(6) Bâtir son esthétique

Sixième partie de Jules Barbey d’Aurevilly et la laideur

Introduction
Démolir la «beauté» des «autres». VI.1.
Valoriser et construire la laideur. VI.2.
Reconstruire la beauté. VI.3.
Conclusions

Notes

Sixième partie : bâtir son esthétique

Introduction

Nous avons étudié certaines réactions de Barbey à cette phrase «tu es laid», les réactions qui étaient visibles sur lui-même, dans sa façon d’être, de s’habiller, de penser le corps et de le vivre. Chaque fois ces réactions avaient la particularité de s’orienter vers quelque chose de beau, selon lui.

Il est temps maintenant d’essayer de définir, d’après ses propres déclarations, d’après ses exemples, ce qu’il entendait par Beauté et Laideur.

Ces définitions ne sont pas des Idées sorties toutes armées de son cerveau. Elles sont elles aussi des réactions, plus intérieures, plus abstraites à son problème de laideur, et évolueront parallèlement avec lui. C’est un mode de pensée, et donc un mode de vivre le monde, d’être au monde.

Nous avons déjà vu partiellement quelques réactions de Barbey devant la Beauté: le goût et le plaisir de la beauté, le mysticisme de la beauté, le conformisme; la révolte aussi devant la Beauté mal comprise ou, et surtout, la révolte devant la Beauté en tant que distribuée injustement.

Nous pourrions définir les critères de la Beauté et de laideur selon Barbey, leur donner un contenu pictural ou musical, énumérer ses œuvres préférées ou détestées. (cela serait pour nous presque un hors-sujet.) Mais ce qui intéresse Barbey au commencement et au premier chef, n’est pas essentiellement de définir le contenu de la Beauté. Il ne donne pas de «canons», n’essaie pas de chercher les origines, les summums…

Ce qu’il cherche est autre chose que nous essaierons de découvrir.

Nous utiliserons tous les écrits et les témoignages de Barbey, en mélangeant ici les genres et les tons[1], mais en respectant la chronologie de cette façon: nous prendrons les divers aspects et arguments à leur naissance et les suivrons jusqu’au bout, chaque fois, à la manière d’un tissage ou d’une tapisserie modernes dans lesquels les couleurs naissent les unes après les autres, et s’arrêtent à un moment. La structure globale qui permet de discerner les grands motifs consisterait ici en trois mouvements amples se succédant, sans s’interrompre brutalement, la fin de certains petits motifs empiétant un peu sur le nouveau grand motif…

 

Démolir la «beauté» des «autres». VI.1.

La révolte étant le mouvement le plus visible au moment où Barbey commence à écrire, mon «bon» lecteur n’est pas étonné si c’est d’abord une révolte destinée à démolir la beauté qui est manifestée la plus clairement au départ. Barbey, au début par simple réaction, va s’opposer à des thèses habituellement admises en ce qui concerne la beauté, car au début c’est d’abord cela son point d’appui. Cette façon de décrier la beauté sera constante, précise, et particulièrement obstinée!

Premier thème, assez commun, celui qu’on peut le plus vite sentir: la beauté parfaite impressionne certes, mais ne donne pas de plaisir.

C’est un lieu commun théoriquement attristant en effet que la beauté parfaite a un aspect froid qui peut même éloigner le plaisir. [2]Mais Barbey ne s’étend pas du tout sur ce thème, si familier à tant d’auteurs[3]. Ce n’est apparemment pas un problème qui le touche personnellement. Les problèmes d’une beauté parfaite qui ne serait pas aimée ne l’intéressent pas, pas plus que les douleurs de celui qu’une beauté parfaite effraierait presque ou battrait froid.

Comme il veut avant tout protester contre la suprématie de la beauté, il peindra tantôt de beaux jeunes gens qui ne méritent pas leur chance, ou des beautés parfaites qui ne sont que froideur; et comme il veut aussi rêver, il imaginera tantôt des jeunes gens laids qui méritent ou mériteraient cette beauté, tantôt de beaux jeune gens qui aiment moins beau qu’eux. Il n’y a jamais égalité. (Le Cachet, Léa, La Bague, Germaine). Et précisément en raison de cette particularité, la beauté souvent aime la laideur sans qu’on sache pourquoi. Aussi le voyons-nous remarquer de nombreuses situations de ce type. [4]

Naturellement, il n’est pas innocent que Barbey s’intéresse particulièrement, même jeune, à ce genre de situation qui lui semble à l’époque, choquant – puisqu’il parle comme ceux de sa société – et en même temps tentant: il y est – inconsciemment – intéressé au premier chef.

Réciproque corollaire, quand c’est un laid qui souffre ou une personne qui se met à leur place: une laideur peut augmenter le plaisir né d’une beauté parfaite, donc être aimée comme embellissant la beauté, donc autant que et en tant qu’une beauté, puisque la beauté qui plaît n’est pas parfaite.

Barbey rêvait de «consommer» de la beauté parfaite, nous l’avons vu, mais assez tôt il prend personnellement conscience que la beauté parfaite n’est pas celle qui donne le plus de plaisir. La perfection de la beauté chez qui il aime n’est pas alors un argument en faveur de l’objet de son amour. Barbey dirait plutôt: «je l’aime, ou il l’aime, malgré sa parfaite beauté.»

Petit à petit, il précise ce détail et arrive même à le formuler. Deux exemples:

 » Obermana était magnifiquement pâle ce soir, J’ai le plaisir le plus désintéressé à regarder cette femme. – C’est l’impression pure de la beauté, non de la beauté parfaite, car je sais les défauts d’Obermana, mais de la beauté néanmoins: la beauté n’excluant pas l’imperfection ou les imperfections, mais les noyant dans un ensemble harmonieux. « [5]

« J’aime Fanny (la danseuse) au point de mentir pour elle, ce qui n’est pas beaucoup dire, du reste, d’après mes habitudes de franchise. – Ai donc égorgé sur ses autels la Taglioni – Comme Oreste, je tue pour Hermione. – Explique qui pourra ces dépravations qui soufflètent si bien l’intelligence sur les deux joues! ce que Fanny a de plus mal, c’est la bouche, et c’est ce que je préfère en elle, même à ce qu’elle a de bien. Et pourtant, je ne suis pas un barbare! – Ordinairement la beauté des femmes est une des manifestations de la beauté universelle que je comprends le mieux, brutal artiste! impur génie animalisé par les passions! « [6]

Dans cette particularité, qui l’étonne – et lui plaît! Barbey trouve son originalité, en même temps que sa réalité sans doute: cela peut le réconforter de voir qu’une belle personne avec un défaut est plus séduisante qu’une personne parfaitement belle. Il se sent moins éloigné. [7]

L’intérêt de ces citations vient, outre leur clarté, du fait de leur précocité.

Il n’étudie la beauté que de son point de vue à lui, en référence avec sa souffrance. Ce qui lui fait plaisir, c’est le fait que le défaut embellisse la beauté. Que la beauté parfaite ne soit pas aimée, qu’un défaut prête à la beauté parfaite une grâce supplémentaire sont des «avantage laideur» dans le match qui les oppose.

Le thème de la beauté qui est signe de bêtise apparaît également très tôt.

Dans sa première nouvelle, Le Cachet d’onyx, de 1830, Barbey essaie de montrer d’une façon encore maladroite et «sentimentalesque» que le laid est moins laid que le beau; Premier argument: ceux qui aiment la beauté pour la beauté sont bêtes. L’appréciation habituelle de la beauté (surtout quand elle est préférée au génie) est vivement contestée:

 » Femme avant tout, avant d’être un cœur élevé et un esprit supérieur, elle s’encapriça d’un beau visage. (…) Qu’aurait-elle donné de plus à un homme de génie? Mais c’est que le génie n’est rien pour une femme, même la plus distinguée, rien, hélas, en comparaison d’une lèvre de rose, et d’une flamme de santé dans les yeux. « [8]

 « Qu’il y ait dans la beauté physique, un élément inaperçu de nous, hommes barbus, et qui ébranle profondément votre être sensible; que ce soit un côté plus intelligent ou plus infirme de votre nature [9] je ne sais, mais il en est ainsi. Vous-même comme les autres, Maria, vous n’aimerez d’amour qu’un beau jeune homme, et quand plus tard vous comprendrez que tant de beauté pouvait cacher tant d’ineptie, pauvre rossignol, fasciné du regard du reptile, vous reprendrez votre amour flétri, et ce sera à la beauté, fût-elle stupide, que vous vous en irez l’offrir. Eh quoi! la passion aurait des paroles divines, ce serait assez pour vous rendre coupable, pas assez pour se faire aimer? Pitié sur vous, douces créatures, et honte à toi, nature humaine! »[10]

C’est une des faiblesses de la femme de ne pouvoir s’éprendre que de la Beauté, y compris dans les domaines où les sens ne devraient pas commander et l’exemple que Barbey donne de Sainte Thérèse[11] n’est ni à la gloire de celle-ci, ni à celle des femmes, ni à celle des mystiques ou de l’Eglise qui n’est pas stricte là-dessus.

Barbey démontre ainsi, et que  » les femmes, ces corps charmants à qui Mahomet refusait une âme » [12] aiment stupidement…, et que la Beauté elle-même, incarnée en elles, est stupide et laide d’aimer… la beauté pour la beauté. La punition infligée à Hortense par un Dorsay beau mais vide (dans une espèce de fantasme de Barbey, remarquons-le) sera d’être belle mais (cachetée) vide elle aussi, et semblable à une statue (au cerveau plutôt microscopique, avouons-le!) qui n’est pleine que de vide et ne pourra être comblée, même sexuellement.  » Il avait blessé une forme d’ange et tué la femme. Il rendait Hortense toute semblable à la statue à laquelle j’ai dit plus haut qu’elle ressemblait [13], mais statue qui n’était pas de marbre, et dont le sein n’était pas atteint. « 

La beauté peut donc être un signe de vide ou entraîner une attirance vers son semblable, c’est-à-dire vers le vide.

Dans La bague, Joséphine est, elle aussi, une femme qui n’est ni belle ni jolie, mais impressive (et tout de même jolie, d’après ce qu’en disent ses « amies »). Mais cet atout ne lui servira pas et Aloys semble lier, inconsciemment, sottise et une espèce de beauté: «Mon Dieu! – fit-il nonchalamment, – c’est une sotte. (…) Elle n’est pas jolie, – continua-t-il. – Voyez la plutôt d’ici, roulant sa tête avec tant d’affectation dans ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est blond pâle.» La division de Barbey entre narrateur et Aloys, la différence entre Louise qui était brune et Joséphine si blonde permet à Barbey en même temps d’être méchant, et de glisser ce qui le fait tant souffrir et n’est pas dicible. Il est certain que la beauté de Joséphine lui semble ne pas devoir lui plaire… par une espèce de devoir qu’il s’impose. Pourquoi Aloys ne peut-il aimer cette blonde? C’est parce qu’il la trouve sotte et prétentieuse,

semble-t-il avancer. Pourtant elle l’a choisi, lui, Aloys, qui est laid… Cependant, à regarder attentivement le texte, on n’est pas si sûr des raisons qui poussent en fait Aloys à ne pas l’épouser. Cette raison est peut-être secrète: Louise ne veut pas rompre son mariage, dans la réalité, et Barbey écrit cette nouvelle pleine de désespoir et de dépit.

On trouve un autre texte dans la même tonalité qui ironise sur les femmes: «Les femmes sont faites pour être victimes. Elles sont marquées pour l’être. Savez-vous par quoi? Leur manque de fierté. Qui n’épousent-elles pas, même sans fortune? Nous n’avons jamais des femmes comme elles ont des maris. Elles! Et les plus charmantes!!!

Dès qu’il y a un monstre quelque part, il y a une jolie femme qui lui a donné la main. Elle le trompe, parbleu! mais par cela même, elle est deux fois à sa merci, et elle l’a deux fois mérité.»[14] La jolie femme qui s’abaisse à épouser un homme laid et bête, mais «placé», comme Joséphine d’Alcy, est à plaindre, mais Barbey en fait va l’accuser de bêtise, comme Aloys l’a fait pour Joséphine. Notons cependant que Barbey est fasciné par la Beauté et regrette qu’elle ne soit pas jumelée siamoisement avec l’intelligence ou l’honneur, regret qui irait contre ses propres intérêts s’il se sentait encore laid. Ce second texte marque donc une évolution.

Deuxième argument: celui qui est beau est bête. Ce thème était déjà sous-jacent dans Le cachet, Léa, et La Bague, mais il éclate dans L’amour impossible où des connotations si fréquentes lient la beauté à la bêtise que c’en est presque un leitmotiv. (Barbey aimait, et pour longtemps, les femmes plutôt bêtes!). Même à la mort, Madame d’Anglure ne voit pas ce qui ne la sauverait peut-être pas, mais calmerait à demi, si l’on peut dire, sa douleur. Dans les attentions de Raimbaud, «elle voyait là un généreux mensonge. Elle n’était pas une observatrice de premier ordre, cette suave enfant qu’ils avaient appelée La Belle et la Bête, front charmant, mais bien parfaitement fermé à la lumière, elle ne comprenait guères que ce qui était simple et jugeait les autres par elle-même. Une femme de la complication de Mme de Gesvres ne pouvait pas tomber sous ce sens étroit, les relations de M. de Maulévrier avec Mme de Gesvres être expliquées par cette nature toute droite, qui était venue, comme une fleur, en pleine terre, à la campagne.»[15]

L’expression «La Belle et la Bête» est fort intéressante. Outre la cruauté du mot d’esprit, l’emploi du mot «bête» est un peu différent de celui du conte.

Dans le conte de Madame de Beaumont, la Bête porte à deux titres le nom de Bête (physique et intellectuel): elle a un extérieur «animal», peut-être «bestial», pour celle qui refuse son désir, et elle est aussi inintelligente («bête») car elle ne sait qu’une chose, c’est qu’elle aime, au point de mourir d’amour…

Madame d’Anglure, elle, a une apparence ravissante, mais notre romancier la décrit intellectuellement simplette… Elle est donc «Belle et bête», au sens cérébral. Ce réaménagement par Barbey de la valeur des mots du conte est significatif car il montre bien que ce qui l’intéresse c’est de montrer que la Beauté va ici de pair avec la Bêtise. Au moment où il écrit ce récit, il se fait gloire d’être un Maulévrier, et se moque d’un amour simple et innocent, nature, sans complications, d’une intelligence étroite logée dans le front charmant d’une suave enfant trop inconsciente. La Belle est donc ici la Bête aussi. [16]

En s’intéressant à l’existence de personnages beaux et bêtes, celui qui est complexé se rassure… Le dynamisme intérieur qu’il trouve à travers ce thème dans ses lectures ou ce qu’il entend, Barbey va se le donner en écrivant, d’où la création littéraire de personnages «beaux et bêtes». La conjonction «et» n’a pas ici le sens de «mais». Ils sont définitivement ainsi. S’il y avait un «mais» cela voudrait dire qu’il y a deux plateaux à la balance et qu’alors, il y a un petit espoir de faire changer les chose injustes. L’injustice est de naissance, la vengeance alors ne laisse pas non plus d’espoir: «le beau est bête» ainsi en a décrété le démiurge aurevillien du conte revu et corrigé jusqu’à ce que son bon vouloir change le destin de ses créations. Le beau restera toujours bête ou voué au malheur; alors que le laid sera toujours «laid mais…», ce qui dit bien et dans quel camp se range Barbey, et comment a fonctionné pour lui la littérature…

Barbey conservera toujours ce thème de l’amour de la beauté comme preuve de la bêtise[17], et de la beauté qui est bête ou rend bête. Au début c’était l’apanage des femmes; ensuite c’est celui de tous, même des hommes, et, il le reconnaîtra, même le sien [18].

Philosophiquement, cette assimilation de la beauté sans l’intelligence à une certaine forme de laideur n’est pas si fausse que cela… Pour Hégel, par exemple, le laid, c’est l’apparence sans l’idée, et du coup, – nous n’avons pas le temps d’être exhaustif –, la beauté physique, si elle n’est accompagnée ni de l’idée ni d’esprit, est une pseudo-beauté, qui n’est finalement pas très éloignée de la laideur[19].

Non seulement celui qui est beau se retrouve nanti par Barbey d’une bonne dose de bêtise, mais encore ceux qui aiment la beauté pour la beauté sont eux-mêmes bêtes! on ne peut donc se fier à eux pour définir beauté et laideur. Les laids sont mieux placés pour les définir… CQFD!

Autre thème qui sert à déconsidérer raisonnablement la beauté chez un laid qui se sent plein de vie, de désirs: la beauté entraîne le malheur.

Est-ce la leçon de Niobé? Toujours est-il que l’on voit Barbey dire de plus en plus souvent que la beauté parfaite, céleste, est un présage de vie courte, de bonheur terrestre court… Réflexion théologique (Dieu, lui disait-on, est «contre» les bonheurs physiques) Réflexion philosophique (la beauté à son apogée est d’autant plus fragile) Réflexion psychologique (le plaisir du moment peut l’emporter sur le sens esthétique trop sublime) Constatation simple de la réalité (la beauté parfaite n’est pas en fait longtemps désirable)…

Un exemple: Camille, qui n’était pas vraiment jolie, devient belle pour une raison dont elle n’est pas encore consciente et qui ne durera pas:  » Cette beauté du bonheur qui frappait Mme de Scudemor, avait aussi frappé Allan, mais il ne la comprenait pas mieux. Quoiqu’il fût impossible de se méprendre sur l’énergie de l’amitié de Camille, il ne crut pas cependant être la cause de ces magnifiques rejaillissements du cœur dans la beauté d’une femme. Chose étonnante! les hommes perdent de leur fatuité d’instinct à mesure que les sentiments dont ils sont l’objet acquièrent de véhémence. On se vante d’un caprice. On se tait d’une passion. Est-ce conscience de soi ou lâcheté?… Hélas peut-être l’une et l’autre. Allan n’eut point la vanité de penser juste sur le compte de Camille. Il l’admira comme il l’aimait. Mais il ne chercha pas plus le secret de sa beauté qu’il n’avait cherché à approfondir son amour. « [20]Cependant, cette beauté réverbérant l’amour inconscient que Camille a pour lui attire son désir à lui qu’il prend pour de l’amour, mais le désir isolé peut s’assouvir et disparaître… Finalement, elle sera délaissée par Allan qui écrit à Yseult: « Yseult, je suis las de ta fille (…) Sa beauté ne lui a pas été une garantie »[21]La beauté est périssable et ne suffit pas pour être aimée.

Elle entraîne donc le désir, et parfois un désir intense, mais fugitif, égoïste. Barbey montre qu’il apprécie intensément la beauté physique, mais le dit parfois avec une crudité qui dénonce la «honte» d’un tel désir de la beauté:

« Il y avait assez de monde et des visages neufs, mais je n’ai vu que Mme L… belle, belle! – Ce caprice, car de l’amour, je ne peux en avoir que pour une seule, devient d’une singulière véhémence… Du reste, elle le sait. Elle part pour Enghien, où elle va passer un mois, j’irai… Ayons-la, pour n’y plus penser après. Ah! tout cela n’arriverait pas si L (que j’aime comme la seule que j’aie jamais aimée) était là pour m’empêcher de regarder tout ce qui ne serait pas elle. La tête et le cœur sont des abîmes.  » [22]

La Beauté n’est pas non plus stable ni durable: c’est une qualité passagère et superficielle, presque méprisable:

 » Inspiré un caprice à une enfant de dix-sept ans, blonde et mince, jolie et qui pourtant ne me plaît pas! [23]

 « Mlle de G, pas jolie pendant le dîner, jolie après, avec un teint purifié, reposé, les yeux d’un scintillement doux. – Qu’est-ce donc que la beauté qui s’efface d’une heure à l’autre pour revenir? singulière chose! « [24]

  » Laide quoique blonde, disgracieuse et inharmonieuse créature. « [25]

 « Fait attacher à ma boutonnière par Apolline, la plus jolie rose-thé possible, jolie comme si elle avait été fausse, car le faux bat toujours le vrai dans ce monde d’apparences. « [26]

 « La salle vide. – Mlle Noblet était en loge, aussi jolie et piquante en chapeau de velours noir qu’elle était l’autre jour commune et presque laide, tête nue et les épaules au vent, à la Renaissance.  » [27]

Non seulement la beauté n’est pas une garantie… Mais Barbey constate qu’elle est d’autant plus fragile qu’elle est grande… et que sa perte est d’autant plus redoutée qu’on lui avait donné plus d’importance.

« Oh! Pourquoi voyager  » est un poème de 1834 qui explique que l’on veut partir parce que la beauté de l’aimée a perdu son mystère et avant de la voir vieillir:

 «  »N’eût-on que le respect de celle qui fut belle,

Il faudrait s’épargner de la voir se flétrir,

Puisque Dieu ne veut pas qu’elle soit immortelle!

Voilà pourquoi je veux partir! »[28]

Ce thème de la beauté périssable et à laquelle s’attachent pourtant les hommes, par une espèce de fatalité, revient régulièrement, comme une certitude.

Le poème Beauté cherche à définir exactement le rôle décidément factice de la beauté. Ici la beauté dure et perdure mais ce bel aspect est entaché d’un défaut: cette femme n’est pas heureuse, elle n’aime pas et n’arrive pas à se sentir aimée. D’ailleurs plutôt que de dire «que la beauté est entachée» nous devrions plutôt dire que, sans doute, dans l’inconscient de Barbey, cette beauté parfaite et immuable, au plus haut degré donc, est «compensée» à l’envers par ce manque de tendresse dont elle souffre: sans le citer tout entier, les derniers vers suffiront à nous convaincre des idées de Barbey:

 Vous avez la Beauté, – mais un peu de tendresse,

 Mais le bonheur senti de la moindre caresse,

 Vaut encor mieux que la Beauté.

Donc, si l’on veut aimer, il faut accepter – sans se le refuser – de vieillir, de se voir vieillir, et de voir vieillir celui qu’on aime, sans jouer les aveugles ni les nostalgiques. Plus la beauté est grande, plus en effet, l’impression de différence existera. D’où cette idée que la très grande beauté est prédestinée à la chute, au malheur, plus que la beauté médiane.

Pour Caroline d’Anglure, si idéalement belle et à l’amour si vrai: une simple constatation: «Elle qui, par la nature de sa beauté, était destinée à passer si vite, elle n’eut pas peur des dégâts affreux de la caresse, elle s’exposa à tous les dangers du bonheur.»[29]

Ce qui avait été jusqu’alors simple remarque, sans vraie structuration, trouve sa première formulation à propos de Martyre de Mendoze: la beauté signe une prédestination au malheur. Naturellement, rien de scientifique, pas de statistiques dans ce leitmotiv qui va scander la mise au monde par Barbey de beaux jeunes gens célestes, mais prédestinés au malheur.

La Beauté est si fragile que, même avant que l’amour ne la frappe, elle est condamnée Alors que l’amour embellit souvent, il altère physiquement la Beauté. «Avant que l’amour ne l’eût saisie dans sa griffe de flamme, elle avait été le type d’un de ces genres de beauté évidemment prédestinés au malheur, en raison même de la sublime délicatesse de leur forme. Cette délicatesse exceptionnelle, qui n’est pas de la beauté, – car la beauté a la force d’une harmonie, et, au contraire, cette délicatesse exquise, incomparable, vient peut-être d’un trouble, d’un élément céleste de trop dans la composition de l’être humain, – s’élevait en Madame de Mendoze jusqu’au phénomène.»[30]

Madame d’Anglure, Martyre de Mendoze, et bien d’autres plus tard, ne sont rien par leur beauté elle-même… et sont aussi ténues et fugaces que leur beauté désirée. Barbey n’est pas vraiment attiré par l’art classique harmonieux et mesuré, toute clarté et bonté, et refuse la beauté classique sans tourments: la Grèce classique et harmonieuse du XIXe siècle n’est pas un monde qu’il fréquente à cause de sa beauté trop paisible…

Il condamne inconsciemment les belles célestes (ou leurs homologues masculins, rares il est vrai) à la bêtise, ou au malheur. Les deux sont-ils le revers de la même médaille? Dans le premier cas, Barbey jaloux dénigre consciemment la beauté, narquois, moqueur, ironique; c’est un argument qu’on entend souvent, mais sans unanimité, et qui est un peu plus personnel à notre auteur; dans le second cas, avec un mécanisme plus subtil, Barbey regrette de constater, avec plaisir, que la beauté est plus fragile car elle est un apogée; c’est une constatation commune qui veut que la mort prenne ce qu’il y a de plus beau… et c’est un thème relativement fréquent chez lui.

Et est-ce aller trop loin que de dire que lui, qui sait avoir frôlé la mort, se console peut-être ainsi en pensant à sa robustesse (il a toujours été fier de sa force) et en pensant que la beauté parfaite a un défaut, qui n’a rien à voir avec la beauté, mais qui est cette faiblesse. Il est frappant de voir que Barbey n’a jamais pensé qu’il était prédestiné à mourir tôt, ni eu l’idée d’avancer cette heure. Marqué par la souffrance dès sa naissance, oui, il est convaincu de cela, mais une fois vivant, il a senti dans toutes les fibres de son être ce désir de vivre qui nous rend parfois même la mort, les morts, si présents, et la vie et la mort si denses.

La description d’Hermangarde est très axée sur sa beauté physique. En effet, elle est dite  » belle  » avec une insistance presque incroyable, sans aucune fissure ni faille; cet adjectif est répété à satiété par Barbey comme s’il ne savait rien dire d’autre… L’autre « belle », Madame de Mendoze, elle aussi avait été d’une beauté sublime prédestinée au malheur [31]mais on dirait des coquilles vides. Toutes deux font penser à ces tableaux de David, ou de Girodet… bien trop uniment pures pour être des préraphaëlites. Martyre a le nom et la beauté d’une morte d’amour qui s’incarne; Hermangarde porte un nom qui évoquait sûrement à Barbey la beauté («hermosa» en espagnol veut dire «belle»), en même temps que la blancheur, mais aussi la froideur: l’hermine, gracieuse et cruelle, devient blanche en hiver par mimétisme avec la neige. C’est une perfection de beauté donc, et, en plus elle «garde» cette pureté (ce que ne faisait pas sa grand mère, Hermine de Flers, ni Herminie de Stasseville). Hermangarde est aux yeux de Ryno «saintement belle (…) idéale (…) belle comme une illusion»[32]… Et effectivement, la laideur si vivante de Vellini va  » battre  » la beauté surhumaine inhumaine d’Hermangarde, (un peu comme déjà la beauté de Camille femme n’avait rien pu contre le désenchantement d’Allan):  » Contre ces impressions sorties du gouffre de l’être, l’amour d’Hermangarde était un talisman qui ne savait plus me défendre! Sa beauté non plus! (…) Ainsi, la beauté la plus admirée était vaincue une fois de plus par cette incompréhensible laideur (…) « [33]

La beauté est donc effectivement présage de faiblesse ou de mort; elle n’est pas source porteuse de passion quand elle est trop  » simple  » et classique. Barbey devient sans doute conscient que cela le touche lui-même de près, et qu’il est un peu Ryno en cela!

Un test: avec cette structure aurevillienne où la beauté prédestine au malheur, peut-on savoir si dans l’esprit de Barbey, Herminie du Tremblay est innocente ou coupable? Herminie est très belle: donc elle est ou un peu bête et inconsciente, ou diabolique et masquée. Lequel des deux? Selon la structure habituelle du Barbey de l’époque, dans le premier cas, elle est promise à la mort physique ou sentimentale; dans le second, elle survit diaboliquement à sa beauté. Or elle meurt. Donc elle doit être innocente. Mais comme la structure dont nous avons parlé dans notre travail sur le Masque «prouve» que, dans l’esprit de Barbey, elle porte un masque, on peut donc en inférer que son «péché» est d’avoir aimé Marmor. Comme elle est «innocente», son «péché» doit sembler tout à fait relatif à côté de la cruauté des deux autres. Donc elle a été tuée, tout comme le bébé, (son enfant ou son demi-frère) par Marmor ou sa mère… Peut-être d’autres études permettraient-elles de continuer à résoudre cette énigme, et surtout l’énigme du fonctionnement de l’inconscient dans la création aurevillienne. La beauté d’Herminie qui semblait d’une céleste a donc été compliquée par une faute que Barbey absout.

C’est une autre forme du thème du masque.

On pourrait poser ainsi le problème esthétique qui se pose aux artistes en tout genre: le beau intéresse moins que le laid. L’histoire qui finit bien semble moins profonde que celle qui finit mal; le tableau serein semble moins adulte et moins valable que le drame, la comédie semble un art mineur à côté de la tragédie etc. Barbey était conscient de ce problème psychologique et esthétique. C’est à dessein que Barbey approfondit ses personnages et il ne trouve pour lors cette profondeur que dans la direction appelée «mal». Nous y reviendrons.

La beauté est prédestinée au malheur certes (Dlaïde Malgy dans l’Ensorcelée en est un nouvel exemple), quand elle est céleste, mais elle peut aussi être source du malheur d’autrui quand elle est diabolique: en effet, la beauté attire le mal: celui qui la convoite et se retrouve prêt à tout pour la posséder, aussi bien que celui qui la possède en lui, et qui devient centré sur son image.

Dans Une vieille maîtresse, il y avait une lutte entre la beauté et la laideur, et la beauté parfaite était vaincue (on sent très bien que Barbey est dans le camp de Vellini et de Ryno) et celle qui triomphait était avant tout celle de la passion interdite ou défendue, mais indomptable.

Dans L’Ensorcelée, la Beauté de tous les personnages a une signification contraire à celle qui est habituellement admise dans les romans mièvres du XIXe siècle.

La beauté initiale de La Croix-Jugan est celle d’un archange tombé, ou d’un Saint-Michel qui tue le dragon, et serait en fait un démon… et il tient ce que promettait  » cette beauté funeste et cruelle « . Ainsi l’orgueil de soi-même est-il ici la cause de la perdition, que Jéhoël soit beau ou laid… et aussi la manifestation d’un pouvoir fatal qui le fera maudire de ses victimes.

La Clotte aussi a été pervertie par sa beauté dont elle était si orgueilleuse qu’elle en était devenue froide, et qui ensuite, pour rattraper le temps perdu, l’a poussée dans les débauches insensées. Cette beauté, perdue maintenant qu’elle est vieille, la rend indifférente à tout ce qui est religion: «Rachel égoïste et stérile, qui ne voulait pas être consolée parce que sa jeunesse et sa beauté n’étaient plus!» (page 702 O. C. I.) Pour elle le corps, avec ses plaisirs et ses douleurs, a un rôle primordial, à la fois révélateur et cause du malheur et Destinée à lui seul.

Mais cette beauté ne cause pas volontairement le malheur d’autrui.

En conclusion: la beauté physique naît dans un corps plus fragile, et elle décline d’autant plus qu’elle est plus grande. C’est une qualité passagère, à laquelle on donne une importance démesurée, et le désir qu’elle attire, même intense, peut être encore plus fugace qu’elle. Barbey prétend même qu’elle prédestine au malheur; ou qu’elle peut l’entraîner autour d’elle, même involontairement.

D’après le tableau que dresse Barbey, si on ne peut pas encore dire «heureux les laids!», en tout cas on a envie de s’exclamer: «Bienheureux ceux qui ne sont pas beaux!»

La beauté n’arrive qu’en second après la description psychologique ou comportementale.

Jusqu’ici, les personnages principaux qui étaient beaux, l’étaient tout de suite dits. Au début, les «laids» avaient le même traitement (Le cachet d’onyx, Léa). Ensuite, ((La Bague d’Annibal, L’Amour Impossible, Une Vieille maîtresse) Barbey les rendit séduisants aux yeux du lecteur, avant de les décrire physiquement.

Dans L’Ensorcelée, la Beauté passe protocolairement au second plan: les descriptions physiques de tous les personnages principaux, beaux ou laids, arrivent longtemps après que Barbey nous en a parlé ou qu’il en a donné une description psychologique. Comme si Barbey voulait que le psychologique prenne le pas sur le physique. Il renverse l’ordre habituel de sa technique descriptive: quand un auteur trouve ainsi une «loi», cela signifie quelque chose. De plus, nous voyons que les caractères que Barbey préfère, et admire, – nous y reviendrons – les plus nobles, les plus forts, les plus passionnés, ne font pas vraiment attention à la beauté physique: ils sont au-dessus de cela.

Les personnages secondaires, au contraire, sont décrits comme beaux ou laids extrêmement vite, et leur caractère est aussi simplifié parfois au point d’en être simpliste et convenu. La rapidité de la catégorisation beau-laid est un signe-test du peu d’importance accordée à ces comparses.

Prenons l’exemple de Barbe et de Nônon, dès que Barbey nous les présente: «Barbe était plus âgée que Nônon. Elle n’avait jamais eu la beauté de la couturière. Aussi, servante de curé dès sa jeunesse, à cause du peu de tentations qu’elle aurait offertes aux imaginations les moins vertueuses, elle avait le sentiment de son importance personnelle.» [34] Cette Barbe médit donc de Jeanne. «- Mon Dieu, Barbe, – repartit Nônon, qui était bonne, elle, comme un reste de belle fille indulgente, – le mal n’est pas si grand après tout! On ne peut pas avoir de mauvaises pensées sur cet abbé, qui ferait plus peur qu’autre chose à une femme, avec son visage dévoré…»[35] Idées classiques et banales sur la beauté.

Après le dénouement tragique, Barbey crayonne un Greuze plutôt que de nuancer un Chardin: «- Il n’est donc pas une créature comme les autres,» – dit Nônon rêveuse, son beau bras que dessinait la manche étroite de son juste appuyé à sa cruche de grès, posée sur la margelle du puits.»[36] On dirait que Barbey barbouille ici, sans soin, quelque chose de pittoresque à peu de frais. Banale description d’un personnage banal, à la beauté trop commune, et qui commencerait à prendre de la profondeur par contagion, par contamination du mystère, une fois Jeanne morte.

La beauté amène donc de la superficialité si on est un comparse banal, et par association inconsciente, un «traitement» littéraire à l’économie.

Nous verrons plus loin ce qu’il en est des héros laids.

Comme si Barbey prenait tout à coup conscience qu’il n’avait pu imaginer auparavant que des beautés idéales et impossibles, tout à coup débarque en force la beauté masculine possible.

L’Ensorcelée s’ouvre en effet sur la description d’un homme qui n’est pas un Apollon, pour parler familièrement, mais qui va faire changer d’avis le narrateur, après un long examen que marque la présence d’une locution adverbiale restrictive: «après tout»: «C’était un homme de quarante-cinq ans environ, bâti en force, comme on dit énergiquement dans le pays, car de tels hommes sont des bâtisses, un de ces êtres virils, à la contenance hardie, au regard franc et ferme, qui font penser qu’après tout, le mâle de la femme a aussi son genre de beauté.» [37] La beauté, apanage typiquement féminin, pour beaucoup, est donc en fait découverte dans sa vraie nature: il existe aussi une beauté du mâle et ce qui était «beauté» sans autre précision devient maintenant «beauté de l’homme», ce qui relativise la beauté de la femme, et permet à la beauté masculine d’exister en elle-même. Or Barbey n’est pas lui-même sans quelque parenté physique, nous le verrons, avec Tainnebouy. La beauté de Tainnebouy ne réside pas dans le visage lui-même dont on ne nous parle que plus tard.

Lui qui avait démoli à grands coups l’édifice classique de la beauté, il se livre, dirait-on, à de premiers essais pour définir une beauté classique et morale positive pour l’homme.

Même démarche, semble-t-il, dans Le Chevalier Des Touches, écrit sous l’influence de l’Ange Blanc, avec de grandes difficultés d’ailleurs dans la rédaction et la composition. On y retrouve les thèmes précédents entrelacés, mais Barbey essaie de définir une beauté classique et morale positive pour des personnages doués de valeurs qu’il reconnaît: l’héroïsme, l’honneur, la religion, et surtout une beauté qui serait vivable pour lui.

Pour Aimée et Monsieur Jacques, ces deux personnages, beaux et idéaux, (célestes, qui connaîtront donc une triste destinée), Barbey est obligé d’inventer un mystère qui leur donne profondeur, sinon, ils seraient bêtes et insipides, même pour leur créateur… La pudique Aimée rougit sans qu’on sache pourquoi et le mystérieux Monsieur Jacques n’aurait sans doute pas dû se marier…

Reste la beauté de Des Touches qui n’est pas «bête», qui n’est pas «céleste» puisqu’il est froid et cruel, et qui n’est donc pas prédestiné au malheur (il est seulement la victime rebelle et révoltée des rois amollis). Comment Barbey va-t-il donc s’y prendre pour ne pas avoir à l’envier?

Nombreuses sont les notations qui insistent sur le fait que Des Touches ne s’intéresse pas aux femmes. Il est donc privé (par Barbey) de contacts féminins: encore un vilain tour de la Beauté!

Barbey tiendrait-il inconsciemment ce parallèle: Des Touches est indifférent aux femmes parce qu’il est beau comme une femme; inversement, un homme laid peut donc logiquement être attiré par les femmes, ou les attirer, parce qu’il est plus viril de visage, tout en ayant le côté androgyne du corps d’un dandy… Barbey essaie lui aussi de garder une taille de guêpe et il est fier de sa force de Normand, mais heureusement qu’il a cette figure de Pirate qui le met « à l’abri  » des inconvénients d’une trop grande beauté! On dirait que Barbey accepte mieux l’idée de la laideur éventuelle de sa figure pour avoir en même temps la force, et la possibilité, de désirer les femmes.

On dirait que dans ce roman, Barbey revient à des catégories plutôt classiques, – sous l’influence de l’Ange Blanc, ou pour lui faire plaisir? -: on ne doit pas sortir de son cadre, ni de son sexe, pour mener une vie normale: les contre-exemples de Des Touches (trop féminin physiquement) ou de Monsieur Jacques (trop féminin psychologiquement), l’excessive beauté d’Aimée, fatale pour elle, montrent que la vraie beauté est un équilibre difficile au-delà des apparences de la beauté.

Barbey a mémorisé une phrase d’Astruc au détour d’une lecture, presque inconsciemment, parce qu’elle lui plaisait, sans penser qu’il aurait à la situer… et un jour, il la cite au passage: «La beauté, dit-il profondément quelque part, est toujours cruelle.»[38]. Cette phrase est ambiguë: est-ce La Beauté en général ou ceux qui sont doués de beauté? Est-ce la Beauté qui les frappe cruellement ou si des êtres beaux qui exercent leur cruauté sur les autres?

Cela reprend donc ainsi synthétiquement les différents thèmes vus jusqu’ici.

Au début la constatation que la beauté ne doit pas être parfaite pour créer le plaisir et être aimée, donc qu’un défaut augmente la beauté, est en quelque sorte une beauté..

Ensuite, description de la beauté comme bête, stupide, ou aimée des bêtes, stupides.

Puis l’idée que plus grande est la beauté, plus court est le bonheur; et même qu’avant le bonheur, de toute façon, elle est prédestinée au malheur; qu’elle peut entraîner le malheur d’autrui involontairement.

La beauté passe progressivement au second plan dans la présentation des personnages importants. Elle ne passe en premier que pour les personnages secondaires.

Dans le Des Touches, Barbey reprend le thème de la Beauté prédestinée au malheur, et de la juste répartition des sexes et du normal.

Car qu’est-ce donc pour lui qu’une beauté belle et bonne? Belle et souhaitable? Il n’y en a quasiment pas… et s’il se demande s’il va réussir à définir sa Beauté, c’est parce que comme beaucoup il se sent attiré par une beauté complexe, et non simple, une et parfaite, totalitaire.

De cette démolition en règle de la Beauté, la Laideur sort-elle grandie?

Notons d’abord que Barbey ne critique pas la Beauté en tant que telle, mais surtout dans ses conséquences viciées.

La laideur est dans une meilleure situation que du temps où la Beauté était une reine absolue, elle l’a mise en mauvaise posture plusieurs fois. Mais la Laideur n’a qu’un atout: il faut son grain de sel dans la beauté parfaite pour qu’elle soit encore plus belle, et un auxiliaire: elle n’est pas appréciée par les gens bêtes.

Toutefois ici, nous n’avons décrit qu’un front du combat, qui se développait essentiellement par la négation et l’opposition, dans le but de détruire l’esthétique et les valeurs de la beauté telle qu’elle était appréciée souvent par les gens qu’il conteste, sur une période qui dure jusqu’à Des Touches, à peu près.

Mais il y a un autre front.

 

Valoriser et construire la laideur. VI.2.

Cette seconde manière de s’attaquer au problème de la laideur est de valoriser et construire positivement la laideur.

Il ne s’agit pas de bâtir une esthétique de la laideur, qui aurait quelque chose de systématique: comme quelqu’un dont le but serait de faire de la laideur quelque chose de beau, ou un Baudelaire qui voudrait tirer du plaisir aussi de la laideur pure: «Sachez tirer parti de la laideur elle-même (…) Pour certains esprits, plus curieux et plus blasés, la jouissance de la laideur provient d’un sentiment encore plus mystérieux, qui est la soif de l’inconnu et le goût de l’horrible.»[39]Baudelaire lui, était beau, et pouvait se distraire aussi par cette perversité qu’il reconnaissait, tirer du plaisir de la laideur, mais pour Barbey, qui s’est vu laid, on ne plaisante pas là-dessus: Barbey, lui, nous l’avons vu, aimait la beauté, et de façon très constante a cherché à la connaître, à la définir de façon valable, par une sublimation souvent difficile et douloureuse.

Barbey, dans ses premières œuvres, affirme aimer la laideur habituellement repoussée (maladie ou mort) comme une beauté.

Dans Léa, Reginald ne s’explique pas l’attrait qu’il ressent pour une malade qui n’est plus belle… mais il subit la passion malgré et même à cause de cela.

Dans Germaine, Barbey souhaite faire comprendre au lecteur la cause de ce goût, qu’il sent bien particulier, pour une femme âgée: «Mais si cette beauté est déjà morte ou va mourir, attaquée au plus pur de sa source; si – hasard étrange – (nous nous mettons à aimer cette femme âgée certes, mais qui a beaucoup vécu et nous attire justement par le mystère du passé, alors) nous sourions du premier sourire de nos corolles entrouvertes (à cette femme qui) nous apparaît divine à travers sa pâleur mortelle!»[40]; voilà comment on peut désirer une femme mourante, froide, dépressive, une statue, ou Niobé.

Dans un accès de confidence, Barbey reprend le «nous», personnel en même temps que sollicitant la complicité du lecteur dans ce désir pour les signes de l’âge chez la femme:

 » Et d’ailleurs, la beauté qu’on aime et qu’on préfère est un secret que l’imagination garde à jamais. Cheveux cendrés par les années, sur un cou qui a perdu les mollesses du pâle azur de

ses belles veines, yeux dont la flamme, dans les prunelles un peu ternies, se concentre au lieu d’irradier, comme si le cœur avait absorbé dans ses sables arides les flots de lumière et les larmes qui s’y jouaient; bouche où l’haleine n’est plus fraîche, mais ardente; tempes plus expressives et plus élargies, sous la couleur de jour en jour plus meurtrie d’un bistre mat, n’y a-t-il pas en vous la volupté autant que dans les efflorescences de la jeunesse? Ne dirait-on pas que l’âme, comme la nature, fait fleurir dans les ruines ses plus beaux gramens? Et l’imagination développée n’arrive-t-elle pas, en toutes choses, à ce que les imaginations moins riches et restées en deçà de ses développements osent appeler des dépravations? «  [41] Barbey essaie de justifier ce que d’autres  » osent  » appeler des dépravations en les accusant de ne pas avoir assez d’imagination. Mais ici, s’agit-il réellement d’imagination? ou le désir n’est-il pas en fait ici, brut de toute imagination, et rebelle à tout raisonnement conscient et raisonnable? Toujours dans le même roman, Barbey a une expression très significative: Yseult s’harmonise avec la nuit qui l’entoure.  » Les femmes de quarante ans ne resplendissent qu’entre minuit et une heure. Ceux qui ne les ont pas vues à cette heure-là ne peuvent pas en parler. C’est  » l’heure des morts », dit la ballade « [42] La mort en vie est loin de faire peur

Mais pourtant, quand l’amour s’en va, les yeux se dessillent:  » Nous ne voyons pas sans courroux les traits que nos baisers couvrirent n’être plus qu’un plâtre inanimé et enlaidi »[43]

Le 29 septembre 1843 le voit expliquant à son provincial timide de Trebutien qui est Mme de Maistre:  » De plus, mon cher, elle est belle, et a trouvé l’art de faire de sa maladie une augmentation de beauté, et je dis bien une augmentation, c’est le mot, car elle est de la famille de Rubens. « [44]

Il met de moitié dans ses enthousiasmes à majuscules le pauvre Trebutien qui n’en peut mais, à propos de sa blanchisseuse qui est borgne:  » Un bourgeois la trouverait laide, mais des gaillards comme Nous, Non! (…) « .

La maladie ou la mort n’arrêtent pas d’habitude le désir de Barbey:  » Autant dire que derrière les murs du harem aurevillien, peuvent s’abriter toutes les horreurs auxquelles se prêtent, consentantes ou forcées, les victimes du château sadien. «  [45] Philippe Berthier note qu’il a aimé des femmes qui sont mortes: Ernestine du Méril, Paula… Et dans ses romans du début surtout – mais il ne les reniera jamais –, ni la maladie ni la vieillesse n’arrêtent le désir, [46] et on approche du vampirisme et de la nécrophilie…

  1. Gautier raconte que Barbey lui a dit que ce qui l’attirait chez Sarah Lafaye, la jeune nièce de Coppée, c’était, « la lèvre supérieure relevée et laissant voir les dents, puis le dessous des paupières battues et les pommettes saillantes qui la faisaient ressembler à une morte. «  [47]

Aimer ce que d’autres trouvent laid, c’est aussi une façon de leur dire qu’ils ont eu tort dans leurs goûts.

Ce thème se maintiendra, de la force des souvenirs, et ne sera jamais tabou, mais après la mort de Paula, il semble moins provocant.

Deux poèmes de 1843 marquent ainsi une évolution. D’une part L’échanson où Barbey regrette finalement ce masque divin que met la jeunesse sur nos visages, masque d’illusions cent fois plus beau que nous… et d’autre part Oh! comme tu vieillis! où l’auteur s’adresse à une femme, qui n’en est pas moins belle, mais qui perd la jeunesse du cœur et frissonne et doute… Barbey se sent en effet à un tournant où la maladie et la mort ne seront plus désirables pour lui dans la réalité. A cette époque, il a 35 ans et confie qu’il se sent vieux: il trouve alors sans doute à la jeunesse des attraits inaperçus pour lui, souvent amoureux de femmes plus âgées que lui jusqu’alors.

Puisqu’il faut être honnête, voici qui nous contredit: une pensée des Disjecta membra, notée avec beaucoup d’insistance puisqu’elle est datée, localisée, et même signée…: Mais c’est presque la seule exception à ce thème, et cette pensée s’applique à un cas bien particulier, ce qui explique peut-être qu’elle soit orientée différemment de tant d’autres: la voici dans toute sa cruauté, et peut-être dans sa vérité:

« Valognes, le 12 septembre 1879

L’attribut souverain de Dieu, c’est d’embrasser tous les temps: ce qui est pour l’homme la qualité divine de prévoir;

Un homme supérieur voit l’avenir de la femme qu’il aime.

Il la voit, par exemple, dans l’avenir, ressemblant à sa mère, – vieille – morte –, et même squelette.

Et il cesse d’aimer. J. B. d’A. « [48]

Peut-être pourrait-on paraphraser Barbey lui-même, comme à propos de Cléopâtre, en lui disant:  » parce que c’est votre mère « !

Si la maladie et la mort ne seront plus l’origine des beautés supplémentaires à aimer pour un Barbey révolté contre les canons classiques, il va progressivement, et plus paisiblement, trouver des beautés dans ce que les esthètes auraient qualifié de défauts naturels: ainsi beaucoup de laideurs sont au coup par coup intégrées comme des beautés; en 1856, Barbey semble se libérer des obligations physiques des plaisirs esthétiques dus à la beauté ou à la laideur; il écrit  » Quand elle aura des cheveux blancs, Elle me paraîtra plus belle encore, et je l’aimerai toujours mieux. « [49] Ce genre de notations, idéalistes, devient plus fréquent. Et l’Ange Blanc le protège de trop de sensualité(s).

Barbey a donc, avec provocation, choisi de magnifier les laideurs habituellement admises comme telles: la maladie, la mort, la vieillesse… et ensuite plus paisiblement, choisi d’accepter ces facettes de la vie telle qu’elle est.

Second thème qui lui aussi veut libérer Barbey des carcans de l’esthétique de sa jeunesse: la beauté n’est pas obligatoirement uniforme.

Dans ses premiers articles, Barbey parle de l’éducation des artistes de nos jours, et l’on voit comme il donne une place importante à l’influence du milieu… que lui, a choisi de fuir[50]: s’il y a si peu de vrais artistes, cela est dû à l’éducation d’un milieu uniformisateur; il faut qu’ils deviennent indépendants physiquement et intellectuellement de leur milieu. [51]Une fois qu’il a fui, il peut s’éduquer lui-même à la variété complète des sensations. «L’artiste en présence d’une œuvre qui le transporte, ne voit jamais qu’une des faces du Beau; il en constate une magnifique expression, mais cette expression est unique, isolée. Ne pourrait-elle pas être différente sans cesser pourtant d’être une forme également vraie de la Beauté éternelle? Question qui touche à cette autre: si la notion du beau est une ou multiple, et si elle est soumise à des lois variables ou absolument: question dont la solution influe même sur les procédés matériels de l’art. L’artiste découvrira sûrement des modes nouveaux de traduire au regard des hommes quelque aspect inconnu de la Beauté infinie. C’est ainsi que l’étude de l’idée qui préexiste à l’art, et que l’art implique, donnera à l’artiste une originalité profonde et grande, bien au-dessus de celle qui n’est due qu’à une manière toute individuelle de sentir.»[52]

«De ceci résultera pour l’artiste comme une nouvelle éducation non moins importante, le perfectionnement des organes. C’est ce continuel aiguisement des sens, c’est leur raffinement par le choix des contacts, l’harmonie des sensations, qui développe ce qu’on appelle le sens artiste. On n’a pas qu’à se donner, comme les sensitives, la peine de naître; il faut prendre encore celle de vivre.» [53]

Barbey dit ici en même temps l’importance de l’éducation, et la nécessité d’y échapper.

Le beau sans la liberté n’est pas la Beauté.

Barbey contestera assez tôt les valeurs esthétiques superficielles et – paradoxalement – matérialistes de son milieu au nom de l’»originalité»[54], de l’étrange: «Le Beau est toujours bizarre» selon Baudelaire qui ne craignait pas vraiment de se contredire au premier degré. L’esthétique de la laideur unit l’animalité, l’étrangeté exotique et la laideur humaine. [55]

L’originalité qu’il affectionne le pousse à définir un type de beauté qui l’attire plus particulièrement:  » La femme, – la femme étrange et puissante surtout pour nous autres, imaginations aventureuses qui chevauchons l’hippogriffe et que l’étrange attire presque aussi fort que la beauté. «  [56] «La Fantaisie», ainsi caractérisera-t-il Vellini le 22 avril 1845 et le F majuscule insiste sur la puissance de l’imagination débridée.

L’étrangeté, thème cher aux Romantiques – devenu presque banal, est un argument qui pèse chez lui son poids de Beau dans la mesure où elle instille dans la Beauté l’épice de ce qui pouvait être qualifié classiquement de laid. Mais elle n’est pas que pittoresque individuel et surprise pour des sens blasés d’une autre personne.

Certes l’originalité du goût tenant à l’individu lui fait plaisir, mais plus encore le réconforte la constatation générale que ce que nous appelons laideurs ici peut être beauté ailleurs, et réciproquement, dans une visée presque ethnologique ou sociologique. [57] Ce qui lui permet de s’opposer à l’accusation de faute de goût (en ce qui le concerne bien sûr!). [58]Il trouve dans ce relativisme une grande liberté.

«Moi, je suis un barbare bien souvent, qui se retrouve sans cesse avec des goûts de sauvage « [59]… mais quels goûts en fait? et de quelle tribu barbare, demanderait un ethnologue ou un historien…? C’est simplement le goût libre!

 » Rollon Langrune avait la beauté âpre que nos rêveries peuvent supposer au pirate-duc qu’on lui avait donné pour patron, et cette beauté sévère passait presque pour de la laideur, sous les tentures en soie des salons de Paris, où le don de seconde vue n’existe pas plus qu’à la Chine! « [60] Barbey se dote donc, sans aucun complexe, du don de seconde vue que les Parisiens, réitérant le «Comment peut-on être Persan?» (ici Chinois!), sont incapables d’avoir, un Normand leur semblant laid.

Sombreval aussi serait jugé laid par des hommes et des femmes au goût banal.

Tressignies, très connaisseur, distingue, lui  » la souveraine beauté que ne voyaient peut-être pas ces Parisiens, si peu connaisseurs en beauté vraie, et dont l’esthétique, démocratisée comme le reste, manque singulièrement de hauteur. « [61]

«Lasthénie de Ferjol avait une de ces figures que le monde trouve plus jolies que belles, – mais il est vrai que le monde ne s’y connaît pas!»[62]

 «… charmante à n’y pas croire/ Car ils la disent laide ici, –, stupide gent!/ (…) dans la ville adorée…»[63]

Barbey cherche donc à justifier des laideurs en les expliquant comme des choses belles à l’étranger, ce qui relativise les canons de la beauté. Il choisit de s’en appliquer certains, en tant que Normand, Viking, Mérovingien, Grec, pirate, etc.

Ce relativisme bien établi empêche en fait la constitution d’un contenu concret et donc fini de la beauté, et conserve donc à ceux qui ne rentrent pas dans la bonne catégorie la possibilité de plaire… Or, nous l’avons vu, voici la meilleure définition de la Beauté: est beau ce qui plaît à la vue, est laid ce qui déplaît à la vue – et nous avons été éduqués ainsi – mais il y a absence de contenu. Attraction ou répulsion sont des concepts de plaisir qui sont explicables, mais déraisonnables souvent. Les traits du visage ou les formes du corps particulières d’un particulier restent un pur spectacle. Mais ils sont, pour les autres, les identificateurs de l’individu quoiqu’ils lui soient imposés, et, quoiqu’ils soient ainsi in-sensés, souvent celui-ci portera quand même un surnom ou une appréciation qui est née de cette particularité, même si elle ne le représente pas dans sa vérité intérieure profonde… Ces surnoms, ces sobriquets, sont le reflet d’un imaginaire commun qui s’arrête à la surface des choses, et au plaisir premier. Pour le laid, il va donc s’agir de jouer à partir de l’éducation au beau des autres. Comment? Le pâle qui se sent laid peut suivre cette recette: prendre un pays où une peau pâle est une beauté, se dire de ce pays pour telle ou telle raison bien reconnue par tous, et le faire dire aux autres, pour se faire reconnaître ce qui est devenu une beauté!

Le droit au relativisme de la beauté est un droit que Barbey compte bien faire appliquer à son profit. Nous en reparlerons dans la partie VIII.

Ceux qui aiment la beauté sont bêtes, nous inculque Barbey (VI-1-b). Il fallait bien s’attendre à son corollaire réciproque et – et renforcé!: la laideur est appréciée par les gens intelligents, et ceux qui n’apprécient pas à leur juste valeur les gens disgrâciés sont des gens «bêtes». Tous ceux qui aiment autre que la beauté classique sont intelligents. C’est pourquoi dans la présentation de ceux qui sont laids, et qu’il apprécie, Barbey commence par donner au lecteur des raisons d’être séduit.

Plus le caractère est fort, plus le héros est important, moins la beauté compte à ses yeux et, par association inconsciente, plus Barbey, pour le rendre sympathique, surtout s’il est laid, travaillera, retardant ou annulant sa description physique. Dans le cas d’un héros disgrâcié, les valeurs deviennent alors totalement différentes de ce qui est habituel.

La beauté est inintéressante; la laideur non.

Exemple de héros qui aurait pu être au masculin une «Maria» comme celle du Cachet, Ryno[64]confesse: «J’étais dans les premiers moments d’une jeunesse pleine de force. J’aimais les arts. Je lisais les poètes. J’étais fanatique de la beauté des femmes. Tous les choix que j’avais faits dans ma vie respiraient la fierté d’un homme qui ne s’enivre que de choses relevées, que des nectars les plus purs et les plus divins.» Jusqu’ici, Ryno n’est qu’un adolescent, ignorant ce qu’est en fait la Beauté dans son entier. C’est un amateur de beauté, mais dans le sens le plus banal et le plus «bête» du terme. D’où sa réaction si banale devant Vellini: «Cette femme que me montrait de Mareuil me parut indigne d’arrêter seulement le regard, et je le traitai d’extravagant. (…) – Oui, elle vous paraît laide, – dit le comte de Mareuil en s’appuyant sur mon bras et en m’entraînant. – J’étais comme vous; je l’ai trouvée laide; mais vous verrez quels sont les incroyables prestiges de cette laideur!»[65]Comment Barbey qualifie-t-il donc exactement ceux que fascinera la laideur de Vellini, type bien particulier de  » beauté « , (et parmi lesquels il se range bien sûr):  » Pour aimer cet être changeant, beau et laid tout ensemble, il fallait être un poète ou un homme corrompu. « [66] Pour ces êtres d’exception, et plusieurs hommes autour de Vellini en font l’expérience qui les transforme profondément, la beauté classique ne sera plus le sommet de la perfection: la laideur va la supplanter; tout change en eux, et à leurs yeux. Ils passent en quelque sorte de l’ignorance à la science… Mais lorsqu’il voit une beauté qu’il croit idéale et parfaite, Ryno croit pourtant qu’il peut retourner en arrière…

Or les dix ans passés avec Vellini, et «avant que» commence le roman, l’ont changé: c’est un éternel adolescent frondeur devenu intelligent: il peut faire penser au surhomme nietszchéen dans la liberté qu’il a donnée à sa passion.  » Ce soir nous n’avons pas dix ans entassés sur nos têtes. Tu es plus beau que quand je te vis pour la première fois.  » Cette exclamation de Vellini vient de la nature de la beauté de Ryno. Homme de passion, sa passion le transforme et le rend désirable.:  » Il avait la beauté mûrie d’un homme qui touche au plus intense de sa force, de sa passion, de sa pensée, et qui monte lentement vers le midi de sa vie, dans un char de feu, comme le soleil. «  La beauté de Ryno, sans rien de classique, est en fait une beauté magique composée de bien d’autres éléments que simplement physiques: elle est devenue intelligence et sensibilité au plaisir et à la beauté sous toutes ses formes. Ryno aime tout entier Vellini; ce n’est qu’une partie de lui qui aime Hermangarde. [67]

Comme il aime passionnément une femme laide, la société conventionnelle le trouve frondeur et contestataire: il prend ici en effet vis-à-vis d’elle une espèce de détachement, de liberté qui les choque, d’où les réactions des salons et du monde. Sa façon de comprendre la beauté n’est pas acceptée.

Barbey à l’époque où il écrit ce roman, vivant avec la Malagaise, se veut en effet dandy, blasé, corrompu et poète…

Il n’est que d’observer la façon dont il raconte l’aventure à ce bon public de Trebutien avec une contradiction assez significative.

Première version: il présente à Trebutien dans toute son originalité et sa beauté une jeune femme «de Malaga, brune et dorée, parfumée,» avec une «toute petite main», [68] passionnée, bref des détails appétissants. Par ailleurs, ces éléments ne sont pas sans le grandir, même physiquement (Quand on attire une belle femme!…) Deuxième version: il dessine[69] «une femme horrible», un «monstre de la plus pure et de la plus calme beauté», et laisse entendre que la vraie Vellini était d’une laideur mystérieusement puissante. Ce qui lui donne à lui d’autant plus d’intelligence, d’originalité, un côté Fleurs du mal-Lautréamont-Mirbeau… La première version impliquait une impasse: lui-même voulait être considéré et apprécié uniquement comme beau. La seconde version montre un changement significatif: il ose se montrer plus exactement et combat d’une autre façon son complexe esthétique. L’exemple vécu de – et avec – Vellini lui a appris que l’on peut désirer même un être disgrâcié et lui-même aussi va chercher à être apprécié tel qu’il est, même si certains le trouvent laid: il a maintenant la certitude que d’autres peuvent le trouver beau et désirable. Tantôt il pense qu’il ne peut être aimé que par quelqu’un de non-bête, intelligent, artiste et original, c’est-à-dire une femme laide; tantôt il pense que lui, non-bête, intelligent, artiste et original, peut aimer une femme laide.

La première version est celle d’un dandy amoureux du beau classique, et digne d’être aimé des plus belles femmes (même si elles sont bêtes): c’est plutôt un système d’affirmation de soi par un bel objet qu’on possède qui fonctionne ici et qui est garant de la qualité de ce qu’il est, tout bénéfice pour un narcissisme endolori. Dans la second version où il affirme, bien plus tard, que cette femme était laide, c’est l’aveu d’un homme qui est plus sûr de lui, de son goût, (et qui pense peut-être à son propre cas en affirmant que la laideur peut être aimée), preuve d’une plus grande confiance en soi. [70]

Il y a donc deux façons de voir les relations entre eux; mais dans les deux cas, la laideur d’un des deux, ou des deux, signifie de toute façon indépendance de jugement et personnalité. Diagnostic: amélioration de l’image de soi.

Trebutien par contre lui semble participer d’une nature où la Beauté est en fait un peu fade pour lui et le dégoûte par sa fadeur: «Je ne suis pas comme vous, Trebutien, un homme-harmonie, le lys sensitive du beau, du correct, du convenable, de la perfection. Je suis un grossier qui reçois une éclaboussure, qui n’en meurs pas comme mesdemoiselles les hermines, mais qui s’essuie et vis après». [71] Ceci est dit pour montrer – au plein de sa révolte et de son dandysme – que la beauté trop pure n’est pas belle, et que lui Barbey est plus intelligent et concret que Trebutien qui est «trop» strict.

Barbey comme Ryno et d’autres savent reconnaître – et aimer – la beauté aussi dans la laideur. C’est un signe d’intelligence, de personnalité…

Argument capital dans l’estimation de la laideur: puisqu’on peut trouver du plaisir dans la laideur, c’est qu’elle est belle…

Au début, et lorsqu’il écrit pour le public, Barbey affirme que seule la beauté est belle et qu’elle est nécessaire aux femmes. Petit à petit les désirs montrent leur indépendance par rapport aux critères classiques de la beauté: la laideur se révèle, surtout dans les écrits intimes, capacité de plaisir autant que la beauté. On dirait même parfois qu’il y a une espèce d’ascèse, à la manière d’un Rimbaud s’exerçant à voir

Barbey rencontre la jeune épouse d’un ami  » pas jolie, mais de cette laideur qui parle aux passions intimes[72]plus que la beauté même « 

« Des femmes peu jolies, excepté M. N. qui, quoique non jolie aussi, me plaît « enfin »! – Il y a de l’énergie dans la manière dont elle est brune, et puis elle ferme à moitié ses yeux noirs, passionnés en diable… Bref, elle induit en tentation.  » [73]

  » Sa femme est laide, mais ne manque pas d’expression, et aime et respecte la raillerie. « [74]

 « Laide, mais expressive et fort intelligente à ce que je crois »[75]

Ce thème fusionne avec celui de l’attirance pour une originalité de la beauté: la laideur
En 1845, il précise en quelque sorte la réalité de ceci en parlant de Vellini: «C’est encore la Gloire et la Fantaisie, que ce nouveau livre, mais c’est le règne du Souvenir, de l’Habitude, de la Laideur mystérieuse et puissante. Il y a des pages qui m’ont apaisé comme le sang coule d’une veine ouverte et apaise de certaines douleurs. « 

Une vieille maîtresse est un roman tout entier dédié à la gloire de la laideur, une laideur qui devient triomphe de la beauté. C’est en même temps un plaidoyer pour élargir, en 1840, le champ de la beauté à certains aspects de la laideur; c’est aussi une méditation sur la laideur, les sentiments qu’elle suggère chez celui qui se sent laid, ceux qu’elle peut faire naître néanmoins chez autrui. Mais il ira encore plus loin dans cette valorisation de la laideur.

Naturellement Barbey ménage les surprises au lecteur et la description de Vellini se fait par plusieurs personnes qui se complètent et se contredisent, mais qui tombent toutes d’accord, a priori, que, «n’étant ni jeune ni belle», elle ne possède pas de «séductions bien omnipotentes»[76]

Effectivement Vellini n’est jamais belle, mais elle séduit quand même:  » elle n’était pas belle, non, jamais! mais elle était vivante, et la vie, chez elle, valait la beauté dans les autres! (…) Ah! dans ces moments-là, quelle revanche la senora prenait sur les femmes toujours belles! mais l’émotion ne durait pas. Tout s’éteignait quand elle était envolée; et la nuit de la laideur ressaisissait, redévorait Vellini en silence, et restait sourdement sur elle – comme un froid basilic se cache à la place où il a tout englouti. «  [77] (Est-il illicite d’imaginer Barbey rêvant, – choisissant – d’être beau en étant  » vivant  » ainsi devant les autres? Peut-être par la parole, les mots d’esprit dans les salons, l’écriture?) Premier système de défense: la laideur peut être temporaire, elle peut n’être qu’un aspect momentané de la personne. Premier et beau réconfort, surtout quand on se rappelle comme Barbey lui-même connaissait des moments d’euphorie en public presque exclusivement (ce côté éphémère, qui était défaut regrettable pour la Beauté, devient qualité pour la Laideur).

La vitalité, la sensibilité, la sensualité sous toutes ses formes se cachent en cet être plein de mystères et de contrastes que peuvent comprendre «un poète ou un homme corrompu», et tout homme «corrompu, blasé, et vieux de civilisation et de sens.» [78]. Même la fine marquise, pourtant très Faubourg, termine sur la seule solution, une supposition qu’elle estime pourtant invraisemblable et impossible: «laide ou non, ce serait donc le résumé de toutes les séductions des autres, puisqu’on les quitte pour revenir à elle; enfin, une espèce de maîtresse-sérail.» [79] La certitude égoïste et/ou l’habitude paresseuse étant les ennemies de la fidélité illusoirement facile, Ryno ne résistera pas… [80]

Deuxième baume donc: sensualité, plaisir sont indépendants de la beauté.

Et que dit donc d’elle-même Vellini? Quel discours lui fait tenir son créateur?

Vellini, elle, dit avoir pensé que Ryno la trouvait laide dès le premier moment: cela voudrait-il dire que le laid se sent laid même quand l’autre n’utilise pas ce mot?

Elle reconnaît d’abord la beauté chez les autres. Chez sa mère «qui était bien pourtant tout ce que j’ai connu de plus beau!»[81] et ceci est important: qu’un enfant, se sachant laid, reconnaisse la beauté de sa mère, cela peut avoir des implications. Chez Ryno qu’elle aime, dix ans après. Quel bonheur d’être aimée si on est laide, par quelqu’un de beau. Et enfin, chez des femmes en qui elle ne voit pas vraiment des rivales, mais qui la dépassent en beauté et peuvent momentanément captiver celui qu’elle aime: chez Hermangarde, chez Madame de Mendoze elle la reconnaît avec sincérité… «une plus belle que nous deux, Madame,! (…) Vous étiez déjà plus belle que moi» [82] Elle aime embellir ce qui l’entoure: elle donne des bijoux à Bonine, elle choisit une femme de chambre splendide, elle s’habille comme il lui plaît, mais son but est d’être belle pour celui qu’elle aime: en grossier caban de marin sur le bateau, elle se prépare par contre longuement à recevoir Ryno. Sa confiance est dans la chaîne du sang… ce qui veut dire, même si Barbey ne lui donne pas de confidents sur ce thème, qu’elle n’a pas confiance en sa beauté: elle sait qu’elle n’est pas jolie.

Mais surtout, elle n’a pas de complexe de sa laideur… Pourquoi? Peut-être à cause de l’amour fou de sa mère dans lequel Barbey lui a donné de se baigner, bébé?

Pourquoi Vellini est-elle aimée malgré sa laideur par Mareuil, Ryno, Barbey, tant d’autres?

Prosny, madame de Flers, madame d’Artelles et bien d’autres ont une explication très simple: le plaisir dans toute son étendue. Ryno parle en effet du meneo, de sa vitalité qui la rend belle etc. Désir d’originalité? perception d’une beauté toujours étonnante? Oui, mais aussi tout simplement le principe de plaisir: Ryno est en même temps  » le Spartiate et l’ilote (…) et l’ilote ne dégoûtait pas le Spartiate «  [83] et finalement il cède à l’esclavage de ses passions, même conscient. Mais la cause première de la fascination, n’est pas facilement discernable: Ryno disserte sur ce type de laideur qui fascine et fait naître en nous des sentiments inconnus et nouveaux:  » ces Mélusiens, moitié femmes et moitié serpents, (…) ces doubles natures, belles et difformes, qu’on dit aimer d’un amour difforme et monstrueux comme elles  » [84]: ce sont des démons, des Archanges tombés.»[85]Vellini, qui ne dit jamais qu’elle est belle, parle du lien du sang, comme par modestie, par pudeur, – pour ne pas dire que c’est quelque chose de réel. Magie, mythologie n’expliquent rien et ne font que redoubler le mystère, puisque chez Ryno, le désir naît au premier mouvement de cette femme qui lui semblait laide un instant auparavant, et Vellini, elle, le désire dès qu’elle le voit.

« Les prestiges de la laideur » font oublier tout « bon goût  » à certains, ceux qu’elle fascine involontairement, disent-ils, (sauf Vellini, qui ne connaît pas le «bon goût» convenu) mais n’y a-t-il pas une attente inconsciente d’une fascination inconnue à laquelle tous aimeraient avoir un jour à se soumettre, s’il y a plaisir? La question de la «magie fascinante», c’est-à-dire, si l’on quitte le vocabulaire romantique, de la raison inconnue de cet attrait est posée. C’est le désir inconscient qui se révèle.

Aimer un être qu’on ne devrait pas, raisonnablement, aimer est vertigineux. Et la raison se cabre parfois: Mme de Flers parie pour l’euphémisme d’une magie raisonnable: «Hermangarde est encore plus belle que je ne l’étais, et elle ensorcellera son mari.» [86] Mais la magie, le déraisonnable, le ça, ne suivent pas les lois du conscient… Les Goncourt, si raisonnables eux-mêmes, tirent de ce livre «une jouissance savoureuse et cruelle.» [87] Barbey a fait naître cela chez Désiré Nisard, un critique, qui lui écrit le 15 septembre 1861: «Je cherche dans mes souvenirs un livre qui m’ait plus troublé, en me faisant aimer mon trouble. Vos défauts mêmes, – car il faut bien que vous ayez des défauts, – ont fini par me fasciner comme la Malagaise fascine M. de Marigny. Je trouverai peut-être quelque jour assez de liberté pour faire des réserves. Aujourd’hui je suis tout entier avec vous dans le Tombeau du Diable jusqu’à ce que ma vieille femme, la raison, vienne m’en tirer.» [88]Le plaisir de l’auteur est bien partagé avec son lecteur ici.

On dirait que Barbey s’est livré là à une méditation sur le caractère séducteur de la laideur comme pour se dire que cela existait. Et peut-être en effet réfléchit-il ici à ce qui lui est arrivé avec la vraie Malagaise? Si elle était vraiment laide, il l’a séduite elle comme si elle était belle et comme si lui était beau. Cela a de quoi changer un homme!

Remplacé par de nombreux synonymes, le nom « laideur  » n’est jamais utilisé quand Vellini ne séduit pas, il est réservé uniquement aux moments où elle est attirante [89].

Dans Le dessous de cartes, Mme de Stasseville n’est ni jolie, ni belle et Barbey utilise de nombreux synonymes et tournures pour le dire, mais n’emploie pas une seule fois le mot «laid». Pourquoi? Peut-être que, composant cette nouvelle peu après Une vieille maîtresse, il ne peut encore employer ce mot réellement sans trouble, et qu’il ne désire certes pas Madame de Stasseville!

Ce roman est bien celui de la séduction de la laideur, que Barbey a subie: il a éprouvé que même un laid, une laide, pourra aussi séduire. La beauté n’est rien, c’est le plaisir qui compte et même qui la définit en quelque sorte. La laideur qui donne du plaisir à quelqu’un est pour lui une beauté, sinon la Beauté. Nul ne peut y redire: des goûts et des couleurs…

Au bout de l’extrême…

Dans Une Vieille maîtresse, Ryno désirait Vellini parce qu’elle devenait mieux que belle lorsqu’elle incarnait la Vie. Mais l’amour demeurait ensuite, même quand elle redevenait laide, et cela revenait alors à aimer la laideur elle-même: comment aimer quelqu’un, non pas malgré ses défauts, mais avec ses défauts, et presque à cause de ses défauts:  » J’arrivais, comme cet homme, et en combien de temps? à ne plus aimer que ce qu’il y avait de moins beau dans l’être aimé. J’aurais aimé ce qu’il y aurait eu de malade! J’allais savourer le défaut avec délices; j’allais le regarder comme une perfection, et laisser là l’or pour les pieds d’argile. Ce n’était point là un amour comme celui qu’inspire votre Hermangarde. Au lieu d’élever l’âme, il la courbait révoltée… C’était un amour mauvais et orageux.  » [90]En effet Ryno en arrive à aimer ce qu’il sent le pervertir, à ne plus comprendre pourquoi il aime. Vellini a le «mystère (d’un) Sphinx»[91] et lui révèle ce côté en lui. [92]

En avouant ainsi clairement son désir pour ce qu’il appelait intérieurement une perversion, – la perversion est-elle d’avoir un plaisir considéré comme immoral par soi-même, ou par les autres, d’aimer quelque chose de laid à ses propres yeux, ou à ceux des autres, ou de faire semblant de l’aimer alors qu’en fait c’est pour protester contre quelqu’un d’autre?[93]– Barbey fait aller Ryno aussi loin que possible dans son analyse de lui-même.

Il est intéressant de rapprocher cette phrase de cet aveu de Barbey plus tard: «J’ai aimé des femmes horribles qui ne m’ont fait naître que de ordes et horribles choses.»[94] Il semble qu’il ait compris qu’il avait réellement là frôlé l’abîme de la perversion voulue, dont il aurait craint en fait de ne jamais pouvoir se relever. Il raconte qu’il a fui Vellini un jour soudainement, en pleine rue, sans le courage d’une discussion.

On pourrait formuler cette hypothèse: il a pris conscience que son attrait incompréhensible pour la laideur et son refus de suivre les valeurs classiques de la beauté ne devaient pas l’entraîner dans une impasse qu’il a reconnue pour telle à ce moment-là: il a reconnu en fait que son goût le plus profond pour la Beauté ne serait pas totalement comblé ainsi, et qu’il avait agi plus réactivement que librement.

Ryno aimait Vellini pour sa vitalité qui la rendait sensuelle, séduisante, et belle, jusqu’à l’extrême laideur. Mais un autre personnage semble avoir été, dès l’origine, conçu, sans une once de beauté, comme l’incarnation pure de la laideur extrême: La Croix-Jugan. Laideur grandiose qui venge la laideur quotidienne, repoussoir rassurant en quelque sorte à la sienne? Oui, peut-être, mais pas seulement!

L’Ensorcelée a vu l’émergence de la beauté masculine possible (Maître Tainnebouy) mais, dans la même œuvre, on trouve un héros chez qui la beauté est remplacée par quelque chose qui produit les mêmes effets (la passion et un désir irrépressibles), et qui est la Laideur. Et ceci sans aucune modération, ni justification. Une Laideur qui n’est même plus liée à l’espèce humaine, masculine et féminine, au-delà des catégories habituelles, qui n’est plus du domaine de la magie, ni de la mythologie, mais de l’au-delà, divin ou diabolique: «Ce visage n’était plus un visage.» [95]

Barbey insiste sur le fait que Jeanne aime La Croix-Jugan tel qu’il est devenu (et même l’aurait-elle aimé beau?).  » Que si, au lieu d’être une histoire, ceci avait le malheur d’être un roman, je serais forcé de sacrifier un peu de la vérité à la vraisemblance, et de montrer au moins, pour que cet amour ne fût pas traité d’impossible, comment et par quelles attractions, une femme bien organisée, saine d’esprit, d’une âme forte et pure, avait pu s’éprendre du monstrueux défiguré de La Fosse. Je me trouverais obligé d’insister beaucoup sur la nature virile de Jeanne, de cette brave et simple femme d’action, pour qui le mot familièrement héroïque:  » Un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval  » semblait voir été inventé. Dieu merci, toute cette psychologie est inutile. Je ne suis qu’un simple conteur (…) je n’ai point à justifier. «  [96] L’humour de Barbey ne sert qu’à mettre en relief le côté passionnel de tous les coups de foudre dans lesquels les critères classiques et logiques n’ont pas souvent cours, et le côté aberrant du désir de Jeanne pour Jehoël, aberration dont elle est consciente. (Les bergers n’arrivent que bien tardivement, et n’ont en fait d’influence que sur Maître Le Hardouey). Le fait que cette attirance soit pour un homme défiguré la fait douter d’elle-même:  » suis-je dépravée?  » se disait-elle; et ce doute rendait son amour plus profond… plus marqué du signe de la Bête dont il est parlé dans l’Apocalypse, et qui, pour les âmes, est le sceau de la damnation éternelle. «  La laideur ici prend la place de la beauté, ce qui est typiquement infernal comme inversion.

Barbey lui-même semble, presque comme tous, fasciné par son personnage, – plusieurs fois la laideur est dite  » sublime « [97] – au point de se laisser aller à la fin du roman à lâcher un adjectif hyperbolique:  » Le capuchon avait disparu et la tête idéale de l’abbé put être vue sans aucun voile… Jamais la fantaisie d’un statuaire, le rêve d’un grand artiste devenu fou (…) n’auraient pu créer cette splendeur foudroyée »[98] devant laquelle tous le croient enfin pardonné et saint. Il y a bien ici, momentanément, grâce à l’attitude de Jehoël, une équivalence beauté-laideur y compris dans le jugement moral et dans la symbolique. Jusqu’au boutisme, y compris dans le domaine des Idées, dans l’équivalence du Beau et du Bien avec le Laid et le Mal… La laideur peut avoir la même définition que la Beauté: ce qui donne du plaisir…

Barbey ici décrit (pourtant lui-même) une passion physique qu’il ne peut s’expliquer au niveau du raisonnable. Il note préventivement, dès le début de L ‘ensorcelée, que les gens sont empressés «  d’accueillir tout ce qui tient aux doubles racines de la nature humaine, tout ce qui est dépravé et tout ce qui est merveilleux « . Ce texte était celui du brouillon, il est raturé et ainsi publié: « d’accueillir également, par un double instinct de la nature humaine, tout ce qui est criminel, dépravé, funeste, et tout ce qui est merveilleux.»[99] L’homme n’a donc plus une racine double (ce qui était incorrect théologiquement) mais il a un double instinct. Sans doute Barbey ne nomme-t-il plus perversion ce qui est attirance vers le mal, puisque c’est un instinct. Mais il sent bien que ce mouvement va contre ce qui est raison.

Barbey n’a pas créé La Croix-Jugan pour se dire: «il y a pire que moi»! mais en réfléchissant, à propos d’un cas d’espèce qu’il imagine, et qu’il pousse au maximum, sur l’attirance pour la laideur… inexplicable consciemment.

Dans l’Ensorcelée, qui est aussi le roman de la laideur froide et parfaite, paragramme de la Beauté froide et parfaite, avoisinant l’idéal de la laideur, il est surtout question de l’attraction mystérieuse qu’elle pouvait aussi exercer au même titre que la Beauté, dans une espèce d’étude de l’extrême. Ce roman est en fait une sorte de catharsis, de happening, sur le plan intellectuel et inconscient.

Quête de la Beauté dans Une Vieille Maîtresse? perte de la Beauté dans L’Ensorcelée? Ce n’est pas si simple. Vellini et La Croix-Jugan peuvent donner tous les deux le plaisir à qui les désire. En Vellini, la laideur d’une femme pouvait être aimée passionnément; en La Croix-Jugan, la laideur extrême d’un homme peut elle aussi fasciner. L’une est bonne, l’autre est maléfique: l’une donne et reçoit vie, plaisir, bonheur; l’autre est indifférence et donne le mal, la mort, la douleur. L’une est une laideur qui devient beauté; l’autre est une beauté qui devient laideur. Mais, beau ou laid, La Croix-Jugan est en fait le même de toute éternité: son physique importe peu. Ce qui compte finalement, c’est la relation à l’autre.. Après ce voyage dans les extrêmes, Barbey se trouve devant des choix. Esthétiques, moraux, éthiques… Etant allé jusqu’au bout, une espèce de crise se dénoue, avec sa conclusion: ce qui compte, c’est l’humain et non le physique qu’on peut animer si différemment.

Et après l’extrême?

Il faut essayer de revenir sur terre, à des choses plus possibles. Plus vivables, plus conseillées.

Barbey en était arrivé à décomposer finalement la laideur selon deux types: la laideur physique qui n’appartient pas – ou plus exactement n’appartient plus[100]– aux catégories du Bien et du Mal, et la laideur morale qu’on doit repousser dans tous les cas.

La conversion s’ajoutera progressivement à la réflexion. Mais on n’en est pas encore à des thèses religieuses…

Il va d’abord faire, à partir de 1852, dans l’historique et dans le réalisme: «Le Chevalier Des Touches». Mais, s’il traite de la laideur dans ce roman, c’est d’une façon assez superficielle, et comme s’il s’essayait à imiter Walter Scott ou Balzac. Il met dix ans à le rédiger… et se délasse presque, dès 1855, en s’essayant à produire une œuvre plus personnelle où il s’efforcera de mettre en pratique ses nouvelles convictions. Plus inspiré, alors qu’il écrit beaucoup par ailleurs, il lui faudra «seulement» 9 ans pour Un Prêtre marié, deux fois plus long. Sa lenteur à composer prouve que ces deux romans sont le fruit d’efforts sensibles.

A son époque, des artistes et des écrivains avaient abondamment développé la thèse que la laideur physique n’appartient pas aux catégories du Bien et du Mal, mais tous pensaient qu’un livre qui ne parlerait que de belles actions, de saints personnages serait un peu trop  » catholique  » (au sens le plus large!), un peu trop orthodoxe! pour être intéressant esthétiquement… (c’est toute la difficulté d’écrire un livre moral et intéressant). Ces mêmes réflexions nous sont livrées par Barbey à propos de Un prêtre marié qui fut composé entre 1855, (moment des débuts de la conversion, religieuse celle-ci, de Barbey), et 1864. Ce problème n’est pas tout à fait le nôtre, mais nous voulons quand même citer un passage d’une lettre à Trebutien où Barbey explique la difficulté d’intéresser à ce qui est pur de tout mal…  » Ferai-je avec Calixte ce que Richardson a raté avec tout son génie? Intéresserai-je à une perfection? Ferai-je du feu de cette lumière? et, grâce au catholicisme, y aura-t-il enfin dans l’art littéraire ce que le Protestantisme n’a pu y mettre, – un type de vertu intéressant comme s’il était passionné? « [101] Barbey a en effet conscience que l’homme s’intéresse plutôt à  » la beauté attristée, la suavité du mal et de la nuit, l’attrait des coupables mystères. « [102] réflexion qui lui était déjà venue dans L’Ensorcelée: problème philosophique et théologique: pourquoi l’homme est-il attiré vers le Mal?

C’est aussi un problème à la fois de goût littéraire et artistique et de «fins de mois» très concrètes qui est posé: peut-on avoir du succès avec ces ingrédients: de bons sentiments, des personnages «moraux», et de la pure beauté?

Cependant Barbey va essayer de faire un livre qui réponde à ces critères…

Barbey, instinctivement? adroitement? utilise, comme pour Aimée, le mystère pour donner du relief à une pureté trop unie:  » savoir l’histoire de cet être qui, plus beau et plus virginal que la Cenci, la pure assassine de son père, semblait aussi porter comme elle le crime d’un autre sur son innocence. (…) ce bandeau rouge qui était teint de sang peut-être, et qui déshonorait les lignes idéales de ce front divin «  [103]. La beauté pour être «bonne» doit avoir un petit défaut: ce bandeau déshonore le front, et cache un mystère; ce mystère, c’est la blessure de la Croix.

Héros pour lequel Barbey avait de la sympathie et auquel il avait pardonné (même s’il pensait que théologiquement il était coupable…), Sombreval nous est d’abord décrit pendant quatre pages, mais sans parler du physique, quand soudain nous avons cette précision:  » Il faut ajouter aussi qu’il manquait de ces agréments extérieurs, lesquels seront toujours d’un irrésistible ascendant sur ces femmes qu’on appelle les hommes.

Il était laid, et aurait été vulgaire sans l’ombre majestueuse de toute une forêt de pensées qui semblaient offusquer et ombrager son grand front, coupé comme un dôme. « [104]Dorénavant, les personnages sympathiques seront justement souvent laids, et les personnages beaux seront ambivalents: ceci n’étant valable que pour les personnages principaux, et leur description physique se retardant souvent de plus en plus dans le cas de la laideur, particulièrement quand l’impression favorable devra déjà être créée. Néel ressemble à Allan, au point de vue esthétique; Sombreval est excessivement laid et excessivement sympathique, mais c’est en Rollon que Barbey se voit dans le roman: c’est plus possible.

La laideur est redescendue des sommets pour reprendre une place presque banale et accessoire. Elle disparaît quasiment des Diaboliques. Barbey n’avait-il plus rien à dire pour valoriser la laideur? pour lui donner une place dans le plaisir, équivalente à la Beauté? Ou le sujet lui semblait-il avoir été traité de façon suffisamment convaincante? Ou son problème était-il pratiquement réglé? Toujours est-il qu’il n’y a plus guère de nouveaux arguments en faveur de la Laideur et contre la Beauté..

Cependant Barbey eut le plaisir de rendre compte du Salon de 1872, et va faire un pas de plus dans sa réflexion sur la Laideur et la Beauté en les appliquant à l’Art, alors qu’avant, cela n’avait touché pratiquement que des personnes.

Barbey a donc bien essayé de donner à la Laideur des valeurs qui l’égalent à la beauté, et sur son propre terrain:

-les laideurs habituellement repoussées (maladie, mort, vieillesse) peuvent être des beautés… ceci dit dans la révolte d’abord, dans la paix ensuite

-la laideur d’ici peut être beauté ailleurs

-la laideur est aimée par les gens intelligents, objectifs, et qui voient plus loin que la surface.

-puisqu’on peut trouver du plaisir dans la laideur c’est que, ayant les mêmes fonctions que la beauté (: le plaisir), elle est belle

-la laideur extrême peut être aimée avec passion puisque la passion est d’aimer de façon incompréhensible

-la laideur extrême correspond à des besoins inconnus en nous, des instincts qu’elle satisfait.

Mais le sentiment d’être dans une impasse l’a fait modifier ses choix éthiques et esthétiques, et Barbey est revenu, avec effort certes, à une laideur plus banale… Cependant les arguments donnés subsistent malgré tout avec leurs applications.

La laideur a pris une place qu’elle n’avait pas dans l’échelle des valeurs qu’on avait inculquée à Barbey. L’image de soi doit en être modifiée (nous le constaerons plus loin d’ailleurs). Barbey s’est renforcé dans sa conviction d’avoir raison de s’élever contre ceux qui lui ont imposé une image de laid.

 

Reconstruire la beauté. VI.3.

Nous avons vu comment Barbey s’y est pris pour démolir la Beauté et donner du prix à sa laideur. Ayant prouvé qu’on peut «se passer» de la Beauté, qu’elle est même parfois nuisible ou fausse, il va essayer, en particulier surtout après sa «conversion», de rebâtir une beauté qu’il puisse accepter sincèrement.

Le Chevalier Des Touches marquait le désir de sortir d’une impasse, sous l’influence de L’Ange Blanc; dans Un prêtre marié, et en ce qui concerne notre thème, on verra la Beauté confrontée à un problème inattendu et attaquée à nouveau, mais cette fois, au nom des valeurs de la religion: en effet, Barbey dans ce roman montre la Beauté humaine battue en brèche par la beauté morale ou religieuse…

Remarquons tout d’abord qu’il n’y a presque pas de personnages réellement laids dans ce roman: le réalisme voulu comique du Chevalier Des Touches n’avait peut-être pas semblé de bon goût, et cette épuration est peut-être bien due à la typologie classique du romantisme idéaliste et de bon ton qu’aimait l’Ange Blanc.

Après Hermangarde ou Aimée qui ont été des beautés pures, mais humaines, Calixte est l’absolu symétrique de la laideur perverse et diabolique de la Gamase, l’incarnation de la « beauté chrétienne « [105], forcément plus qu’intelligente et belle, puisque la foi est au-dessus de l’intelligence ou de l’esthétique. D’ailleurs les notations d’art pour la décrire sont quasiment absentes: pas moyen de trouver des tableaux ou des statues, même symbolistes, ou préraphaélites, pour quelque chose de nouveau et de presque indescriptible. La décrire, c’est décrire comment l’Ange Blanc essaie et rêve d’être, c’est lui faire plaisir.

Néel, raisonnement banal, «s’imaginait que, si la fille de cet abominable prêtre pouvait être belle, elle ne devait l’être que de la beauté orgueilleuse, matérielle et hardie d’une réprouvée « [106]. Mais il n’en est rien, et ce désir si humain de Néel qui s’attendait à mépriser la beauté humaine de la «réprouvée», se trouve enflammé par la beauté céleste de Calixte (dont le nom signifie  » la très belle  » ou « la plus belle »). Luttes de beautés. La combat entre le désir humain de Néel et la volonté de Calixte augmente la beauté de celle-ci et le désir de Néel qui la respecte pourtant, après lui avoir déclaré son amour: « Et ce fut si beau et si rapide, cette incandescence d’un sang vierge, que Néel se crut aimé, comme il voulait l’être, à l’éclat sublime de ce trouble! Il ne savait pas que, dans certaines âmes, la pudeur a des physionomies encore plus divines que l’amour (…) L’Innocence a un front de lumière encore plus impassible qu’un front d’airain. (…) elle le regarda peut-être plus longtemps qu’elle n’aurait voulu et ferma les yeux comme devant un charme (…) avec cette main de diamant sur lequel le feu ne pourrait rien, et qu’ont les être purs comme elle, Calixte prit hardiment la main du jeune homme (…) avec sa grâce familière tendrement tranquille (…) « [107] La beauté et le désir humains sont vaincus.

Malgré, ou à cause de cette pureté unie de Calixte, Barbey a eu besoin, au fur et à mesure, de complexifier le roman, cédant donc aux tendances humaines dont il parlait au début à Trebutien… On voit ainsi comment fonctionne le raisonnement d’un écrivain par rapport au public à qui doit plaire le livre: la réflexion de Néhou et de Lieusaint représente ce que pensent les gens ordinaires:  » la fille au prêtre est diablement jolie, mais c’est la fille au prêtre! Puis, elle est malade. C’est, de plus, une sainte, un lis de pureté, dit le curé de Néhou, et, au fait, pour qu’il soit beau, ce lis-là, ce n’est pas le fumier qui a manqué, avec un tel père! « [108]L’écrivain connaissant l’attrait des gens pour le dépravé s’en est servi pour augmenter la tension dans son roman.

Sombreval a essayé bien des stratagèmes contre Dieu: «J’ai, depuis que Calixte est au monde, pétri cette tête, pétri ce cœur, et y mettre de l’amour pour un beau jeune homme est plus difficile que d’y mettre la vie, – ce problème, cet effort de mes derniers jours.»[109] La beauté de Néel, physique et humaine, est inopérante auprès de Calixte. Quand Néel se rend compte de cela, il veut émouvoir Calixte et lui arracher ainsi la rétractation de ses vœux. Sombreval croit qu’il va réussir:  » Ah! vous, vous êtes plus fort que moi! C’est à un cœur de femme que vous avez affaire, et à quel cœur! Vous pouvez réussir plus vite. Vous êtes beau, et vous avez l’amour qui est une seconde beauté par-dessus la première. Moi qui étais laid, gauche et pesant, j’ai bien su me faire aimer de la mère de Calixte, et Calixte est plus sensible encore que sa mère. « [110] De fait, la beauté de Néel serait-elle l’alliée du Mal? il s’en sert comme d’un atout[111]contre Dieu. Avant et après sa  » folie polonaise « , Néel rivalise de beauté avec Calixte[112], mais leurs beautés sont d’essences différentes, comme ils ont des buts différents.

Néel chemine lui aussi, et, devant la fermeté inébranlable de Calixte, perd la perfection invraisemblable de sa beauté, frappante pour tous, mais à laquelle ne cède pas Calixte: de sa folie polonaise, faite pour toucher celle qui ne semblait pas sentir son amour, il porte avec fierté sur lui des séquelles qui lui sont, pense-t-il, – pense Barbey –, une arme dirigée sur le cœur de Calixte:  » Il lui disait avec la coquetterie d’un cœur insatiable:  » Vous ne pourrez jamais me regarder sans penser que j’ai voulu mourir pour être aimé de vous, et vous ne pourrez même pas me voir venir de loin vers vous sans avoir cette pensée « , car il boitait maintenant, le beau fringant Néel! Le médecin avait formellement déclaré qu’il resterait boiteux toute sa vie.

Avec cette beauté délicate, cette beauté de cristal que sa chute n’avait pas brisée, et cette claudication légère qui attendrissait sa démarche, il avait l’air  » de cet Ange qui s’est heurté contre une étoile  » dont Byron parlait un jour[113] en parlant d’un boiteux comme lui. « [114] Néel a aussi une cicatrice au front, comme Calixte a sa croix: la beauté meurtrie, plus faible, est en fait plus parfaite que la beauté parfaite. Barbey, dans cette œuvre, a essayé de faire du beau… mais, selon la loi esthétique déjà vue, pour s’y intéresser, il faut qu’il y ait un «défaut».

Néel finalement courra à la mort discrète des gens bien nés, trop beaux pour vivre, et à qui la beauté n’a servi à rien sur cette terre…

La beauté de Calixte ira en quelque sorte rejoindre son principe: lors de son agonie, elle communie et «dès que l’hostie eut touché ses lèvres, elle retomba sur son lit comme une chose dissoute. L’éclat de cette beauté, d’un flamboiement surnaturel, que l’âme avait jeté à travers le corps, en allant au-devant de son Dieu, sembla se retirer comme l’eau se retire, et rentrer avec l’âme et sa proie divine, et s’absorber en cette fille pâle et s’y abîmer, comme le Dieu qui venait d’y descendre et de s’y abîmer dans son cœur.»[115]

Même si Calixte enlaidit physiquement, c’est d’une façon sainte, et parce que sa beauté est d’un autre monde où elle s’en va, ne laissant que la dépouille mortelle: «la tête de mort commença d’apparaître dans ce beau front…» [116] Barbey ne pense-t-il pas à ce qu’il a dit sur Eugénie de Guérin?

Si Vellini avait été le roman de la laideur, celui-ci est consacré à la Beauté, aux beautés, et à l’échelle de leurs relations dans les valeurs… La Beauté humaine n’est rien à côté de la Beauté céleste…

La Beauté perd donc sa valeur et devient une richesse toute relative:

On dirait qu’il renie son goût pour les Rubens, mais en fait il ne veut plus séparer la beauté physique de l’autre, lorsqu’il critique Feydeau à propos du roman Catherine d’Overmeire:  » L’héroïne est une beauté flamande que l’auteur a faite vulgaire à dessein, croyant par là, énorme erreur, la faire plus réelle, ne lui donnant que la beauté physique, la moins grande, la beauté charnelle et rose des femmes de Rubens. «[117]

Barbey se rend compte que la beauté est inutile et le redit souvent, même à propos de choses banales et ordinaires:  » Non, certes, je n’ai pas oublié que je dînais chez vous demain. Mais vous avez été bien charmante et bien bonne de me le rappeler. Ce qu’il y a de meilleur est comme ce qu’il y a de plus beau, c’est inutile, mais c’est enchanteur. « [118] Même idée rapide quand Brassard poitrine au feu:  » Je ne dis pas que cela n’est point insensé, puisque cela est inutile, mais c’est beau comme tant de choses insensées! « [119]

La beauté n’est pas le meilleur atout de Rosalba: «Les philtres qu’elle faisait boire n’étaient pas dans sa beauté.»[120]

L’attirance pour le physique, et même le plaisir le plus physique, sont finalement indépendants de la beauté physique: la petite masque, Madame de Stasseville, bien d’autres, autant de personnages qui connaissent le plaisir alors qu’ils ne sont pas beaux.

Ayant en effet en quelque sorte mis à mal la beauté sur tant de plans, Barbey peut lui redonner, en toute liberté, une juste place, et, toujours amoureux de la beauté, mais d’une beauté débarrassée des erreurs, choisie et taillée, il va oser se lancer dans ses définitions de la beauté et même partir en guerre contre ceux qui font de la fausse beauté.

Pour commencer, il va se battre contre ceux qui donnent de la beauté une idée fausse en peignant des choses laides et en disant que ce sont de beaux tableaux. C’est la guerre contre les «réalistes». Il va expliquer que la beauté physique ne doit pas être séparée, pour être complète, de la beauté morale. (La laideur, nous l’avons vu dans un autre chapitre, lui semble un sujet à traiter d’une façon très différente de celle des réalistes.). Il estime donc qu’il peut maintenant parler d’esthétique comme n’importe quel critique d’art qui n’aurait pas eu un compte personnel à régler avec la Beauté…

Ainsi, en 1869, lit-on sous sa plume dans Le Pays que Duranty se trompe, qui va  » s’imaginant que tout est plus vrai dans la vie à proportion que tout est moins beau, (…) erreur inouïe! la beauté peut être plus rare, mais elle n’est pas moins vraie que la laideur.»[121]Les descriptions  » mesquines, prosaïques ou abjectes  » font preuve de grossièreté, de matérialisme, inférieur et bourgeois… Il n’a pas de mots trop durs pour flétrir ce type de réalisme qui se tourne vers la laideur laide. Flaubert, dans L’Education sentimentale lui semble aussi faire fausse route:  » L’Art doit avoir pour but unique la Beauté, avec tous ces genres de beauté. Or la vulgarité n’est jamais belle, et la manière dont on la peint, ne l’ennoblissant pas, ne peut pas l’embellir. « [122]

Barbey reprend encore dans un passage des Disjecta membra le 29 juillet 1875:

 » A une certaine profondeur dans le réel, on rencontre toujours l’idéal, mais ceux dans les arts qu’on appelle des réalistes ne creusent jamais jusque là. « [123]

La haine du réalisme, compris comme l’amour du laid laid, persistera jusqu’à la fin de sa vie, et effectivement on peut remarquer que Barbey peindra encore moins de choses laides – s’il en a peintes.

A propos de Jack de Daudet, il stigmatise les réalistes,  » ces nosographes de roman, allant, à la réflexion et de préférence, à tout ce qui est laid, odieux, ignoble, comme à des curiosités bonnes à peindre, – infatigablement et sans les tacher jamais de la lumière du moindre idéal! « [124]

Courbet, en 1879, reçoit en échange de ses tableaux une profession de foi plutôt intransigeante: « Pour lui, la hiérarchie entre les choses visibles n’existait pas, et le crapaud à peindre valait Apollon, et peut-être même valait-il mieux parce qu’il était rampant et laid, – c’est-à-dire plus près de la nature que de Dieu! « [125]

Hugo et Zola ne sont pas mieux traités:  » Quand on a épuisé la poétique du Laid de M. Hugo, et la poétique du Dégoûtant de M. Zola… « [126] Non, Barbey a vraiment choisi son camp: celui où l’on cherche la Beauté partout où on peut la trouver et sous toutes ses formes, mais où l’on ne fait pas de la Laideur une beauté en soi.

Dans la perspective du sentiment ou de l’expression, la beauté est également typiquement romantique: il y faut de la force, de la passion, et tout est alors beau: «Il n’y a de laid dans l’art que ce qui est sans caractère» écrit Rodin[127]. Victor Hugo – envers qui Barbey aura des admirations fluctuantes – lui fait écho: «Rien n’est beau ou laid dans l’art que par l’exécution.»[128]; la belle et la bête existent dans l’homme, corrélats inséparables et il faut donc écrire ou faire œuvre d’art en mêlant «l’ombre à la lumière, le grotesque au sublime, (…) le corps à l’âme, la bête à l’esprit» [129]et comme il est difficile néanmoins de ne pas être manichéen apparemment!… Hugo est lui aussi opposé à l’uniforme simplicité du génie antique. On croirait entendre au début parler Barbey, quand il écrit: «Le beau n’a qu’un type, le laid en a mille. C’est que le beau, à parler humainement, n’est que la forme considérée dans son rapport le plus simple, dans sa symétrie la plus absolue, dans son harmonie la plus intime avec notre organisation. Aussi nous offre-t-il toujours un ensemble complet, mais restreint, comme nous. Ce que nous appelons laid, au contraire, est un détail d’un grand ensemble qui nous échappe, et qui s’harmonise, non pas avec l’homme, mais avec la création tout entière. Voilà pourquoi il nous présente sans cesse des aspects nouveaux, mais incomplets.»[130]

La monstruosité n’existe pas vraiment; le laid est ce qui est copié, faible, mou, impersonnel, insignifiant (et notons que c’est ainsi un adjectif que chacun peut s’efforcer d’éviter grâce à certains comportements, ce dont Barbey en particulier ne se prive pas).

Barbey estime aussi que l’horreur peut avoir sa beauté: quelle évolution dans sa conception de l’art! Baudelaire va se voir traité de timide lorsqu’il traduit les œuvres d’Edgar Poe: «Nous regrettons que Baudelaire ait interverti l’ordre normal de sa publication et n’ait pas commencé par les œuvres fortes. On ne tâtonne pas avec la tête de Méduse. On la montre hardiment de face, dans la magnifique horreur de toute sa beauté!» [131]

Les expressionnistes pousseront cela jusqu’à l’extrême. R. Passeron note que «l’expression (…) peut être visée comme valeur donnant son sens à l’effort créateur. (…) Le besoin d’expression passe, chez de nombreux peintres, et des plus grands, bien loin devant le goût du beau. C’est même là une des raisons de l’évolution historique des contenus de la beauté.» [132]Pour eux, où l’expression fait défaut, – et en particulier l’expression de la personnalité d’un peintre- il n’y a pas d’art. L’objet de l’art n’est plus la beauté, pour ainsi dire, mais d’abord ce que l’artiste a à dire, et comment il le dit. Et Barbey l’aurait accepté, mais à condition qu’il veuille faire beau et non laid.

Libéré de tout complexe, il osera même demander que l’on peigne la beauté

Contre le réalisme qui prétend faire beau en peignant laid, pour le romantisme, l’originalité qui fait de la beauté même avec des choses horribles… et désir d’aller jusqu’à ce qui est «rare», la position de Barbey est celle d’un critique qui se sent assez équilibré et sûr de lui pour juger: cela ne veut pas dire que les vieilles souffrances sont absentes, mais qu’il les a assez maîtrisées, sublimées, pour parler de ces problèmes esthétiques comme quelqu’un qui n’aurait pas souffert à cause d’eux.

Ainsi, au salon de 1872 ose-t-il plusieurs fois dire que ceci ou cela est laid, carrément: par exemple, les jambes des Quatre parties du monde de Carpeaux, ou le David qui vient de tuer Goliath de Mercier: ce David s’est dévêtu pour combattre, «nud comme un ver»[133], – mais ce n’est pas la nudité qui le choque: «Je le pardonnerais si son corps avait de la beauté, car la beauté importe plus, en sculpture, que la vraisemblance ou la vérité du costume historique; mais le corps de ce David est chétif, émacié et laid», or, dans la Bible, fait-il remarquer, il est précisé qu’il est très beau.

Il critique Axenfeld d’avoir peint, pour faire réaliste, une sorcière laide [134] et il explique qu’il pouvait faire un autre choix puisqu’il y a de jolies sorcières (etc.).

Il tombe en extase devant le Sommeil, de Gironde et clame de façon provocante son droit au plaisir, faisant étalage de son manque de complexe (récent?): cette femme endormie est l’»image la plus parfaite de cette beauté corporelle et sensuelle (…) impropre à tout ce qui n’est pas l’amour. (…) par Dieu! je le sais bien que tout cela n’est pas l’Antiope! Tout cela est laid peut-être aux yeux des Elégantes énervées qui viennent traîner languissamment la queue de leurs robes au salon; mais c’est beau pour les quelques hommes qui ont encore des torrents de sang rouge au cœur. «  [135] Cette beauté est une odalisque, une femme très brune, un peu masculine, un peu bête sauvage, comme Vellini, mais voluptueuse de contours, une Duchesse d’Arcos par exemple, presque nue. Il réclame, en sus, encore plus de beauté, toujours à propos du Sommeil[136]: il est déçu que Gironde n’ait pas peint en entier la nudité de cette femme. Cette «doctrine de moraliste honteux et incertain, ce n’est pas là une doctrine d’artiste». Il est curieux de rapprocher cette exigence de sa théorie en littérature: dans Les Diaboliques, il vient d’expliquer l’intérêt de ne pas tout montrer. En fait Barbey pense qu’on peut faire rêver par ce qu’on peint, de toute façon: que la femme soit nue ou non, elle fera rêver certaines imaginations. Le Sommeil est un nu partiellement dévoilé, avec une intention perverse (soi-disant pure) que Barbey juge en fait une manœuvre banale, et c’est là-dessus que porte sa critique.

Car, à propos de Héléna, de Humbert, en tenue de soirée, et qui n’est pas bêtement « racoleuse », il se met à rêver et à inventer une histoire diabolique et ajoute: «Je ne suis rien, je ne suis qu’un ignorant en peinture, qui n’a rien vu que par le trou d’une bouteille [137]. Ce qu’on ne dit pas n’en existe pas moins, disait Benjamin Constant. Et que disait-il là? C’est ce qui existe le plus! Et tout ce qui est se devine, ajoutait-il, l’auteur d’Adolphe, ce vieux fat qui disait là une fameuse fatuité. Non! non! tout ce qui est ne se devine pas. Dans ce tableau (ou portrait) d’Héléna, le charme, c’est qu’elle n’est pas devinée.»[138] En fait, Barbey demande à la peinture le plaisir qui le submerge devant la nudité d’un corps, et devant le mystère de l’être, la fascination qui le charme. Aux romans, il demande un autre type de plaisir, mais la même fascination par le mystère

Autre moment où l’on sent bien sa liberté, pleine de bon sens, et son amour de la beauté: il synthétise et commente une théorie sur l’art. «En art, il n’y a rien de laid en soi, et tout peut être abordé. Ceci n’est pas faux à une certaine profondeur, et en l’expliquant; mais comme c’est commode pour les gens laids, qui reculeraient pudiquement devant leur laideur! Aussi en pleut-il des portraits (En peinture, vous verrez là-haut, et ici, en bustes de toutes les grandeurs et en médaillons.) Lord Byron, qui était le plus poète et le visage le plus beau de toute l’Angleterre, répugnait au buste… Nous n’avons plus de ces timidités fières, de ces nobles peurs d’être en dessous de l’Idéal.»[139] Il ignore donc superbement le but normal des portraits (affectif et/ou documentaire), et ne s’intéresse qu’à la Beauté.

Barbey réclame donc de nouveau la Beauté selon des canons classiques, et surtout il ose, au même moment, se faire portraiturer, alors qu’il critique précisément ceux qui, laids, vaniteux, et indiscrets, se font peindre. Il n’avait donc plus peur qu’on lui retourne la remarque? Quand il dit «nous», pense-t-il aussi à lui qui a moins peur maintenant d’être en dessous de l’Idéal? Ou croit-il qu’il est assez célèbre pour se le permettre? Cela veut-il dire qu’il n’a pas peur, devant sa propre image, de l’objectivité? (tout le monde n’est pas poète, ni poète beau à peindre…).

«Les hommes n’ont de figure pour moi que quand ils ont beaucoup d’esprit, d’âme ou de génie» [140]C’est une philosophie en même temps indulgente et exigeante.

Barbey affiche donc de façon éclatante un goût pour la beauté, et s’autorise, – il se sent donc autorisé et par les autres, et par lui-même – à disserter sur la beauté, à lui fixer un sens, des canons, et à donner ses goûts en modèle aux autres… Quelle revanche!

Il fait d’ailleurs une profession de foi explicite à Octave Uzanne, son ami et critique, dans un billet sans date, que nous situerions volontiers, d’après son évolution, entre 1872 et 1884 et qui ne porte que ces lignes dans lesquelles il exprime ses choix esthétiques et moraux: «Je ne puis à aucun degré tolérer l’abaissement voulu des écoles nouvelles descriptives et naturalistes. Seul l’exercice de l’âme est digne de nous occuper. En matière de forme littéraire, je ne goûte à vrai dire que les ambroisies savoureuses faites des fleurs de l’Olympe. N’est-ce pas ce qu’on verra dans le vase qui fait la beauté et qui produit l’ivresse de l’amphore? Autrement, qu’est-ce? sinon une simple cruche. Je puis ajouter que je ne m’attache intimement qu’à ce qui est rare: les grands esprits; les grands hommes, les grands caractères. Qu’importe le reste? « [141]

Le choix de Barbey est un choix idéaliste s’il en est. S’estime-t-il digne, à cette aune, de s’attacher à lui-même? «Je n’admets dans la littérature que celle qui dégage et personnifie l’essence spirituelle et la grandeur morale d’un écrivain.» Va-t-il essayer de mériter ces appréciations, lui aussi?

Quel changement par rapport au Barbey de certaines époques!

Nous avons vu que le lecteur de Barbey a presque toujours dû se méfier des beaux qui ne sont pas clairement dits célestes, (c’est un conseil qui ne coûte pas trop à Barbey), et que progressivement les personnages qui lui seront sympathiques seront le plus souvent laids, surtout quand Barbey fait un travail conscient et sur un ton encore apologétique, pour défendre la Laideur.

Ces deux tendances vont s’intensifier. Leur beauté physique peut servir à certains à dissimuler volontairement leurs crimes, leurs fautes: cette idée se fait jour petit à petit. Les personnages beaux deviendront progressivement de plus en plus ambivalents sur le plan moral, cette complexification n’étant valable que pour les personnages principaux, et leur description physique se retardant souvent de plus en plus, comme celle des laids sympathiques.

Evidemment, dans certains héros des Diaboliques, nous trouvons tout un échantillonnage de beautés qui cachent ces défauts:

-La duchesse d’Arcos possède  » cette beauté absolue, mais qui n’avait pas la froideur qu’a trop souvent la beauté absolue « [142], cependant c’est une beauté diabolique alors qu’elle fait penser à Tressignies à une duchesse céleste. Contradictions entre la morale et le désir, chez Barbey. (En réalité, sans doute lui pardonne-t-il inconsciemment. cf. Notre thèse de 3°cycle sur le Masque)

Ydow est très beau  » peut-être trop pour un soldat. Qui sait si on ne tient pas moins à se faire casser la figure quand on l’a aussi belle? On a pour soi le respect que l’on a pour les chefs-d’œuvre. Tout chef-d’œuvre qu’il fut, il allait cependant au feu avec les autres; mais quand on avait dit cela du major Ydow, on avait tout dit. « [143] Il possédait «cette beauté qui plaît à toutes les femmes, même aux plus fières, – c’est leur infirmité -» [144], mais un peu plus loin Barbey ajoute qu’il n’y a pas que les femmes à être ainsi: Ydow a du succès au jeu, et du succès en amour auprès des hommes comme des femmes,…  » ces doubles succès, ces airs à la Lauzun, la jalousie qu’inspirait sa beauté, – car les hommes ont beau faire les forts et les indifférents quand il s’agit de la laideur et répéter le mot consolant qu’ils ont inventé: qu’un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et lâchement jaloux que les femmes entre elles, – tout cet ensemble d’avantages était l’explication sans doute de l’antipathie dont il était l’objet. « [145]

La Beauté rend égoïste, et donne naissance à des sentiments presque «matériels» qui ancrent les êtres dans le Mal dû à la Beauté vécue dans le Mal.

-Serlon et Hauteclaire, «ces deux êtres immuablement beaux malgré le temps, immuablement heureux malgré leur crime.»[146] L’apparence est au service du Diable, finalement, comme Torty lui-même qui se tait.

Il est à noter que, dans ce recueil pas plus que dans toute l’œuvre de Barbey, il n’y a d’êtres laids qui soient criminels volontairement.

Les Diaboliques sont possédé(e)s par le diable. Volontairement ou innocemment. Mise à part la Duchesse, aucune confidence de leur part. En tout cas, leur beauté, bon gré, mal gré, sert d’appât…

Dans la vie de tous les jours aussi, ce genre de remarque, qu’on ne trouvait guère avant, sinon pas du tout, se répète. Barbey déteste Daniel Stern, cette femme qui a pris un pseudonyme d’homme et qu’il range parmi les Bas-Bleus: il lie sa beauté avec sa froideur, et la prend comme un masque:  » Belle autrefois, mais d’une beauté métaphysique, pour ainsi dire, et méprisée des sensuels et des connaisseurs en volupté; d’un visage correct de médaille que ne réchauffaient même pas des cheveux blonds devenus très vite blancs, entre la vieillesse et la pensée, elle a dû être mauvaise à aimer pour les âmes ardentes… Comme elle a dû les impatienter! On dit qu’elle a fait des folies de passion, en sa lointaine jeunesse. Etonnantes, ces folies, avec son visage, mais elle a dû les commettre à froid, comme ses livres, plus volontairement que fortement pensés et écrits. Mme Stern n’est en réalité qu’une volontaire, toujours en révolte contre son organisme féminin.  » [147] Pauvre Mme d’Agoult, pas question qu’une femme de Lettres puisse, aux yeux de Barbey, bénéficier d’un soupçon d’androgynie!

Sa beauté la dessert maintenant au-delà de différences de goûts esthétiques: jusqu’à l’âme.

Et il est aussi partial avec Madame de Girardin, Delphine Gay, écrivaine et journaliste, qui se fera peindre par Louis Hersent, les doigts posés avec réflexion sur le menton, les yeux perdus au ciel, enveloppée d’un châle vaporeux azur pâle, la malheureuse: un cible idéale pour Barbey, sans doute pour la même raison: un de ces bas-bleu… (à dire sur un ton de mépris coléreux) qu’il déteste. Ce mot met en relation sa beauté et son affectation qui, selon lui, lui tiennent lieu de génie réel:  » Disons le mot: malgré une émotion quelquefois très éloquente et une émotion quelquefois très sincère, Mme de Girardin était affectée. Elle était affectée comme Lord Byron qui, lui aussi, était affecté: mais elle n’avait pas le talent de Lord Byron… Parce qu’elle était elle, c’est la vérité! comme une Walkyrie, elle croyait sérieusement marcher sur un nuage (…) cette Belle impétueuse qui se faisait un peu trop de rayons autour de sa tête avec ses longs tire-bouchons d’or « [148] La beauté est désormais définitivement une recommandation à l’envers, quand Barbey n’aime pas les gens…

La beauté immortelle, même pure, est sans valeur et n’est pas digne d’être aimée si elle est sans bonté.

Le Soleil par exemple est haïssable, lui, dont la froideur parfaite et indifférente confine à la cruauté. Qu’il soit communément si beau lui semble une insulte à sa propre vie. [149]Et Barbey crie son rejet de façon extrêmement violente.

La haine du Soleil

Alors je me disais, en une joie amère:

(…) Le monstre lumineux qu’ils disaient éternel!

(…) Car je te hais, Soleil, oh oui, je te hais comme

L’impassible témoin des douleurs d’ici-bas…

Chose de feu, sans cœur,

L’être que nous aimons passe, et tu ne meurs pas!

L’œil bleu, le vrai soleil qui nous verse la vie,

Un jour, perdra son feu, son azur, sa beauté,

Et tu l’éclaireras de ta lumière impie,

Insultant d’immortalité.

Il semble que la Beauté visible devienne dans l’esprit de Barbey quelque chose en soi de plus souvent diabolique que céleste.

Devant la beauté de la duchesse incognito, Tressignies ressent les mêmes tentations que Saint Antoine: «Tressignies, retour de Turquie, aurait été le plus blasé des pachas à trois queues qu’il eût retrouvé les sens d’un chrétien, et même d’un anachorète.» L’anachorète est encore plus sensuel que le chrétien, qui est plus sensuel que le pacha… Est-ce une critique de l’ascétisme ou du jansénisme, ou bien plutôt la reconnaissance de la difficulté supérieure de la tentation offerte par la Beauté à celui qui ne doit pas céder au plaisir.

Après cette initiation, Tressignies «parcourut la Grèce et une partie de l’Asie; mais aucune des créatures les plus admirables de ces pays, où la beauté tient tant de place qu’on ne conçoit pas le paradis sans elle, ne put lui effacer la tenace et flamboyante image de la duchesse.»[150]Le dandy byronien romantique et épicurien pourrait se réjouir de ce paradis, mais l’intolérant Maistrien qu’est parfois Barbey, non

Il a pris beaucoup de plaisir à voir certains tableaux, et voici notre nouvel anachorète: «Lorsqu’on a eu trop de plaisir à voir une chose, et qu’on est aussi bon catholique que je le suis, il est très bon de s’en aller voir une laide, pour ne pas tomber dans l’épicuréïsme absolu (…) mortifie-toi donc, mon bonhomme!» [151] Et il va aller faire pénitence avec les portraits…

La beauté qui devient signe, et présage du Mal… On croirait revenir aux thèses du mysticisme de la beauté, mais inversées! Le monde aurevillien a perdu toute simplification réductrice, et Beauté et laideur sont dépouillées de tout déterminisme. Cela complique certes la vie, mais pour Barbey, c’est la vérité du monde.

Le corps lui-même est zone dangereuse pour l’être humain qui doit donner primauté au spirituel.

Barbey est sûrement sincère lorsqu’il analyse son héros qui collectionne les conquêtes: «C’est un rude spiritualiste que Don Juan! Il l’est comme le démon lui-même qui aime les âmes encore plus que les corps, et qui fait même cette traite-là de préférence à l’autre, le négrier infernal!»[152] C’est le même démon que dans le Difforme Transformé de Byron, et la même réalité.

Dans la Vengeance d’une femme, Barbey semble dire que le visage, beau en particulier, relève du Diable trompeur, et que la physionomie est vérité: «Dieu a voulu qu’il n’y eût d’infini que la physionomie parce que la physionomie est une immersion de l’âme à travers les lignes correctes ou incorrectes, pures ou tourmentées du visage.»[153] Ceci impliquerait que les théories de Lavater, qui s’attachent au visage physique, seraient fondées sur quelque chose de diabolique car trop matérialiste? Dieu créerait un homme à son image, sur le plan spirituel et relationnel; mais les créatures du Malin ressembleraient au Diable dans la primauté donnée au corps et en réussissant à cacher leur âme? La beauté humaine est donc ambiguïté, bien plus que la physionomie.

Dans La Vengeance d’une femme, dès que Barbey fait raconter à la femme en jaune, – dite et redite si belle –, son amour pour Esteban, il n’utilise plus une seule fois les catégories beauté et laideur (il n’y a même pas de description physique d’Esteban): pas un mot, même après le départ de Tressignies. Elle compare leurs sensations, leurs sentiments au paradis où le corps est fondu avec l’âme, extase sensuelle et spirituelle en même temps, comparaison qui ne lui semble pas un blasphème, mais au contraire peut-être lui donne l’impression de mieux comprendre Dieu. Ils ont en quelque sorte étendu leur corps à leur âme. Cette particularité du style de Barbey nous ferait volontiers conclure que Barbey absout au moins la duchesse de cet amour.

La Beauté est en effet diabolique ou céleste selon l’usage qu’on en fait… mais la découverte de Barbey, que la Beauté cache souvent des valeurs négatives est importante: cette idée lui a longtemps échappé, et il n’était jamais allé jusque là, tant son goût pour la beauté était vif, et tant les théories qui unissaient la Beauté et le Bien étaient ancrées en lui. C’était contre l’extension de cette théorie à la laideur liée au mal qu’il s’était violemment révolté, blessé qu’il était. Mais il n’avait pas eu de raisons pour s’opposer à cette théorie de la Beauté signe du Bien.

Cette découverte qu’il fit progressivement depuis les années de sa conversion le conduisit plus loin: la Laideur et la Beauté sont des valeurs relatives par rapport à quelque chose de bien plus important que le simple usage qu’on en fait.

La beauté doit en effet être soumise à des valeurs plus hautes: philosophiques ou religieuses.

Si la beauté peut cacher une âme diabolique, il ne faut pas aller à l’extrême, ni généraliser, pas plus que quand il cherchait à démolir la Beauté ou à valoriser la laideur. Il évolue progressivement: il découvre que laideur et beauté ne doivent pas s’opposer en termes de valeur, et que la symétrie-opposition qu’on croit y voir est une erreur. Ce qui leur donne leur valeur est essentiellement le domaine auxquelles elles appartiennent: la beauté la plus haute matérielle peut être en dessous de la plus faible beauté spirituelle.

Les premières révoltes contre les tentations d’une dichotomie symboliste et simpliste (le kalos kagathos mal compris dont nous avions parlé) aboutissent ainsi à une philosophie mieux comprise de l’idée platonicienne où la beauté physique est d’une valeur quasi nulle auprès de la beauté de l’âme: ce que dit Socrate à Alcibiade quand ce beau jeune homme s’offre physiquement à lui en échange en quelque sorte d’une formation à la sagesse. Et Socrate refuse une fois de plus cet échange. Le personnage de Socrate signifie à lui tout seul qu’il existe une valeur bien supérieure aux plus belles apparences. Socrate si laid est assis au milieu de beaux jeunes gens: lui se sent seulement destiné à mourir, eux à mourir et à enlaidir. Quoique très sensible au beau, – et c’est un plaisir bien naturel de l’être!- Socrate les appelle par sa simple présence à dépasser l’apparence et son ambiguïté, la beauté et son aléatoire: le beau trop contingent est en fait plus loin de la beauté idéale qu’un laid qui n’a pas été trompeur. La laideur devrait être analysée comme un phénomène dialectique, pédagogique, qui apprendrait à l’homme à se séparer du non sens (la beauté apparente) pour aller vers le sens (la beauté réelle). Socrate est un exemple vivant, un paradigme de cela… et aurait sans doute eu plus de mal à imposer (ou même trouver?) ses idées s’il avait eu la beauté d’un Périclès.

Malgré la démolition de la beauté, malgré la valorisation de la laideur, malgré la reconstruction et les retrouvailles avec la Beauté, le problème du pourquoi de l’injustice de la laideur n’est toujours pas résolu!

La religion va être néanmoins pour lui un dernier moyen d’écraser la beauté devant le Dieu véritable, qui n’est plus le Dieu du mysticisme esthétique.

Exemple de l’incidence de cette conversion progressive sur ses convictions intellectuelles et son travail: quelques années après, en 1860, il dédie à son frère Léon, prêtre eudiste alors, le premier tome des Œuvres et des Hommes qui concerne les philosophes et les écrivains religieux. Il justifie cette dédicace ainsi: son frère est mieux placé que quiconque pour juger d’une œuvre, puisqu’il a «la grâce d’état». [154]

Léon lui offre souvent des vœux un peu en forme de sermons en lui souhaitant plus d’onction, et lui donne de bons conseils. Voici un exemple des discussions qui pouvaient exister entre un Barbey converti et un frère revêtu de l’autorité divine. Léon adresse à Jules ce «sermon» en vers: [155]

«O vous qui possédez, comme un trésor sublime,

La vérité de Dieu dans un vase mortel,

N’allez pas consommer l’épouvantable crime

De pervertir en vous les lumières du Ciel!

Un pareil sacrilège est un si grand outrage

Qu’il faut, sachez-le bien, Dieu pour le concevoir;

N’imitez pas Byron dont le terrible page

Fut l’Ange noir!

Mais, quand vous écrivez, – d’une main assurée,

Loin de ces feux maudits que l’orgueil trouve en soi,

Elevez vos regards vers la clarté dorée

Où Dieu se laisse voir à l’œil pur de la foi.

A l’orgueilleux déçu, la gloire se refuse;

Le talent qui s’oublie est un double talent…

Croyez et soyez humble, – et vous aurez pour Muse

Un Ange blanc.

Autre exemple: dans Un prêtre marié, Barbey avait écrit que les Anges éprouvent de la douleur devant les impiétés de Sombreval. Léon alors prend la plume pour corriger son frère: les Anges du ciel ne peuvent souffrir, et termine ainsi [156]: «J’ai cru devoir te faire cette observation, pour t’engager à modifier quelque chose de très beau au premier coup d’œil, mais qui après tout n’est qu’un mirage, en raison de cet immortel principe:

«Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.»

Tu verras aisément comment ton génie peut s’emparer de cette idée pour faire resplendir, à l’endroit indiqué, des magnificences de sentiment et de style qui soient dans les convenances absolues de la vérité catholique.

Il est certain que, mises dans leur vrai jour, les choses religieuses sont un trésor inépuisable de ressources poétiques pour l’artiste. La Religion étant l’œuvre du Dieu vivant, de celui qui est la Beauté essentielle et éternelle, renferme par là même toute vérité et toute beauté. N’entrevois-tu pas déjà tout ce qu’il y aurait à dire sur ce sujet, dans un traité de l’Art chrétien?»

Ce sont des remarques d’un très grand poids auprès du nouveau converti.

Ainsi, en 1860, parlant du Curé d’Ars, si peu doué pour les études et l’esthétique mondaine, Barbey, croyant, nous donne-t-il le point de vue théologique correct. Le Curé d’Ars, si ignorant, était très écouté: «écrasante leçon, pour le dire en passant, donnée à ceux qui aiment le beau! La conscience, même à ce point de vue de la beauté, est aussi puissante que le génie, et, comme elle appartient à tous, il ne s’agit que d’y descendre pour en rapporter des choses qui équivalent à du génie et rétablissent l’égalité entre les hommes par la vertu…»[157]

Ernest Seillière rapporte la force des convictions de Barbey: «Mais si on aimait mieux le vrai que le beau, affirme d’Aurevilly, pleinement émancipé, pour une heure, de son mysticisme esthétique, on ne se désarmerait pas devant la beauté qui nous tente, et on la frapperait en se détournant!»[158]

Un autre jour, Barbey va jusqu’à abandonner la Beauté, même bonne: «Pour nous qui ne croyons pas que l’art soit le but principal de la vie et que l’esthétique doive un jour gouverner le monde, ce n’est pas une si grande perte qu’un homme de génie, tandis que nul n’est dispensé d’être une créature morale et bienfaisante, un homme du devoir social[159] Ceci signifie que les artistes ou les amateurs d’art ne doivent pas avoir la prétention de détenir les plus hautes valeurs humaines, la religion est très au-dessus, la charité, l’amour aussi.

Barbey, de (presque!) mille et une façons, a relativisé l’importance du beau physique, et a «consenti» à humilier la beauté devant la religion. Barbey obéit et ne pose plus à Dieu la question si souvent posée du Pourquoi de la laideur ou de sa laideur… [160]

Suite… et fin.

Barbey converti ne devient pas un petit saint. Toute l’écriture est expression, les romans sont là pour laisser libre cours à l’imagination… Mais le problème de la laideur n’est plus vécu de la même façon. Après tant de remises en 437

cause, de réflexions, de découvertes, le fait d’être laid, ou dit laid, n’est plus vécu de la même façon. Les définitions de la Beauté et de la Laideur sont bien différentes.

Nous avons constaté que Barbey s’intéressera ainsi de moins en moins à ces sujet précis que nous avons traités au fur et à mesure de leur apparition.

La beauté et la laideur sont relativisées, et chaque individu ne vit plus selon des lois de conformisme ou de révolte.

Il est étonnant – mais logique – de voir Barbey reprendre sans la changer pratiquement sur ce plan sa Germaine: c’est qu’il peut juger à ce moment-là sévèrement ses premiers désirs… De même que dans Un prêtre marié, il ne se voit pas en Néel, mais en Langrune- Sombreval, de même il ne se voit plus en Allan, même si les souvenirs sont toujours là.

Rien dans Une Histoire sans Nom, ni dans Une page d’histoire… Le thème de la laideur va donc presque complètement disparaître: il n’est audible que pour ceux qui ont encore en tête les résonances des premiers mouvements. Et il ne sera qu’un contrepoint discret, mais indispensable dans la structure, donnant relief au thème plus facile, plus chatoyant littérairement de la Beauté et du Mal, de la difficulté des relations, du mystère des êtres, des désirs etc.

Il sont si vivaces, ces souvenirs, si vivaces, ces désirs non réalisés que la dernière œuvre, Une page d’histoire, aurait pu être écrite par un jeune Jules qui oserait dire ses désirs, en les cachant derrière une feinte réprobation: aucune laideur dans cette dernière nouvelle, rien que de la beauté, et même leurs actes lui semblent beaux… La beauté y éclate dans toute sa splendeur répréhensible certes, mais que Barbey a bien conscience d’envier.

 

Conclusions

Barbey, qui avait douloureusement ressenti les critiques sur son visage faites au nom de la Beauté, s’est efforcé non seulement de modifier son apparence, là où il le pouvait, mais encore de «contrer» intellectuellement aussi ces théories qui avaient conduit à ces appréciations, déployant ses arguments les uns après les autres, les entrelaçant, comme un motif musical. Ils se distinguaient clairement au moment où ils dominaient, mais ensuite, se fondaient dans les précédents où ils restaient cependant perceptibles: relativement stables jusqu’à la fin, certains retravaillés, retouchés, mais jamais entièrement abandonnés ni rejetés.

Ces thèmes tendaient tous dans la même direction: complexé par les railleries de ses parents, il va essayer de surmonter le remords esthétique qu’il subit de plein fouet. N’aurait pu mettre fin à «la conscience malheureuse de sa disgrâce» qu’une re-création, suivie d’une re-naissance, ce qui semblait impossible! – à moins de modifier son apparence, de séduire par certains comportements, (ce qu’il a fait en partie, cf. la partie V), ou de rejeter le jugement porté, en démontrant qu’il est non valable car il faut changer de système de valeurs: c’est ce que nous venons d’étudier. Il s’agit donc de repenser l’esthétique fautive, et d’en refaire une.

Cette esthétique n’est pas le fruit d’une spéculation philosophique (et nous n’avions pas à l’étudier en tant que telle dans son contenu). Elle est le résultat des sentiments d’injustice, d’admiration, de désirs, de déceptions… Elle est une mosaïque d’arguments, de constatations, de suppositions… Elle est destruction des apparences fausses, et reconstruction d’un monde aurevillien cohérent… Elle a surtout des frontières, des exclusions, (telle opinion n’est pas vraie), mais pas de contenu précis car elle est libérale au maximum pour son créateur… C’est un ensemble de remarques pour empêcher certains de juger les laids et d’en inférer des conséquences fausses, et pour enlever sa suprématie à la Beauté.

Il va s’agir de damer le pion à ceux qui définissent la beauté, et donc de façon sournoise ou non-dite, la laideur (Nous avons vu que dans les dictionnaires, la place définie à la beauté, et en plus à la beauté féminine, est beaucoup plus grande que celle donnée à la laideur dont on ne parle quasiment pas).

Ce quasi-combat se mène en trois temps. La destruction de la beauté, la revalorisation de la laideur et la relativisation de la beauté par rapport à de nombreuses qualités et à la Beauté céleste s’enchaînent avec un certain décalage pour conjurer son problème de laideur, problème personnel bien avant d’être un problème général d’esthétique.

Barbey va donc contester d’abord la beauté du corps humain en ses attributs ou en ses conséquences qui l’ont fait souffrir, afin de prouver la fausseté de sa définition initiale. Il s’agit réellement d’une entreprise de démantèlement de la beauté physique dans toutes ses propriétés habituelles: elle ne donne pas de plaisir quand elle est parfaite, elle ne garantit rien, elle est passagère, elle est signe de bêtise, aimée des bêtes, elle prédestine au malheur, source de malheur involontaire pour soi et pour les autres, amas de défauts et de risques… (comme dans beaucoup de Contes).

Cet extrémisme dans la révolte permet de mesurer l’ampleur des ravages que fait un culte excessif et égoïste de la beauté. Dans l’univers matérialiste et superficiel d’un dandy, d’un mystique de la beauté, comme l’a défini Ernest Seillière, ou celui de la beauté sensuelle des romantiques, ceux auxquels Barbey acquiesçait, en même temps qu’il s’opposait, le Laid ne pouvait être qu’épouvantable, et le laid ne pouvait qu’être désespéré… Mais, après avoir un à un trouvé tant d’arguments, la beauté est devenue pour lui le symbole de l’apparent menteur et un signe ambigu. Sous les artifices aléatoires du beau, le sensible est d’abord ce qui éblouit celui qui se laisse aveugler. Seul le Laid qui n’a pas été trompeur peut être plus proche de la Beauté idéale que le «beau» trop contingent… La «beauté» (avec un petit b) est donc une qualité relative.

Au-delà des qualités de beauté et de laideur humaines, on touche alors à quelque chose de plus abstrait: la beauté et la laideur en général

Socrate symbolise l’humanité et sa marche incertaine vers la mort, et sa vocation pour la vie spirituelle – certaine, incertaine?-. Barbey a vécu exactement ce chemin sauf qu’au début s’y est ajoutée la douleur.

La laideur, elle, ne se fonde pas sur des prestiges, mais cette «objectivité» – qui n’est peut-être d’ailleurs qu’apparente, et fondée peut-être aussi sur des erreurs, nous ne prendrons pas parti, – est acquise dans la douleur et dans la souffrance, parfois subie…

La laideur a toujours deux faces: l’une esthétique, terrible, et parfois au mieux, envoûtante, (celle que Barbey révolté avait essayé de pratiquer au début quand il parlait de son désir pervers pour la maladie, la mort, la laideur qu’il disait belles) et l’autre, métaphysique, qui atteste la grandeur de l’homme, chaque fois et partout où il échappe au Temps. Le Laid, autant que le Beau, peut amener l’homme à son plus haut niveau. Deux excès: suivre la beauté, c’est consentir au plaisir, au prix de l’erreur; consentir à la laideur, c’est consentir à la souffrance, au prix du silence. L’homme est confronté à ce choix dont il doit tirer librement parti pour y trouver son plaisir.

La beauté physique chez les êtres humains est une valeur certes, mais elle est inférieure à bien d’autres: courage, force, vitalité, originalité de la physionomie, personnalité, pensée, génie, grâce, bonté qu’on peut trouver chez les laids, qui peuvent même la remplacer. C’est le leitmotiv du «laid-mais» (qui n’est pas sans parenté structurelle avec le «laid comme»de Lautréamont) un «laid-mais» qui s’efforce à l’objectivité malgré la souffrance, et cherche à se donner valeur en lui-même en y associant intrinsèquement d’autres valeurs déniées à la Beauté comme symétriquement: le «beau-mais» est, aussi efficacement, destructeur de la Beauté.

Il semble donc que Barbey ait intégré ce problème métaphysique, progressivement, ayant gagné de l’assurance avec l’expérience: la preuve en est cette évolution concrète qui l’a peu à peu dépouillé d’habitudes inutiles, d’ exigences conventionnelles, de côtés superficiels, béquilles fragiles et dangereuses (dandysme, coquetterie, physiognomonie, androgynie).

Mais jamais, même ayant repris un peu de courage, il ne trouvera de bons côtés à la laideur en elle-même… Jamais non plus, tant est vif son goût de la beauté, il ne cherchera ni à promouvoir la laideur comme une valeur positive, ni à dénigrer ceux qui sont reconnus par tous comme beaux, ni à faire gratuitement de la laideur dans ses œuvres.

Il se convertit dans différents domaines, devient idéaliste, ou plutôt essaie de le devenir… C’est pour lui une façon de lutter contre le matérialisme esthétique qui fait passer le plaisir de celui qui regarde avant le respect pour celui qui est regardé… C’est une façon de pouvoir vivre «normalement».

Cependant, cet idéalisme ne l’empêche pas de vouloir continuer à aimer la beauté, même avec un petit b!, et d’autre part, la souffrance du remords esthétique est là… Donc il lui faut aussi démontrer jusqu’à la fin que, en ce qui concerne les êtres, la laideur physique est relative, plus qu’elle peut être belle! qu’elle peut servir de pierre de touche, qu’elle est appel à vivre plus haut, que les laids peuvent être beaux, et que les beaux ne sont pas forcément bons.

Si les premiers arguments de Barbey visaient essentiellement la façon de vivre au quotidien le besoin esthétique et ses conséquences humaines, il va prendre le mal à la racine en s’intéressant à la Beauté et à la Laideur en général, y compris celle des objets et de l’art, et en tentant de faire abstraction de son sentiment de laideur: cette progression correspond bien à un ordre normal des priorités pour vivre.

S’il s’occupe de l’esthétique en général, c’est pour montrer d’abord comment, pour définir Laideur et Beauté, on doit être prudent dans son appréciation. C’est une méthode pour juger, un conseil de ne pas juger: une morale pour esthète qu’il nous donne.

Où en était l’esthétique par rapport à la laideur à son époque? On parle parfois d’une esthétique de la laideur au XIXe siècle. Shakespeare avait déjà écrit: Fair is foul, and foul is fair. [161] Et toute une lignée: Bosch, Callot, et tant d’autres. Mais au XIXe siècle, naît véritablement une esthétique de la laideur: un Goya, un Félicien Rops – qui a d’ailleurs illustré Les Diaboliques, un Toulouse-Lautrec, ne cherchent pas à éviter le laid. Un Delacroix n’hésite pas à distinguer la Beauté d’un modèle idéal, de la beauté de la femme qu’il aime et n’est pas parfaite: dans ce cas, «dira-t-on que le mouvement qui nous porte à aimer une femme qui nous plaît ne participe nullement de celui qui nous fait aimer la beauté dans les arts?»[162]

Mais la littérature était en retard sur ce plan. «La puissance des séductions (…) est en raison directe avec la laideur, vieille question!»[163]Certes Balzac reconnaît cela, mais il ne représente pas la laideur en tant que telle dans ses romans, pas plus que Laclos, ou Stendhal, qui ont eux aussi énoncé cette théorie selon laquelle on aime la laideur. Puis elle passe progressivement dans les œuvres du XIXe siècle, les écrivains étant d’autant plus libres de ces affirmations qu’ils ne se sentent pas laids eux-mêmes… Baudelaire, avec par exemple Une Charogne, Tchekov dans Le miroir déformant, Sacher Masoch, Victor Hugo avec son Quasimodo s’unissent pour se moquer de ceux qui ne donnent à l’art que la beauté pour objet: «Des pédants étourdis, (l’un n’exclut pas l’autre) prétendent que le difforme, le laid, le grotesque, ne doit jamais être un objet d’imitation pour l’art.» [164] Et palier après palier, on en arrive au réalisme et au naturalisme. [165] (Mais quant à s’introduire dans leur vie, c’est une autre histoire… tant l’amour de la beauté domine en fait la vie réelle en société.)

Ce mouvement extrême [166], Barbey l’abhorre, nous l’avons vu, et il ne supporte pas les «réalistes» qui veulent faire œuvre d’art en faisant laid le laid…

Un œil aigu, souffrant, et original comme Barbey dans son époque était coincé dans ce dilemme: pouvoir aimer la laideur dans toute ses réalités, et la trouver belle, (c’est ce qu’il revendique hautement!) tout en étant un idéaliste (comme le porte à dire sa Foi)… Les positions de Barbey, au début sont très heurtées et contradictoires. Elles reflètent le dilemme de celui qui est attiré par la beauté qui le repousse. Il la déteste alors qu’il la désire. Il a besoin de la diminuer, alors qu’il veut lui ressembler. Ce désir déchirant est du même ordre que celui né lors d’ un conflit avec une mauvaise mère.

D’où l’originalité de sa critique: non à la laideur qui se pare des plumes de la beauté, non à la laideur vue par les réalistes, oui à la laideur vue par lui ou par les idéalistes, oui à la laideur quand elle est belle. Oui à la beauté pourvu qu’elle ne soit pas conventionnelle. Son goût pour elle se manifeste de façon éclatante quand il règle leur compte aux réalistes ou aux naturalistes: il ne se demande même pas si c’est bien peint! Il ne s’agit pas de donner un contenu objectif, objectivable, «régulier», canonique à la Beauté: il ne pourrait pas donner des principes à respecter à une Ecole… Ce qu’il appelle Beau est ce qui lui fait plaisir, et il peut l’idolâtrer, même avec injustice et irrationnalité: dans le domaine de l’art, les problèmes étant radicalement différents de ceux des humains, (l’œuvre ne «souffrant» pas affectivement!), il peut donner primauté à la Beauté sans crime de lèse-humanité.

Cette Beauté plastique, dont il est sectateur, ne sera détrônée qu’à la suite d’une profonde conversion religieuse: sa Foi lui permettra aussi de relativiser le problème de la Laideur et de la Beauté, en les remettant à une place qu’il essaiera d’accepter. La Laideur du point de vue religieux n’est rien, et doit être acceptée dans la Foi; la Beauté même la plus idéale n’est rien à côté des valeurs de l’Amour divin. Ceci est affirmé avec puissance… mais, quand il «oublie» les valeurs chrétiennes, il revient à cette force de la Beauté physique.

Ernest Seillière dissèque les relations de Barbey avec le mysticisme esthétique: «Il en est l’un des plus éloquents, l’un des plus insidieux avocats: avocat d’autant plus subtil et fécond en ressources variées que cette disposition d’esprit a été plus contredite et plus combattue après son retour à la religion de ses Pères, après sa conversion au catholicisme, le plus puissant antidote du romantisme. (…)

Il a de la sorte nourri côte à côte en son âme, durant la seconde partie de sa vie, deux inspirations presque toujours antagonistes: mysticisme esthétique et morale chrétienne, religion de la beauté conçue comme une expression spontanée de la nature et religion de la vertu comprise comme une réforme de cette même nature. Il a caressé successivement l’une et l’autre de ces deux religions qui restent parfaitement inconciliables entre elles dans les termes où le romantisme a défini la beauté, c’est-à-dire comme la fleur de la nature et de l’instinct; et, par là, il a posé une véritable énigme (à) ses contemporains, à la fois intéressés, surpris, et un peu agacés par les contradictions désinvoltes de ce grand déconcertant, comme disaient de lui ses amis eux-mêmes. (…)Il a pourtant réussi sur le tard à conclure entre les deux moitiés de son âme, entre le catholicisme et le romantisme qu’il voulut simultanément servir, une sorte de convention de frontière dont les dispositions pratiques sont hautement intéressantes pour le psychologue et pour l’historien des idées.»[167] En gros, dans les articles s’exprime la volonté catholique, et dans les romans le reste!

Ces contradictions sensibles nous poussent à nous demander si elles ne sont pas la trace d’un fossé qui a subsisté entre ce qu’il dit avoir choisi, et ce qui est en lui inconsciemment.

En effet, l’idée la plus aurevillienne et la plus importante est que la laideur peut être belle. Que la laideur est belle. Elle est moins manifeste dans les mots, mais elle subsiste jusqu’au bout. Et dans cette antinomie, nous devons en plus donner à «laideur» et «belle» des valeurs ou plastiques ou morales. Ce qui redouble la difficulté.

Que la laideur peut être belle… C’est ce que Barbey vient de maçonner petit à petit, comme nous l’avons vu: on aperçoit cet édifice en se retournant. Telle est la conclusion de la recherche intellectuelle de Barbey, de son intuition peut-être, une intuition salvatrice en tout cas pour son narcissisme. Pour Barbey, cet oxymore est véridique: celui qui le reconnaît comme une valeur sûre, la beauté ne peut le tromper, et il connaît la vérité de la laideur.

Que la laideur peut être belle. C’est ce qu’il aurait aimé entendre dire de la bouche de ses parents. C’est un oxymore qui résout la contradiction d’accepter l’avis des parents, (tu es laid) et en même temps de souhaiter être beau. Il joint deux termes qui sont antithétiques, et qui fondent pourtant tous les deux la personnalité de Barbey: la laideur belle, tel est le rêve de Barbey, telle est sa solution pour vivre; la beauté parfois laide, telle est sa vengeance.

Michel Crouzet présente l’oxymore comme la figure du «sublime d’angoisse substitué massivement au XIXe siècle au sublime d’admiration.»[168]. C’est effectivement une angoisse de voir l’antinomie de ces deux mots qu’on doit réussir à s’appliquer à soi-même, sous peine de rester toujours laid, extérieur à la Beauté.

Barbey, en se rebellant contre les affirmations de sa famille a choisi de contester les valeurs traditionnelles de son milieu natal, et quoiqu’il les ait rejointes et même dépassées, ou abandonnées, plus tard et sur certains points, il a conservé toute la structure de contestation lorsqu’elle touchait les points douloureux inconscients. D’où le plaisir pris à la laideur du monde sensible, ce qui la constituerait pour lui presque en esthétique s’il ne se rendait compte de l’impasse. Sa révolte l’a poussé à aller extrêmement loin dans l’exploration des tendances au plaisir, d’habitude refoulées.

Il a suivi le même chemin initié par la révolte contre la «beauté, façon morale ou religieuse» qui a insufflé en lui cet attrait pour une beauté-laideur diabolique qui se vengerait ainsi des beautés trop «catholiques». Beauté méduséenne, sublime de l’enfer, idéalisme de la laideur, tous ces apports du renouveau romantique, apports parfois d’un pittoresque original et facile lorsqu’ils relèvent d’un procédé, naissent chez Barbey d’une véritable tentation qui s’impose à lui comme une solution à ses problèmes personnels. La violence de cet attrait se mesure particulièrement dans les Diaboliques, écrites pourtant après sa «conversion», et où il ose affirmer haut et fort avoir voulu faire quelque chose de très moral, la fin justifiant selon lui les moyens.

Barbey sent et sait ne pas expliquer trop clairement certes comment les diaboliques, ou le diable, vivent la puissance infinie du Mal dans sa séduction sur l’homme grâce à des combinaisons infinies dans leurs nuances de type oxymore justement: innocence et perversité, féminité et virilité, laideur et sensualité, apparence et réalité, masques et extrêmes en tout genres. C’est la Beauté du Diable, le Sublime infernal, le ciel en creux etc.

Mais en fait, en écrivant ces histoires où la Laideur est tentation, Barbey lui aussi crée à la façon du Diable: il lui donne corps en même temps qu’il explique comment le diable prend corps dans des héros romanesques… Il connaît la puissance de l’oxymore sur tous, (lecteurs y compris) et l’utilise pour être reconnu comme écrivain.

Cette séduction si puissante vient de ce que l’on recherche spontanément et en même temps le complément logique (celui qui est ce que l’on n’est pas et que l’on rêve d’être), et le semblable (ce que l’on est et ce que l’on aime en soi-même); et que cet être, l’on voudrait qu’il soit en même temps comme soi-même, à sa guise, (ce qui serait sans danger pour la personnalité et éviterait des heurts) et différent de soi pour pouvoir le désirer: nous sommes nous-mêmes des oxymores quand nos désirs sont égoïstes. «Le désir veut l’union des contraires parce qu’il est attiré au plus profond de lui-même par le contraire absolu, et ses affinités infernales, par la plus mauvaise part et le côté obscur de la beauté féminine. A la limite, la beauté est la splendeur du mauvais goût. L’oxymore est alors la figure complexe du désir, du désir métaphysique comme de la métaphysique du désir.» [169]

Il en est de même pour Barbey qui rêve d’une figure féminine belle, douce et soumise, et en même temps laide, volontaire et révoltée. Ceci explique peut-être sa vie sentimentale en même temps pleine et vide. L’oxymore est la figure qui est la plus difficile à concrétiser… ailleurs que sur une page blanche ou dans des rêves éveillés ou non.

Cet oxymore est un travail presque conscient de sublimation, si nous osons ce terme. C’est pourquoi Barbey pense que Les Diaboliques sont morales, alors qu’il est vivement critiqué par les catholiques qui ne voient pas l’effort que cela lui demande de convertir une révolte excessive en œuvre lisible… et sentent en eux l’appel de la Tentation.

Barbey contiendra le plus possible le côté oxymorique de sa personne… Beauté et laideur, sous sa plume, recevront des valeurs plus classiques, romantiques quand même, mais souvent morales et symboliques chaque fois que l’écrivain fera parler sa conscience (au sens moral et psychanalytique). Pour le reste, la puissance des premières impressions vécues sera toujours trop forte pour que l’oxymore n’imprime pas toujours sa marque. Regret de ce qu’ont fait ses parents, désir, désirs jamais comblés entièrement et qui expliquent la tonalité des dernières œuvres dans lesquelles la sérénité est toujours absente.

La sérénité est absente, et pourtant Barbey, dans une certaine mesure, a rempli sa gageure: quand nous récapitulons ses arguments, le mot «beauté» a complètement changé de connotations, il est dépouillé de nombre de ses prestiges, et le mot «laideur» est beaucoup moins désagréable, il est remis à une place plus juste… Malgré tout, il n’est pas devenu pour autant agréable. Le «tu es laid» n’est pas pour autant oublié. Et c’est ce qui explique, la douleur affective subsistant, que le ton des œuvres soit à la révolte ou au rêve.

Notes

[1] Nous éviterons au maximum de redonner longuement les citations déjà apparues ici dans la Troisième partie (où se trouvait le relevé thématique du mot «laid«) préférant ici un esprit de synthèse.

[2] Saint-Evremond par exemple: «Il semble (…) que les beautés achevées qui ont toujours de quoi se faire admirer aient rarement le secret de savoir plaire.» cité page 7 dans Lalo: La faillite de la beauté.

[3] Baudelaire est bien connu pour ce thème. mais nous préférons citer Rilke pour bien montrer la différence entre ce thème de la Beauté effrayante, et celui de la beauté froide

«Denn das Schöne ist nichts

              als des Schrecklichen Anfang,

              den wird noch gerade ertragen,

              und wir bewundern es so,

              weil es gelassen verschmäht,

              uns zu zerstören.»

«Car la Beauté n’est rien d’autre que le début d’une terreur à peine supportable, et si nous l’admirons tant, c’est parce qu’elle dédaigne superbement de nous détruire.» (traduction anglaise de Leischman et Spender.) cité page 163 dans La sublimation. Les sentiers de la création. Ed. Tchou 1979. Préface par le Professeur Didier Anzieu

[4]«Juliette Drouet aimait Alphonse Karr: l’ange aimait le monstre», note Barbey dans la Correspondance en 1833

[5]Premier Memorandum, 5 octobre 1836, p. 764

[6]Deuxième Memorandum, 23 septembre 1838

[7]Un exemple: Il note régulièrement comme un détail de poids quand la beauté de quelqu’un est altérée par un défaut. «Robert, surnommé le Guichard () Le verbe Guincher ou Guicher signifie loucher. Il est probable que le beau et majestueux Guiscard était louche», Disjecta membra, p. 203, Ed. La Connaissance, 1925 Notes sur la Normandie. Sans date, mais sans doute vers ou après les années 1850.

[8]Le cachet d’onyx O. C. I page 6

[9] mais toute l’histoire va montrer que c’est la… troisième supposition qui est la bonne.

[10] O. C. I p. 7

[11] «Sainte Thérèse mourut d’amour pour son Dieu, brûlée de désirs comme on en               brûle pour une créature humaine. Mais, vous savez cette ravissante tête rêveuse du Titien?- devant laquelle je ne conseillerais jamais de conduire la femme que l’on aime, – eh bien, cette tête n’est pas même comparable au Christ qu’elle avait rêvé.» [11] Barbey accuse donc les femmes d’être d’abord, et presque uniquement, attirées par la beauté extérieure. O. C. I p. 7 Cioran a ressenti la même révolte que Barbey, mais Barbey pense à l’injustice de la Beauté et de la laideur, Cioran à la faiblesse de la femme qui, en fait, ne maîtrise pas ses désirs: Précis de décomposition, pages 185-6, chapitre «La sainteté et les grimaces de l’absolu», sous- chapitre: «Les femmes et l’absolu»: Cioran commence par citer Sainte Thérèse: «Tandis que Notre-Seigneur me parlait et que je contemplais sa merveilleuse beauté, je remarquais la douceur et parfois la sévérité, avec laquelle sa bouche si belle et si divine proférait les paroles. J’avais un extrême désir de savoir quelle était la couleur de ses yeux et les proportions de sa stature, afin de pouvoir en parler: jamais je n’ai mérité d’en avoir connaissance. Tout effort pour cela est entièrement inutile. «  Puis il commente, scandalisé: «La couleur de ses yeux… Impuretés de la sainteté féminine! Porter jusque dans le ciel l’indiscrétion de son sexe, cela est de nature à consoler et à dédommager tous ceux – et encore mieux, celles – qui sont restés en deçà de l’aventure divine. () Entre Sainte Thérèse et les autres femmes, il n’y aurait donc qu’une différence dans la capacité de délirer, qu’une question d’intensité et de direction des caprices. L’Amour -humain ou divin- nivelle les êtres: aimer une garce ou aimer Dieu présuppose un même mouvement: dans les deux cas, vous suivez une impulsion de créature. Seul l’objet change; mais quel intérêt présente-t-il du moment qu’il n’est que prétexte au besoin d’adorer, et que Dieu n’est qu’un exutoire parmi tant d’autres?»

[12] O. C. I p. 12

[13]dans sa chute, où elle avait perdu conscience.

[14] Disjecta membra, page 44. Ed. La Connaissance, 1925.

[15] O. C. I p 123.

[16]L’utilisation de ce titre semblerait montrer en effet de plus que Barbey avait aussi lu les Contes de Madame de Beaumont. Il est possible que, comme bien des enfants qui entendent ce titre, s’il était petit, il ait compris «La belle est la bête» et c’est le titre qui fait le plus plaisir aux enfants qui ne se sentent pas bien physiquement. Riquet à la Houppe, Le Prince Gracieux, Le Petit Tailleur… Combien de contes parlent de ce problème du petit, du laid, du faible qui en fait est intelligent, ou deviendra beau. Sans parler du Vilain petit canard, qui ne se voit pas laid avant que la mère le repousse et qu’il ait cherché à comprendre. Peut-être ce titre a-t-il pu frapper cet enfant, et fonctionner ensuite comme un paragramme inversé le concernant: il ne serait pas «un beau qui est bête», mais puisqu’on le dit laid, aurait décidé d’être «mal fait et futé».

[17]C’est peut-être avec ironie que, à propos de Vigny, Barbey rappellera plus tard la phrase candide (ou bête?) d’Eloa:  » Puisque vous êtes beau, vous êtes bon sans doute  » Le Pays, 8 mai 60

[18] George Sand: Barbey ne la trouve pas jolie – «plus» serait plus exact, car elle n’a pas été séduite par lui… – aussi a-t-il cette sentence définitive: «Elle a passé pour belle, et les hommes sont si badauds que c’est absolument comme si elle l’eût été ». 3 octobre 1868, in La Veilleuse.

[19] ce sont les idées de K. W. F. Solger, de M. Boucher, et même de Kant

[20]Ce qui ne meurt pas O. C. II, p. 550

[21] Ce qui ne meurt pas, O. C. II p. 634

[22]Premier Memorandum, 27 août 1837, I p. 834.

[23]Premier Memorandum, 7 déc. 1837.

[24]Premier Memorandum, 6 avril 1838.

[25] Deuxième Memorandum, 3 juillet 1838.

[26] Deuxième Memorandum, 10 août 1838.

[27] Deuxième Memorandum, 28 novembre 1838.

[28] O. C. II p. 1169.

[29]O. C. I page 96. Réflexion étrange qui montre chez Barbey une certaine crainte du plaisir qui serait à «payer»?

[30]p. 222 O. C. I.

[31]p. 222 O. C. I.

[32] p. 226. O. C. I Comparaison combien significative!

[33]p. 516 O. C. I.

[34]page 653 O. C. I.

[35]page 657 O. C. I. N. B.: Mais la laideur ne fait pas peur à une âme bien née ou fatale: ce sentiment (banal) serait celui d’une beauté banale et commune.

[36]p. 715 O. C. I.

[37]p. 562 O. C. I

[38]Publié le 1er novembre 1859

[39]Essais, notes et fragments. I

[40]O. C. II p. 407. cf. Ici sur la mère morte II-2

[41] Germaine, p. 407 O. C. II

[42] Germaine, p. 418 O. C. II

[43]Germaine, p. 554 O. C. II

[44] Correspondance, I p. 135

[45]Barbey d’Aurevilly et l’imagination.

[46] Barbey d’Aurevilly et l’imagination, Philippe Berthier, page 139 par exemple.

[47] Jean. Gautier: Barbey d’Aurevilly chez les jeunes filles en fleurs. Nouvelles Littéraires, 11 août 1966.

[48] Disjecta Membra, II, p. 109 Ed. La Connaissance, 1925.

[49]Correspondance V, p. 148, 30 mai 1856.

[50] «Quelques réflexions sur l’éducation des artistes de nos jours» Premiers articles II, p. 890, en 1838.

[51]«De même qu’il n’existe pas d’homme indépendant de ce milieu social qui le moule pour ainsi dire, de même il n’existe pas de faculté, si spéciale qu’elle soit, qui échappe à la puissante modification que reçoit l’homme tout entier de la sphère dans laquelle il vit.» cité page 40 dans Barbey d’Aurevilly: L’Amour de l’art, ed. Séguier, 1993, sous la direction de J. F. Delaunay.

[52]cité page 41 dans Barbey d’Aurevilly, L’Amour de l’art, Ed. Seguier, 1993, sous la direction de J. -F. Delaunay

[53] cité page 42 dans Barbey d’Aurevilly, L’Amour de l’art, Ed. Seguier, 1993, sous la direction de J. -F. Delaunay

[54]Lettre à Trebutien, 22 avril 1845

[55] Véronique Grappe-Nahoun: Beauté Laideur: L’esthétique corporelle en question, Un essai de sémiologie historique, (France XVIe-XVIIIe siècles). Thèse Paris V, 1985

[56] Correspondance 19 décembre 1844, I p. 226

[57]Exemple: les femmes belles du XVIIe ne sont forcément celles du XXe siècle; le regard social et le consensus masculin ou féminin ne sont pas forcément les mêmes. Etc.

[58]Il est intéressant de rapprocher les travaux de Jung de cette problématique: pour Jung, le laid est toujours précurseur de grandes transformations. C’est dire tout simplement que le goût commun est comme «en retard» sur l’apparition du nouveau. Le laid n’est pas toujours la conséquence à proprement parler d’une faute de goût, mais d’une certaine impuissance du goût. Autrement dit, la laideur considérée rétrospectivement a un caractère positif: elle peut être solidaire des métamorphoses sublimes d’une civilisation. On pourrait même dire qu’elle en est le «berceau«! Ceci peut s’appliquer au spatial, comme au temporel.

[59] Lettre à Trebutien, 14 avril 1851, III p. 54.

[60] O. C. I p. 877 Un Prêtre marié

[61]O. C. II p. 233 La vengeance d’une femme

[62]O. C. II p. 278 Une Histoire sans Nom

[63] page 1194 O. C. II vers 1880

[64]p 268 O. C. I.

[65] p 268 O. C. I.

[66]p 237 O. C. I.

[67]Son erreur est de ne pas deviner que son désir pour la beauté idéale d’Hermangarde est en fait «achevé» par la sublimité excessive de son admiration esthétique… et que ce qu’il désire avant tout se trouve en Vellini.

[68]L. T. I page 85.

[69]LT Tome III page 363.

[70]Ce thème n’est pas complètement absent chez Baudelaire, mais chez lui, ce thème de la laideur est traité, -et vécu très différemment: il n’avait pas le même problème que Barbey: pour lui la laideur est un piment, une originalité, une curiosité, parfois un soulagement… Nous donnons ici, et en entier, pour faire bien percevoir la différence avec Barbey, le poème en prose tiré de Spleen de Paris: Un cheval de race.

Elle est bien laide. Elle est délicieuse pourtant.

              Le Temps et l’Amour l’ont marquée de leurs griffes et lui ont cruellement enseigné ce que chaque minute et chaque baiser emportent de jeunesse et de fraîcheur.

              Elle est vraiment laide; elle est fourmi, araignée, si vous voulez, squelette, même; mais aussi elle est breuvage, magistère, sorcellerie! En somme, elle est exquise.

              Le Temps n’a pu rompre l’harmonie pétillante de sa démarche, ni l’élégance indestructible de son armature. L’Amour n’a pas altéré la suavité de son haleine d’enfant; et le Temps n’a rien arraché de son abondante crinière d’où s’exhale en fauves parfums toute la vitalité endiablée du Midi français: Nîmes, Aix, Arles, Avignon, Narbonne, Toulouse, villes bénies du soleil, amoureuses et charmantes!

              Le Temps et l’Amour l’ont vainement mordue à belles dents; ils n’ont rien diminué du charme vague, mais éternel, de sa poitrine garçonnière.

              Usée peut-être, mais non fatiguée, et toujours héroïque, elle fait penser à ces chevaux de grande race que l’œil du véritable amateur reconnaît, même attelés à un carrosse de louage ou à un lourd chariot.

              Et puis elle est si douce et si fervente!Elle aime comme on aime en automne; on dirait que les approches de l’hiver allument dans son cœur un feu nouveau, et la servilité de sa tendresse n’a jamais rien de fatigant.»(Ed. Pléiade, I, p. 474)

Ici, la femme est un objet charmant; chez Barbey, il y a une relation beaucoup plus profonde et mystérieuse: le pourquoi du charme est la question principale.

[71] Correspondance 8 décembre 1856.

[72] « intimes » et non pas « infimes » comme imprimé en O. C.

[73]Premier Memorandum, 12 novembre 1837.

[74]Premier Memorandum, 19 novembre 1837.

[75] Deuxième Memorandum, 3 octobre 1838.

[76]p. 213 O. C. I.

[77] O. C. I p. 236.

[78] O. C. I p. 237.

[79] O. C. I p 213. Cf. La Bruyère: «Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu’éperdument»

[80]cf. Proust: «Le plus souvent, l’amour n’a pour objet un corps que si une émotion, la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. Or ce genre d’anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même, ce qui est une des raisons pourquoi on voit des hommes, indifférents aux femmes les plus belles, en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides. A ces êtres-là, à ces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent des ailes. (III p. 93 Pléiade, Proust, La recherche).

Albertine est le «substitut instable du corps sublime dont le narrateur poursuit l’impossible appropriation.» (page 123, Claude Reichler: La création du corps sublimé.). Mais ici chez Barbey le problème n’est pas d’abord qui est Vellini, mais comment sa laideur la rend si désirable: on voit ici la différence du point de vue: le problème n’est pas pourquoi Marcel aime Albertine, mais qui est Albertine en fait… Elle est perçue comme «l’enveloppe close d’un être qui, par l’intérieur, accédait à l’infini.» (La recherche, III, p 386.)

[81]page 383 O. C. I.

[82]p. 347 O. C. I.

[83]p. 473 O. C. I.

[84] p. 520 O. C. I.

[85] La magie de Vellini est de rendre tout magique, alors que Camille ne retiendra pas Allan qui, pourtant lui aussi, a essuyé la trace sanglante du stylet avec ses lèvres…

[86] p. 210 O. C. I.

[87] in La Vie, 20 septembre 1910.

[88] Lettre inédite, collection Lovenjoul, citée p 1309 O. C. II.

[89] p. 248 quand il la quitte; p. 268 quand il ne l’a pas encore vue marcher, par exemple.

[90] O. C. I p. 278.

[91]Lettre à Trebutien, 24 juin 1845.

[92]On pourrait dire aussi que la laideur désirée est ce qui nous fait plaisir sans que notre raison consciente puisse l’accepter et le comprendre?

[93] Ce dernier cas s’appliquerait par exemple si Barbey feignait de trouver du plaisir dans la laideur pour faire pièce à la Beauté.

[94] Correspondance 20 juin 1856.

[95] p. 597 O. C. I.

[96]p. 659 O. C. I.

[97]p. 645 O. C. I.

[98] pages 727-8 O. C. I.

[99]L’Ensorcelée, p. 558.

[100]cf. V-1.

[101]Correspondance III p. 378.

[102]Article sur Eloa, mai 1860.

[103]p. 880, O. C. I, Un Prêtre marié.

[104] p. 889, O. C. I, Un Prêtre marié.

[105] page 920 O. C. I

[106]page 920 O. C. I

[107]pages 992-3 O. C. I

[108]p 1004 O. C. I.

[109] p 1011 O. C. I.

[110]p. 1022. O. C. I. Peut-on penser que Barbey aurait été heureux de trouver un de ces systèmes pour emporter l’amour de quelqu’un, lui qui n’était pas beau?

[111] O. C. I pages 1030, 1034, 1043, 1111, 1152, 1193: de nombreuses notations qui insistent sur la beauté.

[112] O. C. I pages 1038, 1045, 1046, 1051, 1122, 1144, 1152, 1154, 1187, 1193, 1194, 1199, 1202, 1205

[113] citation non retrouvée, mais qui a marqué Barbey.

[114] O. C. I page 1065.

[115]page 1199 O. C. I.

[116] page 1202 O. C. I

[117]Le Pays, 12 avril 1860, en pleine rédaction de Un prêtre marié

[118]Correspondance IX, sans date, à Madame Coignet.

[119] Le rideau cramoisi, O. C. II p. 12.

[120]page 210 O. C. II.

[121] cité page 282, Le XIXe siècle. Par J. Petit.

[122] dans Le Constitutionnel, 29 novembre 1869.

[123]O. C. II, page 115.

Même chose à propos de Courbet, dans un article sur Proudhon, publié le 16 juillet 1865 dans Le Pays: «Le réalisme de Courbet abolit les hiérarchies et proclame l’axiome que «puisque tout est égal, il n’y a pas de laid.». Même type de réflexion à propos de Zola: «Les choses rurales ne sont point des choses basses en soi, et La Fontaine qui les a peintes souvent en vers adorables, a prouvé qu’on pouvait les idéaliser en les peignant. Mais M. Zola est d’une brutalité de touche qui, de simples qu’elles sont, les fait basses, et son amour dépravé du détail laid – mal général en cet instant du XIXe siècle, les abaisse davantage encore.» Constitutionnel du 20 avril 1875 à propos de La faute de l’abbé Mouret.

[124]Article du Constitutionnel, 28 février 1876

 [125]page 25, Sensations d’art.

[126]page 279 Tome II Le XIXe siècle, par Jacques Petit.

[127]L’Art, entretiens réunis par Paul Gsell, Paris, Gallimard, 1967, page 29.

[128]Préface à Cromwell, Paris, Société Français d’édition et de librairie, 1897, page 193.

[129]Préface à Cromwell, Paris, Société Français d’édition et de librairie, 1897, page 191.

[130]Préface à Cromwell, Paris, Société Français d’édition et de librairie, 1897, page 207-8.

[131]article paru dans Le Pays, à propos de la publication des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, traduites par Baudelaire. 1856.

[132]L’œuvre picturale et les fonctions de l’apparence, Paris, Vrin, 1962, page 29.

[133]Sensations d’art, page 245.

[134]Sensation d’art, page 315.

[135] page 317 Sensations d’art.

[136] Sensations d’art, page 317.

[137]Entre nous, que voit-on par le trou d’une bouteille? métaphore bizarre, qui pose donc d’ailleurs question. Barbey a eu raison de prendre plutôt la métaphore du soupirail dans les Diaboliques: c’est plus réaliste, et plus clair.

[138]Sensations d’art, page 326.

[139]Sensations d’art, page 249.

[140]Sensations d’art, Le Salon de 1872, page 338.

[141]Correspondance, IX sans date.

[142]La vengeance, page 240 O. C. II.

[143]p. 206 O. C. II.

[144]p. 207 O. C. II.

[145]p. 208 O. C. II.

[146]O. C. II page 120 Le bonheur dans le crime

[147]Article du 13 juin 1873 dans Le Constitutionnel, repris dans Les Bas-Bleus, Slatkine reprints, Genève, 1968.

[148]Article sur Madame de Girardin, Bas-Bleus, page 40, Slatkine reprints, Genève, 1968.

[149] page 1197 O. C. II publié en 1886. Soleil: image du Père?

[150]O. C. II p 243.

[151]Sensations d’art, page 248.

[152]O. C. II page 64 Le plus bel amour de Don Juan.

[153]O. C. II page 233.

[154] page 96-97 Un poète apôtre, ou Le Révérend Père Léon Barbey d’Aurevilly, par J. Dauphin, Delhomme et Briguet, 1891.

[155] Ce poème est cité, malheureusement sans date, dans Un poète apôtre, ou le révérend Père Léon Barbey d’Aurevilly, par J. Dauphin.

[156] page 339, Un poète apôtre, ou Le Révérend Père Léon Barbey d’Aurevilly, par J. Dauphin, Delhomme et Briguet, 1891.

[157] donc le curé d’Ars se trouve l’égal de Bossuet, de Fénelon, et de Thérèse d’Avila. A la fin de son article, il parle beaucoup du don des larmes qu’avait le Curé d’Arts. Article sur «Le Curé d’Ars, par le Père Monnin, publié dans Le Pays, le 18 octobre 1861.

[158]cité page 123 dans Barbey d’Aurevilly, ses idées et son œuvre.

[159]Barbey d’Aurevilly: Littérature étrangère, à propos de Poe.

[160]Ce n’est plus comme un Jankelevitch qui se demande le pourquoi de ces jeux de l’apparence, en se rebellant contre la façon divine de créer…:  » Quelle loi singulière impose à Dieu de compenser la souveraineté du Bien par la modestie de son apparence? une excellence toute aimante, et, de plus, brillante, consonante, mélodieuse comme les séraphins violoncellistes de l’Angelico ne nuirait à personne. Et vice-versa il n’était pas nécessaire non plus que le mal fût plaisant, parfumé et le reste… Le mal aurait pu être, en outre, amer et nauséabond et tout devenait simple. En faisant le mal délectable, cette déroutante, éprouvante Providence a créé une complication et un problème: car la beauté, faisant question, est problématique en effet, et elle inquiète dans le temps qu’elle charme, par le travail vérificateur qu’elle nous impose et par la déception inévitable qu’elle nous réserve. Une belle qui est une sotte, un mufle qui a des façons distinguées, un imbécile qui a une écriture intéressante: voilà quelques uns des rébus que chaque journée nous propose.  » Avoir l’air « , tel est bien l’hiéroglyphe à déchiffrer. «  Traité des vertus, Paris, 1947, p 711

[161]Le beau est laid, et le laid est beau. Macbeth I 1

[162]cité page 75 dans La faillite de la Beauté, Lalo.

[163]L’interdiction, page 153 Ed. Garnier Flammarion, 1993.

[164]V. Hugo préface de Cromwell.

[165]Exemples de romans dans lesquels la laideur est aimée: ceux de Chabreliez; La puissance des autres, de Marguerite Comert, dans lequel une Madelaine laide est aimée, Germinie Lacerteux, des Goncourt. La Bête Humaine, (Séverine, Philomène, Flore), L’œuvre (Madame Jabouille) de Zola, Les Dieux ont soif, d’A. France. Le plus extrême de ce thème, où la laideur elle-même est aimée intensément comme le serait une beauté, mais n’est plus du tout dite une beauté, est une œuvre où la femme est infirme et laide: Plus que l’amour, de Rameau. Réalisme?Idéalisme?

[166]Lorsqu’on revient au lieu commun (la beauté parfaite est froide et ne donne pas de plaisir), on se met à se poser une question: «Il se pourrait(…) que l’important ne soit pas le réglé, la synthèse, la belle totalité, la chose perdue ou rendue, l’accomplissement d’Eros unificateur, mais la distorsion, l’écartèlement, la différence, et l’extériorité à toute forme. L’informe et le défiguré  » Il doit y avoir depuis toujours des gens, -peut-on dire une école depuis toujours, – qui pense ainsi. Cette beauté à rebours se prolonge au XXe siècle où on y a plus réfléchi. «Le laid(…) peut être un objet de l’art et prendre une valeur esthétique positive.» A notre époque, comme le dit Lydie Krestovski: il se crée des œuvres « bellement laides » qui obligent à réviser les valeurs séculaires et à définir la production passée comme « laidement belle ».

Comment se peut-il donc que le laid, dépeint (comme) laid, devienne œuvre d’art? Par le talent de l’artiste qui le « rend », par la composition, par le sujet etc. C’est-à-dire quand la technique est parfaite, qu’elle est prisée sans qu’on regarde l’objet, quand c’est surtout la personnalité qui peint qui nous intéresse: nous cherchons avant tout à saisir l’artiste, par le biais de sa vision. Il n’y a plus d’idéal, ni de critères, ni de sacré dans la peinture. Problème aigu: ou bien la laideur cesse d’être laideur et devient beauté parce que sublimée, ou bien la laideur de l’œuvre est différente et autre que la simple laideur car elle vient de la main, ou de l’œil de l’artiste, quoique non sublimée?

Edmond Rostand a une vision extrême de ce problème universel – car après tout, sur terre, y a-t-il plus de beau ou de laid?: «La beauté, en art, n’est souvent que de la laideur matée.» Tout ce qui existe est-il beau ou laid? Est-ce notre œil qui crée le beau ou le laid à partir de l’existant?

[167]page 20-22, Barbey d’Aurevilly, ses idées, son œuvre, Paris Ed. Bloud 1910

[168]Barbey d’Aurevilly et l’oxymore ou la rhétorique du Diable, article in «Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques, l’Ensorcelée:: la Chose sans nom Société des études romantiques Ed. Sedes 1988

[169] M. Crouzet: Barbey d’Aurevilly et l’oxymore ou la rhétorique du Diable, article in «Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques, l’Ensorcelée:: la Chose sans nom Société des études romantiques Ed. Sedes 1988

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