Omphalos : une notion évolutive plutôt qu’une pierre, par Marguerite Champeaux-Rousselot ( 2012-2013)

La Pierre de Kronos ( ou de Cronos ) ne doit pas être confondue avec l’omphalos de Delphes : cet article a pour but d’éviter des confusions.

Le géographe et historien Pausanias ( env. 115-180 a. J.-C.  ) est venu lui-même sur place à Delphes. Sa façon d’écrire montre nettement qu’il a vu la pierre de Kronos,  vers  la limite Nord Est dans l’enceinte du sanctuaire de Delphes  : il en parle Livre X, sur la Phocide,  chapitre XXIV, 6 :

Ἐξελθόντι δὲ τοῦ ναοῦ καὶ τραπέντι ἐς ἀριστερὰ περίβολός ἐστι καὶ Νεοπτολέμου τοῦ Ἀχιλλέως ἐν αὐτῷ τάφος· καί οἱ κατὰ ἔτος ἐναγίζουσιν οἱ Δελφοί. Ἐπαναβάντι δὲ ἀπὸ τοῦ μνήματος λίθος ἐστὶν οὐ μέγας· τούτου καὶ ἔλαιον ὁσημέραι καταχέουσι καὶ κατὰ ἑορτὴν ἑκάστην ἔρια ἐπιτιθέασι τὰ ἀργά· ἔστι δὲ καὶ δόξα ἐς αὐτὸν δοθῆναι Κρόνῳ τὸν λίθον ἀντὶ τοῦ παιδός, καὶ ὡς αὖθις ἤμεσεν αὐτὸν ὁ Κρόνος.

«  En sortant du temple et en tournant à gauche, il y a une enceinte et dans celle-ci, le tombeau de Néoptolème, fils d’Achille ; les habitants de Delphes lui rendent chaque année des honneurs funèbres comme à un héros. En continuant en montant depuis ce mémorial, il y a une pierre, pas très grande : et tous les jours ils versent de l’huile dessus, et  à chaque fête ils l’enveloppent de laine crue. Il y a aussi une croyance  à son sujet : la pierre aurait été donnée à Kronos  à la place d’un enfant, ( il la dévora, s.e.  ) et de même en sens inverse Kronos la vomit ensuite. » (Trad. Marguerite Champeaux-Rousselot)

Il la différencie nettement de l’omphalos qui lui , est non loin  du temple ou dans le temple, mais sa description est plus vague et il est possible qu’il n’ait pas vu l’omphalos personnellement   :

Τὸν δὲ ὑπὸ Δελφῶν καλούμενον Ὀμφαλὸν λίθου πεποιημένον λευκοῦ, τοῦτο εἶναι τὸ ἐν μέσῳ γῆς πάσης αὐτοί τε λέγουσιν οἱ Δελφοὶ καὶ ἐν ᾠδῇ τινι Πίνδαρος ὁμολογοῦντά σφισιν ἐποίησεν. ( Description, livre X , sur la Phocide, chapitre XVI, 3)

“Ce qui est fait en pierre blanche et qui est appelé par les Delphiens Omphalos, c’est cela qui est le point au milieu de toute la terre disent les Delphiens eux-mêmes, et dans un certain hymne, Pindare  leur a écrit  quelque chose qui le reconnaît.” 

(Trad. Marguerite Champeaux-Rousselot)

 

Ainsi le témoignage de Pausanias, historien et géographe, montre que ces deux pierres étaient bien différentes par leur emplacement, leur histoire et leur fonction mais il est le seul à citer en les situant et en les différenciant les deux  pierres : les autres auteurs n’en mentionnent  qu’une seule : Hésiode  raconte le mythe de la pierre de Kronos, et les autres  auteurs celui des deux aigles se rejoignant sur l’omphalos  ou centre.

Voir le mythe de la Pierre de Cronos ou Kronos raconté par Hésiode vers 700 avant J.-C.

Voir  les textes concernant l’omphalos

Pausanias étant un auteur  assez tardif, voici les textes des autres auteurs dans l’ordre chronologique au sujet de la pierre de Kronos et de l’omphalos.

Hésiode est le premier auteur  à raconter, vers 700 avant J.-C.,  le mythe de la pierre de Kronos ( ou Cronos )  : son témoignage est intéressant puisque ce poète vivait  à 50 km de Delphes. Il raconte que que Gaia, la Terre, épouse d’Ouranos, eut pour enfants, entre autres, les Titans  Kronos et Rhéa. Ouranos, pour ne pas risquer d’être détrôné,  « enfonçait »  ses enfants dans la Terre. Celle-ci donna une faucille à Kronos pour qu’il émascule Ouranos. Kronos  épousa ensuite sa sœur Rhéa… et ils eurent beaucoup d’enfants.  Pour ne pas être détrôné, Kronos, lui,  les  avalait… Rhéa désespérée se plaignit à sa mère, Gaia, qui pour la seconde fois, ourdit un stratagème : lorsque Zeus naquit, Rhéa donna à manger à Kronos, à la place de Zeus, une « grande pierre », qu’il avala sans savoir qu’  « à la place de cette pierre » (v. 489 ἀντὶ λίθου) un fils invincible le vaincrait,  puis elle alla le cacher pour l’élever en Crète (ἐς Λύκτον, Κρήτης ἐς πίονα δῆμον). Quand Zeus fut grand, il fit absorber un émétique à son père pour lui faire recracher ses frères et sœurs, et avec leur aide, il combattit son père et le vainquit.  Or lorsque Kronos vomit, il recracha – c’est logique ! – en premier la pierre qui avait remplacé  le bébé Zeus : Zeus fixa lui-même cette pierre à Pythô, ( Pythô est un ancien nom de Delphes).

πρῶτον δ’ ἐξήμησε λίθον, πύματον καταπίνων·

τὸν μεν Ζεὺς στήριξε κατὰ χθονὸς εὐρυοδείης

Πυθοῖ ἐν ἀγαθέῃ, γυάλοις ὑπο Παρνησσοῖο,

σήμ’ ἔμεν ἐξοπίσω, θαῦμα θνητοῖσι βροτοῖσι. [1]

«  la première, il  vomit la pierre,  celle qu’il avait engloutie  la dernière.  Alors Zeus l’enfonça de haut en bas dans le  vaste (sous-)sol  dans  la sacro-sainte Pythô,  sous les creux (ou grottes)  du Parnasse, signe à jamais, émerveillement pour les mortels. »

Les autres auteurs évoquant ce mythe ne mentionnent pas où cette pierre a été recrachée.

 

Pindare ( 518-438 av. J.-C. )  emploie plusieurs fois le terme omphalos de façon poétique pour désigner  Pythô ( = Delphes )  mais ne décrit pas à proprement parler de bloc de pierre sculpté et il n’évoque pas la pierre de Kronos.

Eschyle,  dans les Euménides en 458 av. J.-C.,  emploie l’expression  » sur  l’omphalos »  pour dire où Oreste s’est réfugié pour demander la protection d’Apollon, à Delphes,  après avoir tué sa mère ( mythe des Atrides), mais il ne le décrit pas ; il ne parle nulle part de la pierre de Cronos.

Dans une pièce d’Euripide, Ion, en 418, un serviteur d’Apollon décrit  l’omphalos  à des pèlerins qui ne pourront le voir : Hermès dans le prologue, arrive et dit qu’il arrive à Delphes, désigné poétiquement par  le terme omphalos ( ὀμφαλὸν /μέσον καθίζων  ( vers 5-6)  . Le temple est décrit avec ses sculptures, peintures etc.( et un vocabulaire déjà très constitué pour ce qui est du transfert symbolique  du lieu )… Les femmes n’ont pas le droit d’y entrer sauf si elles sacrifient, et elles posent une unique question,  qui concerne le δόμος de Phoibos, δόμος signifiant « toute construction » :

Χορός : Ἆρ’ ὄντως μέσον ὀμφαλὸν γᾶς Φοίβου κατέχει δόμος ;

 Ἴων  Στέμμασί γ’ ἐνδυτόν, ἀμφὶ δὲ Γοργόνες.

 Χορός  Οὕτω καὶ φάτις αὐδᾷ.  ( v. 224-225)

 Le Choeur « Est-il vrai que cette demeure de Phoibos contient le point central de la terre ? »

Ion :  « Oui, habillé de bandelettes ; des Gorgones autour »[1]

Le Chœur  : « La renommée le dit ainsi aussi »

Euripide par contre, ne mentionne pas la pierre de Kronos.

Après 279  avant J.-C. , un  Hymne à Apollon inscrit ( Fouilles de Delphes III 2 : 138 ) évoque l’omphalos sans précision.

Au II° siècle, l’omphalos se répand  également sur les représentations comme  un attribut d’Asklépios, dieu de la médecine, fils d’Apollon.

L’historien et géographe Strabon (63 av-19 ap. J.-C.), n’est pas venu à Delphes et n’a donc pas vu par lui-même ce qu’il transmet ( Géographie, IX, 3, 6 et 7) , mais on sent toutes ses réticences :

 

 Ἡ μὲν οὖν ἐπὶ τὸ πλεῖον τιμὴ τῷ ἱερῷ τούτῳ διὰ τὸ χρηστήριον συνέβη δόξαντι ἀψευδεστάτῳ τῶν πάντων ὑπάρξαι, προσέλαβε δέ τι καὶ ἡ θέσις τοῦ τόπου· Τῆς γὰρ Ἑλλάδος ἐν μέσῳ πώς ἐστι τῆς συμπάσης, τῆς τε ἐντὸς Ἰσθμοῦ καὶ τῆς ἐκτός, ἐνομίσθη δὲ καὶ τῆς οἰκουμένης, καὶ ἐκάλεσαν τῆς γῆς ὀμφαλόν, προσπλάσαντες καὶ μῦθον ὅν φησι Πίνδαρος, ὅτι συμπέσοιεν ἐνταῦθα οἱ ἀετοὶ οἱ ἀφεθέντες ὑπὸ τοῦ Διός, ὁ μὲν ἀπὸ τῆς δύσεως ὁ δ᾽ ἀπὸ τῆς ἀνατολῆς· οἱ δὲ κόρακάς φασι· Δείκνυται δὲ καὶ ὀμφαλός τις ἐν τῷ ναῷ τεταινιωμένος καὶ ἐπ᾽ αὐτῷ αἱ δύο εἰκόνες τοῦ μύθου.

 

La réputation qu’avait l’Oracle de Delphes d’être plus véridique que tous les autres a été assurément la cause principale du respect extraordinaire dont ce temple a été l’objet, mais sa situation géographique a dû aussi y contribuer. Le temple de Delphes, en effet, se trouve être dans le centre ( ἐν μέσῳ) ou peu s’en faut de la Grèce (j’entends de la Grèce, prise dans sa plus grande extension, au delà comme en deçà de l’isthme), on l’a même longtemps considéré comme étant le centre de la terre habitée : de là, cette dénomination de nombril( omphalos)  de la terre qu’on lui a appliquée ; de là aussi cette fable, qu’on lit dans Pindare, de deux aigles (d’autres disent de deux corbeaux) que Jupiter aurait fait partir en même temps l’un de l’Occident et l’autre de l’Orient, et qui se seraient rencontrés juste en ce lieu. Et un certain omphalos se montre dans le temple, entouré de bandelettes et sur lui, les deux effigies  du mythe.

 

 

 

 

Plutarque (46-126 ap. J.-C.  environ) évoque certes l’omphalos, mais c’est bien pour nier qu’il soit le centre du monde : c’est Apollon lui-même qui s’est moqué de ceux qui le croient, alors qu’un savant crétois, incrédule et critique, Epiménide, était venu lui demander si c’était vrai… C’est par cette mise au point, à la valeur bien scientifique, que Plutarque, prêtre d’Apollon à Delphes même, commence son ouvrage  Sur la disparition des oracles :

Ἀετούς τινας ἢ κύκνους, ὦ Τερέντιε Πρῖσκε, μυθολογοῦσιν ἀπὸ τῶν ἄκρων τῆς γῆς ἐπὶ τὸ μέσον φερομένους εἰς ταὐτὸ συμπεσεῖν Πυθοῖ περὶ τὸν καλούμενον ὀμφαλόν· ὕστερον δὲ χρόνῳ τὸν Φαίστιον Ἐπιμενίδην ἐλέγχοντα τὸν μῦθον ἐπὶ τοῦ θεοῦ καὶ λαβόντα χρησμὸν ἀσαφῆ καὶ ἀμφίβολον εἰπεῖν (fr.11) “Οὔκ γὰρ ἔην γαίης μέσος ὀμφαλὸς οὐδὲ θαλάσσης· εἰ δέ τις ἔστι, θεοῖς δῆλος θνητοῖσι δ´ ἄφαντος.”

« Certains aigles ou cygnes[1], rapporte-t-on traditionnellement,  partis des extrémités de la terre pour en atteindre le milieu, se précipitant vers le même point, tombèrent ensemble à Pythô, auprès de ce qui est nommé « omphalos ». Dans la suite  des temps, Epiménide de Phaestos s’informa, dit-on, de l’exactitude de ce mythe auprès du dieu, et  obtint un oracle obscur et  ambigu, le dieu disant : «  non, il n’existe pas pour la terre d’  « omphalos »  médian, ni pour la mer ; et s’il en est un quelconque, il est clair  pour les dieux, et est caché aux mortels  ».

Plutarque  est fort satisfait de montrer que l’oracle du dieu invoqué valide en quelque sorte les efforts scientifiques pour définir  un centre du monde visible aux hommes, et nie le mythe des oiseaux  ( des aigles ou des cygnes d’ailleurs  ? )  qui seraient tombés sur le milieu (ἐπὶ τὸ μέσον ) vers ce qui est nommé omphalos à Pythô  ( εἰς ταὐτὸ συμπεσεῖν Πυθοῖ περὶ τὸν καλούμενον ὀμφαλὸν), et nie également également la possibilité pour l’homme de connaître, “à supposer qu’il en existe un,  l’omphalos médian de la terre ou de la mer” , (γαίης μέσος ὀμφαλὸς οὐδ θαλάσσης)

Epiménide avait ainsi réussi à obtenir du dieu lui-même la certitude que Delphes n’était pas l’”omphalos” du monde en tant que “centre matériel  du monde”. Selon Plutarque, le terme “omphalos” appliqué à Delphes est à prendre au sens symbolique et désigne son importance religieuse, ce qui peut néanmoins être marquée par un symbole, mais ne  doit pas être pris au pied de la lettre : une chose peinte par un mythe n’est pas la chose…

 


[1]               L’expression est au pluriel et non au  duel attendu.

[2]               Le « milieu » concerne un segment, le « centre » concerne les surfaces.  Ici, il semble y avoir confusion.

[3]

 

 

Plutarque évoque le mythe des deux aigles  envoyés par Zeus, pour déterminer le centre de la Terre, mais  c’est pour le contredire.

 

 


[1]              Vers 497-500

 

 

Aucun texte antique à notre connaissance, ne les confond.

Hésiode qui, vers 700 avant J.-C.,  conte le mythe  de la pierre de Cronos ne parle pas de l’omphalos, et , inversement, Plutarque, qui n’évoque le  mythe de l’omphalos centre du monde  et des deux aigles  que pour  le contredire, ne parle pas de la pierre de Cronos ( ou Kronos).

 

Marguerite Champeaux-Rousselot

Comment citer cet article :

CHAMPEAUX-ROUSSELOT Marguerite  : La Pierre de Kronos ( ou Cronos)  à Delphes ( à bien distinguer de l’omphalos de Delphes) ,  2012, publié sur 1-360.net

 


[1] On entourait de bandelettes  plus ou moins serrées les objets et même les gens liés au sacré; et les Gorgones, au visage affreux, sont apposées sur les objets  pour les protéger.