Le tombeau des rêves

Au commencement, cette page avait pour but de faire partager mon enthousiasme pour un petit trésor anglais de seize vers, une pièce de Lord Tennyson sur John Milton à la manière d’Alcée de Mytilène, un poète grec ancien. De fil en aiguille, et en passant par quelques mots en al ou en ique, elle a touché à la mer, à la mort, à l’exil, pour retrouver, surprise ! la tendance très humaine de faire le beau à partir d’un massacre. À tout saigneur, tout honneur : l’ombre d’Achille a précédé Alcée dans cette carrière… et Tennyson l’a suivi ; Milton alcaïque n’est pas le tombeau des seuls rêves.
Merci à webdame Marguerite d’avoir bien voulu l’accueillir, expériences vocales comprises, dans ses Mondes.

Philippe Garnier.

Avec l’amicale participation de Yannis et René, de Paris, ainsi que Nesy-Amon, de Karnak.

1. Le feu

2. La terre

3. L’eau

4. L’air

𒀭 Alcoolique Alcée

Νῦν χρὴ μεθύσθην

𒀭 Alcalin Horace

Quampæ̃-ne fúrvæ règna

𒀭 Alcaïque Tennyson

Milton:Alcaïcs

5. Le ciel

6. L’éden

7. Un animal

8. Un anime

9. Une couleur

𒀭

C’est un drôle de mot qu’alcaïque.

Si Mytilène, ville de l’île grecque de Lesbos dont le poète Alcée est originaire, rime avec l’ondoyant méthylène, tout en rappelant le très british Milton, alcaïque sonne lui comme un mélange arabisant d’alcalin et d’alcoolique, où se tapirait le pouvoir de la terre et du feu. Mais Mytilène est plus asiatique qu’il n’y paraît, et alcaïque est fortement grec, comme on va voir.

Le feu

Stibnite
Du khôl en aiguilles

L’ancêtre arabe d’alcoolique, الكحل (al-kuḥl), désigne le sulfure d’antimoine (ou stibine, en photo dans un cristal de calcite), un minéral qui, réduit en poudre grasse et noire, a servi de mascara dès l’Antiquité égyptienne. Il fait aussi scintiller les feux d’artifice. Du kôhl «sublimé», on est passé, dans le jargon alchimique, à toute substance distillée et, en particulier, à l’éthanol, le liquide incolore, volatil, inflammable et à l’envoûtante formule (CH₃-CH₂-OH), qu’on appelle couramment alcool, et qui permet à l’humanité, depuis les débuts de l’agriculture, de tutoyer les dieux à volonté grâce à la fermentation contrôlée. À Cana, le Christ en a fait son premier miracle ; le prophète de l’islam l’a proscrit.

Sur la prononciation

Dans al-kuḥl, le gras indique la partie du mot prononcée avec plus de force : elle porte l’accent d’intensité (stress accent en anglais).

Le note la consonne fricative sourde pharyngeale qui se prononce en plaquant la racine de la langue contre l’arrière de la gorge. On la retrouve en imitant un chat en colère qui crache, ou dans un hat anglais particulièrement snob et coinché.
C’est le ḥēt des langues sémitiques, 8e lettre de leur abjad (qui ne retient que les consonnes), le h râpeux de l’hébreu Yōḥānān (Jean) ou de l’arabe Muḥammad, dont la graphie phénicienne 𐤇 a évolué vers l'(h)êta grec, lequel, sous son aspect définitif, est passé inchangé dans l’alphabet latin ; c’est notre H.

En notation phonétique, le u représente le plus souvent notre «ou», ce qui peut prêter à confusion en français, langue où cette lettre n’a jamais cette valeur… sauf dans ukulélé.
L’arabe classique ne comportant officiellement que trois voyelles,
u («ou»), a, i, leur valeur est assez conventionnelle : d’une bouche à l’autre, d’un dialecte à l’autre, d’un océan à l’autre, le u arabe varie entre «ou» et «o», d’où un flottement dans la transcription.

𒀭𒀭𒀭

La terre

Alcaïque sonne aussi comme alcali, autre mot d’origine arabe. Mais il n’a rien à voir avec lui non plus, bien que, là encore, il soit histoire de feu.

Salsola kali
Pousse de soude avant friture

القلي, al-qali en arabe, c’est la friture. C’est aussi la cendre de lie de vin… et la soude, ou carbonate de sodium (Na₂CO₃), qu’on a longtemps obtenue à partir d’une autre cendre, celle de certaines plantes des rivages salés, qui en ont reçu le nom collectif de soudes. Ce mot est lui aussi d’origine arabe : SWD س و د exprime dans cette langue l’idée de noirceur… comme al-koḥl ! Un synonyme de السودان (as-Sūdān), les Noirs, est الكحلان (al-Kaḥlān). SWD exprime aussi l’idée de domination, de pouvoir.

C’est le mot alcali que l’alchimie a adopté pour désigner des substances qui, comme la soude, et plus ou moins fortement, ramollissent les matières organiques en réduisant leur acidité, et favorise leur dissolution dans l’eau. Un alcali à fort pouvoir corrosif est dit caustique. En chimie moderne, alcalin est synonyme de basique (c’est-à-dire, capable d’enlever un H⁺ à H₂O), si l’on n’y regarde pas de trop près.

Sur la prononciation

Le q d’al-qali note la consonne occlusive uvulaire sourde, qui s’articule comme k, mais plus en arrière, la langue appuyée non pas contre le voile du palais, mais contre la luette (uvula). Typique de l’arabe classique – c’est l’initiale du Coran, القرآن (al-Qur’ān) –, elle s’est re-vélarisée en g dans plusieurs dialectes.

C’est la 19e lettre de l’abjad sémitique. Nommée qōp en phénicien (𐤒), elle a été reprise sous le nom de qoppa Ϙ dans certains alphabets grecs, y remplaçant le kappa Κ devant o et a. De là, elle est passée dans l’alphabet latin, qui lui l’a conservée : nous en avons tiré notre Q.

Parmi les alcalis, on peut citer la chaux, la potasse ou le natron.

Ce dernier est une soude minérale naturelle toute blanche qu’on récolte au bord de certains lacs de désert. Son nom (de l’ancien égyptien nṯrj ou nutchríy, probablement dérivé de nṯr ou nā́tchar, «dieu») évoque le bain d’eau natronnée dans lequel on plongeait les morts importants pour les dessécher. C’était leur ticket pour la vie éternelle. Ça a fini par marcher, puisque, grâce à la magie de la science, le timbre trimillénaire de la voix d’un prêtre de Karnak a été ressuscité à partir de l’empreinte virtuelle de son larynx… En revanche, la langue de Langue d’Amon (c’est, littéralement, le nom du prêtre), tirée pour l’éternité sur ses lèvres momifiées, n’a pas encore parlé.

𒀭

Au nord de Uat-Ur – le Grand Vert, nom égyptien antique de la Méditerranée –, le nectar des dieux grecs, τό νέκταρ, leur a, à l’occasion, servi de natron : dans l’Iliade d’Homère, la Néréide Thétis, nymphe marine et mère du héros Achille, en fourre les narines de Patrocle, l’ami de son fils, pour en conserver le cadavre (Iliade, 19, 38-39). Elle enduit aussi son corps d’ambroisie, l’huile divine d’immortalité – άμβροτος (ámbrotos) est le contraire de βροτός (brotós), mortel. L’ambroisie sert aussi à rajeunir les vivants : Pénélope en est ointe par Athéna dans l’Odyssée, pour enflammer le fatal désir des prétendants.

Selon les auteurs, l’un se mange et l’autre se boit.

Bien avant cela, Thétis avait utilisé une méthode radicale pour tenter de rendre son fils, bébé Achille, immortel. Elle l’avait – après l’avoir enduit d’ambroisie – exposé à un feu de flammes vives, ou bien à l’action caustique de l’eau du Styx Στύξ (Stýks).

Sur la prononciation

Jusqu’au début de notre ère, l’accent du grec n’était pas intensif, mais mélodique (pitch accent en anglais). Le vert indique ici un ton haut.

C’est le y qui en phonétique note le «u» d’Ursule.

𒀭𒀭𒀭

L’eau

Break, break, break,
On thy cold gray stones, O Sea…

Le Styx est, avec l’Achéron, le passage fluvial obligé pour qu’un mort, convoyé par Charon, rejoigne le royaume souterrain d’Hadès, l’Invisible. Sans sépulture, sa psūkhḗ (ψυχή) – un souffle froid, ombre d’esprit qui n’est pas encore tout à fait l’âme – erre sans repos sur ses rives, comme celle de Patrocle à l’avant-dernier chant de l’Iliade.

Prononciation

En général, le ch français d’origine grecque se prononce «k» devant un «a» ou un «o» (exemple : Charon, chœur, charisme) et «ch» – noté ʃ ou š selon la convention phonétique – devant un «e» ou un «i» (Achéron, Achille, chirurgien). On dit dans le second cas qu’il se palatalise : la langue remonte pour le chuinter du voile du palais – où se trouve le «k» standard français – vers le palais dur. Ainsi le nom du Centaure précepteur d’Achille, Chiron, peut-il prêter à des plaisanteries géométriques faciles.

Charon est qualifié généralement de nocher des Enfers, et est représenté comme un vieil homme effrayant poussant sur une perche pour faire avancer sa barque infernale. Le ch cette fois se dit bien «ch», et le mot vient, par le latin, le génois et le provençal, du grec ναύκληρος (naklēros). Il signifie armateur, patron de bateau, mais on y entend aussi le sort (ὁ κλῆρος), la part de destin échue à chacun.

Une nuit, alors qu’Achille, fils de Pélée, sur la dune, au son du ressac incessant de la mer…

Πηλεϝίδης δ´ επὶ θῑνὶ | πολυφλοίσβοιο θαλάσσης

  (Pēle·dāz d-epi ·thīni | po·luphloýz·boyyo thssās)

… pleure amèrement Patrocle, tué au combat par Hector, l’ombre du défunt vient hanter les rêves de son ami, pour que celui-ci lui fasse enfin des funérailles. Achille accepte enfin de livrer le corps de Patrocle aux flammes du bûcher, y ajoutant sa propre chevelure, blonde tignasse qu’il avait pourtant consacrée au dieu-fleuve de son pays natal. Sa soif de vengeance a raison de la colère qui l’empêchait de combattre… Il reprend les armes pour le malheur d’Hector et de Troie.

Contexte

L’Iliade est l’histoire de la colère (ἡ μῆνις, nis) d’Achille, un épisode de la guerre de Troie – Ilion – qui permet à Homère de «concentrer» l’évocation de celle-ci dans un poème de près de 15 700 vers. Héritier de la tradition épique grecque orale, il est aussi la première œuvre de la littérature européenne.
Alors que les Grecs assiègent Troie depuis dix ans, Achille, chef des Myrmidons, se voit floué de sa plus belle part de butin – Briséis, une prisonnière de guerre – par le grand roi de l’expédition, Agamemnon. Alors, comme l’Atlas d’Ayn Rand, Achille se met en grève, retirant ses Myrmidons du conflit, et demande à sa mère Thétis de plaider sa vengeance auprès de Zeus. La nymphe des abysses a l’oreille de l’Assembleur des nuées (ainsi que le menton, comme le rappelle un tableau d’Ingres) et les malheurs et la mort se déchaînent sur le camp grec.
Pour protéger la flotte menacée d’incendie par les Troyens, Achille finit par autoriser Patrocle à mener les Myrmidons au combat, et lui fait revêtir sa propre armure. C’est ainsi qu’Hector, prince de Troie, croyant tuer Achille,  tua Patrocle.

𒀭

Trois mille ans plus tard, des âmes bien vivantes, elles, fuyant l’enfer d’autres conflits meurtriers, tentent de franchir les eaux de cette même mer pour rejoindre le sol européen. Certains n’y parviennent jamais.

𒀭𒀭𒀭

L’air

Celui de Lesbos, verdoyante île égéenne face à l’Asie mineure, au sud-ouest du Kaz Dağı, le mont Ida des Anciens. Le grand air, celui du camp de réfugiés de Mória, près de la capitale, Mytilène, où 17 000 personnes s’entassent à ciel ouvert. Lesbos est l’antichambre de l’Europe pour ces migrants.

Moria Camp
Mória : l’enfer vu du ciel

Trois mille cinq cents ans plus tôt, Lesbos s’appelait Lazpa et était disputée entre le roi de Wiluša – très certainement la ville de Troie – et l’empereur hittite Muwatalli. Ce dernier l’emporta…

Étymologie

Et il se pourrait que ce soit son nom qui survive dans celui de Mytilène, la capitale.

L’île a connu d’autres guerres, la fin de l’Empire hittite en Anatolie et la fin de Troie, les temps obscurs et la «tyrannie» – un des noms grecs de la royauté de circonstance – de Myrsile puis de Pittaque, l’un des Sept Sages de la Grèce. Tous deux furent la cible d’un poète et d’une poétesse, qui subirent ou s’imposèrent, au gré des luttes politiques, la dureté de l’exil : c’étaient Alcée et Sappho, «la dixième Muse». Le barbitos – une sorte de lyre allongée – était leur instrument de musique. De leurs airs il ne reste que quelques mots.

𒀭

Alcée

Alcée de Mytilène a été canonisé par la tradition comme l’un des neufs grands poètes lyriques grecs. Il est né au VIIe siècle avant notre ère. Il passait pour amoureux de Sappho. Il chantait l’alcool, la guerre et le défi aux tyrans.

Sappho et Alcée
Lawrence Alma-Talema, Sappho et Alcée (1881)

Alcée, c’est en grec Αλϰαῖος (Alkâyyos), c’est-à-dire celui qui a l’αλϰή (Alk), la force, la résistance, la capacité de protéger et de défendre.

Variations sur un étymon

Alcée ou Alcide (Αλκαΐδᾱς), «le fort», «le protecteur», était aussi le premier nom d’Héraclès, d’après celui de son grand-père. Il s’en rendit digne dès le berceau en étranglant, raconte Pindare, deux serpents qu’Héra lui avait envoyés ; ainsi sauva-t-il la vie de son frère jumeau Iphiclès.
Alexandre (Αλέξανδρος) signifie «le défenseur des hommes». Avant d’être un nom célèbre sur trois continents, il fut celui du roi de Troie qui se soumit à Muwatalli (l’empereur hittite dont le nom serait dans Mytilène) et apparaît dans les archives de Hattuša sous la forme d’Alâkšândûš, roi de Wiluša (š note notre «ch»). Dans l’Iliade, composée cinq ou six siècles après l’inscription de cette tablette hittite, Alexandre est l’autre nom de Pâris, bourreau d’Achille, mais dont le jugement en matière de déesses causa la perte de Troie-(W)Ilion.
Alcinoos
(Αλκίνοος) «l’esprit qui protège», est bien mal nommé lui aussi : roi des Phéaciens dans l’Odyssée, il accueille Ulysse seul et naufragé au terme de ses tribulations, mais son île doit subir le châtiment de Poséidon, furieux de l’hospitalité accordée à l’aveugleur de son fils.
Enfin, la mythologie connaît une
Alceste (Άλκηστις), fille de Pélias (le roi qui envoya Jason chercher la toison d’or), qui aimait fort son mari :  elle accepta de mourir pour prendre sa place aux Enfers – terrible ticket qu’Apollon avait soutiré aux Moires, les déesses du Destin, en leur faisant boire… de l’alcool ! Alceste, suprême défenseresse, fut ramenée des Enfers par Héraclès.

 Et… le Misanthrope ? Notre Alceste, l’Atrabilaire amoureux ? Il n’a rien d’un défenseur des hommes, lui qui finit par se retirer seul dans son désert. Pourquoi Molière l’a-t-il nommé ainsi? Défenseur de la vérité peut-être ? Un atrabilaire est, dans l’ancienne théorie des humeurs, celui qui a l’humeur noire, et qui pousse sa mélancolie jusqu’à la colère. Il existe dans la mythologie grecque un héros qui se retire de la scène par dépit amoureux, pris de colère d’avoir vu sa cause rejetée, une colère noire, funeste à ceux de son camp. Ce triste héros, premier atrabilaire de la littérature (européenne ! les mythes des Hittites étant pleins de dieux boudeurs), fauteur de mort par son action comme par son inaction, c’est encore Achille.

Alcée a aussi chanté la guerre, mais ce n’était pas un grand guerrier, il a même oublié armure et bouclier en fuyant le champ de bataille devant la furie athénienne. Mais il était intraitable, Achille du verbe, toujours à fulminer contre la tyrannie. Achille lui-même était un peu poète : Homère le montre dans sa retraite, chantant et s’accompagnant de sa lyre. Patrocle est son public…

On n’a gardé d’Alcée que des fragments de poésie. Le plus connu sans doute est rapporté par Athénée de Naucratis, un érudit gréco-égyptien du IIe siècle de notre ère, dans son Banquet des sophistes (*), mine d’anecdotes et de citations sur des auteurs dont on ne sait plus rien d’autre. En voici les deux vers :

Νῦν χρὴ μεθύσθην | καί τινα πρὸς βίαν
       πώνην, επεὶ δὴ | κάτθανε Μύρσιλος

On peut le transcrire ainsi :

Nûn khrē methústhēn | k tina proz bían
pṓnēn, epiy dē | kát-thane Múrsilos

Sur la prononciation

L’accent mélodique du grec ancien comportait au moins deux tons. l’accent aigu indique une voyelle plus haute que les autres ; si elle est longue (ce qui est indiqué dans la transcription par un macron ¯ ), il signifie qu’elle monte. L’accent circonflexe indique une voyelle longue qui démarre en haut et redescend.

Les consonnes occlusives k, p et t avaient chacune sa contrepartie aspirée. On la prononce en faisant suivre l’occlusive d’un souffle, ce qui est noté ici d’un petit h supérieur ; la différence est un peu celle qu’il y a entre les deux p de l’anglais to pamper (tə phampə), où l’aspiration est causée par l’accent (et où le schwa, ə, note la voyelle centrale non accentuée : ni i ni ʊ ni é ni o ni æ ni a, juste schwa). Le khî Χ, le phî Φ et le thêta Θ se sont, le temps passant, érodés en fricatives.

Alcée était lesbien. Son dialecte, aussi appelé éolien, était parlé, outre à Lesbos, en Thessalie, en Béotie et au nord-ouest de la côte asiatique. L’upsilon ϒ s’y prononçait «ou» (transcrit par u, voir plus haut), comme du temps d’Homère. C’est à Athènes qu’il est devenu «u». En grec moderne, υ – quand il est voyelle – se lit «i», tout comme η, ει, οι… et l’iota ι bien sûr : un Hellène contemporain dit bien plus de «i» que l’Ancien moyen ; c’est le phénomène condamné par les puristes comme iotacisme.

Ainsi, πολυφλοίσβοιο θαλάσσης, le ressac en grec homérique (au génitif), se prononcerait bien différemment aujourd’hui :


Merci à Yannis d’y avoir prêté sa voix.

Pour revenir aux vers d’Alcée, en reprenant les mots de Baudelaire (**) :

Il est l’heure de s’enivrer, et même, que chacun se force
À boire, puisqu’il est mort, Myrsile !

Un peu de métrique (par et) pour les nuls

Dans chacun des deux vers de onze syllabes qu’on vient d’entendre, syllabes lourdes ( ¯ ) et légères (˘) alternaient ainsi :

× ¯ ˘ ¯ × | ¯ ˘ ˘ ¯ ˘ ¯

Un × indique une syllabe qui peut être aussi bien lourde que légère (dite ànceps).

Ce sont les deux premiers vers d’une strophe de quatre qu’on définit par le schéma métrique suivant :

× ¯ ˘ ¯ × | ¯ ˘ ˘ ¯ ˘ ¯

× ¯ ˘ ¯ × ¯ | ˘ ˘ ¯ ˘ ¯

       × ¯ ˘ ¯ × ¯ ˘ ¯ ¯

     ¯ ˘ ˘ ¯ ˘ ˘ ¯ ˘ ¯ ¯

Avec 11, 11, 9 et 10 syllabes, c’est la strophe alcaïque

… Dont on attribuait, un peu par convention, l’invention à Alkâyyos-Alcée.

Contexte

Myrsile était un tyran qui succédait à un autre tyran. Alcée échoua à le faire renverser et dut s’exiler. C’est Pittaque qui prit le pouvoir, et devint la nouvelle cible du poète, qui ne lui pardonnait sans doute pas d’avoir fait de l’état d’ébriété une circonstance aggravante des crimes et délits.

(*) Les Deipnosophistes, Livre X, ch. 35.
Dans les Fragments d’Alcée publiés aux Belles Lettres, il s’agit du no 332
(t. 2, p. 144).
(**) Dans «Enivrez-vous», pièce XXXIII du Spleen de Paris.

𒀭

Alcalin Horace

Six siècles plus tard, le grand poète latin Horace, contemporain d’Auguste et protégé de Mécène, a repris la strophe alcaïque dans ses Odes (Càrmina), et sa traduction (au début de l’ode 37 du Livre I) de l’éthylique injonction d’Alcée est célèbre : Nunc est bibèndum

Dans l’ode Ìlle et nefãstō(II, 13), le poète qui avait Mécène pour mécène fustige un arbre qui, en tombant, a failli l’envoyer prématurément ad pàtrēs. Après avoir, dans trois strophes alcaïques fort alcalines, maudit la plante horaticide et son impie planteur, il rend visite en vers à Sappho et Alcée aux Enfers :

… Quampæ̃ne fùrvæ | règna Prosèrpinæ
et jūdicàntem | vĩdimus Æacùm
sēdèsque discrìptās piõrum et
Æòliīs fìdibus querèntem
Sapphṓ puèllīs | dē populãribus
et tẽ sonàntem | plẽnius aũreō,
Alcæ̃e, plèctrō dũra nãvis,
dũra fùgæ màla, dũra bèllī.
Sur la prononciation

J’ai noté l’accent et les voyelles longues.

L’accent latin naturel était intensif. Sa réalisation dans des formes poétiques souvent empruntées aux Grecs (et enseignées par eux) fait débat.

La différence de durée entre voyelles longues et brèves était moins importante en latin qu’en grec ancien, le contraste étant assuré surtout par une différence de qualité : les voyelles longues étaient plus fermées que les brèves de même timbre (par exemple, à un è bref ouvert correspondait un é long fermé). Inversement, les voyelles brèves portant l’accent étaient plus ouvertes, d’où mon choix de l’accent grave.

Les lettres que j’ai mises en italique ne se prononçaient pas – ou peu ; pour ce qui est des –m finaux, ça fait débat.

Encore un (petit) peu de métrique

Seule différence métrique entre les vers alcaïques grecs et latins : les syllabes ancìpitēs × sont toujours longues dans les seconds.

Autrement dit :

… Comment j’ai presque vu le palais de la sombre
Proserpine, Éaque en train de juger et le
séjour assigné aux justes bienheureux,
Sappho se plaignant
des jeunes filles de son pays sur sa lyre éolienne,
et toi, Alcée, chantant plus fort, avec ton plectre
d’or, la difficile navigation,
les durs malheurs de l’exil, les rudesses de la guerre.

Merci à René pour sa traduction.

Petite prosopographie souterraine

(Extrait du trombinoscope des Enfers.)

Proserpine est la reine des Enfers du monde romain. Elle est une adaptation de la Perséphone grecque, femme d’Hadès, à Lĩbera, déesse italique du Vin et de la Fertilité. Si en grec Περσεφόνη (Persephónē) sonne comme «ravage et meurtre», Prōsèrpina (Horace en abrège l’o) évoque en latin la reptation du serpent.

Éaque (Æacùs) est, on l’a vu, grand-père d’Achille. C’est aussi, avec Minos et Rhadamanthe, l’un des trois juges des Enfers (celui des Européens, selon Platon), fils de Zeus-Jupiter. Son nom en grec, Αιακός, évoque la lamentation.

Sappho était Ψάπφᾱ (Psápphā) à Lesbos, Σαπφώ (Sapphṓ) dans le reste de l’œkoumène parlant grec.

En fin d’Ode, Horace montre plusieurs VIP de la damnation antique, Tantale, Orion et même Prométhée, descendu de son pilori caucasien, tous suspendus au chant des deux Lesbien·ne·s, tandis que, brièvement délacés, les serpents ne sifflent plus sur la tête des Furies.

𒀭

Alcaïque Tennyson

Alfred Tennyson, grand poète britannique de l’avant-dernier siècle, était très apprécié de la reine Victoria, qui le fit baron de Freshwater, petit village d’eau douce à la pointe salée de l’île de Wight. Helléniste accompli, il connaissait bien la longue onomatopée homérique évoquant le bruit des vagues. Peut-être est-ce Achille, si dur au deuil sur les bords d’Égée, qui lui a inspiré Break, break, break, l’un de ses poèmes les plus connus outre-Manche. Il y dit, face à la mer qui se brise sans relâche sur ses «rochers gris et froids», le deuil impossible d’un ami cher.

𒀭

Comme nombre de ses collègues victoriens, le poète a essayé d’adapter les rythmes antiques à la langue anglaise. Son Milton alcaïque (1863) est un hommage tout en splendeur romantique à John Milton, nouvel Alcée «à la bouche forte» (Alkâyyos !), Héraclès de la poésie, inventeur d’harmonies retrouvées.

MILTON

Alcaics

O Mighty-mouth’d inventor of harmonies,

O skill’d to sing of Time or Eternity,

God-gifted organ-voice of England,

Milton, a name to resound for ages;

Whose Titan angels, Gabriel, Abdiel,

Starr’d from Jehovah’s gorgeous armouries,

Tower, as the deep-domed empyrëan

Rings to the roar of an angel onset—

Me rather all that bowery loneliness,

The brooks of Eden mazily murmuring,

And bloom profuse and cedar arches

Charm, as a wanderer out in ocean,

Where some refulgent sunset of India

Streams o’er a rich ambrosial ocean isle,

And crimson-hued the stately palm-woods

Whisper in odorous heights of even.

Ô bouche forte, inventeur d’harmonies

Habile à chanter le temporel ou l’éternel,

Don de Dieu, vivant organe de l’Angleterre,

Milton, nom à faire sonner les siècles ;

Dont les Anges titaniques, Gabriel, Abdiel,

Étoilés – somptueuse héraldique – des armoiries de Jéhovah,

Se dressent, tandis que sous les voûtes des abysses célestes

Retentit, rugissante, la charge angélique

Moi, c’est bien mieux cet ombrage solitaire,

Le murmure dédaléen des ruisseaux de l’éden,

Sa profusion de fleurs et ses arches de cèdres

Qui m’enchantent, tel un voyageur égaré sur l’océan

Vers l’occident splendide d’un soleil indien

Arrosant, océane, une île de luxe et d’ambroisie,

Dont les palmeraies solennelles, couleur cramoisie,

Chuchoteraient dans l’odeur des hauteurs du soir.

Micrométrique

Tennyson a adapté fidèlement le mètre alcaïque grec à la langue anglaise, où l’accent intensif et les diphtongues donnent tout leur poids aux syllabes lourdes.

Ambrosial fait seul exception à cette fidélité. Bien que conforme, dans la prononciation donnée par les vieux dictionnaires (am·brəʊ·zɪ·əl), au dactyle requis dans cette fin de mot (deux longues + une brève : ¯ ˘ ˘), il se termine, selon le vœu exprimé par le poète, sur un trochée (une longue + une brève : ¯ ˘). C’est là l’autre prononciation possible d’ambrosial (am·brəʊ·ʒl – ʒ notant le «J» de Jacques), la plus courante aujourd’hui – si on peut dire, les Anglais ne parlant pas d’ambroisie tous les jours.

Le traducteur – bien incapable de suivre le mètre alcaïque – doit aussi à la vérité qu’en anglais ambroisie et cramoisie (crimson) ne riment pas. Ambrəʊʒl et krımzn n’ont que le m+C et le C+r en commun.

Milton était un agent du Commonwealth d’Angleterre, républicain envers et contre tout jusque après la chute de Cromwell, champion de la liberté de conscience quand anglicans, puritains et catholiques se disputaient la direction de celle des Britanniques.

Aveugle, il dicta le Paradis perdu de 1658 à 1664, grand poème emblématique de la langue anglaise, épopée chrétienne en vers non rimés (comment osait-il ?) dont Satan est le tragique héros.

Satan avant la chute
William Blake, Satan in his Original Glory (v. 1805)

𒀭𒀭𒀭

Le ciel

I loved you,
So I drew these tides of men into my hands
And wrote my will across the sky in stars
To earn you freedom…

Dans le Paradis perdu, c’est le tiers des anges que Satan entraîne dans sa chute. Milton, en racontant la rébellion des débuts de la Création, faisait écho à l’autre guerre des anges, celle de l’Apocalypse, durant laquelle le Dragon, balayant le firmament de sa queue, fera tomber le tiers des étoiles sur la terre.

Impacts d’anges déchus durant la période 1994-2013 (données NASA) :

Αγγελκροπ

Tennyson donne au firmament son nom d’empyrée, du grec εμπῡ́ριος, «en feu» : dans l’ancienne cosmologie, la sphère empyrée est l’ultime ciel, où réside l’éther (le cinquième élément d’Aristote) ou le feu, celui des étoiles. Dans la théologie médiévale, le cælus empýreus est le séjour de Dieu et des anges, esprits de pure lumière.

Comme Tennyson évoque l’angélique guerre des étoiles (war in heaven), il en mentionne l’arsenal – ou l’héraldique : l’anglais armouries a le même double sens que le français armes. Serait-ce une allusion à l’attitude peu flatteuse d’Alcée sur un champ de bataille ?

Sont nommés deux des anges de Milton qui n’ont pas suivi Satan dans sa révolte : Gabriel et Abdiel. Tennyson omet le premier d’entre eux, l’archange Michel.

Fragment de nomenclature céleste

Abdiel עַבְדִיאֵל (ȝaḇdî-’Êl), le Serviteur de Dieu en hébreu – est un simple nom d’homme dans le Tanakh, la Bible hébraïque. Milton en a fait un séraphin qui, «seul fidèle» à Dieu «parmi les infidèles», réfute avec éclat le discours de révolte de Lucifer. L’auteur de science-fiction Isaac Asimov y a vu une projection en abyme du poète dans son épopée.
Gabriel גַּבְרִיאֵ֕ל (Gaḇrî-’Êl), l’Homme fort de Dieu – gardien des portes du paradis (perdu) de Milton, est, tout comme Michel, ange gardien d’Israël dans la tradition juive. Dans les traditions filles, il est l’ange de l’Annonciation : celle de Jean-Baptiste à son père Zacharie, celle de Jésus à sa mère Marie, celle du Coran au prophète Muḥammad.

Dans la tradition des Kurdes yézidis, Gabriel est Melek Taus, l’Ange Paon, à qui Dieu a confié la mission de châtier les hommes de leurs iniquités. Pour les musulmans, les yézidis sont adorateurs du diable, mais pour les yézidis eux-mêmes, Melek Taus, le premier des sept anges créés par Dieu, ne fait que se conformer à Son plan.

Sur la prononciation

Par «» est noté le coup de glotte, autrement dit, un bref claquement des cordes vocales. C’est le son qui précède chaque o dans le «o-o…» de dessin animé qui veut dire «Il y a un loup là-dessous», mais il peut aussi s’entendre avant une consonne.
C’est la première lettre de l’abjad sémitique. Nommée
’ālep en phénicien (𐤀), elle représentait une tête de bœuf vue de côté dans l’hiéroglyphe qui l’a inspirée; en arabe, اليف (’alīf) signifie toujours «domestiqué». Il lui a suffi de faire un quart de tour pour noter le son «a» en grec : ’ālep est devenue alpha Α, avant d’être la première lettre de notre alphabet.

Abdiel, Gabriel, ainsi que Michel ou Raphaël, tous portent dans leur nom l’élément ’êl. C’est le nom commun signifiant dieu en sémitique, cet être supérieur qui se caractérise par sa radiance. Les Akkadiens le notaient par le signe  Cuneiform sumer dingir.svg  cunéiforme et le prononçaient ’ilu. Cela pouvait désigner un dieu protecteur, un dieu mauvais… ou bien la chance tout simplement. Un malheureux était dit bēl la ’ili : «celui qui n’a pas de dieu».

On le retrouve en hébreu, donc – le Dieu des juifs est parfois appelé אֵל, Êl, dans le Tanakh – et en arabe, dans الإلٰه (al-’ilāh), le dieu, et sans doute dans الله, Allāh.

Mais le vrai nom de Dieu dans le Tanakh, c’est יהוה, YHWH. Vocalisé avec les voyelles d’Adōnāï, «mon Seigneur», cela donne (en gros) Jéhovah.

Le signe  Cuneiform sumer dingir.svg  lui-même provenait du sumérien, la première langue jamais écrite, dans laquelle «dieu» se disait DIĜIR (tiŋir, ŋ est la consonne nasale qu’on entend à la fin de ring ou king, à condition d’enlever le g final – ce qui est la prononciation anglaise correcte). Il fut d’abord le sumérogramme du ciel lumineux, AN, avec la valeur phonétique (a)n.

Il représente une étoile.

𒀭𒀭𒀭

L’éden

Du ciel, Tennyson glisse vers le paradis terrestre, l’Éden, mot qui déjà en sumérien (𒂔 edin) signifiait jardin.

Here be dragons…

Dans l’Éden biblique il y a le serpent, mais celui-ci se trouve déjà dans les mythes sumériens, sous la forme du dragon.

Sur la prononciation

Par ȝ est notée la spirante fricative pharyngeale voisée. Elle s’articule à peu près à l’endroit de la gorge où on se gargarise, et n’est pas très éloignée d’un r français allégé (non fricatif). C’est l’initiale des mots arabes عربي (ȝarabī), «arabe», et عبري (ȝibrī), «hébreu» ; dans l’écriture consonantique, ils sont anagrammes.
C’est la 16e lettre de l’abjad sémitique. Nommée ȝayin en phénicien (𐤏, l’œil), elle n’a pas changé de forme en passant dans les alphabets grec et latin.
Elle ne se prononce plus en hébreu moderne, ou bien y est remplacée par le coup de glotte ’.

Le dragon chinois est la chimère nationale. C’est aussi l’un des quatre animaux fabuleux gardant les quatre directions : il est bleu, Azur ou Bleu-Vert selon les traductions, et garde l’est, l’Oiseau paon vermillon garde le sud, le Tigre blanc garde l’ouest, la Tortue noire garde le nord. Le centre, la Terre, est le domaine du Dragon jaune, gardien de l’empereur.

Le dragon chinois n’a pas besoin d’ailes pour voler. Mais en Chine, un dragon raté, c’est un ver. Celui qui colore l’île paradisiaque du marin de Tennyson a pourtant tout d’un immortel.

𒀭𒀭𒀭

Un animal

Le mot cramoisi a pour origine le proto-iranien kirmiš, nom fossile d’un ver dont la femelle, séchée au soleil et réduite en poudre, donne ce pigment rouge profond, couleur de sang ; dans notre langue, le ver sacrifié s’appelle toujours kermès. C’est une espèce de cochenille, parasite du chêne kermès.

Kermes
Dragons nains

La très chère poudre cramoisie a été employée par les peintres rupestres, les scribes, les teinturiers… À partir du XVIe siècle, le kermès fut remplacé par une cochenille mexicaine plus facile à «cultiver», et on a alors parlé de carmin… et du colorant alimentaire E120. Le ver de l’Ancien Monde n’en a pas moins continué, jusqu’au XXe siècle, de cramoisir une liqueur à base de plantes dont la recette remonte au Moyen Âge, un cordial nommé alkermès.

𒀭𒀭𒀭

Un anime

𒀭𒀭𒀭

Une couleur

Malgré tous les efforts de sa mère, Achille est mort, et Thétis, une nouvelle fois, a revêtu pour lui le deuil bleu des profondeurs. Trahi par le talon, son corps de héros resplendissant du sang des autres n’est plus, et le fleuve du temps a recouvert son tombeau ; ses cendres recuites – la Grèce mythique n’est pas le paradis des asticots –, y sont mêlées à celles de son cher Patrocle. On dit que leurs ombres jumelles disputent sur l’île Blanche une course sans fin, arrosée par les mouettes et les pélicans, mais le temple qui en attestait a disparu, et leur culte est l’héritage de taciturnes couleuvres, quelque part au large du delta du Danube. Seule demeure dans l’Iliade la gloire du fils de Pélée, noire comme sa colère, éclatante comme les yeux d’Athéna. C’est un flambeau que quiconque, grâce aux mots de l’Aède, peut ranimer.

Kermes vermilio n’échappe pas au destin des vivants. Mais, comme le rapide Achille, comme l’amoureuse Sappho, comme les quatre gardiens de l’Empire du Milieu, comme les lucioles infernales tombant du ciel sur les coupables et les innocents, comme l’alcool si souvent chanté, il a lui aussi son tombeau poétique : la couleur de palmiers chuchotant dans l’or d’un soir indien, en vers d’Alcée.

Odorous heights of even

Une réflexion sur “Le tombeau des rêves

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