De la « paroisse » gallo-romaine à celle d’aujourd’hui. 

Aspects historiques expliquant certaines réalités actuelles des paroisses en France 

(Marguerite Champeaux-Rousselot 2020-03-29 ) 

D’après un évangile, savez-vous qui fut le premier paroissien après le vendredi où Jésus fut crucifié ? Nous vous le dirons à la fin ! 

N.B. Les éléments historiques de cet article sont exacts, – sourcés et vérifiables : en ce sens il est académique même s’il touche à un sujet religieux encore actuel.

Histoire du terme 

Commençons par l’histoire de ce terme et de cette notion de milieu de vie qui s’est cristallisée peu à peu en maison avant de structurer les églises nationales de façon de plus en plus ferme. 

Paroisse : au plus loin, ce terme en français a deux racines.

Du grec ancien au bas-latin du IVème siècle 

D’une part paroisse vient du nom commun π α ρ ο ι ́ κ ι α, (avec un kappa, κ, prononcé paroïkia) composé de ο ι ́ κ ι α qui désigne un lieu, la maison où la famille se rassemble, (d’où écologie économie, oecuménique etc.) et de παρα qui veut dire « auprès de, à côté de ». Le verbe dérivé de ce nom π α ρ ο ι κ ε ι ̃ ν signifie demeurer auprès de ; séjourner dans un pays où on est un étranger. Il a a été employé pour désigner le fait qu’Abraham séjournait en Egypte ; un π α ́ ρ ο ι κ ο ς est proprement «celui qui habite à côté, près de » un étranger résidant ici, un voisin mais qui justement même dans une cité n’a pas droit de cité. Le nom composé π α ρ ο ι ́ κ ι α a donc été d’abord employé pour signifier « la résidence ou le séjour dans un pays étranger», de durée plus ou moins longue. 

Nous en avons un très bon exemple dans l’épitre connue attribuée à Pierre (I Pierre, 2, 11). Pierre emploie deux adjectifs qui concernent la place de certains étrangers qui n’ont pas les droits d’autres habitants : la maison (oikia) d’un paroikos ne sera jamais que « voisine » sans jamais être intégrée dans la cité, et le séjour d’un parepidèmos, fût-il long, ne lui permettra jamais de se fondre dans la communauté de ses habitants (dèmos) : ils seront toujours à côté (par- oikios et par-epi-dèmos). Deux situations souvent gênantes ou regrettables.

Pierre va prendre le contre-pied de cette position dans ce chapitre : il s’adresse à des gens qui avaient tous les droits de vivre dans le monde et ont décidé… de devenir, quoique toujours en son sein, membres d’un autre Royaume vers lequel ils choisissent d’avancer. Il leur montre que désormais ils sont des paroikos et des parepidèmos : 

« Vous par contre, race choisie, royale, communauté sacerdotale, nation sainte, peuple à conserver…, pas peuple jadis et maintenant peuple de Dieu, personnes qui n’ont pas obtenu miséricorde, et qui maintenant l’ont obtenue. Bien-aimés, je vous exhorte, vous, comme résidents étrangers (paroikous) et des étrangers de passage (parepidèmous) de vous tenir loin des désirs charnels qui combattent contre l’âme ; en conservant belle votre conduite parmi les païens etc. »

Les disciples se sentaient comme appartenant à leur milieu et en même temps « à côté ». Ils se sentaient comme en séjour en pays étranger, leur patrie de cœur étant ailleurs, puisque fils ambitionnant d’être d’un autre Royaume ou de le mériter. (Mon Royaume n’est pas de ce monde…). 

L’emploi de ce terme est symbolique chez Pierre.

Mais voici que le christianisme s’implante peu à peu et l’ekklesia religieuse se renforce (faut-il dire pactise ?) avec le pouvoir civil (Constantin). Le nombre des chrétiens s’accroit, avec le besoin d’organisation matérielle et administrative. A nouveauté, à organisations spirituelle, religieuse et aussi matérielle nouvelles, termes nouveaux. A cette époque, le religieux et le civil vont se préciser peu à peu sur un plan géographique et administratif. Il a fallu trouver des mots spéciaux pour distinguer ce qui relevait de l’ekklesia, de ce qui en était le plus éloigné en quelque sorte, à savoir l’endroit de vie concret des chrétiens sur cette Terre… Les lettrés eurent alors recours au terme grec paroikia qui convenait bien puisqu’il ne recouvre pas du tout ce qu’était ecclesia. Par la suite, le terme grec π α ρ ο ι ́ κ ι α (avec κ, un kappa, un k, notez-le vous verrez plus loin pourquoi) employé dans le contexte ecclésiastique (surtout d’organisation matérielle, au départ) fut donc transcrit en (bas-) latin paroecia, avec un c car le latin n’a pas de k, puis peu à peu francisé avec des variantes quand il fut employé par tous, lettrés ou non, à partir du IVème siècle à peu près. (Ce terme subira plus tard l’influence du mot latin parochus, dont nous parlerons plus loin, au moment où se produit cette influence.)

Les textes, même s’ils sont rares, attestent que le premier terme, paroecia sous ses diverses formes, est utilisé par écrit au IVème siècle par les premières communautés chrétiennes : au début du IVème s, il prend le sens de «communauté, église particulière», puis il sert, en référence à l’évêque, dans la 2ème moitié du IVème s. pour désigner le territoire qui ressortissait de son église épiscopale, c’est-à-dire de son « diocèse » (que nous nommons aujourd’hui « évêché ») et il est employé comme synonyme de ce terme. 

Or les zones urbaines ayant été généralement adopté en premier l’Evangile, l’église de l’évêque avec son presbyterium était souvent située dans une cité épiscopale et tout au début, le baptistère se trouvait près de cet évêché, mais le diocèse ou la paroisse étaient bien plus vastes que la cité elle-même et comprenait les campagnes qui se convertirent bien plus tard[1]. Ce terme est employé concurremment avec diocesis et ceci pendant 6 siècles dans ce sens : le dernier emploi connu écrit de paroecia en ce sens d’évêché date de 1076. Cela explique en partie la configuration encore actuelle des « paroisses urbaines ».

Lorsque, à partir du Vème siècle environ, se mirent en place, au cours de quelques siècles, de plus en plus précisément, diverses organisations de gestion matérielle, on constate que le mot paroecia subit progressivement l’influence d’un mot latin qui n’a pas du tout la même étymologie : parochus

Que veut dire ce mot latin parochus

Il vient aussi d’un mot grec latinisé. Le terme original en grec, mot composé, avait une étymologie sans aucun rapport avec le premier terme, paroikia, que nous avons vu : π α ́ ρ ο χ ο ς, (avec un khi χ, prononcé parokhos) est en effet formé de παρα, qui veut dire « auprès de, à côté de » et de ε ́χ ω qui veut dire « avoir ». Le verbe composé π α ρ ε ́ χ ω signifie «fournir, offrir, présenter», et a donné le nom commun π α ́ ρ ο χ ο ς qui veut dire «régisseur des magistrats en voyage» et a été latinisé à l’époque classique en parochus au sens plus général de régisseur.

Pourquoi l’avoir employé ? 

Lorsqu’il a fallutrouver de nouvelles appellations pour les responsables de la gestion (matérielle surtout) des campagnes christianisées même à distance de l’évêché (paroiceia ou diocèse), il a fallu trouver un nom qui marque bien la distinction avec les responsables dans le domaine des questions cultuelles : on a employé alors ce terme parochus qui définissait bien sa charge. 

Cependant, les textes montrent non seulement des mélanges orthographiques entre paroiceia et parochus, mais aussi des confusions dans leur emploi et leur sens : nous décrivons ici un entrelacement que nous démêlons a posteriori pour l’expliquer. 

En effet, comme la prononciation n’était pas uniformisée, ni l’écriture répandue, ni l’orthographe stabilisée, et comme le premier terme ressemblait au second par la graphie et le son (paronymie et homonymie), la contamination entre les deux mots a pu se faire facilement.

De leur côté, les lettrés ont pu forger savamment une forme dérivée de parochus pour désigner ce que doit gérer le parochus: la parochia très proche de la paroikeia grecque latinisée en paro(e/i)ceia

Quant au commun, l’usage a pu confondre plus ou moins les deux paronymes très proches phonétiquement et même formellement.

Compte-tenu du contexte linguistique, il s’est passé un phénomène socio-linguistique qui semble traduire un raisonnement inconscient général : tout semble s’être passé comme si on avait supposé que le parochus, du fait qu’il était loin de l’évêque mais en lien avec lui, avait à gérer la paroecia qui était loin de l’église diocésaine. Si bien que désormais, la paroecia signifiait aussi, en quelque sorte, « ce que gérait le régisseur (parochus)». C’est pourquoi, finalement, au milieu de plusieurs variantes, le terme qui l’a emporté linguistiquement et sémantiquement, c’est le terme administratif, celui des écrits, des lettrés, des plus éduqués qui régissaient : c’est parochus qui a donné son nom à ce qu’il gérait : la parochia qui a pris la place pour ainsi dire de paroiceia   

Cette confusion a été également renforcée par des points communs dans leur signification (sémantique) spécifiquement liée à la religion. Là aussi, on constate le fait cette évolution linguistique et sémantique, sans en trouver d’explication dans les textes d’alors.

Cependant il existe deux fils possibles qui se rejoignent pour faire de la paroecia en latin un endroit géré par un parochus en latin :

– d’une part nous avons vu grâce à la lettre dite de Pierre par exemple, que la notion de paroecia venait du fait que les baptisés se vivaient d’une certaine façon comme de passage sur une Terre étrangère, habitant un endroit de vie connecté « ailleurs », la paroiceia.

– d’autre part, on peut supposer qu’ils ont considéré que leurs responsables ou qu’eux-mêmes avaient à régir leur lieu de vie sur cette Terre où ils ne font qu’un voyage : ils n’y vivent que passagèrement et suivent la voie indiquée par le Christ qui leur montre le passage. Ici le sens originel du terme grec parokhos (avec le khi), s’est révélé bien convenir.

Citoyen de l’au-delà et de passage dans la cité terrestre, le chrétien se retrouvait donc bien à ce double titre dans le cadre de ces deux comparaisons qui ne faisaient qu’une métaphore symbolique.

Ils ont donc aisément confié l’organisation et la gestion des biens matériels deleur communauté  à leurs responsables religieux et au personnel qu’ils choisissaient.

Voilà donc comment et pourquoi ce second terme a influencé le premier et l’a finalement emporté aux environs du VIIème siècle.

C’est parochia qui a donné peu à peu   paroisse.

( Si vous voulez plus de détails sur l’étymologie et un peu plus de réflexions à ce sujet   :  https://recherches-entrecroisees.net/2021/02/01/les-aventures-etymologiques-du-terme-paroisse/ )

Après avoir conté l’histoire du terme paroisse,  revenons maintenant  à une Histoire  plus en actes et à notre IVème siècle. 

Du IVème–Vème siècle au VIIIème siècle

Cependant, les zones de la campagne se sont évangélisées peu à peu, après les villes. Or, à cause des difficultés de communication ou à cause des fluctuations d’une population par ailleurs sans cesse croissante, la cité épiscopale n’était pas la seule agglomération. Ces agglomérations et la campagne progressivement christianisées vivaient également leur foi : par exemple un endroit où vécut par exemple un ermite devenu saint devient un lieu de pèlerinage avec foires et commerces, ou inversement une ressource naturelle devient motif à fixer des gens qui ont des besoins cultuels croissant… et nécessite la présence d’un ministre du culte. Il y eut donc parallèlement en dehors de la cité épiscopale ce qui donnera plus tard les « paroisses rurales » et explique également en partie leur configuration actuelle. 

Par ailleurs les archéologues notent que bien des églises neuves ont été construites hors des murs des cités, et ceci jusqu’au Moyen-Age compris : pour ne pas détruire des habitations en ville, pour être près des cimetières ou des foires, sur des terrains légués, pour avoir plus d’espace ? On ne sait pas bien pourquoi. 

En dehors de la ville de l’évêque, fin IVème etdébut Vème s, il n’y avait pas encore de structures très organisées, et le terme qui donnera « paroisse » évolua pour désigner vaguement et souplement les communautés chrétiennes qui étaient situées hors de la cité épiscopale et donc installées dans la zone où se trouvaient des églises de campagne.

Au Vème siècle, il s’applique aussi aux territoires qui portent ces communautés. Certes, il y avait des lieux de culte certes, établis parfois autour de reliques par exemple, et du personnel cultuel qui administrait les sacrements ici ou là, selon les endroits où il s’établissait, mais il n’y avait pas encore « curé à proprement parler.

Peu à peu, et ceci en étroite connexion avec les dirigeants civils qui en ont besoin eux aussi, un ministre du culte se fixe en dehors du monastère, du lieu cultuel, église ou chapelle, (but de pèlerinage, halte sur un pèlerinage, passage dangereux ou lieu commerçant) : il est même le plus souvent nommé par ces autorités civiles, ou vient librement mais est rémunéré par eux. (C’est pour ainsi dire un service public…vital). Cette zone n’est pas encore délimitée autrement que par son attraction sur les fidèles qui la fréquentent. Elle dépend bien sûr de fait de la « paroisse » (celle de l’évêque, c’est-à-dire du diocèse) mais tous les « locaux » s’efforcent de recevoir pour ce bâtiment cultuel le « droit baptismal » de la part de son église mère mais celle-ci, antérieure et « supérieure » n’a pas en général envie de perdre ses fidèles, et ses revenus ! C’est de son bon vouloir que tout dépend, d’où des rigidités et des désordres, et leur répartition, leurs surfaces et populations très irrégulières (caractéristique qui demeurera jusqu’au Concordat). Cette filiale de l’église mère finira quand même par rassembler peu à peu un troupeau fidélisé qui lui fournira ensuite des dons et revenus en complément de ceux venant des autorités civiles de son territoire.

A la fin du VIIIème s, on voit que le terme est employé pour désigner la zone qui ressort d’une église nous dirions aujourd’hui paroissiale, même si l’organisation n’est pas celle d’aujourd’hui, et même si le mot n’existait pas encore vraiment ni la chose.

La paroisse, en Occident et plus spécifiquement en France, du VIIIème siècle jusqu’à la Révolution et Napoléon.

L’organisation de la territorialité du christianisme en paroisses se met donc peu à peu en place à partir du VIIème-VIIIème s jusqu’à la fin du XIIème s avec d’abord un desservant à leur tête pour l’administration du baptême et l’inhumation des défunts. Ces entités de base dans la structure administrative de l’Église évitaient aux habitants de longs parcours jusqu’à l’église-mère. En outre, l’instauration de la dîme en 755 donna à la circonscription paroissiale une dimension fiscale qui imposait des délimitations topographiques beaucoup plus précises.

Au niveau de l’Eglise catholique latine, c’est Grégoire VII, au XIème siècle, qui s’est attelé à créer un droit canonique unifié qui sera modifié et complété jusqu’en 1317 par quatre compilations successives : cela servira de code et restera en vigueur jusqu’en 1917. 

En France, en 1155, le terme (écrit barroche) est employé au sens de «circonscription ecclésiastique où s’exerce le ministère d’un curé».

C’est seulement à partir du XIIIème s que la paroisse est pourvue de la cura animarum, le soin des âmes, confiée à un prêtre : ainsi elle devenait un lieu en tant que habité par ses « âmes », c’est-à-dire un édifice et un territoire, sur lequel d’autres chapelles pouvaient exister, avec un prêtre qui en recevait la charge et une communauté d’habitants qui y résidait. Par la suite, du ministère, on passe à l’ensemble des paroissiens (définition d’un dictionnaire de l’époque).

La paroisse urbaine ou en campagne apparaît comme une subdivision plus fréquente aux XI°/XIII° siècle au fur et à mesure que des dogmes et des sacrements s’établissent, tandis que le prêtre se différencie de plus en plus des laïcs. 

Peu à peu les chrétiens dépendent et sont ainsi attachés à une paroisse et au curé qui distribue les sacrements qui se multiplient, grandissent en importance et deviennent peu à peu pour certain « obligatoires ». La paroisse est la seule « micro-structure » dans laquelle toute personne a une place vitale depuis sa naissance et jusqu’à sa mort : un cadre de vie nécessaire et indispensable, au point que pour dire de quelqu’un qu’il est faux ou qu’il trahit, on dit proverbialement qu’il est de deux paroisses (locution expressive datant d’avant le XVème siècle). L’excommunication est terrorisante autant que l’Enfer.

Le concile de Trente (1542-1563) entreprend énergiquement de faire en sorte que l’Eglise et sa structure paroissiale deviennent plus officiellement une structure où l’Eglise domine, dans tous les sens du terme, le monde civil. Le clergé séculier est alors organisé avec précision après avec des curés ou recteurs, et il est pour ainsi dire sacralisé de fait. 

On trouve alors dans les textes l’expression du « corps des paroissiens » : la paroisse devient le cadre de vie de loin le plus structurant et dominant tout le quotidien et le validant. Par exemple François 1er en 1539 impose aux curés de tenir désormais le registre des baptêmes qui sert de registre d’état civil et les Cahiers de doléances sont rédigés le dimanche, et même en 1789 ils sont transmis par paroisse.

Toutefois, il n’y avait pas de curé sans bénéfice, c’est à dire sans revenu que pouvait verser un commendataire qui nommait au bénéfice. De ce fait, les nominations n’appartenaient encore que de façon très minoritaire aux évêques (parfois moins de 10% des curés) mais davantage aux ordres religieux voire aux laïcs (par héritage). Ces derniers purent même être, horresco referens, des protestants au XVIe siècle comme la famille Sully.

Peu à peu, comme le réseau paroissial s’établit en tenant compte d’abord des implantations historiques et des bénéfices, et ensuite, fier de son histoire et du traditionnel, il se maintient ensuite tel quel sans tenir aucun compte des évolutions géographiques, en particulier des villes en expansion. Sa cartographie devient alors dans le temps totalement irrationnelle. Ainsi, à Paris, l’île de la Cité comptait jusqu’au XVIIIe siècle une dizaine de paroisses et le faubourg Saint-Germain, avec environ 40 000 habitants vers 1680, une seule. Marseille au XVIIIe siècle, forte de près de 100 000 habitants n’avait que cinq paroisses. Souvent les villes nouvelles (Le Havre, Lorient, Rochefort, Sète) durent attendre plusieurs décennies et une fondation royale pour se doter d’une paroisse.

De Napoléon à aujourd’hui 

Le bouleversement administratif de la Révolution française et la suppression d’un certain nombre de paroisses rendra la situation plus logique vis-à-vis des besoins de la population même si l’administration ecclésiastique fut lente à s’adapter à la croissance urbaine et banlieusarde. La paroisse est transformée en commune par la Révolution ; les liens de divers ordres avec les Nobles et l’Eglise sont rompus officiellement, et elle est réorganisée par le Concordat en parallèle avec le reste des structures administratives napoléoniennes. 

Depuis le Concordat et jusqu’en 1905, la fondation d’une paroisse passe désormais par le bon vouloir de l’État.

Après 1905, l’Eglise a toute liberté pour créer les paroisses et reconstruire des liens fondés sur son libre-vouloir avec toute la population française. La paroisse devient une structure purement ecclésiale (ce qui n’est pas sans rejoindre les préconisations d’un Evangile qui visiblement plaidait pour la séparation des pouvoirs politique et religieux, prônant une certaine laïcité avant la lettre en quelque sorte). 

En 1917, l’Eglise catholique adopte ce qui semble-t-il est la première version globale codifiée cette fois de son droit canonique. Il confirme la pratique générale habituelle à savoir que « le territoire de tout diocèse doit être divisé en parties territoriales distinctes » (canon 216 § 1) précisant que ces parties du diocèse étaient les paroisses (canon 216, § 3). 

Après la seconde guerre mondiale et les années 60, l’Eglise doit renouveler sa manière d’être au monde. En France, de nouvelles organisations de communautés voient le jour en plus des paroisses, un peu expérimentalement. Le Centre Pastoral Halles-Beaubourg, à Paris, (CPHB) par exemple, a été l’une d’elles, mais, fondé en 1975, il n’a pu bénéficier des nouveaux statuts canoniques qui seront adoptés par l’Eglise catholique en 1983, code toujours en vigueur qui a profondément modifié ce qui concerne les paroisses. (Voir par exemple chapitre 6, canon 515 et suivants). 

Ce code de 1983, en vigueur aujourd’hui, a beaucoup assoupli la définition de la paroisse et l’a mise à distance de notions géographiques. C’est désormais le diocèse (et non plus la paroisse) qui est le seul à avoir un territoire précis : c’est lui qui est une « Eglise particulière « en tant que « portion du peuple de Dieu », Eglise sur un territoire particulier, ce qui évoque assez la mission du diocèse et son étendue dans ses débuts. Le diocèse (ou toute autre Eglise particulière) est « divisé en parties distinctes ou (seu) en paroisses » (canon 374 § 1) sachant que (canon 515) désormais « la paroisse est la communauté précise de fidèles qui est constituée d’une manière stable dans l’Eglise particulière (NDR = diocèse), et dont la charge pastorale est confiée au curé, comme à son pasteur propre, sous l’autorité de l’évêque diocésain». Certes bien souvent la paroisse comprendra tous les fidèles du territoire donné (canon 518) mais à travers le code de 1983, d’autres structures sont désormais possibles : la paroisse personnelle et la quasi-paroisse, et même, là où des communautés de fidèles ne peuvent être érigées en paroisses ou quasi-paroisse, l’évêque pourvoira d’une autre manière à leur prise en charge pastorale (canon 516). La charge pastorale des paroisses peut même être confiée à « une communauté de personnes » dont toujours si possible un prêtre. Cette souplesse n’est permise que grâce à la relation étroite avec l’évêque qui fait l’unité de ses diocésains, en union avec Rome et ses objectifs pastoraux : il missionne, autorise, soutient ces nouvelles structures (et leurs responsables) qui font ainsi partie de l’Eglise, mais ne sont plus définies d’après leur territoire géographique. Cette souplesse, là encore, se rapproche des époques où les structures administratives n’étaient pas aussi contraignantes qu’elles furent ensuite. Elle permet la créativité de chrétiens adultes, la liberté dans la responsabilité, l’adaptation aux besoins (évidemment divers) de tous : c’est aussi l’esprit de l’Évangile. 

Toutefois, les libertés données par ce code de 1983 ne sont pas souvent mises à profit. La situation en France par exemple est devenue tout à fait inédite de ce point de vue : souvent on pratique seulement des « adaptations » de la structure paroissiale, sans la changer. Ce sont souvent,(comme dans le monde industriel) en cas de crise des replâtrages rapides certes mais qui parfois ne sont qu’illusion et des fusions utopiques où chacun s’efface et se réduit pour ne pas gêner l’autre.

Si l’on prend une comparaison avec une vigne : replâtrer/fusionner ressemble à la tentative de rapprocher une branche malingre d’une autre plus solide, ou deux branches blessées, pour les greffer ensemble : une tentative mue chez le jardinier plus ou moins amateur par l’espoir dans la résilience, la confiance dans la nature et les exceptions heureuses du hasard, le sens esthétique et architectural : cela vise à conserver intacte la structure ecclésiale habituelle à notre communion, mais ne traite pas au fond le problème de santé de la vigne elle-même. Il en va différemment si un vigneron voit un jeune plant sauvage qui s’est déjà développé tout seul… Il se réjouit, le soigne, observe ses fruits et va lui greffer le plant amélioré pour lui donner force et qualité… : Ainsi en va-t-il de ces communautés libres d’attaches géographiques (« paroisses personnelles », « communauté d’élection » et autres) qui peuvent se rattacher à l’Eglise de mille et une façons avec leurs spécificités qui sont ou seraient respectées. Notre monde aujourd’hui est très divers, soucieux de sa liberté, mobile, démocratique… Jésus s’y serait adapté : il était déjà comme ça, selon les souvenirs des gens qui l’ont côtoyé. C’est bien lui qui nous a appris à l’être ! Certes toutes les valeurs en excès peuvent comporter des aspects négatifs… Jésus les prévient et n’aurait pas oublié d’en fustiger les abus, les égoïsmes  et la violence… 

Ainsi, dans les campagnes, (mais les villes, grandes ou petites, n’échappent pas au phénomène), le regroupement de paroisses sous la responsabilité d’un curé et de curés ad solidum a remodelé le tissu rural sans évidemment apporter de solution au manque criant de desservants. C’est simplement ce territoire qui s’est dilaté par la force des choses : le curé a vu sa paroisse s’étendre et, même il n’y a pas peut-être pas plus de fidèles qu’il y a 50 ans, ses heures disponibles ne s’étendent pas. Ces « restructurations » se font comme par « fatalité » ou de force vu le manque de prêtres, et heureusement tous apprennent à faire contre mauvaise fortune, bon cœur.

Mais ne faudrait-il pas réfléchir à utiliser les libertés données par le code de 1983 ? à réformer nos habitudes ? 

Quand l’Eglise s’organise, son objectif n’est-il pas de faire place à Dieu chez tous, de vivre une « présence réelle » de Jésus, de nourrir autant que nécessaire la vie spirituelle et l’action des chrétiens ? 

Ne faut-il pas, en ce qui concerne notre sujet, repenser les responsabilités et les charges des prêtres et des laïcs dans leurs différentes communautés ?

Dans les villes aussi les paroisses se groupent également parfois.

Paris, paroisse urbaine, fait cependant figure d’exception jusqu’à présent et d’une double façon. 

Le concile Vatican II tenta en effet de répondre à la désertion croissante des fidèles dans certains pays qui annonçait une génération après la baisse progressive du nombre de leurs prêtres. Dans les années 1970, sous la responsabilité du Père Georges Gilson, auxiliaire de l’évêque François Marty, une réflexion a été menée à propos des paroisses du centre de la capitale, octroyant à certaines églises une nouvelle ou une autre fonction : c’était de façon presque expérimentale car bien avant le code de 1983. 

Par exemple à Paris, en 1975, le Centre Pastoral Halles-Beaubourg à côté de la très ancienne paroisse de l’église Saint-Merry, ou d’autres façons de faire Eglise à Saint-Leu ou à Saint-Gervais. Comme on l’a vu, le code canonique de 1983 ouvrit de grandes libertés. On créa aussi alors des « maisons d’église » comme dans le diocèse de Nanterre en 1998-2001. On revenait peut-être ainsi au sens de paroikia, des lieux de séjour ou de passage maisonnants en plein monde tout en étant à côté du monde. Mais ces intuitions et réalisations des années 1960-1970 et suivantes ne se sont pas multipliées. Il en existe cependant, discrètes comme le levain dans la pâte : à Lille par exemple, une communauté réunie par une vocation, missionnée et appuyée par l’évêché, célèbre dans une église paroissiale et agit de façon autonome. Ces communautés sont peu nombreuses et peu connues parce que inhabituelles, ne sont pas souvent soutenues par l’Eglise institutionnelle. C’est dommage parce que ce sont les lourdeurs administratives et le poids de la tradition qui ont empêché nombre de fidèles, de groupes et de communautés de pouvoir répondre autant que de besoin aux critiques, aux manques et aux demandes de personnes de plus en plus nombreuses qui cessaient de pratiquer dans leur paroisse, avec les conséquences qu’on connaît. 

Le monde des années qui ont suivi les années glorieuses s’est teinté de matérialisme, d’hédonisme, de consumérisme, de libéralisme et d’individualisme : la chute des mariages à la mairie et les naissances hors mariage dans le monde civil, la liberté de. post 68… 

Plus tard, la chute exponentielle du nombre de pratiquants et en léger décalage celle du nombre de prêtres ajoutée à la facilité des transports a incité puis obligé à regrouper des paroisses, puis à modifier leur fonctionnement. Pour trouver des remèdes, on s’est interrogé sur les aspects religieux, dogmatiques et théologiques, et il est connu qu’il y a eu et qu’il y a encore deux courants, mus tous deux certainement mus par le désir de bien faire… 

L’évêque J.-M. Lustiger pratiqua à partir de 1981 une autre politique, en créant de nouvelles paroisses, reprenant la structure administrative du début du XXème siècle (7 nouvelles églises dont N.-D. de l’Arche d’Alliance, Saint-Luc, Saint-François de Molitor par exemple). Le schéma traditionnel a, pour diverses raisons, la faveur des évêques successifs qui ont à gérer une structure énorme qui devrait correspondre sans changement à la capitale géographique toute entière… 

Ces divergences d’analyses font à Paris – mais aussi ailleurs – que les intuitions et réalisations des années 1960-1970 ont essaimé ailleurs et autrement, et sans pouvoir construire bien visiblement, en s’intéressant aux exclus de notre société ou à ceux qui ont quitté l’Eglise avec Jésus au cœur, et que l’ancien schéma est aménagé au mieux pour soutenir des églises, souvent avec peu de fidèles et de prêtres qui font eux aussi ce qu’ils peuvent pour rester également fidèles à l’esprit de Evangile.

 De nos jours, les changements sociaux et ecclésiaux méritent une réflexion approfondie pour que les disciples de Jésus, ces paroikoi, retrouvent une maison qui soit un atout précieux pour eux et le monde au lieu d’en maintenir les portes fermées, les fenêtres closes derrière les volets, tandis que nous ne voyons pas, autour de fondations massives, le sol glisser sous elle et que nous n’entendons pas ceux qui sont au dehors frapper à l’huis pour nous en prévenir et nous proposer de faire équipe pour aider.

L’Eglise du seuil, des périphéries, c’est presque le sens de paroikoi, selon la définition du pape François, cette Eglise à la porte de laquelle Jésus frappe, et refrappe, non pour y entrer, mais pour en sortir et ouvrir les portes à ses disciples autant qu’au monde… Il est la porte, ouverte et fermée, le passage qui s’adapte aux besoins de chacun, le modèle de ce qui fait qu’une maison est différente d’une prison où l’on ne peut entrer et d’où l’on ne peut sortir, une bergerie différente d’un élevage en batterie.

Quels sont les textes qui interdiraient des modifications à des structures canoniques créées à une époque où elles eurent une utilité ? Outre l’Evangile, l’histoire de l’Eglise montre l’inventivité et la créativité du peuple de Dieu qui expérimente intuitivement et avec discernement ce qui lui convient… S’il y a cette souplesse, une erreur de sa part se corrige vite. Subsidiarité, synodalité, respect, de nombreuses notions ouvrent les portes de la maison Eglise et lui redonnent une assise refondée sur l’évangile et non sur des documents administratifs.

De nombreux exégètes, théologiens, et moralistes insistent sur ce sensus fidei de chrétiens adultes et libres se fiant en Jésus pour discerner une multitude de chemins sillonnant le Royaume et menant au Père. 

A tous, et aussi aux sociologues, canonistes et juristes, de rendre cela humainement organisable dans notre monde car aujourd’hui cela devrait modifier encore une fois certains aspects des définitions de l’ekklésia et de la paroikia, qui sont de ce monde sans en être. 

Et maintenant… la réponse à la question du début !

Vous savez maintenant que Pierre appelait les premiers chrétiens des paroikoi, mais savez-vous qui fut le premier paroissien (paroikos) après le vendredi où Jésus fut crucifié ? 

Eh bien, vous le saurez en lisant  Luc, 24, 18…. et un peu plus bas !

Ce passage de Luc développe un texte de Marc où il est précisé que Jésus apparaît « sous une autre forme » à deux personnes qui cheminent, mais Luc donne bien plus de détails que Marc. Bien entendu, nous ne traitons pas ici l’aspect historique, mais ce qui  est intéressant ici c’est ce que Marc et Luc veulent nous dire dans leur récit…  et Luc emploie  ici paroikos.  

Jésus est mort. Deux de ses disciples, abattus, désespérés, ont quitté Jérusalem et cheminent… Un inconnu se trouve à discuter sur le chemin avec eux. Il leur demande de quoi ils parlaient.

Littéralement :

« Un du nom de Cléopas répondant, lui dit :   « Toi seul, tu habites à Jérusalem en y étant un étranger, et tu n’as pas été au courant/tu ne sais pas ce qui s’est passé dans celle-ci  pendant ces jours-ci ! »

ἀποκριθεὶς δὲ εἷς ὀνόματι Κλεόπας εἶπεν πρὸς αὐτόν Σὺ μόνος παροικεῖς Ἰερουσαλὴμ καὶ οὐκ ἔγνως τὰ γενόμενα ἐν αὐτῇ ἐν ταῖς ἡμέραις ταύταις;

Le  Cléopas  de Luc s’étonne que ce voyageur ne soit pas au courant, mais il le fait en donnant une précision qui est inutile à l’action : Luc précise que Cléopas a immédiatement pu deviner que ce voyageur, qu’il ne connaît pas du tout, est à coup sûr un paroikos, un étranger résidant à Jérusalem. A coup sûr… ! Son habit ? On sait que jadis les habits étaient riches d’indications multiples à qui savait les décoder. Plutôt son accent…   Un araméen d’accent galiléen … Luc, trahissant sa jubilation,  veut-il nous dire seulement que ce voyageur  avait un accent qui ne trompait pas, un accent galiléen comme ceux de la bande des disciples autour du Galiléen,  ou carrément étranger ?

En tout cas, Luc montre que ces disciples (deux hommes, ou un homme et une femme) le repèrent comme tel, mais ne le rejettent pas… Tous sont « en sortie », à côté ( para ) de la maison Jérusalem, de la maison des disciples.   

Ce paroikos cheminera avec eux dans un paysage qui s’assombrit avec le soir encore précoce à cette saison ; une périphérie  à  3 ou 4 heures seulement de Jérusalem  où les deux disciples eux aussi deviennent des paroikoi ; une zone marginale contiguë mais qui devient dans le noir un désert glacé et inquiétant. Luc les montre en situation de fragilité. Ils savent qu’un point de chute n’est pas trop loin : un village dit Luc, avec dedans une paroikia elle aussi par définition, une maison à la périphérie, secourable, point de passage peut-être obligatoire en même temps que hasardeux ou bien un refuge familier et chaleureux… Cela pourrait être leur propre maison, mais Luc leur aurait fait dire « chez nous ». C’est peut être une auberge, mais en tout cas, c’est dans leur « chez eux » de ce soir qu’ils invitent celui qui est devenu leur hôte, et en l’invitant à leur table, ils lui proposent de lui partager leur intime. D’ailleurs tout foyer domestique privé n’est-il pas appelé à devenir une auberge pour l’autre ?

Les paroikoi ont trouvé leur paroikia pour ce soir. Elle devient presque une oikia ( une maison ) d’autant qu’ils  vont y dîner ensemble, des inconnus qui se connaissent depuis quelques heures seulement.  

Or habituellement, aux repas d’alors, on puisait au même plat mais l’on n’offrait une bouchée qu’exceptionnellement à l’un ou l’autre ; chacun brisait éventuellement un morceau du pain collectif  ou prenait de son propre petit pain  pour le consommer ; chacun avait sa propre coupe ( et en Grèce il arrivait même qu’on apporte sa propre coupe )   qu’on ne faisait pas circuler  (  en Grèce on la faisait passer exceptionnellement   pour l’offrir à quelqu’un ou lors de jeux ) : en Israël boire à la même coupe  n’est pas l’habitude, sauf symbolique très forte.   Or (littéralement)  « Et il arriva que, comme il était à table avec eux, ayant pris le pain, il  prononça une bénédiction  et l’ayant rompu,  il le leur distribua ».  

 Καὶ ἐγένετο ἐν τῷ κατακλιθῆναι αὐτὸν μετ’ αὐτῶν λαβὼν τὸν ἄρτον εὐλόγησεν καὶ κλάσας ἐπεδίδου αὐτοῖς·

Au verset suivant, Luc montre les deux convives stupéfaits en voyant ce geste de lui à chacun ( le verbe, rare,  implique qu’on donne qqch dans la main ). C’était un geste typique de Jésus, un geste qu’ils ont vu faire à Jésus seul. 

Luc nous fait donc  supposer qu’ils avaient vu Jésus l’accomplir. Jésus le fit-il seulement un seul soir, celui qu’il aurait pressenti comme le dernier ? Certes, les synoptiques l’évoquent tous ce soir-là mais Jean lui met l’accent sur d’autres choses, et les quatre évangiles ont tous abordé le même geste également ailleurs et autrement. On peut donc supposer que Jésus le fit bien d’autres fois et même en diverses circonstances, et que c’est la raison pour laquelle ses disciples reproduisaient avec ferveur l’essence et le sens ce geste communautaire (communiant ?). Les premières représentations ou allusion à ce repas présidé par Jésus (avant sa mort comme après) montrent toujours le pain, et aussi souvent les coupes que du poisson, du sel, et parfois de l’agneau.

Le geste fraternel inconditionnel de partager et de donner à tous ce que moi, j’ai, tel est aussi le sens de l’allusion de Paul (I Co, 11,25-26) au dernier repas où Jésus put encore partager le pain : la maison (murs ou cadre familial) ne signifie rien s’il n’y a pas partage, et c’est ce partage fraternel (agapè) qu’il nous demande de faire en mémoire de lui, quels qu’en soient la traduction et son domaine d’application. 

Prendre le pain familial, le fractionner, ne pas manger mais se tourner vers l’autre et poser dans sa main  un beau petit morceau de ce pain,  remplir son verre , se tourner vers l’autre et lui offrir  son verre  plein  à partager,  c’est le geste des parents nourriciers, le geste fraternel du médecin au malade,   du grand au petit,  selon les besoins de chacun. Faire passer pour l’autre un morceau choisi de son propre pain, ne pas hésiter  à le laisser boire  son propre vin,  laver les pieds de l’autre, lui laisser sa place, le laisser se reposer,  le laisser parler, ce sont aussi des gestes où chacun peut prendre  à son tour la place de l’autre, dans un cercle réciproque parfois mais surtout fraternel, sans catégorie figée dans un sens, sans hiérarchie. Geste si simple à faire mais transfiguré par lui : action de grâce, fraction et circulation/partage, communion. Geste qui témoigne et fait famille.

En grec, oikia est la maison, et aussi la maisonnée, la famille et plus.   

C’est la maison du Père de tous, de celui qui ne fait pas de différence.

La « maison » est partout où ce geste se passe, peu importe les murs ; la famille (autre sens de oikia), surtout si on a le même Père, est partout où il y a partage, quoiqu’on partage. 

Nous pouvons faire cela comme Jésus et l’être pour les autres, et inversement tout paroikos peut faire ce geste et devenir Jésus pour nous. 

Luc a dû sourire en écrivant.. L’humour de la situation initiale (Jésus sous l’aspect d’un paroikos, étranger, non reconnu même par ceux à qui il manque, non identifié par ceux qui n’osent pas croire à ce possible, qui lui lancent qu’il est bien le seul à ne pas savoir…!!!) se finit en joie débordante : un croyant peut désormais reconnaître Jésus en tout inconnu, mais un incroyant peut également faire ce geste pour ses frères humains. Ce rêve impossible est en fait un possible qui ne dépend que de nous : il y a un geste à faire, celui qui nous libèrera du voile qui recouvre la partie externe d’une personne. Voici ce que Luc raconte. 

Luc montre que Jésus est allé les rencontrer là où ils sont, là où en sont ces deux brebis perdues, sous l’aspect d’un étranger isolé : ils l’accueillent librement et de ce fait, il peut répondre pertinemment (quelle bonne surprise !) à leur attente informulée. Après, ils comprendront…

C’est pendant un trajet à pied, c’est dans la vie concrète, que se déroule leur échange poursuivi sur/en son nom, au sujet du rapport entre sa vie et l’Ecriture, et ce double cheminement aboutit à cette auberge, maison de tous, maison pour tous, qui deviendra le premier lieu d’une action de grâce et d’un partage du pain, habituels mais renouvelés comme il l’avait montré à le faire : unissant fraternellement même des inconnus. N’est-ce pas la liturgie de toute célébration mais aussi et, c’est son but, celle de notre vie ? N’est-ce pas ce chemin qui construite toute célébration autour de laquelle l’assemblée est appelée (ek-klèsia) à se constituer ? Sinon, la maison, même pleine, sera vide.

Luc montre ce qui se passe quand, avec cette liturgie de la parole suivie du partage nos yeux spirituels s’ouvrent : le premier paroikos est donc Jésus ! et il était donc Jésus avant, sur le chemin en sortie des portes de la muraille de Jérusalem, là où on l’a tué,  et il est donc vivant… Les deux passants se transforment à leur tour en paroikoi, car le premier paroikos venu sera Jésus pour eux, et ils se lèvent… Les brebis égarées sont remises sur pattes, le monde entier est leur pâturage auprès de leur berger omni-présent mais discret, invisible aux yeux de chair, et elles vont partager leur découverte aux autres…

Jésus vivant est là, le premier paroissien de l’immense paroisse qu’est le Royaume, un Royaume qui est (dans) ce monde tout en n’étant pas de ce monde…

 « La marge tient la page » disait Jean-Luc Godard ; le Christ frappe à la porte pour sortir dit François …  Pour Dieu, pas de dedans ni de dehors évidemment…  Mais  nos communautés sont-elles encore des paroikia de paroikoi  à son image ?

Voilà de quoi ne pas nous sentir obligés à nous confiner par habitude ou principe dans une maison (oikia) s’il n’y pas plus de virus dehors que dedans et si les murs ne sont plus absolument in-dis-pen-sables et salvateurs pour accueillir tout le troupeau. 

On aurait pu prendre bien d’autres textes de l’Evangile (mais celui-ci nous faisait un clin d’oeil avec paroikos) qui vont dans le sens des réformes du code de 1983 : des structures souples, dans l’esprit de l’Evangile, sont à vivre et inventer.

L’endroit où Dieu demande à être adoré « en esprit et en vérité », la « chambre » où nous pouvons parler seul à seul à notre Père, la maison où se rassemblent deux ou trois ou plus pour rompre le pain et partager : l’Evangile nous dit que là sont nos lieux de vie, en passant par celui qui est la porte de notre bergerie…

Marguerite Champeaux-Rousselot, avec la participation d’Alain Cabantous dans la partie Moyen-Age-Temps modernes (2020-03-29)


[1] (paganus, qui a donné paysan, désignait les croyants traditionnels polythéistes qui ont «résisté» plus longtemps, et a donné également le mot païen)

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