 1882

[22]1er juillet 1885, à Madame de Bouglon.

[23]Pas de date plus précise. Correspondance 1885

[24] En 1888, un article assez long paru dans le Gil Blas a dû le faire sortir de ses gonds, car il s’arrête à l’extérieur de sa personne, sans aller plus loin… et surtout prend son extérieur pour la métaphore de son œuvre entière.

[25]Nous espérons que, s’il lit par dessus notre épaule, il ne s’en repent pas!

[26] article du 11 mai 64, « Balzac et… Shakespeare.   » in Le Pays.

[27] cité par Anne Le Gonidec de Kerhalic dans: Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly: Essai d’organisations structurales du texte. Thèse Nanterre 1980; page 10-11

[28]Disjecta Membra I, page 38, Ed. La Connaissance, 1925.

[29]12 jan. 1837 Premier Memorandum

[30]13 jan. 1837 Premier Memorandum  

[31] Lettre à Trebutien, 22 avril 1845

[32]quand?

[33]Lettre à Trebutien, 2 avril 1855

[34]Correspondance, 1855

[35]C. G. III, p. 60

[36]Tome I page 65; Ed. La Connaissance.

[37]C. G. III, 197

[38]cité par Ernest Seillière dans Barbey d’Aurevilly, ses idées son œuvre, page 289

[39]Editions Rouveyre et Blond, 1883.

[40]Editions Rouveyre et Blond, 1883, page X

[41] Correspondance, 23 août 1883

[42] Correspondance, 23 août 1883

[43] Correspondance après le 14 novembre 1882

[44] Correspondance, 30 décembre 1887.

[45] 1833: Germaine et la pitié O. C. II, p. 490. cf. Byron in Thèse dactylographiée Barbey d’Aurevilly et l’Angleterre, par John Greene, Grenoble, 1968, pages 11-12:

Le monde est plein d’orphelins.

                                          D’abord ceux qui le sont au sens propre du mot(…)

                                          Puis ceux qui ne sont pas condamnés à perdre

                                          Leurs tendres parents, dans leurs jours de bourgeonnement,

                                          Mais seulement la tendresse de leurs parents,

                                          Ce qui ne les laisse pas moins orphelins de cœur »

[46]21 septembre 1836, Premier Memorandum

[47]Premier Memorandum, 1er octobre 1838

[48]Lettre à Trebutien, 12 avril 1844

[49]Lettre à Trebutien, 30 décembre 1844

[50] vers 1845, Une vieille maîtresse page 285

[51] Correspondance 20 octobre 185O

[52]Correspondance, 17 janvier 1855

[53]Lettre à Trebutien, 24 mai 1856

[54]Goncourt, Journal, Fasquelle-Flammarion T. III, 1956 p. 467

[55]Correspondance, 18 juillet 1835

[56]La bague d’Annibal, 1834 environ. O. C. I p. 160.

[57]C. G. III, page 29.

[58] N° 8, juillet 1993, par Gérard Lenne.

[59]dans son livre Yves et Véronique, Grasset, 1976.

[60]Cocteau,  Les enfants terribles. Ed. Brodard-Taupin, 1963, page 21.

[61]en espérant qu’il ne naîtra pas un nouvel Einstein pour le relativiser…

[62]C’est pourquoi on a parfois l’impression que la beauté est un état naturel, qu’on oublie parfois de savourer, et le laid un état extra-ordinaire, anormal, et d’autant plus remarqué…

[63]Pourquoi, page 200, Ed. J. C. Lattès, 1993.

[64]et peut-être est-ce pour cela qu’on réclame plus aux femmes d’être belles… (voir les articles de dictionnaire par exemple!) Madame de Sévigné ironise sur «la permission qu’ont les hommes d’être laids»(Lettre 367, 5 janvier 1674). Mais est-ce exact en réalité?

[65]in la revue Ça m’intéresse, n° 142, page 34.

[66]D’où l’importance de ses amis pour Barbey! Il y a des « non-beaux »: c’est Trebutien, aux yeux de qui il est beau, et se montre encore plus beau, Trebutien qu’il blesse plusieurs fois dans son aspect physique, d’où le décalage qui s’accentue, et sans doute la rupture. Il y a, de l’autre côté, les  » beaux »: c’est Guérin dont l’amitié le flatte. Quand Barbey se trouve seul et sans amis, il se nomme Lord Anxious: il a besoin d’amis fidèles; lui-même est fidèle dans ses amitiés et ses amours. Le dandysme n’est qu’un masque qui cache son besoin d’affection.

[67] J. P. Sartre, En avion. Situations, Paris, Gallimard 1861, Vol IV pages 341-342.

[68]Nous citons ce curieux dialogue avec Murielle Gagnebin dans l’annexe 4, à la fin de notre ouvrage.

[69]cité page 262, dans le travail de Lalo: La faillite de la Beauté., Ollendorf, 1923.

[70]Paul Schilder (L’image du corps Ed. Gallimard Collection Tel 1950) cite page 276 Freud qui écrit «L’émotion esthétique dérive de la sphère des sensation sexuelles; elle serait un exemple typique de la tendance inhibée-quant-au-but. Primitivement, la «beauté« et le «charme» sont des attributs de l’objet sexuel.» S. Freud: Malaise de la civilisation. Et P. Schilder continue pages 278-9: «Il est clair que l’influence esthétique disparaît quand le désir sexuel devient trop fort, et l’on doit conclure que l’objet esthétique provoque les désirs, mais que ces désirs sont prématurément inhibés et interrompus () Il apporte donc une promesse et une demi satisfaction des désirs. (D’où) le sentiment d’insatisfaction que laisse le plaisir esthétique s’il ne se dépasse pas.». Mais nous posons la question: pourquoi mettre toujours le sexuel chronologiquement en premier?

[71]Les Météores, page 298, Folio, 1979.

[72] Le plaisir esthétique, Discours sur l’esthétique, in Ecrits sur l’ART. ED. Club des Libraires de France, 1962 page 57.

[73] Valéry: Notion générale de l’Art, 1935, in Ecrits sur l’Art, Ed. Club des Libraires de France, page 43 VII.

[74] Valéry: Notion générale de l’Art, 1935, in Ecrits sur l’Art, Ed. Club des Libraires de France, page 49 VII.

[75] Valéry: Notion générale de l’Art, 1935, in Ecrits sur l’Art, Ed. Club des Libraires de France, page 44 VII, page 49.

[76]Crépuscule des idoles. «Divagations d’un «Inactuel»… Trad. J. C. Hemery. Paris, Gallimard, 1974, page 101.

[77] J. J. Rousseau, Emile V.

[78] R. Rolland Vie de Michel-Ange t. II.

[79] Schlegel, Kritische Schriften, Munich, Woldietrich Rasch, 1964, page 195.

[80]Une nouvelle de science-fiction raconte une civilisation d’aveugles et leurs relations avec un être anormal: voyant… Que de changements cela produirait dans notre thèse – pour voir les choses par le petit bout de la lorgnette! Les yeux de la nuit, de John Varly, dans Persistance de la vision, 1978, trad. française de Denoël, Présence du futur, 1979.

[81]Roland Barthes, La chambre claire, Gallimard-Seuil, 1980, pages 168-169.

[82] Culture and practical reason, Chicago presse, 1976, page 203.

[83] P. Bourdieu: La distinction critique sociale du jugement. ed. de Minuit. 1979, page 270.

[84] Au XIXe siècle, on débattait beaucoup des liens entre le physique et l’âme, ce qui intéressait fort Barbey. cf. ci-dessous.

[85] Thèse de Véronique Grappe-Nahoun: Beauté Laideur: l’esthétique corporelle en question. Un essai de sémiologie historique (France XVIe-XVIIIe siècles). Paris V, 1985.

[86] cf. le livre synthèse de J. Rousset: Leurs yeux se rencontrèrent: la scène de la première vue dans le Roman. Corti 1981.

Voir aussi les textes superbes de Platon dans Le Phédon: 249, 251c, 252b, 253c, 254c, 255b.

[87] Varenka Marc: Le Bébé et le Saint, in Courrier de l’Unesco, Septembre 1993.

[88]Cette puissance du regard est aussi reconnue par Dante, cité par Barbey dans Le Pays, article du 5 décembre 1860:

Occhi, stelle mortali,
Si chiusi m’uccidite
Aperti, que farete?

[89] on peut y inclure non seulement le  » physique » dont on n’est pas responsable, qu’il soit congénital ou héréditaire, mais aussi les éléments matériels qu’on choisit, consciemment ou non, de montrer: attitude physique, vêtements, coiffure etc.

[90]Cf. la thèse de V. Grappe-Nahoun: Beauté Laideur: l’esthétique corporelle en question. Un essai de sémiologie historique (France XVIe-XVIIIe siècles). Paris V, 1985.

[91] Actes de la Recherche en sciences sociales N° 14 Avril 1877, page 2.

[92]Ainsi, la petite fille laide, dans La Disgrâce de Nicole Avril, note au sujet de sa ravissante sœur: « Alice n’était-elle pas une jeune fée dont chaque apparition faisait éclore des sourires sur tous les visages qui se tournaient aussitôt vers elle comme les tournesols vers le soleil? Isabelle n’avait jamais suscité cette sorte de miracle. » Ed. Albin-Michel 1981 page 34.

[93]dans une interview accordée à Philippe Gavi, dans Libération d’Octobre 75.

[94]Laideurs de Sartre, par Philippe Buisine, page 69, PUF Lille, 1986.

[95]Laideurs de Sartre, par Philippe Buisine, page 69, PUF Lille, 1986.

[96] Elsa Morante, Aracoeli, Gallimard, 1982.

[97] Jean Maisonneuve, Modèles du corps et psychologie esthétique. PUF 1981, page 120.

[98] Le thème de l’androgyne, du sexe indécis ou double, est familier à Barbey. Nous y reviendrons car il est lié également à celui du dandysme et à l’idéal pour lui de la beauté.

[99] Modèles du corps et psychologie esthétique. PUF 1981, page 95.

[100] Modèles du corps et psychologie esthétique. PUF 1981, page 95.

[101] Modèles du corps et psychologie esthétique. PUF 1981, page 96.

[102]Dans le livre de Leni Riefenstahl, Les Nouba de Kau, ed. Chêne 1976, ceux-ci déclarent: «A quoi bon se faire beaux si la beauté nous laisse?» (page 209) et se soumettent au verdict du groupe: certains, ceux qui sont jeunes, en bonne santé et correspondent à leurs critères de beauté, ont le droit d’être nus, de porter des bijoux, de s’embellir, car ils sont beaux; les autres, des enrhumés aux femmes enceintes, non. Des exclusions tout aussi radicales et symboliques se produisent dans des pays bien diffférents: dans certaines religions, les handicapés physiques n’ont pas le droit d’être prêtres.

[103] Guy Hocquenghem fait parler un jeune homme devenu aveugle: «Je ne sais si c’est à cette époque que j’ai commencé à me sentir beau. Je supposais que j’étais beau; ne serait-ce que parce que ma mère et toute l’île me l’avaient toujours dit. Entre le gamin qui écoute impatiemment les compliments des vieillards accroupis en cercle et fumant gravement leurs pipes à eau, et celui qui écrit ce texte, deux mille ans ont passé. Je sais que je suis beau comme d’un maléfice, d’une ruse de mon corps avec moi-même qui ne peux le voir.

Les voyants sont beaux d’un visage qu’ils ne peuvent voir qu’indirectement, par le secours trompeur du miroir. Je me sais beau aux voix. Aux voix de ceux qui me parlent. Ma beauté est l’émotion qui les fait balbutier, rien d’autre qu’un effet mystérieux qui m’entoure comme un gaz. Je me sais beau sans m’imaginer beau, sans me chercher une représentation de moi-même. Peut-être l’aurais-je fait dans les premiers mois qui ont suivi l’accident, tâcher de mémoriser mes propres traits, à cette époque. Je ne l’ai pas fait. Je me suis oublié.

Assez vite, j’ai perdu cette angoisse du souvenir visuel. Une nouvelle sensibilité est née. Même quand mes mains cherchaient à  » imaginer » le corps que j’avais rencontré, je voulais moins juger s’il était beau qu’établir le contact total. Le corps à corps reste mon accès à la connaissance des autres. Sans ce contact, entre elles et moi, il y a trop d’hypocrisie; cette hypocrisie gluante que je sens dans la voix parlant à l’aveugle. Pour moi, toutes les voix découvrent si facilement ce qu’elles cachent, pour mieux l’avouer.» page58 dans l’Amour en relief, Ed. Albin-Michel, 1982.

[104] «La beauté des laids se voit sans délais.» S. Gainsbourg.

[105] «La beauté féminine est un équivalent du phallus, en ce qu’elle éveille le désir de l’autre. Pour la femme, la laideur et l’absence de charme constituent non seulement un malheur, mais une faute dont elle se sent coupable.» Pièr Girard. L’Œdipe masqué. Des Femmes. 1986. p. 91. En fait, pourquoi «sexiser» ainsi? H=F pour cela. La femme désire-t-elle vraiment le phallus, et l’homme ne désire-t-il pas être beau aussi, plaire et être aimé?

[106] Iginio Ugo Tarchetti: Passion d’amour Plon 1981.

[107]Autre exemple pour mieux expliquer les sentiments d’un être qui apprend qu’il est laid. L’enfant de Aracoeli aura une petite sœur qui mourra, et sera de plus en plus isolé. Le coup final étant porté par un homme, qui, dépité de ne pouvoir rencontrer sa mère, se vengera sur lui:

« Avant de s’en aller pourtant, il ne rata pas sa vengeance. Du coin de l’

il, il regarda mes traits, en une sorte d’examen rapide, et, fronçant ses lèvres empreintes d’une expression outrageuse, il conclut, d’un ton doucereux: « Dommage que tu sois moche.  » Puis il ajouta entre ses dents:  » Tu ne pourras pas faire le métier de ta mère. « 

Cette dernière allusion passa incognito, ainsi qu’une figure voilée, sur mon petit esprit lent; quand déjà l’attaque initiale « Tu es moche » m’avait frappé droit en pleine poitrine. TU ES MOCHE. Ce n’était plus hélas, une vérité nouvelle. Mais en cette veille désespérée, et au premier pas de mon extrême fuite, elle opéra la déchirure fatale. Et, immédiatement pareille à une sangsue, elle se colla à mon cœur avec ses ventouses, me suçant jusqu’à la dernière goutte de hardiesse. Comme à la lecture d’un message sinistre, je crus entendre désormais sans plus de doute, décréter contre ma laideur, une condamnation à perpétuité. Mon corps me devint une triste, une irréparable misère; et je restai là, immobile sur le trottoir, moche fantôme qu’Aracoeli avait délaissé sans même le saluer, () moche petit fantoche que j’étais. «  Elsa Morante Aracoeli page 347.

[108] J.-P. S. Lettres au Castor.

[109] Voir à ce sujet, Laideurs de Sartre, par Alain Buisine, Presses Universitaires de Lille, 1986.

[110] Verlaine se plaint lui aussi, à sa façon, dans une strophe toute simple de La chanson de Gaspard Hauser, dans Sagesse:

 A vingt ans, un souffle nouveau,
Sous le nom d’amoureuse flamme,
M’a fait trouver belles les femmes.
Elles ne m’ont pas trouvé beau. « 

[111]Ainsi le petit garçon d’Aracoeli connaît-il, en plus de la douleur d’être laid, la douleur de faire mal à celle qu’il aime: sa mère. Ce petit garçon, qui était trouvé si joli, peut donner la date initiale de ce malheur: «  Je le sais bien, quand j’ai commencé de moins lui plaire: ce fut le jour où, pour la première fois, on me mit des lunettes. ()

« Elles ne lui vont pas bien » l’entendis-je protester, à l’adresse de l’employé.  » Elle se mit à parler avec « une authentique, une bouillonnante férocité; alors, tout à coup, une étrange perception m’avertit aussi que l’objet de sa rage n’était pas seulement l’opticien, mais moi aussi! Ce fut comme un avertissement inouï et impressionnant, dont vibrèrent mes nerfs comme si me le transmettaient des antennes par-delà une terre antarctique glacée; alors qu’une voyance lacérante (non point certes la propre vue de mes pupilles, trop éblouies par les verres nouveaux) m’exposait de face, en plein visage d’Aracoeli. Avec une violence, eût-on dit indépendante de sa volonté, elle me scrutait et ses traits semblaient se décomposer, presque vieillis sous la surprise et la déception, comme à la découverte d’une trahison. En effet, (je crois) pour la première fois dans notre vie, elle me voyait laid; et comme tout à coup, j’arrachai mes lunettes et lui fis un petit sourire de conciliation, elle me rendit à son tour ce même petit sourire, qui cependant avait quelque chose de forcé; tandis que ses yeux inquisiteurs ne se détachaient plus de mon visage. () Et au fur et à mesure que le monde, sous un météore imprévu, s’assombrissait et gauchissait à mes yeux affaiblis, dans le même temps, l’eau de mes iris se troublait, tamisant des éclairs et ses caprices lumineux. () Les louanges qui, aux rencontres quotidiennes, saluaient l’enfant pour combler de gloire la mère, devaient se faire de plus en plus rares. «  Elsa Morante, Aracoeli, Gallimard 1982 page 216.

[112]V. Grappe-Nahoun: Beauté Laideur: L’esthétique corporelle en question. Thèse Paris V, 1985.

[113] Elsa Morante, Aracoeli, Gallimard 1982.

[114] V. Grappe-Nahoun: Beauté Laideur: L’esthétique corporelle en question. Thèse Paris V, 1985.

[115] Roman sur Le rameau d’or de Frazer, Actes de la recherche en Sciences sociales, 1977, page 42.

[116] De fait la laideur est plus souvent manifestée comme un problème qui touche le sexe féminin, mais chez l’homme, il est encore plus tabou. Pourtant n’est-ce pas d’oser en parler qui manifeste la vraie force?

[117]J. Maisonneuve. pages 126-7 Modèles du corps et psychologie esthétique. PUF 1981.

[118]Y Mishima: L’Ange en décomposition page 27 Paris, Gallimard. 1980.

[119]Y. Mishima: Le pavillon d’or.

[120]au contraire, la réaction de Etty Hillesum Une vie bouleversée, Seuil, page 41. «Ce doit être affreux d’être une beauté; on est coupée de sa vie intérieure parce qu’aveuglée par cette apparence éclatante. Et vos semblables ne réagissent d’ailleurs qu’à cette beauté extérieure, si bien qu’intérieurement, on se ratatine peut-être complètement. (…) Je me fais encore obstacle à moi-même (…) Chez les autres aussi, je prête parfois trop d’attention à l’apparence, à la séduction. Ce qui importe en définitive, c’est l’âme, ou l’être, comme on voudra, qui rayonne à travers la personne.»

[121]Livre de Mathieu: Louis XI, cité page 62-63, dans Omnia par Andrée Hirschi, Les Belles Lettres, 1978, Paris. La contemplation, le rêve l’emportent souvent sur l’analyse.

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