Jouir : un rapport avec  jubilé, jubiler, joie, et avec le jour d’aujourd’hui alors ?

Marguerite Champeaux-Rousselot (2018-10-01) –

 

Jouir, un verbe qui fait déjà frissonner…

Jouir, jubilé, jubiler, joie : voilà des mots qui nous sembleraient peut-être cousins…

L’étymologie  montre que non, mais   quelle joie se dégage de ces mots.

Après avoir vu leur étymologie à surprises, leur histoire significative, leur sens plein qui peut faire réfléchir sur nos sociétés, nous nous laisserons aller à la sensation subjective, à la poésie existentielle de ces mots pleins de vie.Après un contenu scientifiquement correct, vous pourrez lire un texte si joli qui m’est arrivé par Internet, que je le laisse car son contenu poétique et sage  à la fois est vraiment stimulant et agréable à lire.

 

Voyons d’abord dans le coffre aux trésors de l’étymologie juste…

 

Jouir vient du latin gaudere qui veut dire se réjouir et a également donné la joie etc.

Ce verbe a également donné la gaudriole qui y est probablement issue du croisement de gaudir et de cabriole : voilà un joli mot valise.

Il est peut-être parent également avec un mot qui me semble bien terne et qui est godiveau, qui évoque tout de suite Rabelais et les romans de Balzac…  Le dictionnaire Le Robert  propose que godiveau serait l’adaptation par croisement avec veau, donc l’animal qu’on peut manger dans un banquet, avec l’ancien italien godovilla qui veut dire banquet, et qui vient lui-même du latin vulgaire gaudibilia : chose réjouissante. Mais on trouve aussi d’autres explications qui, si elles sont amusantes, n’ont pas de rapport avec le verbe gaudere : voir à ce sujet la Note 1 1.  

 

Par parenthèse le mot jubilé n’a aucun rapport avec lui puisqu’il vient du latin ecclésiastique jubilaeus qui vient lui-même de l’hébreu yôbel et signifie corne pour annoncer la fête puis fête célébrée  tous les 50 ans : on l’a parfois rapprochée d’une fête célébrée en Egypte tous les 30 ans depuis Pépi 1er ( (2289-2255) mais celle-ci visait à revivifier le pharaon tandis que la fête juive est bien différente. Le rythme juif correspond à 7  fois 7 années et reprend évidemment ce chiffre 7 : cette année est comme un sabbat pour tout le pays. C’est une fête extraordinaire chez les juifs, une coutume magnifique : cette année-là est en effet une année de libération générale : les esclaves, souvent mis en esclavage pour dettes en Israël, doivent être libérés et même le maître qui les libère doit leur donner des cadeaux magnifiques ; les dettes également doivent être remises quelques soient le montant de la dette et intérêts compris ; les terres qui appartenaient à une personne et qu’il a dû hypothéquer ou gager sont dégagées de ces contrats et redeviennent libres de droits ; cf. le texte du Lévitique (25,8–13) : « tu compteras 7 semaine d’années,7 fois 7 ans, c’est-à-dire le temps de 7 semaine d’années, 49 ans. Le 7e mois le 10e jour du mois tu feras retentir leur l’appel de la trompe (yôbel) ; le jour des Expiations vous sonnerez de la trompe dans tout le pays, vous déclarerez sainte cette 50e année, et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays. Ce sera pour vous un jubilé  (יוֹבֵל) : chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan. »

Une telle coutume permet de repartir à zéro, permet une certaine stabilité dans le pays renforce les liens entre les gens et la terre etc. Elle met surtout en évidence qu’un homme n’est jamais vendu définitivement ni une terre : ils ne sont pas aliénables, ni sa femme, ni ses enfants. Les hommes sont libres et la terre est à la famille. Bien sûr il peut y avoir des malheurs dans la destinée, des échecs, mais que nul n’a le droit de profiter de façon injuste des inégalités de la vie. Le mot « esclave » chez les juifs ne recouvrait pas le même sens que chez les Grecs ni chez les Romains par exemple ou chez d’autres populations. C’est pourquoi on trouve souvent le mot de serviteur qui ne recouvre pas non plus vraiment le mot esclave d’ailleurs. Néanmoins ce droit donné par le jubilé concernait-il tous les gens tombés en esclavage ou seulement les juifs ?

Cette fête ayant lieu tous les 50 ans on peut considérer qu’un adulte vivait cette fête une fois dans sa vie, voire 2 fois. Elle était une source d’espoir pour les pauvres et les malheureux. Un tel système empêche la boule de neige des inégalités sur des générations… Elle peut remédier à des systèmes effrénés d’enrichissement de quelques uns aux dépens des autres, mais elle laisse aux gens leurs liberté et leurs terre ( il faut quand même que la possession de la terre soit fondée sur quelque chose de juste elle aussi … ).

Avec le sens de ce mot, on comprend mieux toutes les comparaisons symboliques qui libèrent les « esclaves » un jour précis.

Lorsqu’on parle d’une année de jubilé dans le cadre juif, cela a donc un sens très particulier qui ne veut pas dire une année de réjouissance au sens du verbe jubiler en français. (Voir ci-dessous)

L’Eglise catholique elle aussi des jubilés mais bien différents… ( voir sur Wikipédia) et nous retrouvons aussi, dans la société civile,  l’idée du faire une fête pour les 50 ans ( dans une entreprise,  dans une association, dans une famille ) mais malheureusement les conséquences pratiques ne sont pas de cette envergure. Elle se réduit parfois à un simple arrosage et à un cadeau …  L’année sabbatique conserve un peu de cette idée mais avec, également, des conditions bien différentes…

Seconde parenthèse pour dire que le verbe jubiler en français n’a aucun rapport avec le jubilé dont nous venons de voir l’origine juive.

En effet ce verbe jubiler qu’on trouve au XIIe siècle vient de jubilare qui veut dire, non pas être heureux, ni se réjouir,  mais d’abord  pousser des cris, lesquels cris peuvent être bien sûr être des cris de joie. Ce verbe est un verbe assez rustique qui n’est pas d’une formation savante et qui vient probablement d’une onomatopée. De même qu’on a sibilare qui veut dire siffler, avec une onomatopée en s pour commencer, ou ululare  avec le u etc. On a ici  une composition qui signifie  : « faire you !  ». Ce sont les youyous de joie que l’on entend souvent en Orient.

Évidemment dans notre français actuel il y a une sorte de contamination sémantique, de connotations joyeuses entre le verbe jubiler, le jubilé qui est une fête, et le verbe se réjouir : tout cela nous fait penser à la jouissance et à  la joie,  et même au jeu qui vient de joculare et à joujou, qui  n’ont aucun rapport avec les précédents.

Il n’y avait pas de lien autrefois entre les  trois premiers termes.

 

Le rapprochement poétique avec le mot  » jour »

Mais, comme pour taquiner l’étymologie,  justement, tous ces mots gambadant et vagabondant librement s’approchent  avec curiosité du terme « jour » dans un petit texte que j’ai beaucoup aimé ( voir ci-dessous).

Ce rapprochement  ne se veut pas scientifique,  mais il permet de mieux savourer notre joie. Le rapprochement est fait entre jour et jouir.

Le titre m’a semblé peu attractif même s’il titillait la curiosité, mais après lecture,  j’ai carrément décidé que le texte était « bon » et que le titre …  mauvais  le rendait invendable.

On sait que le mot jour dérive directement de diurnus un adjectif latin signifiant  qui laisse passer la lumière : et cela désignait d’abord une ouverture en architecture ou une ouverture lorsque le linge était brodé, ajouré,  avec des « jours ». Ce terme diurnus   progressivement remplacé dies qui signifiait en latin classique la journée, le jour. Ce qui est amusant c’est que diurnus  vient directement de la même famille que deus et divus pour désigner un dieu ou quelqu’un de divin : sachant que en indo-européen deiwo désigne le ciel lumineux considéré comme divin, voire comme une divinité, terme qui venaient de dei– le verbe briller en indoeuropéen , et qui a donné les noms de Zeus en grec ( on disait en grec «  Zeus pleut… » )  et  de Jupiter ( = en latin Juppiter vient de  Zeus* pater, Zeus père ) , mais c’est une trop longue histoire pour ce chapitre.

Le titre de l’article est : « De la jouissance des saints », mais en fait, il ne concerne pas directement Dieu ni la lumière divine… et c’est pourquoi il m’a semblé inutilement rébarbatif pour certains. Il me plaît qu’il considère Horace comme un « sage » et qu’il concerne la meilleure façon de jouir de nos journées : ce qui en fait un texte je crois acceptable et même plébiscitable par tous !

Voici donc le texte :

« Jouir. Oh, le vilain mot ! Comment se fait-il que nous soyons si mal éduqués au plaisir de l’instant ? Car c’est cela, « jouir » : profiter de ce qui est là. La jouissance ne s’accorde pas au futur, le temps du souci, ni au passé, celui du regret. La jouissance, c’est le fruit du présent. Un fruit que, malheureusement, peu de personnes prennent le temps de cueillir… Carpe diem ( « Cueille le jour sans te soucier du lendemain » ) écrivait pourtant déjà le sage Horace, (Horace, Odes, I, 11, 8 « À Leuconoé )  à peine un demi-siècle avant Jésus.

C’est qu’on taxe trop souvent la jouissance de plaisir facile ou coupable. Elle n’est pourtant pas la distraction qui consiste à zapper sans cesse d’un plaisir à l’autre. La jouissance demeure, elle s’installe. Elle profite. Ce n’est pas non plus la gloutonnerie ou l’intempérance, qui nous poussent à prendre toujours plus que ce dont nous avons besoin.
La jouissance savoure, elle déguste chaque parcelle de ce qui lui est donné. Jouir c’est être dans le présent, et même, pour le dire d’une façon plus claire, jouir c’est être « présent à », présent à ce qui s’offre à moi, présent à l’autre, présent à ce qui arrive. Et cette présence est accueil.

Lorsque cet accueil est total, que je suis ouvert à ce qui vient sans attente, sans préjugé, sans inquiétude donc, alors la jouissance est totale, elle est pure jouissance d’être, sans regret, sans souci. Elle est béatitude. Elle est action de grâce. Cette jouissance-là ne s’inscrit pas dans l’éternité de pacotille que les marchands du Temple nous vendent comme une accumulation infinie de moments qui passent. Elle est au contraire la grâce des saints, inscrite dans l’épaisseur du présent. Instant infiniment consistant où le réel s’offre en abondance, et qu’on appelle « Royaume ».

Frère Jocelyn Dorvault, du couvent du Caire
Texte Disponible sur internet ici  : https://mail.google.com/mail/u/0/?tab=mm#inbox/FMfcgxvzKtNcZpdgWWnCGLdRwWlXMQCS

Pour moi, ce n’est pas la grâce réservée seulement aux « saints » d’un peuple de catholiques, mais c’est celle que tous peuvent vivre, car le Royaume est inscrit pour tous sur cette Terre  tout autant qu’au-delà de ce monde.

Je jouis de ce jour d’aujourd’hui qui est déjà un jour de mon éternité,
je jubile de ce jour divin rempli de ma joie débordante
en attendant  le jubilé qui  me rendra libre et chez moi…

 

Marguerite Champeaux-Rousselot

 

Note 1 :

 

 


  1.   L’étymologie est une science archéologique : il y manque des pans entiers… D’où des différences dans les propositions de reconstructions. Selon le CTRL, le vrai nom était godebillaux, un terme  serait formée d’un radical god qui veut dire enfler ( on retrouve god par exemple dans  godelureau) et de beille qui voudrait dire ventre et viendrait du latin botulus, c’est-à-dire boyau. Rabelais en parle déjà comme d’une sorte d’andouillette faite avec des tripes grasses. Mais beille s’est transformé en veau sous l’influence du nom de l’animal dont la viande et les tripes entraient éventuellement dans cette spécialité culinaire.
    Un godiveau est un pâté chaud composé de hachis de viande de veau, de crêtes de coq, de champignons, d’andouillette, de graisse de bœuf. On peut aussi mettre des asperges, des fonds d’artichaut, du poisson, du foie gras, des truffes, etc. en fait un peu de tout peut être mis à l’intérieur du petit pâté. Cela revient quelquefois à une simple boulette de viande ou à une saucisse faite de viande hachée. Tout cela peut être exquis, mais il arrive qu’on y utilise des restes de plus ou moins bonne qualité.
    D’où la très belle citation de Guillaume Apollinaire :
    Puis les marmitons apportèrent les viandes
    Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau
    Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes
    Et mes souvenirs faisandés en godiveaux.

    Guillaume Apollinaire, Palais, in Alcools, 1913 

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