Un peu de vocabulaire sur les notions de « libération »  et de la « remise des dettes » en Israël à l’époque de Jésus.

( Ce sont quelques notions de vocabulaire pour mieux comprendre les expressions comme la  « remise de dettes »  et est le terme pardon dans l’Evangile, et donc ce qu’on appelle le sacrement de « réconciliation »)

 

Comment vivait-on et disait-on le pardon en  hébreu  à l’époque de Jésus ? 

 

Il existe en hébreu un terme qui désigne l’action de (se) rendre Dieu propice. Cet acte sacrificiel offert à Dieu pour se le rendre favorable, en vue d’expier, d’obtenir le pardon des péchés  est un rituel très codifié, de sacrifice,  et il était toujours accompli par un prêtre dans le Temple. Le terme utilisé est  Calach  כִּמֶּר  3722  ( 104 occurrences) qui signifie couvrir, apaiser, faire une propitiation,   réconcilier,  et, peu souvent : pardonner  (cf. Lévitique 4,31:  « Le sacrificateur ôtera toute la graisse, comme on ôte la graisse du sacrifice d’actions de grâces, et il la brûlera sur l’autel, et elle sera d’une agréable odeur à l’Eternel. C’est ainsi que le sacrificateur fera pour cet homme l’expiation, et il lui sera pardonné ( Calach). »  Il fallait offrir un sacrifice même pour péché involontaire.  (Nombres, 15, 25). On pouvait demander aussi de même le pardon pour un engagement non tenu.

Ce sacrifice propitiatoire réalisé par un prêtre, s’il est «  bien » réalisé, est une condition qui  entraîne le pardon de Dieu : c’est ainsi que le rite est décrit. Le terme qui indique un pardon donné par Dieu est : Salach   סָלַח  5545  ( 47 occurrences ). Ce verbe est employé exceptionnellement pour le pardon entre les Hommes. ( Après la destruction du temple, tout cela changea naturellement.)

Il y avait un autre mot pour désigner l’accord entre deux  personnes après avoir réglé un problème : c’est l’équivalent de ce qui se passe lors de l’acquittement des dettes. En hébreu, c’est un peu compliqué… En effet, de même qu’en français il y a un seul verbe, louer,  pour la personne qui va être locataire et la personne qui sera son propriétaire, ou un seul nom, hôte, pour désigner la personne qui reçoit l’hospitalité et la personne qui offre l’hospitalité,  de même en hébreu, il n’y a qu’un seul adjectif ou verbe, ratsah,  pour caractériser le fait qu’on paie sa dette, qu’on n’y satisfait, et le fait que le créancier déclare quitte son débiteur,  qu’il se déclare satisfait. L’un s’acquitte, et l’autre donne quittance. Tous les deux sont quittes. (Lévitique 26,41 ; Ésaïe 58,5 ; Psaume 119,108…). ) Ce terme est ratsah  qu’on traduit souvent par « favorable » faute de mieux … Cela pouvait se passer à chaque règlement d’une affaire, mais aussi lors des années sabbatiques ( tous les sept ans ) : il y avait alors un acquittement des dettes pour tout les Hébreux ; ou même lors des Jubilés  (tous les sept fois sept ans) où la remise était encore plus étendue ( pour la notion de jubilé, notion et terme hébreux, on peut aller voir https://recherches-entrecroisees.net/2018/10/12/jouir-un-rapport-avec-jubile-jubiler-joie-et-avec-le-jour-daujourdhui-alors/) .

Lors de ces années, la remise des dettes  (définitive ou  temporaire ?  ) se disait Shemittah שְׁמִטָּה 8059.  Ce verbe concerne essentiellement des biens matériels.  Les esclaves pour dettes étaient libérés : cette libération se dit « derôr »  דְּרוֹר  1865  qui signifie la liberté,  dans un sens assez concret, et en particulier  dans le sens technique de la libération des esclaves prescrite par Moïse, soit sabbatique soit lors du Jubilé. Ces termes sont très concrets dans la civilisation juive et peuvent s’employer métaphoriquement mais ce type d’emploi est assez rare.

Ainsi, sous le règne de Sédécias,  dernier roi de Juda, (598-587 av. J.-C.), lors d’une  libération sabbatique, les riches, qui avaient mis en esclavage leurs frères hébreux pour dette, les  avaient    « renvoyés libres de leurs personnes » ; mais ensuite ils les ont «  forcés à redevenir  [leurs] esclaves ». Jérémie prophétisa (34, 8 sq. ) que Dieu exercerait la réciproque : « C’est pourquoi ainsi parle Yahvé : vous ne m’avez pas obéi en rendant la liberté  chacun son frère prochain. Et bien moi, je vais rendre la liberté (derôr) sur vous – Oracle du Yahvé – à l’épée, à la peste, à la famine, et faire de vous un objet d’épouvante pour tous les royaumes de la terre. »

La seconde tentative de réforme, dont la Bible fasse mention, fut entreprise par Néhémie après le retour de l’exil, 423 av. J.-C. (Néhémie 3). Les riches avaient exigé des pauvres qu’ils leur donnent en gage leurs fils et leurs filles « pour recevoir du blé, manger et vivre ». Et Néhémie leur intime :  « Restituez-leur sans délai leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers et leurs maisons, et remettez-leur la dette de cet argent, de ce blé, de ce vin, et de cette huile que vous leur avez prêtés ». Ils répondirent : « Nous restituerons ! ». Mais ce fut sans suite. (Voir Ésaïe, 56–66 ; Ézéchiel 45,7–9,46, 16–18.)

Par exemple, Ésaïe, 61, 2 : « L’Eternel m’a oint… pour proclamer aux captifs la liberté  (derôr) …  L’Eternel m’a oint pour… publier une année favorable ( ratsah ) … de l’Eternel et un jour de vengeance de notre Dieu »  (Pour Ésaïe,  il n’y a pas de contradiction car Dieu soutient Israël et ceci aux dépens des gens qui s’opposent  à  Israël.)

N.B. Si un fils d’Israël prétendait « pardonner » les fautes, cela poserait plusieurs problèmes.

1°) Comment des auditeurs qui aimeraient  la Justice l’accepteraient-ils ! Comment saurait-il  que Untel a  fait des fautes ? Qui pourrait,  sans rien lui demander en fait sur ses fautes, lui affirmer que ses fautes ( quelles qu’elles soient ! ) lui sont remises : quel juge juste agirait  ainsi ?! ( quel prêtre agirait ainsi !?)…

2°) Comment ceux qui connaissent un peu la religion,  accepteraient-ils cette affirmation…  La notion de vie après la vie, apparue assez récemment,  était encore très débattue, même à l’époque  de Jésus. Certains n’y croyaient pas du tout. Selon d’autres, les morts attendaient dans leurs tombes la Fin du Monde et  la venue du Fils de l’homme, d’Elie, d’Isaïe et/ou des Anges etc.  pour ressusciter et connaître le Jugement dernier  ; pour les autres, les morts étaient vivants presque tout de suite ou après le 3° jour, dans les cieux.  Parmi ceux qui y croyaient, il était difficile de se débarrasser de tout anthropomorphisme après la mort ( cf. la question des Sadducéens sur la femme aux sept maris)  et beaucoup croyaient à l’époque que les péchés étaient comptabilisés, contrebalancés ou non par des sacrifices antérieurs etc. et qu’à la mort ou au jugement dernier, on pesait  tout cela et on en discutait, c’est Dieu qui jugeait : il  punissait ou remettait les fautes.  C’est lui seul qui pouvait être miséricordieux. Prétendre remettre les péchés avant la mort  était donc un blasphème, un mensonge ou une outrecuidance, un scandale et un danger…

Même chose en grec

Revenons sur les termes hébreux… et leur traduction en grec

Lorsque les livres existants de l’Ancien Testament  ont été traduits en grec ( à partir environ du du IIIème siècle avant J.-C.) ,  ce qui constitua  la Septante,  les termes  « derôr » (la libération des esclaves) et « shemittah » ( la relâche des dettes) furent traduits en grec par « aphesis », ἄφεσις, ( mot 859 )  un substantif  qui est tiré du verbe grec  aphièmi (renvoyer au loin, libérer, laisser de côté, remettre une dette), et signifie tantôt la libération  d’un esclave qu’on laisse aller, et tantôt la remise d’une dette :  dans le terme grec  aphesis , le sens non-financier  est très important, bien plus important qu’en hébreu.

 

 

Dans l’Evangile

 

Le terme aphesis    reviendra très souvent dans l’Evangile, tantôt comme substantif, tantôt sous sa forme verbale.

En effet, si dans l’Ancien Testament, Dieu peut pardonner si on lui offre un sacrifice de propitiation, et s’il n‘est pas vraiment question de pardon entre les hommes. Jésus tourne le dos à ce système. Il ne prend pas l’équivalent en grec du verbe « pardonner » mais utilise l’expression et le vécu de la remise des dettes lors des jubilés si et des années sabbatiques, pour appeler chacun à être dans cet état perpétuel de «  remise de dettes »,  à la fois et sans cesse   1°) comme débiteur et créancier envers les autres, et 2°)  comme débiteur en vers Dieu.

Ainsi par exemple également en Luc 4,18 quand Jésus cite les passages d’Isaïe 61, 2 que nous venons de voir. :  « L’Eternel m’a oint pour… publier une année « favorable » ( ratsah ) … de l’Eternel et un jour de vengeance de notre Dieu » :  Jésus lui aussi annonce à la fois un jugement et un pardon de Dieu, mais c’est un peu différent : la si Bonne Nouvelle montrera que le Dieu pardonne mais que chacun se juge.

Le Jésus des évangiles  apprécie ces notions juives   de « derôr » et « shemittah » bien compréhensibles et va utiliser métaphoriquement leur traduction unique en grec, aphèsis,  pour pouvoir parler, grâce au lexique de la remise des dettes,  de la remise des fautes : c’est ce qu’on peut appeler une signification jubilaire, tout en étant conscients que, à cette époque, la signification des termes hébreux traduits par aphesis  est plus étroite que sa signification évangélique.

Citons quelques exemples caractéristiques. Dans certains, pour ne pas dire dans tous, on voit bien que le verbe aphièmi a une signification jubilaire dans les 3 premiers Évangiles.

–lorsque Jean-Baptiste prêchait le baptême de repentance, c’était pour l’aphesis  des péchés si considérés comme une dette. (Marc 1,4)

  • lorsque Jésus se présenta Jean-Baptiste pour être baptisé, il surmonta la résistance de ce dernier en lui disant : « Relâche (aphès, traduit par : laisse aller)  à cette heure ; c’est ainsi qu’ils nous convient d’accomplir toute justice. » « Alors », dit Mathieu, « il (Jean-Baptiste) le (Jésus) relâche (aphièsin auton). » Ces paroles mystérieuses semblent indiquer que Jésus voulait donner à son baptême une signification jubilaire : avant de proclamer la liberté aux captifs, ne fallait-il pas qu’il inaugure pour soi-même le jubilé de la justice de la libération ? Le baptême serait le premier acte de cette libération.

  • Plus tard Jésus déclara (Matthieu 9,6) à propos pour de la guérison du paralytique : « le fils de l’homme a, sur la terre, le pouvoir de remettre (relâcher, verbe : aphièmi) les fautes. » Pour le Messie, la remise jubilaire des dettes englobait tous les domaines, physique, moral et social.

–Dans la parabole du créancier impitoyable, Jésus représente Dieu comme un roi qui remet (verbe aphièmi) les dettes d’argent, contractée par son serviteur (Matthieu 18,27–32).

Dans la prière que Jésus enseigne, il est question de la remise des  dettes ou des fautes. Or aucun texte équivalent au Notre Père n’existe dans l’Évangile de Marc, qui est le plus ancien des 4 Évangiles canoniques. On peut donc supposer que le Notre Père fait partie de la source Q, un recueil de logions ou logia de Jésus qui a été fixé en grec entre les années 40 et l’an 70 : ce recueil est antérieur à Marc et Marc n’en a pas eu connaissance, mais Matthieu et Luc, oui.

En l’évangile dit de Matthieu, un texte datant probablement de vers 70,  la prière, qui est mentionnée dans le contexte du Sermon sur la Montagne, comporte sept versets dont celui-ci :

καὶ ἄφες ἡμῖν τὰ ὀφειλήματα ἡμῶν, ὡς καὶ ἡμεῖς ἀφήκαμεν τοῖς ὀφειλέταις ἡμῶν· (Mt 6:9-13)

et dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.

Remets nous nos dettes comme nous avons remis à nos débiteurs

Dans l’évangile dit de Luc, un texte datant de vers 85, il y a cinq versets, dont celui-ci :

καὶ ἄφες ἡμῖν τὰς ἁμαρτίας ἡμῶν, καὶ γὰρ αὐτοὶ ἀφίομεν παντὶ ὀφείλοντι ἡμῖν· Lc 11: 2-4)

Et dimitte nobis peccata nostra, siquidem et ipsi dimittimus omni debenti nobis.

Remets nous nos péchés  comme nous avons certes remis aussi nous-mêmes à chacun de nos débiteurs.

On peut observer 1°) que Luc emploie le mot amartia  ( faute, erreur) «  comme synonyme de « dettes », 2°) que les verbes sont tous au présent mais que l’on doit, logiquement, avoir tenu quitte auparavant notre offenseur, 3°) que  l’on demande à Dieu de nous remettre nos dettes ou nos fautes,  et que c’est aux personnes avec qui nous avons  à nous mettre d’accord pour le pardon.

— Enfin, Jésus emploie le même mot lors de son dernier repas : (Matthieu 26,28–29) : « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance  répandu pour beaucoup pour la remise (aphesis) des fautes. Je vous le dis, je ne boirai plus désormais ce produit de la vigne jusqu’au jour où je boirai avec vous le vin nouveau dans le royaume de mon Père. » Le Sabbat suprême qui sera célébré dans le Royaume est ici annoncé par un jubilé terrestre qui en est la préfiguration.

 

 

Ces termes sont donc extrêmement importants pour bien comprendre l’Évangile et le sacrement de réconciliation, et en vivre  : il il s’agit non seulement d’une « réconciliation » entre moi pécheur et Dieu,  mais ceci doit être précédé d’une réconciliation entre la personne à qui j’ai fait du tort et moi-même, on nous étant tournés vers Jésus,  par une réparation éventuelle et un accord qui remet ma dette, mon péché,  et nous permet ensuite de vivre en frères.

 

 

Marguerite Champeaux Rousselot (2018–12–04)

 

 

 

Une réflexion sur “Un peu de vocabulaire sur les notions de « libération »  et de la « remise des dettes » en Israël à l’époque de Jésus.

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