Omphalos de Delphes, de Claros, et d’ailleurs : ne pas confondre…

Le terme omphalos concerne environ 2000 ans de civilisation gréco-romaine. Son sens a beaucoup évolué, d’où de nombreuses confusion ( nous en verrons de trois sortes ).

Omphalos en grec veut dire  » nombril » d’où « centre » d’où enfin, un signal matériel indiquant un centre ou un endroit important mais peu visible ( poteau, stèle, cône):

Delphes et Claros sont les deux endroits où se trouvent les trois omphalos massifs connus dans des sanctuaires grecs. Omphalos fait au pluriel en grec omphaloi, (prononcer omphaloï ) mais on ne le dit pas couramment…

Il existe aussi d’autres représentations d’omphaloi ( voir plus bas ) avec lesquelles il ne faut pas les confondre, et peut-être aussi doit-on penser qu’ils dérivent d’un omphalos encore plus ancien (voir encore plus bas ) .

Les trois omphaloi masssifs

à Delphes ( aujourd’hui Delphoi, Delphi ou Delfi) , le plus connu aujourd’hui

Omphalos placé à Delphes sur un trépied au sommet de la Colonne des Danseuses.

est celui communément appelé l’omphalos de marbre de Delphes. Il se trouvait dans le sanctuaire, non loin du Temple d’Apollon, bien en vue : il était déposé dans la cuve d’un trépied de bronze au dessus des 13 m de haut de la colonne dite « des Danseuses » ou « à feuilles d’acanthe ». Il est en marbre blanc, probablement du Pentélique ( une carrière près d’Athènes) , de forme ogivale mousse, de 0,85 m de diamètre, haut de 1,23 m dont 0,27 m de « manchon » invisible une fois posé). Il est tout orné d’un réseau de bandelettes de laine ( signes de vénération pour les objets sacrés) resserrées par des rubans et qui s’entrecroisent. Tout est sculpté dans la masse. Il devait comporter en son sommet un ornement ( capable de résister au vent ! ). Cet omphalos de marbre avait été daté de l’époque impériale, mais désormais, il est daté de la même époque que la Colonne : entre 373 et 330 environ av. J.-C. La Colonne et son omphalos de marbre sont visibles dans le superbe Musée de Delphes, mais le trépied en est perdu : sans doute a-t-il été fondu. Cet omphalos, porté presque… aux nues, brillait au soleil : il était visible de loin et de partout, portant haut la gloire d’Athènes et son respect pour l’Apollon de Delphes. Mais il n’était pas dans le temple et n’était pas l’objet d’un culte, contrairement aux fariboles qu’on aime comporter sur Internet. Il a été très étudié par des équipes françaises de l’Ecole Française d’Athènes dont les travaux sont accessibles en ligne : Pierre Amandry, Anne Jacquemin, Didier Laroche, Jean-Luc Martinez. Le site de Delphes est sous la responsabilité de Mme Anastasia Psalti ( Etat grec).

à Delphes, il existe aussi un autre omphalos, qu’on appelle l’omphalos gris-bleu. Il est en effet en

Omphalos dit gris-bleu ou de calcaire ( V° siècle ou IV° siècle ? ), placé sur une base circulaire au sol avant d’être enserré dans une exèdre demi-circulaire

pierre locale de cette couleur, lisse, unie, polie et luisante. Il ne comporte pas du tout de représentations d’ornements et a une forme plutôt de pyramide conique ogivale. Son sommet un peu aplati semble destiné également à porter quelque chose, – à moins que cela ne relève que d’un accident, ce qui est assez peu probable. Son diamètre est de 88 cm, et il est haut de 85 cm. Il est actuellement visible dans le sanctuaire, en plein air, non loin du Trésor des Athéniens. Il est lui-même difficile à dater mais les travaux de recherche de Pierre Amandry, Anne Jacquemin et Didier Laroche montrent en tout cas que les traces des deux scellements qui le fixaient par dessous sont datables du IV° siècle. On ne sait pas bien où il était placé initialement, mais par la suite, il a peut-être été posé sur une base circulaire en conglomérat plus ancienne, datant de ca 450 av. J.-C. et qui avait probablement servi pour supporter un trépied de 6 m de haut : l’omphalos aurait été placé alors entre ses pieds, tandis que la base circulaire était entourée d’une niche semi-circulaire. Des indices sérieux font envisager une datation pour ces dernières transformations, entre 373 et 346 probablement. Lequel est le plus ancien entre celui -ci et celui dit « de marbre » ou « des Danseuses » ? La question n’est pas tranchée… Il est taillé dans une pierre provenant d’une carrière proche de Delphes ouverte au IV° siècle, et celui de marbre est de marbre importé… Les recherches sont en cours.

Il se serait trouvé bien mis en valeur dans sa niche, au bord de l’Aire, cette petite place en contre-bas du temple, que traversait la Voie sacrée : un endroit où avaient lieu des concours de représentations chantées concernant la mort du serpent Python sous les flèches d’Apollon, lors de la fête du Septerion. Il aurait été facilement visible alors de tous les visiteurs sur place. Nous employons un conditionnel mais la reconstitution des archéologues de l’Ecole Française d’Athènes est très plausible.

Il est intéressant de noter que sa forme n’a pas été copiée par les architectes et les artistes qui ont réalisé la Colonne des Danseuses qui portent l’omphalos de marbre.

Pour l »état le plus récent sur cette question à Delphes : « Un espace politique au coeur du sanctuaire de Delphes » par Anne Jacquemin et Didier Laroche, 2014, Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres

 

Attention ! L’omphalos de Delphes a été clairement distingué de la Pierre de Kronos ( ou Cronos ) qui se trouvait elle aussi dans le sanctuaire de l’Apollon de Delphes par un voyageur venu sur place, Pausanias ( 115-180 env. ). Il déclare qu’ils sont à deux endroits différents du même sanctuaire, et que la Pierre de Cronos ou Kronos est l’objet d’un rite cultuel quotidien : ( voir l’article à ce sujet sur le site 1-360.net :

https://www.1-360.net/delphes-kronos-et-omphalos/?

 

 

à Claros ( ou Klaros) ( Turquie) , se trouve le troisième grand omphalos,

1908 : la découverte de l’omphalos de Claros, dans la salle souterraine des consultants.
Photo de R. Martin. EFA

en pierre locale, en forme d’obus arrondi, et avec un trou de fixation au sommet pour quelque chose qui est perdu. Très lisse et poli, il ne comporte aucune représentation d’ornement à notre connaissance, mais selon les dernières recherches, un serpent de métal s’enroulait tout autour. Nous n’avons pu savoir ses dimensions ni sa datation. Quand le temple a été fouillé, L. Robert l’a trouvé dans la salle souterraine où se rassemblaient les consultants de l’oracle. Cet omphalos n’est pas visible pour le public. La recherche se fait sous la responsabilité de Mme le Professeur Nuran Sahin ( Etat turc), et les équipes de fouilleurs et les études sont menées par Jean-Charles Moretti, de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée, à Lyon, dont des travaux sont également accessibles sur Internet. Mais cet omphalos n’a pas encore fait l’objet d’une publication.

 

 

 

Attention ! Ces trois omphaloi de grande taille, sculptés et transportés dans des endroits très significatifs n’ont pas le même sens que les formes similaires qu’on trouve parfois peintes par exemple sur des vases de l’époque archaïque voire plus a

Ce qui ressemble à un omphalos est inscrit « Bômos » c’est à dire « autel »

nciens : ils y représentent en fait des stèles, des tumulus ou des autels qui existaient réellement sans doute. C’est parce qu’ils sont stylisés et sans perspective sur ces vases qu’on pourrait les confondre avec de grands omphaloi . Ce sont eux aussi des signaux visuels, mais ce ne sont pas des omphaloi au sens où nous l’entendons.

 

 

Attention ! Ils ne doivent pas non plus être confondus avec

Monnaie de bronze, ( Pergame, Turquie actuelle) ca. 133-16 av. J.-C. L’omphalos et le serpent sont des attributs d’un fils d’Apollon, Asklépios, devin et médecin, – ça peut aller ensemble… – qui est nommé ici avec son épithète  » sauveur ».

des omphaloi nettement plus petits qui se trouvent sculptés en ronde bosse, gravés ou peints, dans les maisons ou sur les tombes, ( par exemple à Délos) c’est à dire dans des lieux privés, sur les monnaies, sur les inscriptions, les bijoux… On les trouve presque à foison. Ils ont une valeur symbolique de protection, de guérison ou d’espoir avec leur forme en oeuf éventuelle et surtout grâce au serpent bénéfique qui leur est associé . Ils sont d’une époque plus tardive, classique, hellénistique ou même romaine. Ce sont également des signaux, et donc de petits omphaloi au sens large, mais ils ne sont pas oraculaires et sont peu liés à Apollon : ils font seulement référence aux divinités guérisseuses, à celles qui peuvent faciliter une autre vie, mais aussi la vie d’ici-bas.

Au fil du temps et de l’espace, nous constatons l’étendue de cette notion, qui, de plus a évolué : les petites représentations privées d’omphalos liés au serpent bénéfique près des tombes, l’omphalos de Claros avec le serpent bénéfique et oraculaire enroulé autour, l’omphalos placé au bord de l’aire où l’on commémorait la lutte d’Apollon contre le dragon Python, l’omphalos des Danseuses élevé pour célébrer l’Apollon de Delphes…

Mais nous aimerions savoir comment a commencé cette notion à Delphes qui en est la source et l’origine probablement.

Les textes le concernant étant des poèmes, des tragédies, des inscriptions de comptes etc. qui ne situent pas très précisément l’omphalos, voici les deux textes grecs les plus scientifiques concernant ce que les Delphiens appelaient avec fierté « l’omphalos de Delphes » :

Pausanias ( env. 115-180 ap. J.-C. ) est venu lui-même pour observer et, par la suite, expliquer dans sa Périégèse . Or il est en train de décrire le temple quand il s’interrompt pour écrire cela :

Τὸν δὲ ὑπὸ Δελφῶν καλούμενον Ὀμφαλὸν λίθου πεποιημένον λευκοῦ, τοῦτο εἶναι τὸ ἐν μέσῳ γῆς πάσης αὐτοί τε λέγουσιν οἱ Δελφοὶ καὶ ἐν ᾠδῇ τινι Πίνδαρος ὁμολογοῦντά σφισιν ἐποίησεν. X 16-3.

 » « L’omphalos fabriqué de pierre/marbre blanc/he/brillant/e., dénommé ainsi par les Delphiens , c’est cela qui est le point au milieu de toute la terre : c’est cela que les Delphiens eux-mêmes affirment, et dans un certain hymne, Pindare leur a écrit quelque chose qui le reconnaît.” ( livre X, sur la Phocide, chapitre XVI, 3 ) (Trad. presque littérale Marguerite Champeaux-Rousselot)

Pausanias ne dit pas précisément que cet objet  » appelé omphalos par les Delphiens » ( on sent quelque réserve de sa part ) est dans le temple lui même : estime-t-il que c’est assez clair, que c’est très connu, que c’est implicite… qu’il est à l’intérieur du temple, ou , comme il n’a pas encore parlé de la Colonne des danseuses, qu’il a forcément vue, ( tant de choses à dire ! ) le dit-il seulement alors puisque le temple est lié à la notion d’omphalos ? La description pourrait convenir à l’Omphalos des Danseuses ( Pausanias dit souvent pierre pour signifier marbre , et l’adjectif leukos peut signifier blanc ou brillant etc. ) : les Delphiens auraient-ils laissé entendre que l’omphalos à l’intérieur du temple ressemblait à celui des Danseuses ? Pausanias ne cite pas de vers de Pindare : les Delphiens n’ont sans doute pas pu lui en fournir. Aujourd’hui encore, on n’a pas retrouvé de texte de Pindare décrivant exactement un objet nommé omphalos.

En tout cas, selon Strabon, ( 63 av-19 ap. J.-C.) , un siècle auparavant environ, l’omphalos à Delphes n’est pas non plus celui des Danseuses. Certes, ce géographe n’est probablement pas pas venu à Delphes et n’a pas vu par lui-même, mais il est en général bien informé et donne ses citations. Là, après avoir argumenté concernant son scepticisme vis vis des récits mythiques répandus par les Delphiens, il se contente d’écrire du bout du stylet au chapitre IX, 3, 6 et 7 de sa Géographie :

δείκνυται δὲ καὶ ὀμφαλός τις ἐν τῷ ναῷ τεταινιωμένος καὶ ἐπ᾿ αὐτῷ αἱ δύο εἰκόνες τοῦ μύθου.

Et un certain omphalos se montre/ est montré dans le temple, entouré de bandelettes et sur lui, les deux effigies du mythe. (Trad. Marguerite Champeaux-Rousselot)

A ce qu’il rapporte, on lui a dit que l’omphalos était donc dans le temple ( ce n’est pas celui des Danseuses qui était à l’extérieur ). La tournure qu’il emploie montre que les bandelettes, selon ses informations, n’étaient pas sculptées dans la masse ; et quant aux deux effigies liées au mythe, elles correspondent sans doute plus ou moins à une sur-interprétation des aigles de Pindare, c’est à dire aux deux aigles du même récit – si connu ! – que Plutarque, prêtre d’Apollon à Delphes, contestera vivement quelques années après la venue de Strabon, comme blasphématoire à l’égard de son Dieu…

Cet omphalos initial, censé être dans le temple et remonter aux tout débuts de Delphes ou de Pythô, n’est pas encore situé ni retrouvé, mais il continue à faire l’objet d’ardentes recherches ainsi que l’origine de la notion même d’omphalos.

 

Marguerite Champeaux-Rousselot, mai 2018

L’article du 2012-02-20 a été supprimé et celui-ci l’a remis à jour en 2018 pour tenir compte de nouveaux résultats archéologiques. Bonne lecture

Comment citer cet article :

CHAMPEAUX-ROUSSELOT Marguerite : Omphalos de Delphes, de Claros, et d’ailleurs : ne pas confondre… 2012 et 2018. site http://www.1-360.net Grèce antique.

 

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