(4) Barbey entre conformité et révoltes

Quatrième partie de Jules Barbey d’Aurevilly et la laideur

Introduction
L’élan vital: le goût du plaisir et le goût de la beauté. IV.1.
L’influence du milieu. IV.2.
La révolte contre certains aspects de son milieu. IV.3.
Conclusions

Notes

Quatrième partie : Barbey entre conformités et révoltes

Introduction

Barbey confiait qu’il écrivait parce que cela le soulageait d’une souffrance, et qu’il aimait qu’on voie clair en lui, et cette souffrance venait selon lui de la froideur de ses parents, et de leurs railleries. «Tu es laid»…

Il a fallu définir le beau et le laid, la beauté et la laideur, surtout à partir de leur vécu, puis leurs applications sociales, les différentes conséquences individuelles qui s’en suivaient: la crainte de ne pas être beau, la blessure du narcissisme, le sentiment de laideur, le remords esthétique, le désir de séduire…

Revenant à Barbey, nous avons suivi la direction qu’il indiquait: il faisait remonter ce traumatisme de l’enfance beaucoup plus haut, presque à sa conception, et en tout cas à sa naissance, et des spécialistes du psychisme et nos expériences nous ont aidée pour comprendre comment une personne dite laide peut souffrir…

Barbey a établi, à partir des indices recueillis dès sa naissance, des relations entre la froideur de ses parents, et la laideur dont ils l’ont tant de fois selon lui accusé, sans que nous ayons pu déterminer si cette laideur du nouveau-né était pour Barbey la cause de cette désaffection, ou si cette laideur était la conséquence de cette désaffection, la mère ne l’ayant pas «attendu avec amour».

Ses réactions furent nombreuses. En essayant d’être complet et de ne pas déformer à force de nous focaliser sur le seul point de la laideur, nous en avons rapidement brossé un certain nombre, dues à la froideur, liée par lui à la laideur d’ailleurs.

Puis nous nous sommes arrêtée en particulier sur celles qui en fait étaient des répercussions plus spécifiques à la phrase «tu es laid» (sentiment de laideur, blessure du narcissisme), dont Byron dans son Difforme transformé fut en même temps un exemple et un point de comparaison. Et nous avions prévenu notre lecteur que nous gardions pour la suite les conséquences spécifiques d’un problème d’origine esthétique. (C’est précisément ce que nous allons étudier maintenant.)

Ensuite, nous avons fait un relevé complet chronologique et une analyse succincte de ce thème à travers l’ensemble de l’œuvre écrit, cherchant à en repérer le volume, la fréquence, l’importance, les évolutions…

Revenons maintenant à ce que nous nous étions fixé: nous allons nous centrer sur d’autres réactions, mais spécifiques celles-ci au problème de l’accusation de laideur: c’est à dire à la phrase «tu es laid» qui lui a été infligée… Ceci relève de l’esthétique: ce qu’on nomme en philosophie l’esthétique, mais que nous pouvons aussi élargir au sens plus quotidien du mot esthétique.

Ces réactions, nous préférons les diviser en deux ensembles:

– les réactions «de type esthétique»: le Barbey bien connu, celui de Caen ou de Paris, nous en donnera tant que nous aurons un volume assez important à étudier: ce sera la cinquième partie

– les réactions «générales» de base qu’il ressentit plus tôt, à Valognes ou à Saint-Sauveur: c’est ce dont nous allons traiter maintenant, assez rapidement, dans cette quatrième partie.

Ces réactions «générales» sont des réponses globales et directes dépendant des tendances générales du caractère, et façonnant assez tôt le fond de la personnalité.

Nous avons choisi de faire porter notre étude sur trois points qui orienteront ses réactions ultérieures:

-cet élan vital inné, ce goût de la beauté que Barbey comme nous tous porte en lui: nous aimerions en donner la mesure et le sens, de son enfance à l’âge adulte.

– les deux directions dans lesquelles un enfant qui entend «Tu es laid» pourrait se diriger: cela appelle en lui tantôt la soumission à l’avis de ses parents, et tantôt la révolte contre eux.

Ce sont ces trois tendances profondes que nous voudrions étudier maintenant, car elles détermineront plus tard les réactions esthétiques de l’adulte.

 

L’élan vital: le goût du plaisir et le goût de la beauté. IV.1.

Barbey aimait la beauté. Le goût de la vie allait chez lui de pair avec l’amour de la beauté dont un relevé rapide nous permettra de mesurer la profondeur. Il y a des personnes chez qui cette attention vers la beauté (en quelque sorte gratuite) n’existe pas. Ce n’était certes pas le caractère de Jules Barbey d’Aurevilly…

A quoi peut ressembler ce jeune Jules Barbey que Barbey, déjà âgé, regarde tout en dédicaçant des portraits? Ses dédicaces nous apprennent comment, âgé, il se re-voyait jeune:

«Rêvez avec tristesse/ A ce spectre de ma jeunesse/ Qui revient pour vous regarder. « 

« C’est bien moi (avec) L’infini de mon cœur dans mes yeux de vingt ans, (…) l’âme s’est assouvie… / Et les yeux chérubins sont devenus Satan. « 

« Ivre de vie, (…) je foulais tout aux pieds. / Peut-être que mon front se reconnaît, / Mais mon cœur, si vous le voyiez! »

« C’était bien là mes yeux innocents de couleuvre/ Avant que je fusse serpent.  » [1]

Barbey y évoque toujours son besoin de vivre… juvénile et toute innocence. Ces dédicaces – de l’homme mûr – sur des portraits de jeunesse qu’il n’aurait jamais osé donner avant martèlent sa vitalité passionnée d’autrefois et mentionnent en même temps les stratégies qu’il a mises au point plus tard pour se protéger de ses désirs ou les assouvir, stratégies qu’il accuse d’ailleurs de l’avoir, par contrecoup, perverti…

En fait Barbey aimait la beauté – le plaisir de la beauté – et l’a toujours aimée, et même quand il dit aimer la laideur, c’est qu’elle est belle pour lui, paradoxe, mais vérité. Il n’est pas masochiste ni pervers.

Quoiqu’il subisse douloureusement le pouvoir de la beauté, il l’aime tant qu’il ne dit pas quand il en souffre, et ne jalouse pas ceux qui sont beaux: «Un autre que Néel aurait perdu sa popularité ce jour-là, mais il avait les dons irrésistibles qui plaisent à l’imagination des foules. Il avait la jeunesse; il avait la beauté fière, dégagée, ouverte et souriante. Il marcha avec l’aisance et l’assurance qui enlèvent tout, sur ces paysans étonnés qui bouchaient l’entrée du cimetière.»[2]

Il envoie le poème sur la Beauté à Trebutien, en le flattant sur un point sensible: «La beauté! ce à quoi vous êtes si sensible, mon cher Trebutien!»[3] mais Barbey, qui l’a écrit, aime bien évidemment lui aussi la beauté.

Il cherche sans arrêt la Beauté et manifeste son plaisir d’en trouver de nouveaux aspects: le 24 avril 1850 il écrit à Trebutien: «J’ai un caprice enragé pour la Hollande. De tous les pays, voilà, en ce moment, celui que je rêve. Affaire de peinture, je suppose. Goût pour Rubens, et aussi pour deux ou trois jeunes filles rencontrées cet hiver dans les salons de Paris, et qui m’ont donné des idées nouvelles sur la beauté. Moi, qui ne connais pas trop mal la femme et ses différentes espèces, je n’avais pas encore rencontré de ces types-là. C’est un mélange de javanais et de flamand dans lequel la toute-puissance du calme flamand domine. C’est inexprimablement beau et tourmentant, pas son calme même, les âmes ardentes, – comme la mienne qui le fut, et qui, le diable m’emporte! l’est, je crois encore!» [4] Il serait curieux de pouvoir faire un rapprochement avec un personnage de ses romans.

Un des cris les plus poignants du Premier Mémorandum: Il est sorti avec Guérin, qui est très beau, – lui –, et on discerne dans l’enchaînement des réflexions tout une suite de réactions de parade et d’associations inconscientes: «Très content du concert. – remarqué une femme digne du ponceau de Murillo pour le genre de beauté. – Ah! mon Dieu! mon Dieu! que c’est beau d’être beau! – Moins impressionné pourtant par cette femme que mon ami M. de G.»[5] puis, après avoir fait ainsi preuve apparente et de sa virilité semblable à celle de tous, de sa maturité objective et raisonnable, après avoir ainsi prouvé qu’il n’avait pas de complexe, Barbey raconte sur un ton détaché et comme un habitué de succès féminins qu’il a été abordé par une femme inconnue de lui mais qui l’avait remarqué: «N’est-ce pas singulier? Non qu’une femme raccroche un homme dans la rue, mais qu’il y ait quelque chose de personnel à cela, lorsqu’on n’a jamais parlé à cette femme et qu’on ne l’a même pas remarquée.» [6]

En 1838 dans son Deuxième Mémorandum, il s’écrie: «Vu deux belles têtes à ce concert. Que les sculpteurs sont heureux de réaliser leur rêve de beauté avec le bronze et le marbre, et que la forme est adorable! – les femmes nous donneraient le plus grand bonheur de contemplation si le diable n’allumait pas toujours le désir au bout.» [7]

Ryno[8] confesse, et c’est un peu lui: «J’étais dans les premiers moments d’une jeunesse pleine de force. J’aimais les arts. Je lisais les poètes. J’étais fanatique de la beauté

des femmes. Tous les choix que j’avais faits dans ma vie respiraient la fierté d’un homme qui ne s’enivre que de choses relevées, que des nectars les plus purs et les plus divins.» Jusqu’ici, Ryno est donc un Aloys. Il réagit d’ailleurs de façon tout à faire banale devant Vellini: «Cette femme que me montrait de Mareuil me parut indigne d’arrêter seulement le regard, et je le traitai d’extravagant. (…) – Oui, elle vous paraît laide, – dit le comte de Mareuil en s’appuyant sur mon bras et en m’entraînant. – J’étais comme vous, je l’ai trouvée laide; mais vous verrez quels sont les incroyables prestiges de cette laideur!»[9]Cependant ce que Ryno trouvera c’est la beauté même dans la laideur, ou alternant avec elle: il n’y a pas de recherche de la laideur en soi. Vellini est très harmonieuse, avec de grands contrastes. Elle est très vivante. Sa laideur reprend donc bien des valeurs inhérentes à la beauté (cf. ici VI). Le besoin de beauté, d’harmonie, de sécurité est parfaitement conservé et reconnu dans Vellini, et elle le comble chez Ryno.

La beauté le fascine toujours: «rentrés, – sans rencontrer un visage digne d’arrêter le regard. Depuis que je suis en Normandie, n’ai pas vu un seul front où la main divine ait laissé un petit bout de rayon. A Valognes, le pays des jolies filles de mon adolescence, je n’ai pas vu, pendant tout le temps que j’y suis resté, errant dans ses rues et sa place comme une âme en peine, une seule figure sous ces «Comètes» qui ne sont plus radieuses et qui m’éblouissaient autrefois. – La figure humaine, supportable seulement dans la beauté de la femme et de l’enfant, s’en va comme tout le reste. Thersite! voilà maintenant l’humanité, et ce polisson a des filles!»[10]

Mais il est aussi intéressant de voir que Barbey fut un critique d’art. Fou de beauté, et passionné, ce n’est pas sûr qu’il ait été le mieux placé pour avoir un esprit ouvert… Fou de Rubens, il ose dire ce qu’il sent et pense, comme Diderot balbutiant devant un Greuze: « elle est ivre; elle ne sait plus ce qu’elle fait; ni moi, presque ce que j’écris… « [11] ou encore: « Il trouble à tel point mes organes que l’intelligence ne juge plus, critique de chair et d’os que je suis! « [12]

Barbey est si fort du parti de la Beauté qu’il regrette parfois qu’elle ne soit pas liée indissociablement avec le discernement et la fierté (et pourtant il perdrait un de ses arguments favoris en faveur des laids…): il se désespère devant les jolies femmes, comme Joséphine d’Alcy, qui s’abaissent à épouser pour de « basses » raisons un homme quelconque. «Les femmes sont faites pour être victimes. Elles sont marquées pour l’être. Savez-vous par quoi? Leur manque de fierté. Qui n’épousent-elles pas, même sans fortune? Nous n’avons jamais des femmes comme elles ont des maris. Elles! Et les plus charmantes!!!» Au nom de la Beauté, et d’une façon désintéressée puisque du sexe masculin et laid, Barbey se révolte contre les actions des belles… On ne peut être plus aveuglé par la Beauté qu’il ne l’est!

Sa conception sur l’art est qu’il doit se confondre avec la beauté: Hérodiade est diabolique peut-être, mais elle doit être belle quand même: «ils l’ont faite divine de beauté en regardant la tête coupée qu’on lui offre, et elle n’en est que plus infernale, d’être si divine! Mon ami, voilà, en tout comme l’art doit s’y prendre.»[13]Grand précepte fondamental…

En fait, cette sensibilité à la beauté peut donner lieu à de nombreux contresens ou à des souffrances, mais même alors ces souffrances sont le signe que le tempérament le plus sensible à la beauté a raison. C’est une qualité de souffrir, dans ces cas-là, et Barbey en fait ainsi compliment à Trebutien qui supporte mal le ton des fêtes locales,  » Nature esthétique à qui le vulgaire ou le laid fait aussi mal que la morsure physique de l’acier « [14]

Barbey a toujours eu ce tempérament qui le portait à rechercher le plaisir que donne la Beauté, sous quelque aspect qu’elle se présente à lui et le Troisième Mémorandum en particulier nous en est un témoignage certain. Et au nom justement de cette Beauté qu’on peut trouver partout, il refuse les réalistes qui peignent, «s’imaginant (…) que tout est plus vrai dans la vie à proportion que tout est moins beau (…) Erreur inouïe! La beauté peut être plus rare, mais elle n’en est pas moins vraie que la laideur.»[15] Et, hop! il met dans le même sac la grossièreté, le matérialisme, et l’esprit sensé, ironique, inférieur, et bourgeois…

Même après avoir affirmé que la laideur est belle, on le voit oublier ses théories romanesques ou son vécu personnel: son souci excessif de beauté l’empêche de laisser aux autres leur part de subjectivité, et ceci peut aller jusqu’à l’extrême puisqu’il essaie de détacher Trebutien de Mme Trolley en donnant pour argument sa laideur

Il cherchait partout la beauté – quoiqu’il s’en soit défendu ou ait méprisé ceux qui la prisaient, nous verrons pourquoi, – et finalement reconnaît que tous n’ont qu’elle en tête. Si Barbey avait accusé les femmes d’être trop sensibles à la beauté, – et de Néel, il dit encore qu’il avait  » ce genre de beauté qu’elles adorent»[16] – il constate petit à petit que les hommes portent eux aussi des jugements sous l’influence du plaisir qu’on a devant «ces agréments extérieurs, lesquels seront toujours d’un irrésistible ascendant sur ces femmes qu’on appelle les hommes.»[17]: Barbey avoue que tous sont sensibles à la beauté et à la laideur: il ne prétend plus que ce sont seulement les femmes. C’est u pas dans la reconnaissance de lui-même, et dans la connaissance de la réalité. (Il serait facile de faire un travail inédit sur le genre (les études de genre, le gender en anglais) en observant Barbey qui y a lui-même beaucoup réfléchi, un travail contre les stéréotypes et les rigidités destructrices, un travail à résultat positif et éducatif).

Le besoin de vivre, le goût de vivre va chez lui de pair avec le besoin et le goût de beauté. Ce n’est pas masochisme ni originalité à tout prix, ni perversité, s’il a parfois déclaré aimer aussi la laideur. Jamais il n’aura de phrase aussi désabusée qu’un Voltaire: «Pour un crapaud, c’est sa crapaude qui est belle», dont le contenu est peut-être juste, mais qui refuse à la beauté son caractère de plaisir, d’unicité, de magie, de superflu…

Cet amour de la beauté va de pair, et c’est logique, avec le désir, – le besoin même de séduire. Barbey tendra les mains vers la beauté, le plaisir de vivre, et il va d’abord penser le combler dans son milieu.

 

L’influence du milieu. IV.2.

Dans une famille où on lui chante «tu es laid», l’enfant peut, pour la paix, ou par amour pour elle, accepter pour vraie cette opinion… Dans bien d’autres domaines, il peut en recevoir un enseignement cohérent avec cette ritournelle… et les tenir pour vrais. La conformité avec le milieu familial est en effet sécurisant par certains côtés, les réponses apportées peuvent satisfaire, l’enseignement constant et appuyé peut former l’esprit de façon définitive.

En nous limitant à ce qui touche à notre thème de la laideur, nous voudrions donner ici quelques exemples rapides dont l’influence, parfois modulée, sera quasiment indélébile, et servira de point de départ à l’évolution de Barbey.

Milieu éducatif global, milieu intellectuel, société où l’on se contient, milieu où l’on a le culte de la beauté, où la religion est trop inculturée… Tous ces milieux s’allient pour éduquer le petit Jules, et il en reçoit une profonde empreinte.

Point de preuves irréfutables pour cela, mais la référence aux premiers textes, aux premières réactions connues qui ne peuvent exister que comme la suite d’une certaine éducation.

L’influence de l’éducation reçue pendant l’enfance en général fut forte, et ceci même s’il la récusa plus tard.

Alors qu’il est en rupture avec ses parents, dans son premier article, qu’il a intitulé de façon significative Quelques réflexions sur l’éducation des artistes de nos jours, on trouve une comparaison qui semble naïve encore et pleine d’illusions, particulièrement curieuse sous sa main, car elle sera constamment ensuite contestée jusqu’en ses fondements: «Tout de même que vous trouvez des ressemblances qui révèlent une origine commune dans les enfants comme si le ventre d’une mère était un moule d’où jaillit toujours le même type! tout de même vous rencontrez dans la grande famille des intelligences des analogies qui accusent une parenté plus intime.»[18] C’est un souhait profond qui est formulé: ressembler à sa famille, refuser, comme le vilain petit canard du conte, de ne pas ressembler à ses frères:… (mais les parents peuvent sentir percer le reproche…)

S’il y a actuellement si peu de vrais artistes, cela est dû, affirme-t-il toujours dans son premier article, à l’éducation du milieu: il reconnaît donc hautement que le milieu a un rôle déterminant: «De même qu’il n’existe pas d’homme indépendant de ce milieu social qui le moule pour ainsi dire, de même il n’existe pas de faculté, si spéciale qu’elle soit, qui échappe à la puissante modification que reçoit l’homme tout entier de la sphère dans laquelle il vit.» [19] Il constate ainsi la force du milieu éducatif, même s’il a, pour des raisons excellentes et donc hélas, regrettables, choisi de le fuir… Il constate aussi que ce milieu devrait avoir un rôle meilleur.

Bien plus tard, il reviendra sur les mêmes idées à propos de Chateaubriand: il regrette que le père de Chateaubriand ait été acquis aux idées des Lumières, et ait ainsi perverti pour longtemps son fils. (Il est étonnant d’entendre Barbey critiquer les erreurs politiques de Chateaubriand jeune comme s’il n’en avait pas fait de presque semblables et de le voir ainsi réagir ainsi comme autrefois ses parents…) «J’ai dit que Chateaubriand n’avait point la pureté d’origine de Joseph de Maistre et de Bonald, préservés par les traditions du berceau[20], par la surveillance de la famille, et surtout par l’élévation de leur pensée, des idées qu’ils rencontrèrent autour d’eux dès leurs premiers pas, dans la vie et que leur invulnérable jeunesse traversa, de Bonald et de Maistre ne furent du XVIIIe siècle que par le mépris qu’ils lui montrèrent. Chateaubriand, lui, en fut complètement. Dans ses premiers écrits, – comme dans son talent à toute heure, – il porte les traits de son père, et ils resteront ineffaçables. Il a sucé le lait maudit. Les impressions de la jeunesse, ces influences premières qui plus tard nous oppriment[21], comme le poids d’une fatalité, l’ont suivi toujours, et l’observateur les reconnaît à travers les métamorphoses d’une pensée que la religion transfigura, comme on reconnaît les fêlures, marquées dans la substance de quelque vase délicat et splendide, vidé à temps du poison qui allait le faire éclater. Les Mémoires d’outre-tombe, ce livre sans fierté et sans modestie, nous ont tout appris. On souffre véritablement, quand on y voit le peu d’ascendant réel qu’exerça la famille sur ce jeune esprit qui devait passer par l’Essai sur les Révolutions et les déclamations anti-sociales des Natchez, avant d’en venir à poser la famille chrétienne comme fondement de toute société. Les grandes et fortes influences des principes sévèrement enseignés ne le gardèrent point et plus tard ne le ramenèrent pas à la vérité, mais des influences bien moins élevées, bien moins rigoureuses. En effet, sans le sentiment de la race et de l’honneur, comme on l’entendait dans l’ancienne société française; sans l’émigration qui rallia, à coup de quenouille, les nobles de cette Monarchie salique, autour d’un drapeau qui était le principe social, qui peut dire ce que serait devenu Chateaubriand?»[22]

Plus tard, il retournera chez ses parents, en se forçant. Mais, ce qu’il retrouve dans le Cotentin avec le plus de plaisir, ce sont ses racines, qui ne sont plus si amères, signe sans doute de rééquilibrage: il fait la part des choses, entre la famille qui ne change guère, et les lieux. «Chose singulière! Tout ce que je vois me retourne le cœur vers cette patrie qu’enfant j’aspirais à quitter avec une impatience fébrile. Le lotus dont ils parlent et qui fait oublier pays est le cytise des licornes… Je n’y crois pas.» (cité par Jean Gautier dans Jules Barbey d’Aurevilly, ses amours, son romantisme, page 151).

Alors qu’un Chateaubriand s’est trouvé en harmonie avec les idées condamnables de ses parents, et n’a changé qu’ensuite, Barbey semble heureux d’être revenu dans les idées de sa famille, qu’il avait fuies dans une révolte contre la froideur et la raillerie.

Il sent donc clairement tout ce que les premières années d’éducation ont imprimé dans son être.

Le milieu intellectuel de son enfance dans lequel il naquit exerça également une forte influence.

Sa mère préférait être, était, ou se piquait d’être, une intellectuelle. Eugène Grelé précise qu’elle appartenait à divers cabinets de lecture. Peut-être est-ce à ces lectures que nous devons les prénoms de ses enfants? Ce ne sont ni des prénoms de famille, ni de grands saints.. Nous avons vu qu’elle était indépendante de pensée et d’allure. Jusqu’à la fin de sa vie, elle porte le turban des intellectuelles, celui de Madame de Staël. Quand Barbey, après une absence de vingt ans, en trace le portrait, nous en devinons rétrospectivement la «brillance» passée qui l’a tant impressionné petit: «Le changement de ma mère m’a fait mal. Ce n’est plus que le fantôme d’elle-même. Fantôme au physique, mais hélas! aussi fantôme au moral! Cette beauté animée, cette tête pleine de feu, ces cheveux, ce sourire, tout cela n’est plus! C’est une vieille femme, – une pauvre malade –, à l’œil fixe, à la voix entrecoupée, et moi, qui n’ai pas vu les changements successifs, qui l’avais laissée charmante encore, éblouissante d’esprit et de vivacité…»[23].

Nous avons deux poèmes d’elle, qui furent publiés, nous verrons comment. Nous les donnons en annexe. [24] Le ton cherche à être courageux et viril, tout en étant très féminin, au diapason de la duchesse de Berry! Sa famille aimait sans doute les légendes normandes, et les histoires du passé: l’attachement aux traditions et à ce qui relève des hauts faits d’une région le laissent supposer; la dédicace du Des Touches aussi…

Dans la famille aussi, au sens plus large, on était instruit… Sa grand-mère était célèbre pour son esprit et son enjouement. Il y avait quelques érudits locaux qui faisaient des recherches et écrivaient un peu. Des cousins, des oncles en particulier, dont il fut bien plus proche que de son père… et dont la proximité fut bien plus affectueuse…

Il écoutait et observait sûrement beaucoup. Dans plusieurs romans, on voit des enfants entendre et comprendre bien des choses au-dessus de leur âge, et avec tous les contresens possibles[25]… Le plaisir d’ouïr les histoires, l’imagination ardente, tel fut sans doute Jules enfant. Il rêvait, ou rêvassait plutôt, sur ce qu’il percevait, et parfois ne comprenait pas… Rêves tout éveillés, rêveries, imaginations de jour.

Jules a dû aussi beaucoup lire, et des auteurs «dangereux»…: plus tard, il reparle de ses années de prime jeunesse à Octave Uzanne [26] «mais l’orgueil, mon orgueil impavide est sûrement au fond de tout. Byron et Alfieri, me contait-il, n’ont que trop empoisonné les dix premières années de ma jeunesse. Ils ont été à la fois ma morphine et mon émétique, et quoique j’estime être bien guéri aujourd’hui, je sens cependant quelque bouton byronien qui repousse encore en moi et ne demande qu’à s’y épanouir.». Les dix premières années de sa jeunesse!

Il lut sans doute Byron très tôt, peut-être en anglais. Pichot[27] en fit une traduction en 1823, avec une notice sur le poète: «A la difformité d’un de ses pieds, il joignait les signes d’une constitution rachitique. Lady Gordon, pour fortifier la santé délicate de son fils, sentait tout le prix d’un air vif et de l’exercice. L’enfant errait librement sur les bords de la mer, gravissant ces montagnes où la muse de W. Scott allait recueillir, à la même époque, les traditions sur lesquelles sont fondés les titres de gloire de l’Homère des mœurs calédoniennes.» [28]Cette difformité tout autant que les relations orageuses avec sa mère pouvaient, avec d’autres éléments qui ne touchent pas notre sujet, inspirer Barbey, ou lui faire trouver dès alors en Byron un frère, un porte-voix.

Alfieri, mort en 1804, l’a fort intéressé. Pourquoi? Il n’était pas laid, mais a eu quelques problèmes physiques: deux fois de suite, son cuir chevelu malade a éclaté, laissant échapper des humeurs; il en a perdu toute sa peau, comme carbonisée, et tous ses cheveux: d’où tondu et emperruqué, humilié par les autres élèves, et décidant finalement de jouer au ballon avec sa perruque pour faire cesser les plaisanteries. Ses cheveux ont repoussé après, mais le sentiment de laideur est assez bien décrit. Il est tombé un jour sur des chenets, et «au front tombé sur les chenets la blessure fut si large et si profonde que j’en porte encore et en porterai jusqu’au tombeau la très visible cicatrice. Un doigt environ au dessus de l’œil gauche et au beau milieu du sourcil…»[29] Après une vie légère, il est devenu sérieux sur le tard… D’autres éléments plus importants doivent aussi expliquer cette passion pour lui.

Il a sûrement lu beaucoup des Contes, entre autres ceux de Mesdames d’Aulnoy et de Beaumont, de Grimm, Perrault ou Andersen; il a étudié les Lettres, avec un vif intérêt pour l’Histoire, la philosophie et les langues. Intérêt maintenu pendant ses études de droit, comme en témoigne une liste de livres. [30]

Quand Barbey commença-t-il à se servir de la parole pour autre chose que des besoins physiques… On ne sait pas, mais les quelques éléments qu’il donne: rêve devant les bustes, histoires que croient les enfants, rêveries devant les jeunes filles etc., ses confidences sur Byron et Alfieri nous montrent qu’il a dû être assez précoce – conscient peut-être de sa précocité d’ailleurs – en imagination et en parole:

Ce qu’il vivait était assez fort pour que le souvenir soit indélébile. Le poème Treize ans par exemple est un témoignage qui prouve qu’il savait déjà formuler: il n’est pas seulement rétrospectif. Le souvenir n’est bien net que quand il est passé par une formulation, ce qui impliquait déjà pas mal de sang- froid (sauf dans le cas de souvenirs inconscients inscrits dans le corps et qui reviennent à l’occasion d’une perception)

Quid du passage à l’écriture?

Jules écrivit sans doute assez tôt. La preuve, c’est son frère Léon qui nous la fournit: il écrit le 29 juillet 1868, à quelqu’un qui veut des renseignements sur Jules: «Oui, mon frère avait à peine quatorze ans quand il composa une pièce sur les Grecs, en ce temps-là, c’était, vous le savez, une pluie de vers sur les Hellènes. Elle fut dédiée par lui à Casimir Delavigne, qui lui fit une réponse très flatteuse, laquelle fut imprimée». Casimir Delavigne romantique, donnant volontiers dans le costume historique, n’avait que quinze ans de plus que Jules, et connaissait déjà la célébrité pour son recueil patriotique Les Messéniennes. Autre recommandation: Pichot dans Byron y fait allusion plusieurs fois, comme à un émule de Byron. C’était alors le poète d’envergure nationale vanté par les libéraux: et ce n’était certes pas le dédicataire qu’auraient choisi ses parents. Toutes ces raisons ont pu jouer dans le choix un peu provocant de Barbey. Quoique Léon ait été apparemment très fier de cette précocité… il jugeait déjà peut-être son grand frère par les yeux de ses parents, comme le laisse entendre la réflexion qui suit… On sent quand même son admiration pour cet aîné encombrant et le soulagement qu’il ait changé: les soixante ans du frère Léon ne partagent pas – et ses treize ans ne partageaient sans doute déjà pas plus – les opinions de Jules à cette époque, et il ajoute dans sa lettre: «(…) Mais les destins et les flots sont changeants, et Dieu merci, les esprits, aussi, surtout quand ils ont de la vigueur, de la portée, et de la réflexion». C’était en effet un poème de goût républicain, ou presque… Qu’en a pensé son entourage direct, plus royaliste que le roi?

Certains disent qu’il n’a écrit ce poème qu’à seize ans. La différence d’âge nous donne simplement à penser que, pour Léon, Jules devait écrire déjà depuis longtemps et que ce n’était pas la première fois qu’il écrivait quelque chose de «publiable». Cependant, là, il a mené à terme son projet, et ce n’est pas si facile.

Ce premier texte que nous ayons, est donc un poème politique, un peu grandiloquent, mais fait par un adolescent. On n’y trouve pas mention de laideur ou de beauté à part sur un plan moral. Il ressemble d’ailleurs assez à ceux qu’écrit sa mère, mais sur un ton bien plus viril.

Il confie avoir projeté, ensuite, d’écrire des romans à partir de ce qu’il entend, et l’on sait qu’il compose souvent des vers. Mais on lui refuse de publier les suivants, et, de dépit, il les jettera tous au feu en 1824. A quoi pouvaient ressembler ses premiers poèmes, sans doute à «Aux héros des Thermopyles»: sans doute racontait-il ses premiers émois, ses premières révoltes, ses désirs militaires, politiques… Mais osait-il dedans dire aussi crûment qu’en 1869-1870: «elle était belle, moi laid?…» Sans doute non… avouer ainsi son complexe était, a toujours été, à ses yeux la dernière chose à faire. Peut-être ses poèmes étaient-ils byroniens, romantiques, et faits tantôt de bons sentiments, tantôt de provocations un peu «jeunes» et sans doute cachait-il au fond toute cette complexité, ces souffrances qu’il cherchait déjà à masquer, pour sembler fort, dans son apprentissage de dandysme.

Avec son frère Léon, bien plus qu’avec sa mère, il a dû pouvoir parler assez vite littérature, Léon qui n’avait que dix mois de moins… Ils ne se ressemblaient pas, ni physiquement, – cf. II-1 –, ni moralement. Malgré tout, Léon, doué pour les études, fut un frère en littérature pour Jules. Et sans doute les lut-on dès le tout début en les comparant; mais Barbey ne semble pas jaloux de son frère. Léon écrivait, lui, des poèmes qui ont été conservés: ne s’étant pas vexé qu’ils ne soient pas publiés, il ne les a pas brûlés.

Tous les deux vécurent des aventures ensemble, mais non sans se différencier parfois, et de plus en plus.

Julien Gracq raconte, dans sa Préface aux Diaboliques (Le livre de poche 1968) que, en 1827, inscrits à Paris au collège Stanislas, Jules fait circuler une satire contre l’expédition d’Alger qui a pour résultat de faire mettre à la porte son frère Léon.

Ils menèrent à Caen une vie mondaine, écrivirent articles et poèmes. Ils essuyèrent plus ou moins ensemble un procès car ils étaient ultra-royalistes. Léon surtout se distinguait: il composait comme il respirait, et de la littérature qui plaisait à ses parents…

Cependant, ils n’évoluent pas dans le même sens: à la mort de son oncle, en 1829, à la différence de Léon, Jules refuse de reprendre le nom par convictions démocratiques (et ne revient sur sa décision, selon Julien Gracq, que lorsque son frère Léon, qui l’avait recueilli, entre dans les ordres.) et s’inscrit en droit.

Léon toujours fonde en 1831 un journal légitimiste et bien-pensant Le Momus Normand, dont il est rédacteur en chef (lui le cadet…) et Jules seulement un des journalistes. Léon fit paraître dans cette revue en 1832 les deux poèmes de leur mère. Jules trouvait en Léon un frère préféré de sa mère, qui réussissait aussi bien que lui dans les lettres, et même mieux: on nous dit que les vers coulaient de la plume de Léon…

Jules se différencie de plus en plus de Léon. En 1832, il fonde une petite feuille libérale, La revue de Caen, puis en 1834, La revue critique de la philosophie, des sciences et de la littérature. Il écrit des choses scandaleuses: Le cachet d’onyx en 1831, publie Léa en 32, compose La Bague d’Annibal en 33.

Au fur et à mesure des années, le ton de Léon est souvent de plus en plus moral et bien-pensant… S’il a un échange avec Jules, son ton est souvent celui d’un frère aîné (!) qui morigène avec indulgence un cadet trop remuant. Jeune frère quelque peu encombrant, il dédicace à Jules son premier recueil de poèmes… édité en 1833 bien avant ceux de notre auteur. «Amour et Haine, poésies politiques»: les sujets sont badins d’abord, sur les menus événements de la vie, sur les fêtes, les saisons, sur la mer, sur la Normandie. Voici par exemple un poème de Léon qui fera clairement voir ressemblances et différences. Il est dédicacé ainsi:

A Jules Barbey, mon frère aîné et excellent ami:

Ballade normande: La Blanche Caroline.

(Il commence par parler d’un marin qui aime les orages.)

Il aimait tant la mer et les orages

Et la marée au flot joyeux et clair

Que son discours n’était plein que d’images

Où j’admirais les phases de la mer.

Dans ses discours dont j’étais idolâtre,

Je la voyais s’étendre à l’horizon,

Houleuse ou calme, empourprée ou grisâtre

Par un soir pur ou par un ciel de plomb.

Puis j’allais voir cette mer, lame à lame,

Se déroulant sur le sable argenté,

Petit garçon gardant au fond de l’âme

Les beaux récits qui m’avaient enchanté.

Eh bien, ce mâle et rude camarade

Qui ne craignait flots ni feux meurtriers,

Craignait une ombre et croyait aux sorciers…

Vous le verrez si lisez ma ballade

Suit toute la ballade de la Blanche Caroline[31] avec de nombreux normandismes.

Léon eut avec Jules des joutes poétiques que Trebutien admirait (il les édita tous les deux!). Ainsi Jules avait manifesté le désir d’un long voyage. Léon lui écrivit un poème pour l’en détourner, en lui expliquant que, même en voyageant, il ne pourrait jamais trouver le repos qui est intérieur et finit ainsi son poème:

Mais l’âme en tout pays, ardente, aspire, aspire!

Oh! pourquoi, pourquoi voyager?

Et Jules riposta:

C’est qu’on est mal ici. Comme les hirondelles

Un vague instinct d’aller nous dévore à mourir.

C’est qu’à nos cœurs mon Dieu, vous avez mis des ailes…

Voilà pourquoi je veux partir.

Autre échantillon, nettement plus tardif (souvenir des années 1827 à Stanislas de Léon et de Jules):

Le jour venait d’en haut, il me semble le voir:

Dans son lit de lumière, en se couchant le soir,

Il projetait au front de la Vierge immortelle

Une vague rougeur qui la rendait plus belle,

Et moi, je n’osais plus presque lever les yeux

Vers le marbre où mourait cette teinte des cieux,

De peur de voir soudain sourire à ma prière

Un regard de statue et des lèvres de pierre…

(Ce serait plutôt captivant, mais ce n’est pas notre sujet, – de regarder et de comparer les deux styles! Ici, Marie contre Niobé??!! Toutes ces «parentés» et leurs incidences intimes sont loin d’être inintéressantes lorsqu’on essaie de comprendre la genèse d’un être.)

Voici donc des échantillons de la poésie de Léon. Quoique certains soient sans doute plus tardifs, (on n’a pas exactement les dates de composition) on peut imaginer un peu quels furent leurs échanges, et leurs impressions d’adolescence.

Léon change aussi: soudain converti en 1835, il rompit ses fiançailles (sa fiancée se consacra à Dieu elle aussi, mais sans entrer au couvent) pour devenir prêtre.

Il écrit à sa mère un poème en 1836, pour sa fête, et il fait allusion au fils prodigue qu’il était:

«Et pour que son fils la désarme,

Toute mère a le cœur d’un Dieu…»

(Que pouvait penser Barbey, lui qui ne se convertissait pas, et qui était le frère aîné… mais toujours prodigue…)

Léon faisait de la poésie avec tant de plaisir facile que, lors de son ordination, en 1839, il promet, par mortification!, de ne plus écrire pendant dix ans… Et s’il tint parole, après cette décade, il se remit à versifier tant et plus.

Mais, après ces dix ans, lorsque Léon recommence à écrire, Barbey, avec qui il entretient de bonnes relations, n’aime toujours pas vraiment son style. Heureusement, leurs domaines[32] sont différents… et ils peuvent alors cohabiter: «Causé avec Trebutien[33]de la Rosa Mystica de mon frère qu’il va publier (…) poésie sans saveur pour moi – il faut être plus avancé que je ne le suis dans la vie religieuse, pour être touché de ce qui touche Léon comme poétique.»[34] Nous donnons en annexe 3, pour les curieux, trois poèmes de Léon dont les sujets se rapportent plus ou moins au nôtre. Malheureusement, ils sont sans date: A une laide, Faites-vous photographier, et Le portrait.

Mais Barbey a-t-il toujours été aussi serein sur sa valeur à lui? car, quand il juge son frère, c’est bien sûr par rapport à ce qu’il vaut lui-même… et, même s’il lui donne la préséance sur le plan divin, sur le plan terrestre… il n’en pense pas moins que son frère écrit avec des flots d’eau de rose…

Cette comparaison est arrivée bien vite… Barbey la formule dans Léa. Léon, simplicité et calme, Jules tout passion et génie. Léon est bien d’abord un frère reconnu de cœur, mais non reconnu de tête…

La nette constatation de leurs différences d’aspect physique, qui sont devenues différences esthétiques, que Barbey essaie de rendre objective, n’est peut-être pas, malgré ses efforts, dénuée d’envie ou de jalousie, car à l’époque Jules et Léon, rivaux en études, littérature, et célébrité, en étaient à peu près au même point devant l’Histoire. En compensation de sa laideur, Barbey se dote donc dans cette œuvre précoce, du génie et de la passion… Autrement dit, déjà dans Léa, la laideur de Reginald implique son génie, et Amédée, qui est plus beau, ne peut que se taire…

Que conclure sur le milieu intellectuel qui l’entoure?

L’absence du père… et des deux autres frères.

Et cette amitié avec Léon qui ne s’est jamais démentie.

La grande force des impressions d’enfance: les œuvres de Byron, d’Alfieri, la Normandie, les histoires etc. Les Lettres avec leurs récits mythologiques, leurs étrangetés…

Mais aussi le désir d’écrire, pour faire plaisir, et aussi pour faire pièce aux intellectuels qui l’ont blessé, sa mère en particulier…

L’influence d’un milieu où l’on aurait un culte particulier de la beauté a renforcé chez lui la tendance naturelle chez tous à aimer la beauté…

Nous mettons un conditionnel, mais il est quasiment certain que, en ce qui concerne l’esthétique, la notion de beauté lui fut inculquée petit, l’art aussi.

Nous l’avons vu dans la première partie, nous subissons tous cette éducation au beau. Nous avons essayé de le montrer, dans la famille Barbey, cette valeur-là était importante. Il baigna donc dans ce qu’Ernest Seillière appelle, non sans un petit sourire, «le mysticisme esthétique».

Bien des théories philosophiques que Barbey a dû entendre, sinon apprendre, avaient déjà en effet cherché à expliquer et cette injustice des dons et des handicaps qui nous rend tous différents, et cette force instinctive qui nous attire ou nous repousse suivant des critères esthétiques dont elles sentaient bien la diversité et la relativité.

Voici celles qui, enseignées à l’époque, pourraient l’avoir le plus marqué, et il faut imaginer ce qu’il pouvait ressentir alors:

Dans la perspective ontologique (Moyen-Age et Saint Augustin, par exemple), s’il y a de l’être, il est beau, et le laid n’est donc en fait qu’un manque d’être. Donc le laid n’est qu’une apparence erronée dont il faut se déprendre. (A la limite, aimer du laid serait un péché…)

Dans la perspective religieuse et morale, l’homme est créé à l’image de la beauté de Dieu; l’homme taré ou laid est donc celui qui a rompu avec Dieu. Platon affirme: «l’inélégance de la forme, l’absence de forme, de rythme et d’harmonie, sont sœurs du mauvais esprit et du mauvais cœur.»(Lois X 900 c) Nécessairement la vertu est belle et le vice est laid… (Telle est, simplifiée et caricaturée, faussée même, la doctrine souvent admise par les mystiques de la beauté. Un platonisme que nous pourrions qualifier de matérialiste…)

Ce genre de théorie conduit à une idolâtrie de la beauté, qui est une déesse ou à peu près et que Ernest Seillière a bien analysé: «Or si Barbey d’Aurevilly, – romantique, nous l’avons dit, et par conséquent mystique de tempérament, – n’a partagé qu’un court instant, au seuil de l’adolescence, les illusions du mysticisme social, s’il a même passé sans transition des rêveries du socialisme romantique au dédain mal justifié des aspirations les plus rationnelles de la démocratie moderne, en revanche, il s’est attaché de toute son âme, sans jamais parvenir à s’en déprendre, aux mysticisme esthétique de notre âge, à cette religion de l’art et de la beauté qui a joué un si grand rôle dans notre propre éducation que nous tous, – les représentants de l’actuelle génération romantique –, lui restons par chacune de nos sensations accessibles.»[35]

C’est dire que lui aussi accepta les philosophies dérivées d’un kalos kagathos mal compris: il fut éduqué dans cette – est-ce trop sévère de la qualifier de pseudo? – philosophie religieuse ou religion philosophique ou théologie approximative et erronée qui concerne directement notre thème. Lieu commun classique et traditionnel, c’est une espèce de déformation de la philosophie de Platon d’une manière superficielle et frivole, ou tout au moins trop axée sur un matériel soumis au destin – et le «c’est Dieu qui l’a voulu»… Il y a certes une espèce de plaisir très réel à trouver l’harmonie entre l’apparence et ce qui ne se voit pas. On a un si grand besoin d’harmonie, de logique, de raison qu’on trouve des liens inexistants peut-être, mais rassurants. On lie donc le beau visible au bon partout (qu’il soit d’ordre intellectuel, moral, religieux, etc.), ce qui est agréable pour tous, mais on lie de même le laid au mauvais, ce qui est cruel pour ceux qui sont disgraciés… Pratiquer ce genre de théories et de théologies met à mal les gens qui sont jugés sur leur aspect, en imposant un fardeau supplémentaire et injuste à ceux qui ne sont pas d’une apparence qui convient.

Barbey a lui-même accepté comme sérieuses, bonnes et donc véritables, ces théories, et les a appliquées à autrui… et sans doute aussi sur lui. Nous reviendrons sur ce sujet précis dans une réflexion sur les liens entre l’âme et le corps.

Enfin, nous caractériserions volontiers cette éducation comme venant d’un milieu où l’on apprend à se contenir.

Dans son milieu, on apprenait aussi probablement un comportement esthétique, et ainsi la politesse; et cela allait très loin. «Je suis persuadé, rapporte le chevalier de Méré, qu’en beaucoup d’occasions, il n’est pas inutile de regarder ce qu’on fait comme une comédie et de s’imaginer qu’on joue un personnage de théâtre. Cette pensée empêche d’avoir rien trop à cœur et donne ainsi une liberté de langage et d’action qu’on n’a point quand on est troublé de crainte et d’inquiétude.»[36]Voilà le genre de principes qui «aident» à vivre en société policée.

Lui aussi, pour ne pas déranger l’ordre social, accepta de ne se révolter qu’intérieurement…

La Rochefoucauld disait que chacun a un air naturel qu’il doit s’efforcer de trouver, qui n’est pas vraiment un masque. Le naturel est alors une éthique, une esthétique de l’expression de soi… Barbey a toujours essayé de faire bonne figure comme on le lui avait appris… et… malgré la mauvaise figure dont on l’avait affublé…

Lui aussi, pour ne pas déroger au comportement digne réclamé par la société, accepta de masquer la douleur qu’il ressentait, quand au nom de cette beauté qu’il vénérait, on se moquait de lui: vertu et courage qui arrangent bien les cruels moqueurs. «Il faut étouffer ces sots cris de douleur!/ C’est si bête d’être victime!»[37] écrit-il bien âgé déjà… La nécessité de se taire bien ancrée en lui, et qu’il ose maintenant dire tout haut, est la seule trace de cette autocensure car il ne se plaint presque jamais.

Voici encore des systèmes philosophiques où le souci de la beauté entraîne la nécessité de se contenir:

Dans la perspective rationnelle, la beauté naît de l’ordre intelligible, de la rationalité et de la simplicité. Le laid, c’est le désordre et l’anarchie. Est donc laid ce qui relève de la passion: la souffrance, si exprimée sans contrôle, est laide car elle se manifeste par là défaut d’ordre, tandis que le Laocoon est beau.

Dans la perspective du goût (ou sensus communis), au XVIII°, on conteste que la raison puisse juger du beau. Elle vient du bon goût, qui est irrationnel en fait (mais ne pousse pas vers les folies néanmoins.) mais la laideur qui semble être le résultat d’une double anarchie: anarchie des sentiments, (la vulgarité), jointe à l’anarchie des motifs rationnels, est assimilée tout simplement à une faute de goût.

Dans la perspective du sentiment ou de l’expression, façon romantique, qu’il a aussi sûrement admirée, force, passion, tout est beau!… à condition, lui dira l’entourage, de garder bon goût et ordre.

Voici donc le terrain de départ: force de l’éducation, (qu’il eût même souhaitée plus attentive), désir de ressemblance pour devenir «grand», entourage intellectuel ambivalent entre la mère et le frère, mysticisme de la beauté, et religion mal bâtie qui fait un Dieu injuste et un monde avec des ratés, savoir-vivre qui est en fait un devoir de se taire…

Mais ces moments durèrent inégalement longtemps d’ailleurs; malgré tout, il essaya de vivre dans ces conditions et les efforts qu’il fait pour être «raisonnable» montrent clairement comme cela est difficile pour lui, dans ce climat de froideur que nous avons étudié au début… Il se révolta et s’enfuit donc.

Puis il devint progressivement capable de passer par-dessus ses révoltes et retrouva alors un sentiment familial plus équilibré. Quand Barbey, presque prosélyte, prêche Trebutien, il met dans la balance le prix – infini – de la conversion de son ami et la souffrance – redoutée comme infinie – à revoir sa mère: « votre recours à Dieu, votre communion, c’est peut-être le prix de ce voyage chez ma mère qui me coûte tant, et me fera probablement beaucoup souffrir » [38]  » J’ai bien des choses tristes, douloureuses à dire de ma mère et de ses rapports avec moi, mais elle a le titre et le nom sacré: elle est ma mère.  » [39]

Barbey ne parle pratiquement pas de son père. Est-ce meilleures relations, inexistence ou définitif rejet?

Il revoit donc ses parents. Les relations avec sa mère sont plus faciles que prévu. Il note honnêtement leur nouvelle attitude, bien préparée d’ailleurs par une lettre quasi d’excuses qu’il leur a écrite: «Mes parents m’ont reçu à bras ouverts bien grands». La souffrance viendra d’un côté inattendu: l’état physique de sa mère l’émeut violemment. «Vous dire ce que j’ai senti passer dans ce cœur que vous connaissez, vous! quand j’ai pris dans mes bras ce cher débris humain et que je l’ai senti contre ma poitrine, oh! Madame, ce m’est impossible, mais vous êtes si mère que vous comprendrez les douleurs du fils, car je me suis retrouvé fils comme si dix-huit ans de silence, de torts, de négations n’avaient pas mis leur montagne sur mon âme, mais l’état de ma mère m’a navré.»[40]

Dans les œuvres suivantes, l’image de la mère semble s’améliorer: la mère de l’abbé Méautis, dans Un Prêtre marié, se veut attendrissante; la mère de Néel a une influence «bonne» sur son fils… Sans doute a-t-elle été plus tendre avec Barbey qu’il ne l’imaginait, ou, avec l’aide de l’Ange Blanc et de la religion, tente-t-il de pardonner.

Ce désir de relations bonnes, cette joie de revenir (à sa façon à lui quand même) à leurs opinions politiques ou religieuses montre bien toute l’importance de cette éducation… Elle est en accord avec les tendances normales de la personnalité.

Mais en même temps que l’on parlait à Barbey de l’intelligence, on n’aimait pas la forme de la sienne, en même temps qu’on lui inculquait le culte de la beauté, on lui disait qu’il était laid, et en même temps qu’on lui apprenait qu’il faut se contenir, on ne contenait pas son dégoût devant lui…

D’où la révolte intérieure…

Après avoir bien noté ces tendances à la soumission aux valeurs enseignées, tendances tout à fait normales d’ailleurs, qu’il a suivies pendant toutes ses années de jeunesse et d’enfance, la révolte qui n’était qu’intérieure s’est extériorisée brutalement puis s’est relativisée.

 

La révolte contre certains aspects de son milieu. IV.3.

Rappelons-nous[41] ce que nous avons vu au début, ce que nous avons lu sur sa famille, ce qu’il en disait en fait – même si c’était faux – il le ressentait ainsi… et ne nous étonnons pas que devant des parents qui n’aiment pas, l’enfant soit confronté à plusieurs réactions intérieures, qui, quand elles peuvent se manifester, se libèrent de différentes façons concrètes et souvent d’autant plus violentes qu’on s’est beaucoup contenu… Tout dépend du tempérament d’ailleurs, et le «beaucoup» est très subjectif.

Lors de la rupture avec ses parents, Barbey conteste toutes les valeurs de la société dans lesquelles il a été élevé: politiques, morales, esthétiques…

Barbey quitte la Normandie à 25 ans, à la fin de ses études de droit. Mais depuis 1830, il vivait à Caen et ses rapports avec sa famille n’étaient pas exactement excellents. Il y revient parfois et parle à la fin du Premier Mémorandum de «la position nouvelle qu’(il a) prise vis-à-vis de (sa) famille». Barbey voulait être libre «pendant les premiers temps de son séjour dans la capitale, dont il a faussement – et peut-être pour se tromper ou se consoler lui-même, dit qu’elle était la patrie anonyme de tous les hommes qui ont brisé le lien de la famille et qui ont quitté la province pour éviter le regard qui tombait de trop près sur eux.»[42]

Le masque d’Aloys est un masque forgé par le mépris et l’orgueil, fait de plaisanterie, d’ironie, de dandysme. Le cynisme le pousse à provoquer autant sa mère sans doute que Louise, qui ne l’ont pas aimé autant, ou comme il le désirait:  » Quant à moi, qui ai peu de pente vers le mysticisme exalté, et qui, – mais d’une autre manière que le docteur Kant, – ai l’entente de la réalité à un degré très supérieur, la femme que j’ai le plus aimée, – et certes! j’en ai aimé beaucoup, – était l’antipode de tout ce que j’aurais voulu. « . [43]

Il conteste que la beauté classique soit la seule: on peut trouver partout la Beauté, y compris dans la maladie, l’âge, la vieillesse, le même sexe que le sien, la laideur… Il déteste, et conteste, que la beauté physique soit si prisée par les femmes faibles sur ce point, et par la société aveugle…

Il se définit comme un artiste, en réaction contre les petits esprits qui l’ont entouré et éduqué:

«L’artiste en présence d’une œuvre qui le transporte, ne voit jamais qu’une des faces du Beau; il en constate une magnifique expression, mais cette expression est unique, isolée.»[44] Il faut s’ouvrir.

«De ceci résultera pour l’artiste comme une nouvelle éducation non moins importante, le perfectionnement des organes. C’est ce continuel aiguisement des sens, c’est leur raffinement par le choix des contacts, l’harmonie des sensations, qui développe ce qu’on appelle le sens artiste. On n’a pas qu’à se donner, comme les sensitives, la peine de naître; il faut prendre encore celle de vivre. Les grands maîtres, qu’il faut toujours citer, se distinguaient presque tous par l’élégance de leurs mœurs, mêlés qu’ils étaient à la haute société de leur temps.» [45]

Lorsqu’il commence à penser à Ryno, il est encore en pleine révolte (1837), et lorsqu’il le reprend, en 1845, il ne sait pas encore qu’il va vivre intérieurement de profonds changements… Il donne à Ryno la même évolution que lui, et sait s’adresser ainsi indirectement à ses parents. Mais il n’est pas encore question de réconciliation: il est «respectueux, mais ferme», c’est la même attitude que vis-à-vis de l’Eglise.

Ryno s’explique sur la rupture avec sa famille: « rien de plus simple d’ailleurs que mon éloignement d’une famille qui ne comprenait rien à ce que j’étais et à ce que je pouvais devenir. Elle m’avait blessé dans mes ambitions, dans mon orgueil, dans tout ce qui fait la force de la vie plus tard. Je la quittai, respectueux mais ferme, décidé à ne plus m’appuyer que sur moi. J’étais bien jeune alors. Une éducation compressive avait pesé sur moi sans me briser. Quand j’ôtai mon âme de cette camisole de forçat, le bien-être des fers tombés me saisit comme une ivresse. Cela suffirait à expliquer la vie dissipée dont j’ai vécu (…) je suis naturellement aventurier (…) toutes les difficultés m’attirent. « [46]

Ce que dit Ryno, Barbey le répète dans son Journal: « Attendre me tue à présent. J’ai 30 ans. j’ai perdu un temps infini avec les femmes. J’ai été aussi dandy qu’on peut l’être en France: comprimé par une éducation absurde, je me suis grisé d »‘indépendance pendant des années. Vivre me suffisait. J’ai donc à présent l’impatience cruelle qu’engendrent les retards et les fautes (…) colère silencieuse, inexprimable angoisse. « 

« J’ai aimé aussi des mauvaises femmes et elles n’ont fait monter dans mon cœur que d’affreuses et ordes choses: la colère, la rage physique, le remords et le désespoir!  » [47]

Ryno et Barbey sont francs, une fois lucides.

Barbey se moque même des aspects hypocrites de la religion et s’amuse à provoquer. [48]

Nous en avons suffisamment dit sur cette période de révolte contre ses parents qui dura dix-huit ans: il ne les reverra qu’en 1856, sur les instances pressantes de son frère et de sa fiancée, car il est question de mariage. Mais le contentieux, et l’indépendance, subsisteront…

Nous le voyons se révolter également contre la religion «socialisée» de ses parents.

Quel fut donc le milieu religieux qui baigna son enfance?

Si nous jouons un peu au détective, nos hypothèses seront fondées sur la concordance qui donne un aspect décisif à quelques éléments: Madame Barbey va jouer au whist un jour de Toussaint. Les prénoms donnés aux enfants ne sont ni ceux de la famille, ni ceux de grands saints, mais ceux des romans à la mode. Elle a quatre enfants qui se suivent de très près, et ensuite plus… ce n’est pas très fidèle à la doctrine habituelle de l’époque, cela…

Le catéchisme habituel de l’époque enseigne la soumission à la Providence autant que le fatalisme, dans l’histoire aussi bien que dans les petits événements de la vie: la Révolution, puis la Charte, ont poussé au désespoir des ultra-royalistes: la volonté de Dieu est incompréhensible, mais souveraine; la laideur et la beauté sont des «dons» de Dieu: on doit accepter son sort… etc. On ne doit pas oser dire que la Providence – encore un mauvais Père, une mauvaise Mère – est responsable des injustices. Leur acceptation et la résignation en deviennent presque naturelles et inévitables pour la société civile……

A cela s’ajoute l’enseignement de la conviction «mystique» que la beauté physique traduit la beauté morale et religieuse d’une âme, ce qui est presque une des incidences de la religion dans la vie sociale…

Nous pouvons donc imaginer que la religion de ses parents fut une religion de surface plutôt que de fond, avant tout sociale. Pas aussi profonde que celle d’une Eugénie de Guérin par exemple… Peu exigeante. Religion de l’habitude, peut-être aussi qui ne se posait guère de question.

Barbey n’a d’ailleurs jamais un mot pour dire que ses parents étaient chrétiens profondément, ou qu’il est heureux de s’être converti pour les retrouver sur ce plan, alors qu’il parle du rôle de l’amitié dans les problèmes de la Foi.

La froideur, les railleries de ses parents durent lui montrer toutes les contradictions possibles avec les principes chrétiens.

Adolescent, il devait lui être presque impossible d’accepter la façon dont ses parents vivaient leur foi, et la foi telle qu’on la lui présentait: il ne pouvait voir Dieu comme ses parents le lui montraient.

Les grandes lectures de Barbey, Byron et Alfieri, ne furent pas des petits saints, et nulle part il ne fait allusion à un sentiment religieux profond, même tout petit. Niobé, oui, la tante de Chavincour, oui… les histoires de chouans, oui, mais pas de religion.

Allons même plus loin: ce qu’il nous dit de son enfance est toujours loin de tout ce qui est religieux. Le premier poème que nous connaissons n’a aucun son religieux, ni ses premières œuvres.

Converti, il refusera également la religion de ses parents comme trop tiède et tranquillement superficielle. C’est chez Léon, encore une fois, que l’enfant blessé trouvera la douceur humaine de l’Evangile qu’il souhaitait, et plus tard c’est avec Léon que le nouveau converti flambant neuf se réjouira la rigueur exigeante de l’Eglise.

Révolte contre une société soi-disant chrétienne de l’époque qui s’est appropriée une certaine forme de pensée religieuse, contre ce Dieu qu’elle a dessiné et qui donne le physique, contre ce Dieu qui voudrait que les beaux soient préférés à juste titre!

Dans Une vieille maîtresse, Prosny libertin et athée exprime les positions de Barbey à l’époque:

Première passe d’armes: «Mais comtesse, quand je vous accorderais qu’elle est laide comme… tout ce qu’il y a de plus laid, n’êtes-vous pas des spiritualistes dans votre Faubourg Saint-Germain?» Prosny—Barbey met ce Faubourg dans la contradiction la plus serrée: si le Faubourg est spiritualiste, il doit dire que la beauté physique ne compte pas à côté de la beauté morale, or la Mauricaude a le droit de l’antériorité; s’il le nie, ce Faubourg est en fait un libertin qui se dissimule sous les apparences de la convenance…

Second argument de Prosny-Barbey «En amour, même conjugal, comme en politique, y a-t-il autre chose que le résultat?» Mme d’Artelles ne sait pas quoi répondre puisque l’Eglise elle-même autorise tout pour la sauvegarde d’un mariage, et qu’Hermangarde mettait ainsi des bracelets pour séduire son mari…

Prosny avait sans doute raison sur le plan humain, qui permet le divorce civil et le remariage et, dans le roman, ni Mme de Flers, ni surtout Mme d’Artelles, à la fin des fins, chrétiennes seulement mondainement, ne trouvent rien à répondre là-dessus à Prosny, qui sort victorieux, ayant bien démontré l’hypocrisie de ce milieu.

Mais comme la Critique attaque Barbey sur la morale, tout à fait comme le vicomte de Prosny l’avait prévu d’ailleurs, Barbey va y répondre – après avoir, sur la forme, ou pour la forme, supprimé les passages les plus osés – en montrant, sur le fond, le jésuitisme, l’hypocrisie et le pharisaïsme de ce Faubourg Saint-Germain ou des critiques catholiques.

Dans la préface de 1858, tout comme Prosny, l’auteur plaide ainsi que, dans ce roman, «une fidélité terrible à défendre et à poser» et une «corruption relative» s’opposent à la «corruption absolue du temps présent»: «Marigny (…) divorce par le fait en n’épousant pas sa vieille maîtresse. Son mariage est un crime envers cette femme de son adolescence que les vieux livres de la sagesse israélienne défendent de jamais oublier et qui le tient sous le joug mystérieux d’une fidélité infrangible. La vieille maîtresse eût été sa vertu s’il l’eût épousée, et en ne l’épousant pas, il en a fait son vice!». Il aurait dû rester fidèle à l’ «inexorable chevalerie des inclinations de jeunesse qui frappent le cœur d’un cachet éternel.» [49]

De cette Préface, Jacques Petit dit que «ce texte est curieux, – difficile – et faux.»[50] Nous ne sommes pas d’accord avec l’opinion de notre Maître. D’un côté, Barbey avait certainement, dans ce roman, outre l’intention de se faire plaisir en décrivant le plaisir pris avec Vellini et en magnifiant la laideur, celle de montrer aux catholiques de façade les contradictions dans lesquelles ils étaient pris: il était devenu, dans sa logique, plus ultra qu’eux. D’autre part, pendant trop longtemps il pensera à Louise pour ne pas s’appliquer, sincèrement, cette loi qui concerne «la femme de son adolescence.»[51]

Ce n’est sans doute qu’après qu’il a réalisé, peut-être grâce à son frère ou à l’Ange Blanc, qu’en fait sa position n’était pas catholiquement défendable: Vellini était déjà mariée… et c’est en état de péché que Ryno vit avec elle: il n’aurait donc pas pu l’épouser «à l’église» pas plus que Louise mariée. Il a été alors capable de reconnaître, en catholique légaliste et convaincu, qu’il avait tort sur le plan du droit ecclésial.

Cette mise en cause du Faubourg Saint-Germain, dépeint muet et incapable de répondre, enfermé qu’il est dans ses contradictions, a pu aussi être mal vécue par certains de son entourage pour des raisons mondaines et carriéristes. Toujours est-il que Barbey n’aborde plus ce sujet.

C’est en effet un sujet tout à fait différent que traite 7 ans après, la Préface de 1865: Barbey attaqué sur l’immoralité de ce livre qu’il réédite alors que sa conversion est célèbre, fait le point sur son évolution et explique que, lorsqu’il écrivait son roman, il ne croyait pas comme maintenant:

«Le Roman que voici fut publié en 1851 pour la première fois.

A cette époque, l’auteur n’était pas entré dans cette voie de convictions et d’idées auxquelles il a donné sa vie. Il n’avait jamais été un ennemi de l’Eglise. Il l’avait au contraire, toujours admirée, et réputée comme la plus belle et la plus grande chose qu’il y ait, même humainement, sur la terre. Mais, chrétien par le baptême et par le respect, il ne l’était pas de foi et de pratique, comme il l’est devenu grâce à Dieu.

Et comme il n’a pas simplement ôté de son esprit les systèmes auxquels il l’avait, en passant, accroché, mais que, dans la mesure de son action et de sa force, il a combattu la philosophie et la combattra tant qu’il aura souffle, les Libres Penseurs, avec cette loyauté et cette largeur de tête qu’on leur connaît, n’ont pas manqué d’opposer à son catholicisme d’une date récente un Roman d’ancienne date, qui ose bien s’appeler Une vieille maîtresse, et dont le but a été de montrer non seulement les ivresses de la passion, mais ses esclavages.»[52]

Il est impressionnant de voir comme Barbey, malgré ses revirements, se sent encore et toujours le même. Il soutient qu’il n’avait jamais été ennemi de l’Eglise: cette tournure négative et les arguments donnés («belle et grande chose»), montrent bien le niveau des arguments de foi des gens de son milieu: une Foi extérieure, qui ne résiste pas à la réalité, ni

aux injustices, etc. Il allait peut-être plus loin dans ses réflexions que son entourage et se sentait peut-être révolté, parce que justement peut-être ultra-catholique comme on était ultra-royaliste[53]. Ses ennemis étaient de toute façon les athées, les matérialistes etc.

Si bien qu’il peut encore maintenant signer Une vieille maîtresse. Alors qu’il reniera parfois plus ou moins des œuvres, il ne lui semble pas, tout compte fait, qu’il doive renier celle-ci: les attaques, en tout cas celles qui lui sont portées par les libres penseurs, ou par les catholiques frileux, il les rejette toujours au nom des mêmes principes que jadis.

Il n’aura pas besoin de changer beaucoup ce qu’il avait écrit quand, converti, il va mettre ses convictions en pratique et au service de sa foi.

Cette nouvelle Préface ne semble s’adresser qu’à ces Messieurs de la Libre Pensée et à ceux qui posent comme eux ce problème de l’art: un romancier catholique a-t-il le droit de peindre – si bien! – la passion quand elle est condamnable? La cause n’est plus du tout la même: Barbey a compris, avec mépris d’ailleurs, qu’il n’était pas attaqué sur le fond qui pour lui était important, mais sur la forme, et il répond donc avec aisance à ses détracteurs. Il n’y a plus ici de problème théologique, mais un simple problème de convenances, de droit: et il affirme clair que les romanciers catholiques peuvent peindre quelque chose qui n’est pas sain, pourvu qu’ils le disent tel. C’est un problème de morale et d’esthétique, et non plus le problème du mariage et de la passion, ni celui de la laideur en soi.

Vellini, dans sa laideur, a été la pierre de touche qui a démontré de visu cette hypocrisie du milieu du Faubourg Saint Germain…

La révolte de Barbey contre les catholiques de convenances se maintiendra toute sa vie.

Mais il y a un autre aspect de sa révolte, sur le plan religieux, qui va beaucoup plus profond, au plus sensible.

S’il se révolte en effet contre des apparences et des obéissances sociales à des lois prétendument religieuses, il a aussi subi, et va la contester, la théologie de la laideur…

On trouve dans de nombreux textes des réflexions qui prouvent que ce problème de l’injustice de la beauté-laideur relève directement d’un Dieu, Créateur de tout, et tout puissant.

Dans Oh! Pourquoi voyager, daté par lui du 13 décembre 1834, il rejette sur Dieu la responsabilité de l’abandon de l’amant qui fuit parce que la femme va se faner…: il faut qu’il parte avant que le temps et la mort prennent tout d’elle.

Ce long poème se clôt sur ces vers:

«N’eût-on que le respect de celle qui fut belle,

Il faudrait s’épargner de la voir se flétrir,

Puisque Dieu ne veut pas qu’elle soit immortelle!

Voilà pourquoi je veux partir!»

Derrière ces vers, se trouve une contestation radicale du monde tel qu’il est bâti, et des relations telles qu’elles sont vécues.

En 1836, même type de réflexion: le blasphème se cache derrière l’humour autorisé en parlant d’une inconnue tentante et de modeste condition qu’on pourrait former pour le plaisir: «Elle serait un fléau, un de ces beaux fléaux de Dieu, un de ces Attilas femelles qui ravagent le monde sans épée… Est-ce que quelque honnête vaurien ne la tentera pas comme le Diable fit pour Jésus, sur la montagne, et ne l’emmènera pas à Paris, la patrie de tout ce qui est beau? En vérité, il y aurait plaisir à laver, parfumer ce bel animal, à le dresser, à lui apprendre son métier de femme et à l’initier à la vie des sensations pour laquelle elle fut créée, (à moins que la Providence n’y voie goutte) de toute éternité.» [54] C’est donc Dieu qui fait et répartit beauté et laideur; et c’est aussi Lui qui d’autre part nous rend désirable la Beauté, et donc nous tente finalement..

Ou encore, autre façon de contester, poser la question pour montrer que le monde est mal fait: «La fille d’Yseult écumait de vie (…) Allan admirait la beauté de sa fille, car déjà on pouvait deviner qu’elle serait belle, comme toutes celles qui (loi mystérieuse!) sortent d’unions furtives et coupables! Pourquoi donc ce que les hommes flétrissent produit-il ce qu’il y a de plus beau ici-bas? « [55]

Il met en contradiction les principes idéalistes («l’homme créé par Dieu pour aimer») et la façon dont Dieu a créé un monde, périssable et désespérant: «Pourquoi donc, autant qu’il faille aimer, n’aimerait-on pas la forme autant que la pensée, le corps autant que l’âme, pourquoi? Aimez ce qui ne change pas, c’est un fort bon conseil, une économie de larmes, mais Dieu n’a pas voulu que ce qui est beau fût éternel… il est un généreux instinct du cœur de l’homme qui s’attache aux choses passagères, il faut qu’il enfonce ses mains dans ce qui croule, il faut qu’il meure d’aimer ces inanités si belles… « [56] La volonté – supposée – du Dieu créateur manque de continuité logique…

La beauté est une chose injustement distribuée, et ensuite injustement reprise… et elle pose un problème théologique[57], et un problème humain: la petite vérole frappant Paris, Barbey est au bord  » des lits des plus jolies filles de France que Dieu, dans sa solitaire ironie, va faire ressembler à des écumoires par les trous desquelles s’en ira l’amour. Moi qui suis laid comme un Pirate, la petite vérole n’a rien à me dire, et je me moque d’elle. « [58]Même s’il faut faire la part du jeu de mots, il se dégage de ce pétillement spirituellement blasphématoire deux idées: Barbey, s’il croit en la Providence, trouve que le monde est mal fait… et, d’autre part, s’il voit la Beauté comme une qualité superficielle et trompeuse qui entraîne le plus ou moins d’amour, il ne peut être heureux de le constater. (Aurait-il quand même préféré naître beau, et risquer la petite vérole? C’est une autre question!)

La pauvre Madame de l’Espinay est née bossue: «Je fus frappé de sa belle tête… une tête de chérubin sans ailes que Dieu avait roulée sur le buste déformé d’un démon qui s’était cassé la colonne vertébrale en culbutant du ciel.»[59] Comment ne pas sentir là que Barbey accuse encore Dieu d’injustice?

D’Eugénie de Guérin, il trace un portrait qui fait saillir toutes les difficultés et les contradictions théologiques et humaines: laide et croyante, dotée d’un corps maigre, et d’une belle âme, – beauté perçue seulement par les idéalistes dont elle faisait partie et qui «voient dans les âmes comme on voit dans les cœurs.»[60]– elle «souhaita la beauté»… Et Barbey lui, n’a-t-il donc pas souhaité la beauté? N’a-t-il pas prié comme elle pour l’avoir? Le discours chrétien sur ces souffrances lui semble un peu court, même s’il ne le dit pas clairement[61]: Eugénie ressemble à un ascète, elle a un visage d’anachorète, elle est presque une sainte, et cependant, elle n’est pas exaucée: «bien entendu, elle resta laide». [62]Mais Eugénie a la foi, et l’obéissance que Barbey admire.

En 1855, Barbey écrit après sa mort une notice sur cette Eugénie de Guérin dont il avait connu et la douleur de n’être pas jolie, et le mystère accepté de cette douleur: il explique la manière dont Eugénie, en tant que chrétienne, et avec des efforts sublimes, les avait compris, et essayant de se mettre au diapason, il esquisse une consolation, (qui fait presque sourire): «Dieu lui avait refusé cette beauté des vases et des statues que le temps peut détruire; mais il l’avait ornée de la beauté qui ne passe point, et de celle dont elle disait: «Quelle que soit la forme, l’image de Dieu est là-dessous. Nous avons tous une beauté divine, la seule qu’on doive aimer, la seule qu’on doive conserver pure et fraîche pour Dieu qui nous aime.» Simple et profonde manière de se voir et de s’accepter qu’elle eut toute sa vie et qui aurait sauvé Mme de Staël qu’on appelle une laide de génie, de ses tristesses sans grandeur!»[63]

Ce qui est étonnant c’est de voir Barbey, fraîchement converti, dire sans révolte apparente «Dieu» pour commencer cette apologie d’Eugénie…

Peut-on imaginer Eugénie répondant ainsi à Barbey qui se plaignait de sa laideur à lui, et lui parlait de la beauté de son frère Maurice? Peut-être pas, mais en tout cas, dans la pointe contre Madame de Staël on peut sentir Barbey se raidissant fièrement contre une tristesse sans grandeur. Il y a eu bien du chemin fait entre 1851 et 1855. Pourtant les arguments de Barbey sont bien légers encore, même s’ils sont efficaces dans son cas.

Barbey croit, semble-t-il, que Dieu modèle concrètement le physique de tous… Il va ainsi jusqu’à dire que l’enfant est celui qui est le plus proche des mains du Créateur. «Né depuis moins de temps et sorti fraîchement des mains de Dieu, il semble radieusement imprégné des baisers que Dieu lui donnait encore, ce matin… Il semble qu’il y ait sur les roses de son front un reflet des portes du ciel, et de la première aurore de la création…»[64]

On trouve souvent des phrases où Barbey critique la théologie selon laquelle c’est Dieu qui crée ainsi beauté et laideur, un Dieu révoltant, une théologie injuste alors: Aimée de Spens «aura eu le sort de tout ce qui est absolument beau ici-bas! Il n’y aura pas d’histoire pour elle… (…) pauvre et magnifique beauté perdue, qui n’entend même pas ce que je dis d’elle ce soir, au coin de cette cheminée, et qui n’aura été toute sa vie que le solitaire plaisir de Dieu!» [65]Expression presque grossière… mais ce n’est pas qu’une phrase en l’air: cette idée revient assez souvent pour qu’on puisse penser que ce fut là un des grands mystères de la foi pour Barbey que ce mystère des dons et des destinées… et sans doute un des points sur lesquels il achoppait. Il se sent véritablement victime d’un Dieu-Père et se retourne précisément contre ce Dieu de type parental, lui aussi, injuste, inconscient ou cruel, puisqu’il crée aussi du laid, qu’il le «donne» à certains, et que la religion demande à ceux-ci la résignation et l’acceptation de cette injustice, et puisque la beauté physique n’est pas donnée à tous ou inséparablement de la beauté morale ou intellectuelle…

La Foi et la philosophie sont deux domaines qui devraient sans doute être séparés, mais que nous ne pouvons ici réellement diviser, car il a rejeté Dieu avec la religion de ses parents, (celle d’un Dieu créateur et dispensateur de beauté et de laideur) et que cette religion était saturée jusqu’à la déformation d’une certaine conception philosophique étrangère à l’Evangile, (une espèce de platonisme matérialiste[66] pourrait-on dire sur le plan du corps et de l’âme dont nous avons parlé un peu plus haut).

Cependant ce thème d’un Dieu dispensateur de la laideur et de la beauté disparaît progressivement et n’est plus retrouvé à partir des années 1865, même sous forme de plaisanterie ou de rhétorique: cette absence semble prouver que Barbey s’est incliné volontairement dans la Foi devant ce qu’il ne comprenait sans doute toujours pas.

Sa révolte n’a jamais été une négation de Dieu: Barbey n’a jamais été athée, mais il ne comprenait pas ce «Père» et osait le dire, autant qu’il a pu se révolter contre l’absence ou l’injustice du sien.

C’est d’ailleurs dans la révolte contre Dieu, mauvais père, et rival, qu’on peut discerner en général l’origine du dandysme.

Louis Baladier a bien perçu la nature du dandysme comme protestation contre des autorités contestables:  » La liturgie où il s’enferme devient une des ces dérisoires révoltes que l’homme dresse contre les nécessités implacables de son destin.  » [67]De même Patrick Favardin: «Le dandy ne se pare que pour se séparer»[68]Baudelaire prenait ainsi son indépendance théologique:  » Etre un grand homme et un saint pour soi-même, voilà l’unique chose importante » [69]

Françoise Dolto serait à citer plus longuement, tant son analyse est lumineuse:  » Le dandy lance un défi à Dieu, à ce Dieu improbable mais terriblement absent, que le romantisme a détruit, et ne cesse d’interpeller. C’est à Dieu que ce jeune homme demande raison d’un père traître à sa descendance[70], c’est Dieu qu’au-delà de sa propre forme, il cherche à provoquer à défaut d’un vrai père, parce que son destin fut de survivre à tant d’oubli anéantissant; c’est l’ange de son âme que le dandy rencontre en combat singulier, en combat solitaire, son père. Il n’y a personne entre lui-même et Dieu. Comment s’étonner de la confusion naïve qu’il fait entre Dieu et le démon qui porte son masque. « [71]

Quant à Barbey, jeune, en plein moment de la révolte, il épouse entièrement les querelles du dandysme et le fait que le dandysme soit souvent cynique ou matérialiste lui permet effectivement d’exprimer un malaise familial, social, moral et religieux[72],

Il se voit comme un héros qui refuse la laideur, et même lève l’étendard de la révolte – cachée certes – contre la philosophie de la beauté, contre une religion qui ne fait que se servir d’un prétexte religieux pour sacraliser un fait de société (le refus des laids), contre une théologie qui assimile Dieu à un créateur injustement dispensateur de la valeur préférée, et du malheur.

Byron faisait le même genre de remarques, mais aboutissait à des conclusions constamment maintenues, et beaucoup plus crues que celles de Barbey: «Je me demande, diable, pourquoi quelqu’un a fabriqué un monde comme le nôtre.» Outré de toutes les injustices de ce Dieu[73], il était en particulier, scandalisé par l’injustice exemplaire de son pied bot…

C’est pourquoi, avant de passer aux conséquences concrètes de cette rébellion chez Barbey, il est très fructueux de l’éclairer avec Byron une fois encore…

Or, de tout l’œuvre poétique et théâtral byronien, il se trouve que c’est surtout à travers la même pièce de théâtre, The Deformed transformed, que nous parvenons à saisir la révolte de Byron contre Dieu et la destinée, contre la religion et ses liens avec la laideur, et donc à comprendre par ressemblance transposée, celle de Barbey.

Nous avons certes déjà étudié cette pièce plus haut, mais dans un autre but: nous cherchions alors, grâce à l’analogie que Barbey se reconnaissait avec Byron, à comprendre mieux seulement la souffrance affective de Barbey en tant que fils jugé laid. Ici, le point de vue est tout différent, et les citations ne concerneront donc que le problème de la religion et de la laideur.

Un parallélisme précis avec Barbey prendrait trop de temps ici: nous laissons encore une fois à notre lecteur le soin de faire la relation lui-même avec les aspects aurevilliens que nous avons mentionnés.

Donnons d’emblée, pour bien mesurer la portée effective de cette pièce, un document qui explique comment la boiterie de Byron eut en lui des conséquences théologiques. Cette lettre est ainsi présentée par Amédée Pichot dans sa traduction de Byron éditée en 1869: «Parmi les personnes remarquables qui ont connu lady Byron et correspondu avec elle était Crabb Robinson, avocat littérateur dont on vient de publier le journal et la correspondance. Nous y trouvons plusieurs lettres de l’illustre veuve: nous allons en extraire une qui jette quelque jour sur les opinions religieuses de Lord Byron: Crabb Robinson, paraît-il, avait demandé à lady Byron ce qu’elle pensait de la publication du docteur Kennedy dont nous avons parlé brièvement dans l’Essai etc. (A propos du Difforme transformé)

Lady Byron à Crabb Robinson Brighton, 5 mars 1855

«Je me rappelle seulement les passages de ce livre du docteur Kennedy qui ont trait aux opinions de lord Byron. Quelque étrange que cela puisse sembler, le docteur Kennedy est le plus exact où vous doutez qu’il le soit. Non-seulement par des expressions casuelles, mais par tout l’ensemble des sentiments de lord Byron, je ne pouvais que conclure qu’il croyait à l’inspiration de la Bible et aux doctrines du plus sombre calvinisme. C’est à cette fatale opinion des rapports de la créature avec le Créateur que j’ai toujours attribué le malheur de sa vie. Il suffit pour moi de me souvenir que celui qui croit ses «transgressions» au delà du «pardon» (et ceci reflétait le plus intime sentiment de lord Byron) a un mérite au delà de celui du pécheur satisfait de lui-même, ou peut-être du pécheur à demi-réveillé. Il m’était donc impossible de douter que si lord Byron avait été assuré du pardon, sa foi vive dans un devoir moral et son amour de la vertu

(Oui, j’aime les vertus que je ne puis avoir)

auraient surmonté toutes les tentations. Jugez alors combien je dois détester une croyance qui lui faisait voir Dieu comme un vengeur et non comme un père. Mes propres impressions étaient juste le contraire des siennes, mais elles ne purent avoir que peu d’influence sur lui, et je cherchais en vain à détourner longtemps sa pensée de cette «idée fixe» dont sa conformation physique était, selon lui, une des marques fatales. Au lieu d’être rendu plus heureux par aucun bien apparent, il était convaincu que toute bénédiction serait «changée pour lui en malédiction». Comment quelqu’un d’imbu de ces idées pourrait-il mener une vie d’amour et de dévouement pour Dieu et pour les hommes? Elles doivent forcément se réaliser en quelque sorte. «Le pire de tout c’est que je crois» disait lord Byron. Moi et tout ce qui était lié à lui, nous fûmes brisés contre l’écueil de la prédestination; il prétendait que je n’avais été envoyée sur cette terre que pour lui montrer le bonheur dont il lui était interdit de jouir. Après cette explication, vous comprendrez mieux maintenant pourquoi c’est un sujet trop pénible pour moi de discuter la Métamorphose du contrefait.»[74]

Il est évident, et logique, que les gens se révoltent contre un Dieu qui leur aurait imposé des «dons» inacceptables…

C’est ici du strict point de vue religieux que la pièce The Deformed transformed[75] va donc être analysée…

Elle commence comme un conte, ou une fable à valeur de mythe, et a, de prime abord, une connotation religieuse très forte.

Dès les premiers mots, la laideur est présentée comme une fatalité («je suis né comme cela, mère»), dont personne ne se sent responsable, ni lui, ni la mère qui a eu 7 autres enfants tous beaux… Fils de personne (incube, cauchemar, avorton), il est quand même condamné à vivre… mais par qui? par quel «ciel»? un ciel vide en tout cas de toute divinité…

Arnold

Plût au ciel qu’ayant été en effet un avorton, je n’eusse jamais vu le jour!

Berthe

Oui, plût au ciel! mais puisque tu l’as vu, – va-t-en, – va, et fais de ton mieux. Tes épaules peuvent porter leur fardeau, elles sont plus hautes si elles ne sont pas aussi larges que celles des autres.

Arnold

Elles portent leur fardeau, mais mon cœur! Soutiendra-t-il celui dont vous l’accablez, ô ma mère! je vous aime, ou du moins je vous aimais. Vous seule dans la nature, vous pouvez aimer un être tel que moi! Vous m’avez nourri, – ne me tuez pas.

La mère refuse cette charge insupportable: la «nature» n’est pas une entité assez forte pour l’aider ni l’obliger à cela, et c’est la «nature» qui l’a créé ainsi… par «caprice»? caprice d’une nature monstrueuse alors? La femme n’est pas créée avec un instinct maternel. La liberté humaine va jusque là…

Berthe

Oui, je t’ai nourri, parce que tu étais mon premier né, et que j’ignorais si j’enfanterais un second fils qui ne te ressemblerait pas, caprice monstrueux de la nature! Mais va-t-en, et ramasse du bois. N’appelle pas mes autres enfants tes frères, ne m’appelle pas ta mère, car, si je t’ai enfanté, j’ai été trompée comme les poules, qui, couvant des œufs changés, font éclore des serpents. Va, vilain enfant, va. (Berthe sort)

Il se coupe, et croit qu’une malédiction le poursuit. En retour, il se maudit lui-même, et par métonymie peut-être toute sa race:

Arnold

Maudit soit ce sang qui coule si vite, car maintenant une double malédiction sera ma récompense à la maison. – Quelle maison? Je n’ai pas de maison, pas de famille – pas d’espèce – autrement fait que les autres créatures et condamné à ne partager ni leurs plaisirs ni leurs jeux. Faut‑il donc que mon sang coule comme le leur!

Arnold ne pense pas appartenir à une race connue, il se sent une exception, condamné d’avance à l’enfer sur la terre, et jalouse les autres créatures, si cruelles, dont il voudrait se venger. Ce désir du mal le pousse, Dieu étant cruellement absent lui aussi, à penser au démon auquel elles l’ont comparé, inconsidérément:

Arnold

Oh! si chaque goutte qui tombe à terre y faisait naître un serpent pour les blesser de son dard comme elles m’ont blessé. Ah! si le démon à qui elles me comparent voulait secourir son image! Si je partage sa laideur pourquoi pas son pouvoir? Serait-ce parce que je n’ai pas son endurcissement?

La Laideur égale le Mal: nous retrouvons ici le mysticisme esthétique du kalos kagathos classique, qu’on inculque même aux laids. Le laid qui se voit se refuse aussi lui-même.

Arnold

Ils ont raison et ce miroir de la nature me fait voir tel qu’elle m’a fait Je ne veux plus regarder ce que j’en ai vu et j’ose à peine y penser

Hideuse créature que je suis! les ondes elles-mêmes semblaient me railler en me montrant mon image affreuse semblable à un démon placé dans une source pour faire peur aux troupeaux altérés (Il garde un moment silence) et continuerai-je à vivre (…)?

Seule solution envisageable: non pas celle d’un Dieu cruel, ni d’une erreur maternelle grave (solutions choisies par Barbey), mais celle du suicide:

Arnold

Puisque ce sang coule avec tant d’abondance d’une égratignure j’essaierai de lui ouvrir une plus large issue pour le faire échapper jusqu’à la dernière goutte de mes veines avec tous mes maux. Avec lui je rendrai à jamais à la terre ce corps odieux composé de ses atomes; je le réunirai à ses éléments pour prendre la forme de n’importe quel reptile, pourvu que ce ne soit pas la mienne et pour servir de pâture à un monde de nouveaux vermisseaux!

On peut se demander si le premier risque de mort qu’a subi Barbey ne lui a pas évité à tout jamais la tendance au suicide… (Bonheur d’y avoir échappé!) L’athéisme d’Arnold, son matérialisme sont ici frappants et caractéristiques. L’existence est vile, mais la nature est, incontestablement, indiscutablement, et éternellement belle et bonne… c’est lui qui est l’exception qui fait tache:

Arnold

Ce fer‑ voyons s’il tranchera cette vile existence comme il a séparé la branche encore verte du chêne (Arnold place son couteau dans la terre, la pointe en l’air) Le voilà placé je puis me précipiter sur sa pointe! Mais encore un dernier regard à ce beau jour qui ne voit rien de difforme comme moi et à ce soleil bienfaisant qui m’a en vain réchauffé de ses rayons. Les oiseaux! comme ils chantent gaiement! Qu’ils chantent! je ne veux pas être plaint; que leurs accords les plus joyeux soient le chant de mort d’Arnold, les feuilles tombées son monument, le murmure de la source voisine sa seule élégie! que ce fer me perce à cette heure – Je me précipite sur lui.

C’est au moment il va se tuer, pour cesser de souffrir, qu’une manifestation, clairement spirituelle, l’interrompt. Il questionne pour savoir l’essence de cet être:

Arnold

Que veux-tu? parle, esprit ou homme!

L’inconnu

Puisque l’homme est à la fois l’un et l’autre, pourquoi ne pas se contenter de ce dernier nom?

Un dialogue s’engage entre l’inconnu et Arnold. Arnold dit sa douleur…

L’inconnu

Quelle âme digne de ce nom habiterait un corps si hideux?

Arnold

Une âme ambitieuse, quelque soit le corps où elle est injustement forcée d’habiter.

Quoique Dieu ne soit jamais nommé, cependant le diable existe, l’âme aussi, les esprits… Déjà ici, conscience de cette injustice; blasphème envers Dieu; ambition naturelle à tout homme bien né; refus global de la conception où l’âme est un reflet du corps; ou, si acceptation de cette loi comme scientifique, révolte dans son cas particulier, car se sentant alors l’exception qui confirme malheureusement la règle.

L’inconnu propose à Arnold, sans demander de contrepartie[76], de prendre l’apparence, seulement le corps, de certains héros… L’absence de «marché» le différencie du Diable habituel. Arnold consent.

L’inconnu va donc faire venir des apparences de héros et invoque les puissances dans une incantation dont le refrain s’adresse aux «Ombres de la beauté, ombres de la puissance» comme si la beauté et la puissance étaient liées dans ces gens-là, chanceux dès le départ.

Et Arnold doit choisir. Il voit l’ombre de César qui est beau, mais qui sera chauve, donc il la refuse. Il voit l’ombre du bel Alcibiade mais il n’en veut pas (sans raison donnée, je crois). Etc. Il voit l’ombre de Socrate, qui est laid, et n’en veut pas car le diable ne lui en donnerait que l’apparence:

Arnold:

Si avec sa laideur, j’acquérais ce qui la fait oublier, à la bonne heure.

L’inconnu:

Je ne puis te le promettre, mais tu peux essayer et trouver la chose plus facile avec cette forme ou avec la tienne. [77]

Arnold:

Non, je ne suis pas né pour la philosophie, quoique j’aie tout ce qui la rend nécessaire [78]

Arnold est donc conscient du caractère superficiel de son choix, mais cela ne le fait pas modifier son désir. Le diable qui était (?) bon diable le laisse faire alors…

Il prend la forme superbe d’Achille et l’Inconnu en échange va prendre celle d’Arnold: il n’a pas l’air de se soucier de prendre laide apparence: c’est un rude spiritualiste, dirait Barbey, car il sait, lui, où est la vraie beauté…

Finalement, ils partent à la guerre. L’inconnu lui donne deux pages, du même «pays» que lui. Ils sont beaux, et Arnold réagit ainsi[79]:

Arnold

Ils sont d’une beauté rare, et ne sauraient être des démons

L’inconnu:

Il est vrai, le démon est toujours hideux, et votre beauté à vous autres hommes, est toujours diabolique. [80]

Mais l’ironie de l’Inconnu ne semble pas perceptible à Arnold…

Ils partent ensuite à la guerre… et il leur arrive beaucoup d’aventures, dont ils se sortent toujours bien.

Dans cette pièce, une riche réflexion philosophique et même théologique critique vertement la façon dont un Dieu injuste répartit les dons sur terre, n’aide pas les hommes à faire face aux difficultés, véritable auteur en fait de la puissance du Mal puisqu’il lui ouvre les portes de la tentation… Barbey, lui, arrivera à trouver une position plus équilibrée.

La guerre est ce que Byron avait choisi de vivre comme un autre Achille allant au secours des Grecs, au moment où il écrit cette pièce. Pensait-il que sa situation réelle à lui était sans issue, momentanée du moins, puisque, à la différence d’un Arnold de mythe, lui qui avait la beauté de la tête – ou du corps mis à part le pied –, mais périssable, il n’aurait jamais pu échanger son pied bot ou son caractère mortel, et qu’il se sentait «coincé»? Ce qu’il dit de Socrate montre bien qu’il est conscient de ne pas accepter de recourir aux vraies valeurs, alors qu’il est conscient des choix qu’il devrait faire…

Forcer Dieu à choisir pour lui! le provoquer à la cohérence ou à l’abandon… Barbey, lui aussi, aurait préféré être officier au risque de\et mourir. [81]

La révolte peut effectivement conduire à des impasses apparentes…

Pour Byron la laideur n’est qu’un aspect de l’injustice divine qui prouverait la non-existence de Dieu, ou l’existence d’un Dieu bien différent de celui qui est enseigné d’habitude. En effet, Dieu, ou le Diable, se servent de la beauté pour faire tomber l’homme dans des pièges. L’homme lui-même a un instinct qui le conduit à des choix irresponsables et donne à la beauté une place inexacte. Du fait de la mort de Byron, on ne sait si la phrase qui suit doit être laissée au présent, ou mise à l’irréel: «on ne sait où cette révolte le mène, ni comment elle prend fin…»

La révolte qui conduisit Barbey à fuir son milieu, à décortiquer les illogismes d’une certaine forme de religion, à s’opposer clairement à la conception d’un Dieu Créateur injuste fut en fait un point de départ pour d’autres comportements. Comme s’il avait fait place nette.

 

Conclusions

Le goût de vivre était chevillé au corps, chez lui, autant que l’amour du beau, et s’il a dû un moment taire le dernier tellement il détestait les tenants cruels de la Beauté, il s’est laissé avec ivresse parfois même emporter par cette tendance.

Le besoin d’être en harmonie avec son entourage, de le séduire même, besoin tout à fait normal, l’a poussé à vouloir être en conformité avec le cercle où il grandissait. Il reconnaît la force de l’éducation, et la justifie même, quand elle est bonne. Les valeurs de son milieu intellectuel, les conceptions de la beauté qui l’ont façonné, et l’éducation à la politesse comme contenance esthétiquement agréable à l’œil auraient pu ne jamais se révéler fausseté et cruauté…

Mais sa laideur en fut le révélateur.

Et ce qui aurait pu être un développement tout simple a été gauchi par la raillerie:

L’édifice de l’éducation s’est alors effrité. Il a fallu réagir contre le naturel qui ne suffisait plus à entretenir en bon état un narcissisme fissuré.

Il a secoué le joug de cette société et de ses valeurs incohérentes.

Sa logique d’homme laid, esthète, et croyant l’a poussé à la révolte contre la religion trop socialisée, et même contre un Dieu ressenti et presque analysé comme un mauvais Père… Mais, si le terreau était ainsi à sa naissance, s’il a fait place nette en grandissant, c’est pour pouvoir se développer, à partir de cette situation, d’une manière personnelle. L’évolution continue, contrariée ou stimulée, en tout cas influencée par le problème de sa laideur.

Notes

[1] tous ces vers sont cités page 1602 O. C. II

[2] O. C. I p. 939

[3]28 février 1844

[4]Lettre à Trebutien, 24 avril 50. p. 152 C. G. II

[5] 6 octobre 1836 OC II p. 765

[6] Premier Memorandum 6 octobre 1836

[7] Deuxième Memorandum 25 décembre 1838

[8] O. C. I p. 268

[9] O. C. I page 268

[10]Troisième Memorandum, 29 septembre 1856

[11] Salon de 1765, Tome II p. 205

[12] Salon de 1765, Tome II, p. 966

[13]Lettre à Trebutien, 7 juin 1850

[14]Troisième Memorandum, 28 septembre 1856

[15]article publié dans le Pays, le 4 septembre 1860, à propos d’un livre de Duranty: Le malheur d’Henriette Gérard

[16]O. C. I p. 918

[17]O. C. I p. 889

[18] 12 février 1834, in Vie et poésies de Joseph Delorme

[19]cité p. 40 dans Barbey d’Aurevilly: L’Amour de l’art, ed. Séguier, 1993, sous la direction de J.-F. Delaunay

[20] Si avec un peu d’imagination, supposant que Barbey pense à son propre cas, nous traduisions pour Barbey, parallèlement, en ce qui le concerne lui-même, cela donnerait: sa famille ne l’a pas préservé en préservant les traditions du berceau, et en surveillant sa jeunesse: en somme Barbey rejette sur la famille la responsabilité de ses erreurs politiques de jeunesse. «surveillance de la jeunesse» se comprend assez bien: sa jeunesse aurait dû être surveillée pour qu’elle ne s’égare pas politiquement.   Mais l’expression les traditions du berceau ne semble guère propre: on dirait plutôt «traditions dès le berceau» que Barbey aurait pu sucer avec le lait, mais c’est pourtant plus tard que l’enfant apprend les traditions politiques d’une famille.
C’est pourquoi devant ces drôles de tournures, il me semble qu’il ne s’agit pas ici de traditions politiques mais d’un autre genre de traditions: ce pourrait être celles que les parents «normaux» respectent autour du berceau du bébé, l’entourant de soins attentifs alors comme plus tard. En somme Barbey nous dirait que sa jeunesse n’a pas été assez surveillée: que ses parents n’ont pas respecté leurs devoirs autour du berceau. Ce qui se comprend fort bien si on se reporte au jour de sa naissance.
Ce serait encore nettement plus clair si on prenait ceci pour un chiasme et qu’on lisait: «ceux qui ne se révoltent pas contre les parents, (Bonald et de Maistre, par exemple), sont ceux qui furent préservés par la surveillance du berceau et par les traditions de la famille et par l’élévation de la pensée». Leur structure psychologique est harmonieuse avec celle des parents: ils se sentent aimés et tenus en même temps, protégés, surveillés, et élevés. De cette façon alors, même entourés d’idées néfastes qu’ils rencontrent dès les premiers pas, ils ne se laissent pas envahir par des suppositions et des idées, conscientes ou inconscientes qui affaiblissent leur image ou démolissent celles des parents. Et leur jeunesse invulnérable -alors, grâce à ce bouclier parental intériorisé – peut donc traverser sans problème ni tentation tous les problèmes de l’enfance et de la jeunesse… en somme Barbey rejette sur la famille ses propres comportements de fuite.
La maladresse des tournures viendrait de tensions inconscientes qui évitent le lapsus.

[21] Barbey semble heureux de s’être converti, tard, mais tant pis, et de ne plus ressembler à un Chateaubriand dont il suspecte la qualité de la conversion!

[22] Postface de J B d’A aux mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand Ed. Taillandier Paris 1948 p. 390

[23] Lettre à Trebutien, 4 septembre 1856

[24] P. 646, annexe 1

[25] Barbey nous glisse une confidence indirecte sur son enfance. «Les hommes, en effet, ne s’intéressent qu’à ceux qui leur ressemblent () les enfants seuls font exception, parce qu’ils ont la naïveté et la foi de l’enfance. Ils croient tout ce qu’on leur raconte, ogres ou fées, mais ce sont là des contes et non des romans!» p. XVIII, Introduction au livre de Péladan, Le vice suprême (Histoire d’une princesse d’Este, très belle, mais très dépravée, sensuelle, mais froide, et cruelle, aguichante, mais ne se donnant jamais. Barbey en écrit la préface. Il loue tout, mais fait une grosse réserve sur les dons magiques d’un des héros qui affaiblissent considérablement la valeur réaliste de l’histoire de Péladan. Ce qui montre bien en fait comment Barbey entend en fait la sorcellerie et le mystère dans ses romans: rien de magique, tout dans l’humain. Or Péladan veut faire croire que ce qu’il écrit là est un roman, cf. la réflexion de Barbey sur la réalité de ce qui se passe en Jeanne-Madelaine dans l’Ensorcelée.)
Dans le Des Touches, page 865 O. C. I, un enfant aussi a écouté et dans l’histoire, il a retenu et cherché le mystère qui n’était que légèrement suggéré par Barbey.
Dans Le Dessous de cartes d’une partie de whist, page 134, O. C. II sans doute peut-on prendre pour une confidence personnelle ce souvenir du narrateur: «Ma puberté s’est embrasée à la réverbération ardente de toutes ces jeunesses inutiles». «Mes treize ans ont rêvé tous les dévouements les plus romanesques devant ces jeunes filles pauvres.»: l’adjectif romanesque est à prendre aussi au sens le plus littéraire: digne d’être transcrite en roman. Comme dans Des Touches ou Le Dessous, un enfant se met à rêver et à avoir envie de savoir la vérité ou de bâtir sa vérité.

[26]Barbey d’Aurévilly, par Octave Uzanne, Paris, La cité des Livres, 1927, p. 17

[27]Œuvres complètes de Byron, traduction de Amédée Pichot, ed. Garnier Frères, 1823. Cette édition a été constamment remaniée; celle dont nous nous servons ici est de 1869.

[28]Œuvres complètes de Byron, traduction de Amédée Pichot, ed. Garnier Frères, 1869, page 15

[29]Vittorio Alfieri Ma Vie Ed. Gerard Lebovici 1989

[30]cf. Barbey critique par Jacques Petit page 726: Le premier «carnet de notes» inédit de Barbey. (sans doute 1831-32)

[31]Cf. Une vieille maîtresse

 

[32] Les évolutions psychologiques se font « en famille »…

[33]qui fut leur ami à tous les deux, et peut-être plus facilement et durablement de Léon que de Jules…

[34]2 octobre 1856 Memoranda.

[35] pages 20-21 Barbey d’Aurevilly, ses idées, son œuvre, Paris, Bloud et Cie, 1910.

[36]Œuvres posthumes, III «Du commerce du monde» 1668 p 158

[37]Cité page 1600 O. C. II

[38]Lettre à Trebutien, 9 juillet 1856

[39] Lettre à Trebutien, Pentecôte 1856

[40] Lettre à Madame de Bouglon, 4 septembre 1856

[41]Cf. la partie sur les réactions de révolte et de fuite etc. II-2

[42]cité par F. Laurentie, dans Barbey d’Aurevilly, Lettres et Fragments. page 63

[43] La Bague page 165

[44]cité page 41 dans Barbey d’Aurevilly, L’Amour de l’art, Ed. Seguier, 1993, sous la direction de J. -F. Delaunay

[45]page 42 dans Barbey d’Aurevilly, L’Amour de l’art, Ed. Seguier, 1993, sous la direction de J. -F. Delaunay

[46]p. 264 O. C. I

[47] Correspondance 1856

[48]il note avec amusement dans les Disjecta membra les caractéristiques des Chevaliers de Malte selon Guy Patin (un libre penseur du XVIIIe siècle), et en plaisantera souvent d’une façon similaire, tout en se surnommant ainsi lui-même, parfois non sans sérieux: «Guy Patin est le modèle du libre penseur du XVIIe siècle? C’est lui qui fait ce portrait charmant des Chevaliers de Malte: Gens fort simples, fort innocents et fort chrétiens, gens qui n’ont rien de bon que l’appétit, cadets de bonne maison qui ne veulent rien savoir, rien valoir, mais qui voudraient bien tout avoir. Au reste, gens de bien et d’honneur, moines d’épée qui ont fait trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obédience. Pauvreté au lit: ils couchent tout nus et n’ont qu’une chemise à leur dos, chasteté à l’église où ils ne baisent pas de femmes. Leur troisième vœu est l’obéissance à table. Quand on les prie d’y faire bonne chère, ils le souffrent; ils mangent après qu’ils sont saouls, d’une cuisse de perdrix, puis du biscuit en buvant par dessus du vin d’Espagne du Kosotis et du populo avec des confitures et de la pâte de Gênes, et tout cela par obéissance, ô Sanctae gentes page 68, tome 1, dans l’édition de la Connaissance.

Humour, ironie! Barbey se qualifie souvent ainsi. Voir aussi les plaisanteries de ses compagnons de «beuverie».

[49]cité par J Petit dans O. C. I p. 1302.

[50]O. C. I page 1302

[51]Ryno, nous dit-il, avait presque quarante ans quand il connut Vellini, et Barbey n’a connu sa Vellini que vers 1844-1845, à 36 ans environ. Il semble qu’il ait connu Louise déjà mariée, ou presque.

[52]cité par J. Petit, I p 1304

[53]Bien des textes de Byron qui critiquent la foi religieuse viennent aussi sans doute de l’intensité avec laquelle il vivait ces questions. cf. Caïn, La Terre et le Ciel, par exemple, qui posent de vrais problèmes, avec une véritable angoisse.

[54]18 septembre 1836, Premier Memorandum.

[55] page 646 tome II

[56] Fragment consacré à Armance du Vallon, O. C. I page 1248.

[57]Un problème qu’on trouve également dans Byron: Pichot dans son Byron page 123 fait allusion au Mystère de Caïn: la plupart des arguments de Caïn et du Diable contre la Providence restent sans réponses. Aussi déclare-t-il qu’il manque parmi les interlocuteurs un ange théologien pour éclaircir, sinon pour résoudre la question… Page 134, Pichot résume la Vision du Jugement qui est, selon lui, un «véritable blasphème»: «La faiblesse se livre à de lâches gémissements. L’orgueil impie, au lieu de rendre hommage à la Toute-Puissance, expire la malédiction à la bouche; le juste, fort de sa foi et d’une consolante espérance, se résigne et bénit le ciel. – Une mère… Ah! le délire de sa douleur maternelle sera sans doute son excuse;- une mère, ayant vainement imploré le salut de son fils, laisse échapper, à la vue de la mort qui va les frapper tous deux, une plainte au lieu d’une prière.» Mais Pichot ne contredit pas non plus Byron…

[58]Correspondance III p. 29

[59]Lettre à Trebutien, 1er septembre 1853

[60]Lettre à Trebutien, 1er octobre 1851

[61] Le refuge auprès d’un Dieu qui est censé distribuer avec injustice la laideur, et qu’on doit accepter sans comprendre est parfaitement métaphorisé, à notre avis, dans… le dessin animé de Walt Disney, The Ugly Duckling, qui plaît tant aux enfants: le vilain petit canard se réfugie auprès d’un grand canard coloré et sympathique, qui, croit-il, lui répond, semble bien jouer avec lui et le câliner, jusqu’à ce que finalement, il le pique violemment à la tête…: c’était un appelant en bois peint, l’air vivant, mais jouet des vagues. Véritable trouvaille théologique et philosophique!

[62] Correspondance, 1er octobre 1851.

[63]Bas-Bleus, page 115, Palmé, 1878, mais écrit en 1855

[64] Bas-Bleus, page 286, Palmé, 1878, mais écrit en 1868

[65]O. C. I p 784

[66]Chez Byron, même critique du kalos kagathos trahi: il se moque même du faux-platonisme qui, hypocritement, prétend tenir la beauté des corps pour rien à côté de l’Idée de la Beauté, et ironise sur Socrate lui-même:

«Or nous avons beau savoir depuis longtemps que les visages trompent et ont toujours trompé; eh bien! Ces visages font plus d’impression que les meilleurs livres.

              Aurora, qui préférait les livres aux visages, était très-jeune, quoique très-sage, et admirait plus Minerve que les Grâces, surtout dans une page imprimée. Mais la vertu elle-même, avec ses corsets les mieux lacés, n’a pas la cuirasse naturelle de la rigide vieillesse, et Socrate, ce modèle de toutes les perfections, avouait qu’il avait un penchant, (modéré il est vrai) pour la beauté.
Les jeunes filles de seize ans sont encore socratiques, mais innocemment comme Socrate. En effet, si le sublime philosophe de l’Attique avait à soixante et dix ans des velléités telles que celles dont Platon fait mention dans ses dialogues dramatiques, je ne vois pas pourquoi on les blâmerait dans des vierges, – modestes d’ailleurs. Observez bien mon éternelle restriction, car c’est là mon sine qua. (Don Juan Chant quinzième LXXXIV sq.)

[67]Louis Baladier: Le dandysme, mode ou révolte? in L’Ecole des Lettres N° 11, du 15 mars 1984

[68]A. Ferran, L’esthétique de Baudelaire, Librairie Nizet, 1968, p. 63

[69] page 84, Le Dandysme, par Patrick Favardin, et Laurent Boüexière Ed. La manufacture 1988

[70] et l’on a vu effectivement comme le père de Barbey était absent affectueusement de la vie de Jules ou présent seulement comme un obstacle à cette même vie affective.

[71]Page 83, Le Dandysme, par Patrick Favardin, et Laurent Boüexière Ed. La manufacture 1988

[72]Lire à cet égard l’article d’Antonia Fonyi: Le dandy aurevillien, dans le mystère de l’histoire aurevillienne, in L’Ecole des Lettres, N° 7, du 15 janvier 1891, qui corrobore elle aussi et la réalité contestataire du dandysme de Barbey, et son opposition aux valeurs (ou non-valeurs) de l’absence paternelle, le tout dans sa relation à l’Histoire de France, à travers le thème du sang.

[73]… et d’ailleurs de toutes les injustices qui lui semblaient irrationnelles «Pourquoi tous les hommes ne sont-ils pas chrétiens? Ou pourquoi quelques-uns le sont-ils? Si des hommes peuvent être sauvés à Tombouctou, à Ohateite, en Terra Incognita, qui n’ont jamais entendu parler ou qui n’ont jamais rêvé de la Galilée et de son Prophète, le christianisme es sans utilité. S’ils ne peuvent être sauvés sans celui-ci, pourquoi tout le monde n’est-il pas orthodoxe? [73]Il me paraît un peu cruel d’envoyer un homme prêcher en Judée et de laisser le reste du monde – nègres et je ne sais quoi- dans une obscurité aussi sombre que leur peau, sans un rayon de lumière pour les guider vers les sommets… () Dieu () assurément, s’il était venu, ou s’il avait envoyé quelqu’un se serait fait connaître à toutes les nations et se serait voulu compréhensible par tous.» Gilbert Martineau: Lord Byron, la malédiction du génie. Ed. Taillandier 1984, page 76 sq.
Il prononce même le mot de secte pour toutes les religions.
«La base de votre religion est l’injustice: le fils de Dieu, pur, immaculé et innocent, est sacrifié pour tous les coupables. Cela prouve son héroïsme, mais n’efface pas la culpabilité de l’homme, pas plus qu’un écolier s’offrant pour être fouetté à la place d’un autre ne disculpe l’idiot de sa faute et n’empêche la correction. Vous dégradez le Créateur, en premier lieu, en faisant de lui un producteur d’enfants, ensuite vous le transformez en bourreau d’un Etre immaculé et blessé, envoyé sur terre pour souffrir la mort au profit de millions de coquins, lesquels, tout compte fait, sont peut-être promis à la damnation.» Gilbert Martineau: Lord Byron, la malédiction du génie. Ed. Taillandier 1984, page 80

[74]page 208-209 Tome I Œuvres complètes de Byron, ed. Garnier Frères, 1869

[75]Byron: Œuvres complètes, tome IV, page 161 sq. Ed. Garnier frères, 1869

[76]C’est pourquoi je pense que la contrepartie, et le retour d’Arnold auprès de la mère, – dans quel état, – se seraient faits dans une scène finale qui bouclerait la boucle de la révolte soit dans le repentir, ou comme d’habitude, dans l’impénitence! Pichot pressent la même tournure: page 141, dans sa traduction des Œuvres complètes de Byron, à propos de La Métamorphose du bossu: «On croit qu’il réserve toute l’amertume de son ironie pour empoisonner le bonheur d’Arnold quand il se croira heureux. Malheureusement, le poème est resté incomplet.; qui oserait, d’après un fragment, deviner tous les développements que Byron eût donné à cette idée originale?»

[77] Ceci montre bien qu’on peut être un Socrate quelle que soit la forme de son corps: on peut être aimé pour autre chose que son corps, et rendre même ainsi désirable les plaisirs de l’amour dans un corps laid.

[78] Ironie terrible: le laid doit être «philosophe» au sens de résigné! Arnold est beaucoup moins profond que le diable, et ne se rend pas compte qu’il échange ainsi des valeurs périssables et légères alors qu’il aurait pu prendre les valeurs les plus durables, et les plus hautes. «Je ne suis pas né»: accusation indirecte aussi contre la naissance qui donne forme et destin au nourrisson. Refus aussi, de mauvaise foi.

[79] Page 372, Œuvres complètes de Byron, tome IV Ed. Garnier frères, 1869

[80] ironie du diable!

[81]D’autres artistes ou écrivains se précipitent ainsi dans des dangers pour échapper à la nécessité de choisir consciemment et raisonnablement quelque chose qui leur semble au dessus de leur forces, et la mort presque cherchée a parfois interrompu l’œuvre prématurément. Thème qu’il faudrait creuser, d’autant plus que, parfois, une mort prématurée les a empêchés d’être connus pour une œuvre abondante.

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