A propos d’un article d’Olivier Roy, « l’Europe est-elle encore chrétienne ? »

Les non-chrétiens  font parfois référence à de pseudo-valeurs du christianisme parfois pour gagner des électeurs dit-on… Mais des personnes s’affirmant chrétiennes font parfois référence à des christianismes très différents…  Y a-t-il donc plusieurs christianismes ? Certains semblent s’agiter parfois dans des directions divergentes. On dirait qu’ils essaient plusieurs techniques, font appel à des appuis de nature parfois opposée, proposent des solutions décalées…

Par rapport à ce petit article je mettrai trois petites nuances, et je poursuivrai aussi un peu plus loin…

Olivier Roy ( La Croix vendredi 11 janvier 2019, page 4 ) écrit que « Les tenants du populisme sont très éloignés des valeurs chrétiennes, ce sont eux aussi des enfants de 1968. » : je trouve cette phrase un peu regrettable en ce qui concerne les enfants de mai 68. Il fait évidemment référence à l’anthropologie du désir individuel qu’il a mentionnée ci-dessus. Mais mai 68 n’a pas été que cela. Il aurait pu écrire simplement « des enfants du désir individualiste ». De même, quand il  écrit : « La vraie déchristianisation n’est pas tant une chute de la pratique que la référence à une nouvelle anthropologie centrée sur le désir individuel, totalement contraire au christianisme. » J’aimerais ne pas être si négative au sujet du désir individuel : peut-être faudrait-il expliquer que le désir individuel peut être bon, également dans le cadre du christianisme : le message évangélique ne me semble pas essayer de gommer les individualités ni essayer de gommer le bonheur et le plaisir. Pourquoi d’ailleurs gommerait-il le désir individuel ? Il n’est à gommer que lorsqu’il est contraire au christianisme : par exemple, lorsqu’il est égoïste, ou qu’une personne réaliserait sa vie aux dépens des autres etc.

Olivier Roy écrit que chez ces personnes qui prônent l’identité chrétienne en s’affichant implicitement ou explicitement chrétiens,  bon nombre d’entre elles sont dans « une ignorance totale des éléments de base du christianisme. » et n’affichent cela que par opposition en fait à d’autres religions en particulier. Ceci est malheureusement exact, mais j’aimerais ajouter qu’on trouve aussi parmi elles des personnes qui prônent l’identité chrétienne et qui sont très au fait de certains éléments de base du christianisme : des éléments dogmatiques, des éléments historiquement datés par exemple du Moyen Âge, du Concile de Trente, du 19e, etc. Ces personnes se ressentent comme profondément chrétiennes ou catholiques, profondément inscrites dans leurs paroisses etc. et c’est cet ancrage qui les fait s’opposer à ce que leur patrie perde ce caractère chrétien : ils se regroupent souvent au nom de la fidélité à la Tradition.

 

Cette remarque permet d’aller plus loin en ce qui concerne effectivement notre propre religion, car cette expression recouvre des réalités différentes.

Une partie importante de cette Tradition, et de ces traditions, recouvre de nombreux éléments que notre religion a ajoutés, éléments qui étaient modernes, voire réactifs pour ne pas dire révolutionnaires en leur temps. Elle les a fixés alors et ne veut pas les abolir aujourd’hui, car du fait de leur « ancienneté », même si les fidèles en ignorent la date récente, ils les croient dater du temps de Jésus et voulus directement par lui. Ignorant qu’ils s’avèrent dater d’époques ultérieure, ces éléments ont  acquis intrinsèquement à leurs yeux une sorte de valeur sentimentale : ils les considèrent avec la nostalgie du bon vieux temps, avec le regret de coutumes anciennes embellies par le souvenir romantisé de nos parents, de nos grands-parents et arrière-grands-parents, enrichi par les aspects les plus sensibles de l’esthétique ( ou bien richesse des matériaux, ou  bien art de la sculpture et des ornements… ), orné du prestige des langues étrangères inconnues et antiques etc. Lorsqu’on aime plutôt lire des vies de saints mêmes inexacts ou embellies, des miracles, des prodiges, des aventures extraordinaires, des visions, plutôt que de lire l’Évangile ; lorsqu’on se réfère à des textes rédigés par l’Eglise à différentes époques, qu’on préfère l’humilité devant des dogmes ou devant des mystères, une humilité qui en fait n’est permise que par l’ignorance promue au rang de vertu, lorsqu’on ne conteste rien de l’Eglise, on peut ainsi se dire sincèrement bon catholique, bon chrétien, et plaider pour le non-changement, la reproduction, la fidélité, l’identité, même si cela contraste de plus en plus avec l’environnement, même s’il faut  bâtir un mur pour résister, même si on nage à contre-courant… Le fait même d’être de moins en moins nombreux peut être présenté et vécu comme le signe d’une excellence, d’une sélection, de la confirmation d’appartenir à une petite élite d’élus…

Olivier Roy  a raison d’écrire : « Ceux qui se revendiquent d’une identité chrétienne sans se référer aux valeurs chrétiennes accélèrent la déchristianisation », mais il faut compter aussi parmi eux ces personnes « pratiquantes » qui croyant sincèrement se référer aux valeurs chrétiennes, se réfèrent en fait aux « annexes « » du christianisme… Ceux-ci, contrairement à ce que dit Olivier Roy, non seulement « veulent promouvoir des racines chrétiennes » alors que Jésus n’a jamais insisté sur la nécessité d’avoir des racines ailleurs que dans le royaume de Dieu, mais prêchent  encore un retour à la foi et « pratiquent » ; ils voudraient certes un retour à la morale, ( morale bien « utile »… ) mais leur religion est éloignée du message évangélique. Sur ce tout dernier point, ils risquent de rejoindre et rejoignent effectivement de facto les populistes d’aujourd’hui, et c’est pourquoi les épiscopats italiens, polonais et allemands n’ont pas souscrit à la demande de remettre des croix dans des lieux publics. En réalité, cette  demande ( qu’on peut qualifier plus ou moins d’ « identitaire » )  n’était pas faite de façon bénigne, par amour pour les autres, pour notre prochain, mais elle était faite avec l’intention de s’opposer à certains par des détails relevant de la forme et de la matière, et d’une manière qui instrumentalisait d’une manière hypocrite et machiavélique les valeurs de l’Évangile et les valeurs démocratiques et/ou universelles des droits de l’Homme. S’agit-il encore d’ « annexes » à l’Evangiles ? Ne s’agit-il pas plutôt de « déviations »  qui nous font errer en dehors du chemin ?

Olivier Roy emploie le terme de folklorisation pour désigner cette manière de soi-disant respecter la tradition lorsqu’elle est morte ou agonisante en voulant lui donner une apparence de vie lors de certaines occasions coupées de la vie quotidienne réelle. Le terme qu’il a trouvé est très juste et permet un raccourci très commode et significatif.

La folklorisation du religieux est ce qui le rend éminemment périmable, rapidement obsolète, discutable, et finalement inutile voire méprisable ou nuisible.

Olivier Roy explique que cette folklorisation du religieux « ne peut qu’entraîner son expulsion de l’espace public comme religion». Il nous semble qu’il ne s’agit pas vraiment d’une « expulsion de l’espace public comme religion », car le mot expulsion est très fort, et nous estimons, quant à nous, que la loi de 1905 correspond sans doute par cohérence à la Bonne Nouvelle : le Jésus  qu’on y voit ne pourrait-il pas avoir été le premier tenant de la laïcité ?

Mais il nous semble que, en tout cas la folklorisation de la religion catholique, – puisque c’est le sujet dont nous parlons, mais ne serait-ce pas la même chose pour d’autres – la déconsidère aux yeux de ceux qui s’intéressent  à la manière dont une religion bâtit le contenu de sa Foi. Ces marqueurs d’identité qui se réclament de la religion mais en dérivent fort loin, – et cela peut aller d’une menue manie presque superstitieuse populaire à des textes éblouissants d’obscurité autoritaire et de complexité intellectuelle, font l’objet d’appréciations critiques sévères et détournent de la religion elle-même. Les gens critiquent de façon scientifique, éthique, philosophique ou munis de leur sagesse, de leur expérience, de  leur simple bon sens et ils diagnostiquent : goût du pittoresque, chosification des symboles, naïveté, ignorance, superficialité, superstition, puérilité, inintelligence, affirmations gratuites sur un Dieu pourtant défini comme inconnaissable, anachronismes, tautologie, lavage de cerveau, paganisme, anthropomorphisme, intolérance, volonté de pouvoir ou d’impressionner, abus d’autorité, chantages divers, orgueil,  etc.

Ce qui est grave, c’est que cette folklorisation de la religion catholique par des membres de l’Eglise catholique elle-même, clercs et non-clercs,  fait rejeter l’Évangile avec la religion catholique…

Ce qui est grave, c’est que l’Evangile ne prône pas cette folklorisation : Jésus ne serait-il pas le premier à s’être libéré de toute tradition qui aurait vécu, qui aurait été morte, qui aurait gangrené le corps  des fidèles ? Jésus et les premiers fidèles des toutes premières communautés n’avaient pas un affichage « chrétien » très distinct de leur quotidien : prier chez soi, conversion du cœur,  et « voyez comme ils s’aiment »… Ainsi l’Evangile marque-t-il les chrétiens, ainsi les chrétiens marquent-ils la société et se font-ils remarquer comme des frères  sans marque spéciale autre qu’un quotidien transfiguré dans la discrétion…

Ce qui est grave, c’est lorsque l’Eglise, prenant un chemin pavé de bonnes intentions,  refuse de marcher sur le chemin intemporel et sans pittoresque de Jésus, un chemin humain et fraternel,  le chemin du Royaume de Dieu.

 

 

Marguerite  Champeaux-Rousselot

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