Les paroles de Jésus à son dernier repas, selon Paul : partager pour unir. ( 2018-05-03)

Marguerite Champeaux-Rousselot  ( 2018-05-03)

I Corinthiens, 11, 17-34

Voyons le contexte de ces paroles, comme il est nécessaire de la faire chaque fois qu’on cite quelqu’un.

Paul traite dans cette épître de difficultés concrètes chez les Corinthiens. Son objectif n’est pas théologique, même s’il se sert d’arguments théologiques sommaires…
Il règle de nombreux problèmes concernant le vivre ensemble … et termine par rappeler que les femmes devaient porter un voile et ne jamais laisser ses cheveux longs visibles.
Ensuite il va expliquer dans quel esprit doivent se passer les repas dominicaux, où les chrétiens partageaient le repas, et se focalisera sur deux points.

Ici texte grec et français en deux colonnes ( ma traduction ), mais ensuite  un commentaire pas à pas.

 

17 Τοῦτο δὲ παραγγέλλων οὐκ ἐπαινῶ, ὅτι οὐκ εἰς τὸ κρεῖττον, ἀλλ’ εἰς τὸ ἧττον συνέρχεσθε.

18 πρῶτον μὲν γὰρ συνερχομένων ὑμῶν ἐν ἐκκλησίᾳ ἀκούω σχίσματα ἐν ὑμῖν ὑπάρχειν καὶ μέρος τι πιστεύω· 19 δεῖ γὰρ καὶ αἱρέσεις ἐν ὑμῖν εἶναι, ἵνα οἱ δόκιμοι φανεροὶ γένωνται ἐν ὑμῖν.

 

 

 

 

20 συνερχομένων οὖν ὑμῶν ἐπὶ τὸ αὐτὸ οὐκ ἔστι κυριακὸν δεῖπνον φαγεῖν· 21 ἕκαστος γὰρ τὸ ἴδιον δεῖπνον προσλαμβάνει ἐν τῷ φαγεῖν, καὶ ὃς μὲν πεινᾷ, ὃς δὲ μεθύει. 22 μὴ γὰρ οἰκίας οὐκ ἔχετε εἰς τὸ ἐσθίειν καὶ πίνειν; ἢ τῆς ἐκκλησίας τοῦ Θεοῦ καταφρονεῖτε, καὶ καταισχύνετε τοὺς μὴ ἔχοντας; τί ὑμῖν εἴπω; ἐπαινέσω ὑμᾶς ἐν τούτῳ; οὐκ ἐπαινῶ.

23 Ἐγὼ γὰρ παρέλαβον ἀπὸ τοῦ Κυρίου, ὃ καὶ παρέδωκα ὑμῖν, ὅτι ὁ Κύριος Ἰησοῦς ἐν τῇ νυκτὶ ᾗ παρεδίδοτο ἔλαβεν ἄρτον καὶ εὐχαριστήσας ἔκλασε καὶ εἶπε· 24 λάβετε, φάγετε· τοῦτό μού ἐστι τὸ σῶμα τὸ ὑπὲρ ὑμῶν κλώμενον· τοῦτο ποιεῖτε εἰς τὴν ἐμὴν ἀνάμνησιν.

25 ὡσαύτως καὶ τὸ ποτήριον μετὰ τὸ δειπνῆσαι λέγων· τοῦτο τὸ ποτήριον ἡ καινὴ διαθήκη ἐστὶν ἐν τῷ ἐμῷ αἵματι· τοῦτο ποιεῖτε, ὁσάκις ἂν πίνητε, εἰς τὴν ἐμὴν ἀνάμνησιν.

26 ὁσάκις γὰρ ἂν ἐσθίητε τὸν ἄρτον τοῦτον καὶ τὸ ποτήριον τοῦτο πίνητε, τὸν θάνατον τοῦ Κυρίου καταγγέλλετε, ἄχρις οὗ ἂν ἔλθῃ. 27 ὥστε ὃς ἂν ἐσθίῃ τὸν ἄρτον τοῦτον ἢ πίνῃ τὸ ποτήριον τοῦ Κυρίου ἀναξίως, ἔνοχος ἔσται τοῦ σώματος καὶ τοῦ αἵματος τοῦ Κυρίου.

 

 

 

28 δοκιμαζέτω δὲ ἄνθρωπος ἑαυτόν, καὶ οὕτως ἐκ τοῦ ἄρτου ἐσθιέτω καὶ ἐκ τοῦ ποτηρίου πινέτω·

29 ὁ γὰρ ἐσθίων καὶ πίνων ἀναξίως κρῖμα ἑαυτῷ ἐσθίει καὶ πίνει, μὴ διακρίνων τὸ σῶμα τοῦ Κυρίου. 30 διὰ τοῦτο ἐν ὑμῖν πολλοὶ ἀσθενεῖς καὶ ἄρρωστοι καὶ κοιμῶνται ἱκανοί.

31 εἰ γὰρ ἑαυτοὺς διεκρίνομεν, οὐκ ἂν ἐκρινόμεθα·

32 κρινόμενοι δὲ ὑπὸ τοῦ Κυρίου παιδευόμεθα, ἵνα μὴ σὺν τῷ κόσμῳ κατακριθῶμεν.

33 Ὥστε, ἀδελφοί μου, συνερχόμενοι εἰς τὸ φαγεῖν ἀλλήλους ἐκδέχεσθε·

 

34 εἰ δέ τις πεινᾷ, ἐν οἴκῳ ἐσθιέτω, ἵνα μὴ εἰς κρῖμα συνέρχησθε.

Τὰ δὲ λοιπὰ ὡς ἂν ἔλθω διατάξομαι.

 

17 Puisque j’en suis à vous faire des recommandations, je ne vous félicite vraiment pas  parce que  vous vous assemblez    non pas au nom du meilleur  mais pour du moins bien !

18 Tout d’abord en effet, j’entends dire que,  vous étant assemblés,  il se trouve  dans votre rassemblement   des coupures en vous-mêmes, et je crois cela en partie… 19 car il faut bien qu’il y ait parmi vous aussi des groupes qui s’opposent (  = des hérésies ? ) , afin que ceux d’entre vous qui ont une valeur éprouvée deviennent  visibles !

20 Donc… lorsque vous vous réunissez en un même lieu, il ne s’agit pas ( = il n’est pas possible pour vous s.e. ) de manger  un  repas du Seigneur ;  21  chacun en fait se précipite pour manger son  repas individuel/personnel, et l’un reste affamé, tandis que l’autre a trop bu.22 N’avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour boire ? Ou méprisez-vous l’assemblée appelée par Dieu  et humiliez-vous ceux qui n’ont rien ? Que puis-je vous dire ? Je vous féliciterai  en  cela ? Ah Non, je ne vous félicite pas !

23 Moi  j’ai reçu  du Seigneur, ce que moi aussi je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était trahi/livré,  prit du pain,24 puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : «  Prenez, mangez, ceci  de moi  est le corps brisé au dessus[1]  de vous[2]. Faites ceci pour la remémoration de moi. »

25 Exactement de même aussi avec la coupe,  après le dîner,  en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang[3]. Faites ceci chaque fois que vous boirez, en/pour la remémoration de moi. »

26 Et en effet,  chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez[4] la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

27 De sorte que  celui qui mangerait  ce pain-là  ou boirait  la coupe d’une manière indigne/inappropriée  vis-à-vis du Seigneur  sera coupable/responsable vis-à-vis du corps et du sang du Seigneur[5].

 

28 Qu’une personne se juge donc soi-même, et  ainsi (seulement s.e),  mange de ce pain et boire  de  cette coupe.

29 Celui qui mange et boit de façon indigne mange et boit son propre jugement, en  ne discernant  pas  le corps du Seigneur. 30 C’est pour cela qu’il y a chez vous beaucoup de malades et d’infirmes et qu’un certain nombre sont endormis dans la mort.

31 Si nous nous jugions  nous-mêmes, nous ne serions pas jugés.

32 Mais lorsque nous sommes jugés par le Seigneur, nous sommes éduqués  (par lui) afin de ne pas  être jugés/condamnés  avec le monde.

33 Ainsi donc, mes frères, quand vous vous réunissez pour  mangez, attendez-vous les uns les autres ;

34 si quelqu’un a faim, qu’il mange à la maison, pour que vous ne vous réunissiez pas pour  être condamnés…

Quant au reste, je le réglerai quand je viendrai.

 

 

« 17 En passant aux remarques qui suivent, je ne loue pas le fait que vous vous réunissez non pas pour le meilleur mais pour le pire. 18  D’ abord en effet vous vous réunissez en assemblée »

Les personnes qui se sentent appelées  convergent.  Le terme ekklesia vient en effet  du verbe « appeler hors de »   et a donné directement  le mot église. Ces personnes appelées  à changer leur vie vont ensemble, se rassemblent  vers une maison  particulière suffisamment grande  pour les recevoir. ils vont ici y manifester leur proximité et leur fraternité en mémoire de Jésus.

Or Paul  note ( je résume ) qu’il y a  des divisions, des préférences, des choix   qui font  à l’intérieur de cette assemblée des coupures.  Le terme hérésie serait possible comme traduction, mais ferait contre-sens car il est  hors sujet ici.  : des hérésies.  Paul fait ici allusion  à des choix individuel   dans l’assemblée  qui vont la diviser et aller contre son unité.  Certains vont se choisir eux-mêmes .. et tant pis pour les autres !

Paul  va donc s’attacher à  décrire ces  divisions nuisibles qui ont  lors de ces repas  à Corinthe,  qui  se font théoriquement apparemment  au nom du Seigneur Jésus,  et il  s’exclame :
20 « Vous réunissant donc au même lieu, ce n’est pas un[6] repas du Seigneur que vous mangez : chacun en effet prend en avance son propre souper pendant le manger[7], et un tel a faim, et tel autre est ivre… N’avez-vous pas des maisons pour manger et boire ?!! Comme vous tenez pour rien[8] l’assemblée de Dieu et comme vous[9] faites affront à ceux qui n’ont rien ! Que dois-je vous dire !! Vous louer ?!  Ah non ! Je ne vous loue pas sur ça !  23 Moi en effet j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai aussi transmis, à savoir que le Seigneur Jésus pendant la nuit où il était trahi/livré[10], prit du pain  24 et ayant rendu grâce, il le brisa[11] et dit : « Ceci[12] est le[13] corps au dessus de[14] vous[15] » (Nous reviendrons sur cette traduction inhabituelle du verset 24 un peu plus loin.) faites ceci[16] en vue de/ afin que vous vous me remémoriez[17]. 25 De même aussi[18] la coupe après le fait d’avoir dîné, disant : « cette coupe est la toute nouvelle[19] alliance en mon sang ; faites ceci chaque fois que vous boirez en vue de vous remémorer de moi[20].» Notons ici que Jésus dans ces quelques phrases dont Paul fait part n’exclut personne mais invite «  tous », ne fait aucune exception sauf plus loin ceux qui ne partageraient pas fraternellement le repas,  et ne met aucune condition de temps, de lieu, de manière, de moyen, de personnes  etc. : il faut seulement s’être examiné soi-même et prendre ses responsabilités, en toute conscience, par rapport au partage fraternel.
Après avoir affirmé au v. 23 qu’il a reçu cela du Seigneur lui-même, ( v. 24-25 ), Paul en donne au v. 26 une première interprétation par rapport ( je souligne ) à la situation catastrophique  qu’il doit amender, régler,  alors qu’il est loin et qu’il n’y a  pas de  pyramide hiérarchique dans la communauté corinthienne, ( il n’en souhaite pas d’ailleurs)   et c’est pourquoi il en vient même peut-être[21] à ajouter  alors, vu les circonstances, ( dans le but de bien faire )  des mots que Jésus n’a pas dits et lui attribuer des intentions qu’il suppose avoir été implicites chez lui. Il revient d’abord à la nature du repas qui est pris en montrant qu’il doit se conformer au souvenir de Jésus et aux valeurs dont il souhaitait assurément qu’on se souvienne lors de ses repas, et il explique par quelles valeur ce repas partagé en assemblée doit être sous-tendu : 26  ὁσάκις γὰρ[22] ἂν ἐσθίητε τὸν ἄρτον τοῦτον καὶ τὸ ποτήριον (τοῦτο) πίνητε, τὸν θάνατον τοῦ κυρίου καταγγέλλετε ἄχρις οὗ ἂν ἔλθῃ[23]
Il emploie le verbe kataggelô : ce verbe n’a pas son sens habituel[24].  On ne sait pourquoi, Paul emploie ce verbe uniquement dans un sens différent comme on le voit clairement  dans ses trois autres emplois : I Co 2,1 et 9,14 ; RM, 1,8. Le sens est donc annoncer, proclamer une nouvelle.
Paul écrit donc tout de suite après : **« 26 chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez la coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne.» La formule  va beaucoup plus loin qu’une compréhension  simple du sens : elle prend un poids graduel  (référence à la mort de Jésus, à sa venue à la fin de temps, et quasiment au Jugement). Il ne dit pas que le repas est fait pour,  jusqu’à la venue du Christ, annoncer l’information événementielle de sa mort déjà passée, mais il montre que ce repas est fait pour remémorer ce que signifie la mort du Seigneur ( dans laquelle nous avons à passer )  et vivre de son message : ceci est à annoncer  à travers nos vies et à travers ce repas comme tous nos repas. Un repas vécu à contre-pied de  cet exemple  serait   donc une contre-annonce, un contre-témoignage vis-à-vis de la Bonne nouvelle.
La suite du texte le montre, ceci doit être fait dans le respect, dans le calme et sans contrevenir aux principes concernant ce partage au cours d’un repas qui a pour objectif de faire de tous un corps rassemblé par une nouvelle alliance, comme Jésus le souhaitait,
Après avoir verset 26 donné une première interprétation qui donne à ce repas une valeur  existentielle ( notion de la mort, du jugement ) Paul en ajoute une seconde au v. 27 : il s’occupe de la responsabilité de chacun : il déclare que celui qui  vit ce repas « de façon injuste, indigne ou de façon non convenable   ( sans partager, ou en étant ivre etc. lors de ce repas  ) est personnellement coupable ( 27-28[25] ) et risque un châtiment.
Mais Paul affirme en outre quelque chose de terrifiant : comme le groupe constitué est  en fait le corps et le sang du Christ, ce fautif est en plus, ce qu’il ne savait peut-être pas, responsable (enochos) des problèmes qui ont déjà rejailli sur toute la communauté qui en souffre : Paul lie ainsi la mort et la maladie de certains Corinthiens à l’idée qu’elle n’est autre qu’un châtiment matériel et physique pour la communauté à cause du non-respect de ce repas par certains  (v. 29 et 30) ; il y ajoute l’idée d’un jugement après la mort, de la correction déjà là par le Seigneur, de la condamnation du groupe …
Ces affirmations sont-elles cohérentes avec l’Evangile ? Elles fonctionnent implicitement sur les notions qui nécessiteraient un sacrifice expiatoire… avec la maladie comme châtiment divin déjà là et la mort comme épée de Damoclès. Ces implicites ne sont pas dans les paroles de Jésus que Paul affirme citer[26].
Et il revient ensuite très concrètement au conseil de « s’attendre » (v. 33)  pour partager.
Puis, devant la difficulté dont nous avons du mal à réaliser l’ampleur apparemment, il lancera    même un conseil rien moins que choquant pour nous aujourd’hui   ( mais n’en faisons-nous pas autant au fond ? ) :  comment éviter que certains souillent  ces repas où l’assemblée est un seul corps, donnant  lieu  à  ces châtiments (condamnations individuelles, maladies  et morts  dans le groupe) mis en œuvre par le krima de  Dieu  châtiant  ceux qui ont mangé et bu de façon  condamnable, sans partager,  ( un krima  qui a fait un tel scandale qu’il est obligé de leur écrire ! ).  Le pasteur Paul ne veut plus de cela, et il ose bien avancer un conseil qui aurait pu  à notre avis  attirer sur lui les anathèmes  de Jésus fulminant contre les hypocrites  : «  34 Si quelqu’un  a faim, qu’il mange à la maison, afin que vos réunions n’aboutissent pas à un krima. »
Après quoi, satisfait de cette solution pragmatique sur ce problème très concret mais significatif de bien des   ,  il déclare «  Quant au reste, je le règlerai lorsque je viendrai » et abordera au chapitre 12 la question des idoles et des questions plus spirituelles.
Ce texte est visiblement écrit pour montrer ce qui doit se passer entre les frères lors de ce repas dominical qui rassemble les chrétiens. Paul y insiste très fortement, moins autoritairement qu’au verset 16, mais en outrepassant largement ce qui est dit dans l’Evangile et en y ajoutant…  Il le relie néanmoins à juste titre à ce que Jésus  a montré par son exemple, dans sa volonté, durant toute sa vie et y compris dans sa mort, de faire de tous un seul corps avec lui et son Père, leur Père. Paul indique que ceci doit se faire pendant toute leur vie et jusqu’à la venue de Jésus : le respect de cela ne souffrira pas d’exception, et cette remémoration se fera jusqu’à sa venue.

Cet objectif est l’axe de ce texte  et il explique, avec d’autres indices lexicaux, ma traduction du verset 24 : la fraction du pain constitue les chrétiens en un corps invisible qui les dépasse et les comprend tous (dans le Royaume). Au verset 25, la coupe qui circule est, dit-il  «  la toute nouvelle alliance en mon sang » : alliance inédite entre ces chrétiens assemblés en un seul corps, uni à Jésus, et uni par une alliance inouïe  avec Dieu. L’objectif de Jésus, pédagogue et très humain, est que ce geste, facile à faire et presque banal,  conserve toute sa force vitale même en son absence lorsqu’ils seront seuls et dispersés.

Ce texte a été rédigé par Paul pour appeler à de la tenue pendant ces repas, en se servant de divers moyens plus ou moins contestables certes, mais en le reliant aussi aux valeurs qui ont fait vivre Jésus et que les chrétiens ont à vivre chacun dans sa vie jusqu’à la venue de Jésus comme Juge.

Il n’a pas été rédigé pour établir une théologie du sacrifice concernant la relation de Jésus à Dieu. Certes, mais on s’est appuyé ensuite sur certains de ces mots, décontextualisés ( des repas dominicaux égoïstes et tournant parfois à l’orgie) pour intensifier la sacralisation de ce repas et en faire, sans que Paul ait parlé de sacrifice ( au sens habituel  et premier ),   un moment sacré et sacrificiel sous la férule d’un prêtre ayant retrouvé le rang suprême conféré hiérarchiquement aux prêtres ordonnés du Temple d’un Yahvé justicier et vengeur, bien séparés d’un peuple condamné en bloc dans son péché héréditaire à la condamnation, excepté là où un sacrifice, à répéter par leurs mains, pouvait effacer une dette sans cesse renaissante envers le plus impitoyable des créanciers. ( et ne parlons pas des prêtres qui, par des changements progressifs, sont devenus « à part » des autres baptisés et qui ont été quasi-sacralisés même dans leur vie quotidienne ).

Ainsi s’expliquent la violence des premières exclamations de Paul citées ici :  « 17 vous vous réunissez non pas pour le meilleur mais pour le pire !  (…)  20 « ce n’est pas un[27] repas du Seigneur que vous mangez ! ». Ses jugements l’amènent à s’ériger lui en juge menaçant moins terrifiant que Dieu, préventif en quelque sorte en fait,  et, même si la cause est assez justifiable, il cède à la tentation de reprendre des moyens dénoncés par le Christ.

Les paroles supposées vraies de Jésus restent cohérentes avec son message mais il faut les séparer des ajouts inconscients et non maîtrisés de Paul,  et d’interprétations ultérieures décontexualisées, qui ont eu pour but d’appuyer sur ce qui fera peur ou mal afin de mieux discipliner les fidèles.

Mais à lire ce qu’écrit Paul sur le dernier repas,  Jésus n’y a pas annoncé sa mise à mort en tant que victime  propitiatoire pour les présents : il s’est soucié du dynamisme de leur vie et de leur unité.

Même si Paul est choqué par la manière dont les Corinthiens s’assemblent pour  ce repas, c’est sur le non-partage qu’il  les sermonne : ils ne mettent pas en pratique  réellement ce que signifiait ce repas : distribution, partage, union : faire de nombreux individus assemblés un seul corps tourné dans le même sens, et dans la remémoration de celui qui les rassemble et les fait  vivre au nom d’un autre, le Père de tous.

Le « ceci » dans les phrases désigne ce qui caractérise ce pain et ce vin particuliers : son  pain à lui, Jésus ne le mange pas tout seul, il  le brise, puis le partage, en confie le partage  et la répartition à chacun autour de la table où tous, inconditionnellement, tous ceux qui en ont faim et besoin,  vont en recevoir et pouvoir également  en donner, et  ce processus qui a divisé et multiplié les unit  tous entre eux  et à celui qui leur a donné  son pain ; de même le vin.

Jésus a peut-être même donné, livré  symboliquement tout ce pain qui était sa part, ( et Paul y insiste pour faire honte aux Corinthiens et les motiver ),  sans en garder  jamais égoïstement, comme il a  passé toute sa vie en la donnant aux autres  au quotidien et  comme il avait l’intention   de la passer jusqu’au bout… : là est le  seul « sacrifice » dont il aurait pu parler : rien à voir avec le fait de tuer un tiers innocent (animal )  ou de se faire un déplaisir ( donner de l’argent à un dieu  anthropomorphe  ou de la souffrance  à une autorité ascétique ). C’est un don à des frères,  l’acte qui fait plaisir  à un Père affectueux, la seule offrande  agréable à un Dieu  qui est Père.

Le pain ainsi donné à son voisin prend une autre valeur : il   devient sacré, du vin ainsi partagé devient sacré, une vie ainsi donnée est une parcelle de vie divine…

Faire mémoire de cette manière de vivre  un repas,  se rassembler pour en faire mémoire demande que nos repas (et toute notre vie  en fait qu’ils symbolisent)  soit en cohérence avec la signification que Jésus a donnée à ce geste.

Imiter l’extérieur de ce geste  devenu rituel sans le vivre intérieurement est le profaner : mieux veut ne pas  s’y rendre, à ce repas d’unité  où l’on est réuni  ( ré-uni) en son nom  !

L’Alliance, où l’on  fait plus qu’un,  est  ainsi une déclaration verbale ou gestuelle qui pardonne éventuellement  et engage les actes du futur : elle est renouvelée  chaque fois qu’on partage, qu’on fait circuler, qu’on donne.

Cela peut être fait  soit au nom de Jésus  comme le font ses disciples,  soit au nom de la fraternité humaine  comme le font  ceux qui ne croient ni en Dieu ni en Jésus et font ce geste de partage, un exemple d’autant plus  admirable.

 

Je ne ferai pas de conclusion fermée  car  si quelques éléments ont peut-être retrouvé selon moi un sens plus conforme à la Bonne Nouvelle dite sans doute par Jésus,   les textes sont inépuisables.

 

J’espère ne pas avoir choqué.

Merci  pour vos commentaires qui nous permettront… de partager et échanger !

 

Marguerite

 

 

[1] Voir plus loin  bien sûr pour le sens de cette préposition.

[2] Mangeant le même pain fractionné,  ils font un seul corps en s’unissant au souvenir de Jésus.

[3] En buvant au même verre,  ils signent une alliance  dans un seul sang  symbolique et forment un seul sang ( sang = vie ). Ce sont les disciples qui sont devenus un seul corps et un seul sang dans le Seigneur.

[4] On ne sait pourquoi, Paul emploie ce verbe uniquement dans un sens différent du sens habituel. Cela est clair  dans ses trois autres emplois :  I Co 2,1 et 9,14 ; Rm, 1,8. Ici, même sens également.

[5] C’est un manque de respect envers le souvenir demandé par Jésus, mais aussi  un acte qui va contre ce qu’il a enseigné à faire, et, voir ci –dessous, l’acte délictueux  d’un membre de ce corps va  avoir des conséquences, dit Paul,   sur le corps du Christ qu’est en fait l’assemblée .

[6] L’article défini manque.

[7] Quelques rappels sur les repas en assemblée à cette époque.

La signification universelle de la nourriture donnée à l’un par l’autre est déjà très importante ( qu’on soit plante dans la terre, enfant de ses parents, pélican donnant racontait-on son propre corps à manger etc. )  . La force de la signification de la nourriture mangée autour d’une même table est également bien connue ( même parfois réduite à un symbole comme le partage du sel, pain, eau, vin) ou fût-ce d’un simple grain de grenade ( Perséphone chez Hadès) et il y a ré-utilisation religieuse de ces actes humains. Inversement, Enfin, on peut peut-être aussi évoquer aussi ces repas où partager la même nourriture montrait qu’on ne craignait pas le poison,  la drogue  ou les philtres magiques…

Comment l’Evangile nous raconte-t-il que Jésus a-t-il réussi à donner un sens supplémentaire à ces faits banals ?

D’une part, dans les banquets, tantôt chacun mangeait sa propre nourriture déposée sur une assiette devant lui, tantôt on puisait au même plat ; on pouvait aussi ( faire ) porter ou (faire) passer à quelqu’un un morceau de son choix. Chez les Grecs, chacun buvait à sa coupe mais on pouvait aussi apporter dans certains cas sa propre coupe pour diverses raisons, et soit boire  à elle seule, soit faire circuler sa coupe à tous ou l’envoyer à tel ou tel. (symposion). Savoir cela permet de bien mesurer l’originalité de la manière dont Jésus procède. Ce qu’il partage est quelque chose de très simple et de petit, qui d’habitude ne se partage pas, sauf si on veut lui donner un sens symbolique. Miette de pain, goutte de vin, miette d’autre chose, goutte d’autre chose, peu importe la quantité et la qualité de la matière, c’est le geste qui compte : « faites ceci ». Si on est conscient que Jésus est celui  qui a su se donner et apprendre à partager, ce geste nous le rappellera.

D’autre part, à cette époque, on connaît parfaitement et on pratique ce qu’on appelle le système des symbola : des personnes qui doivent se séparer se mettent d’accord pour briser un objet dont chacun conserve un morceau : même très longtemps après, des générations après, des personnes, même  qui ne sauraient pas lire, même qui  ne se connaissent pas, sont à même  de reconnaître, même sans parole, qu’il y a un lien entre elles ( parenté, hospitalité, dette, amitié, traité… ), une « parole » donnée, une alliance qui a été réalisée et qui perdure malgré la distance et le temps , précisément car l’objet qui en est le signe a été brisé et peut se reconstituer.    Ici Jésus brise le pain, le distribue : chaque personne qui le consomme reconnaît ainsi le lien qui existe entre Jésus et lui,  mais aussi entre tout ceux qui ont reçu ce symbolon. De plus chaque personne reconnaîtra un autre qui fait ce même acte, et ils reconnaîtront le lien avec celui  qui est absent, parti… ou mort.  Le lien est donc vivant quelles que soient les circonstances : il subsiste, et il se réactive entre les mains  de ceux qui le souhaitent. Abstrait/concret/symbolique/réel, sacré/profane/humain/surhumain : les frontières s’effacent sans qu’on ait besoin de formuler cela en langage théologique compliqué, inaudible pour beaucoup, inacceptable pour les gens rationnels.

[8] Le verbe kataphroneô signifie mépriser, dédaigner, ne faire aucun cas de…

[9] Kataischunô signifie déshonorer, souiller, faire affront ( il s’emploie par exemple également violer une femme)

[10] Paul donne peu d’éléments biographiques sur Jésus. Celui-ci est-il valable ? ( cf les différences entre Jean et les synoptiques ). Il nous semble que si Luc pouvait écrire  que les pèlerins d’Emmaüs ont reconnu Jésus à la fraction du pain,  c’est que lui-même et donc d’autres  ont  pensé  savoir de source sûre que beaucoup de monde avait participé au dernier repas, ou plutôt également que Jésus avait été souvent vu faire ce geste de partage par tous les disciples et même des foules.  Paul a pu ajouter cette précision temporelle  pour solenniser  ce geste symptomatique de Jésus, ou bien vouloir dire que jusqu’à son dernier repas, Jésus a pratiqué ainsi, et ce geste lui « appartenait »  comme un signe de ralliement.

[11] Le verbe grec klaô signifie rompre, briser. Ce verbe ne veut pas dire couper, ni trancher. Il s’emploie pour dire briser en pliant quelque chose : cela peut-être  malheureusement un arbuste, des pousses,  ou fait exprès dans le but de les tailler pour leur faire porter du fruit ou pour en tirer des boutures et des greffons…

[12] Aucun texte ne précise si Jésus a mangé également de ce pain et bu de cette coupe avant de la faire circuler. Autre sujet à réfléchir. ( cf. le passage sur le fruit de la vigne qu’il ne mangera plus).

[13] Il n’y a pas « mon corps » : apparemment c’est l’acte, le fait même,  de rompre le pain et de le faire circuler qui symbolise effectivement  la constitution d’un corps commun par le fait de partager le même pain ou la même nourriture spirituelle. Jésus ne se met pas en avant. Ce qui est important c’est de faire explicitement corps, et la pensée de son absence immédiate ou un jour ou l’autre, plus ou moins prévisible, en fait l’urgence. Car cette expérience vécue peut être poursuivie, mais si elle n’a pas été vécue en sa présence, elle leur sera presque impossible.

[14] Dans le texte de Paul, l’absence de terme signifiant «  livré » ne permet pas d’y introduire cette notion, me semble-t-il. Cette remarque s’ajoute à l’absence de « mon ».

[15] La préposition uper + génitif a deux sens entre lesquels il faut choisir : 1°) le sens de «  au dessus » : par-dessus, au-delà de, plus loin ; 2°) il signifie ensuite «  pour la défense de » : en faveur de, à cause de,  pour, au sujet de.  Dans le texte de Paul, l’absence de « mon » et l’absence de « livré » joint à l’absence de toute explication ne permettent pas de supposer le 2° sens, me semble-t-il.  Par contre, le fait que Paul insiste sur la notion du « corps » qui se nourrit à partir d’une unité brisée pour la mettre en commun, explique ma traduction. Les synoptiques contiendront les équivalents de «  livré  pour vous ».  La Vulgate se permettra donc ensuite d’ajouter à ce texte de Paul  « mon »  ce qui entraîne la traduction par « pro » obligatoirement au second sens de la préposition uper.  « et gratias agens fregit et dixit hoc est corpus meum pro vobis hoc facite in meam commemorationem. » Mais la traduction de ce texte de Paul  en Français essaie de faire un compromis : « Ceci est mon corps qui est pour vous ». Dans le cas de ces traductions inexactes faites pour coller à certains objectifs théologiques, le « faites ceci » se comprend moins bien qu’en respectant le texte.

[16] Il est étonnant de voir que Paul ne dit pas qu’il le distribua et dit «  mangez en tous »  (ou, plus loin,  qu’il ne dit pas qu’il fit passer la même coupe à tous). Deux explications : 1°) ou ceci était si connu qu’il juge inutile de le repréciser, le « ceci »  représentant l’ensemble fraction+consommation commune 2°) ou ce n’est pas la consommation qui compte mais la fraction du pain et sa distribution, bien plus encore que la consommation . Il y a là à réfléchir.  Tous et chacun se constituent en un seul  « corps » qui vit à partir d’unités brisées pour les  mettre en commun.

[17] Le terme anamnèse est différent de ce qui désigne la mémoire, mnèmè, ou le souvenir abstrait ou concret. Il s’agit ici du fait de se souvenir : que les disciples puissent se remémorer ce qui a fait vivre Jésus, ce qui les a fait vivre eux. Sait-il qu’il le fait spécialement parce qu’il sait qu’il va les quitter ? Peut-être, mais pas forcément. Ce souvenir, de toute façon,  doit pouvoir être ré-ancré, revivifié, réactivé  en pratiquant ce qui n’est pas un rite artificiel mais qui appartient à notre propre nature humaine : le partage du repas, sans rien de sacré. Rien dans tous ces mots n’implique une présence réelle « dans » le pain et le vin eux-mêmes bien entendu.

[18] Il est tout aussi étonnant de voir que Paul ne dit pas que Jésus la fit passer et dit «  buvez en tous ». Deux explications : 1°) ou ceci était si connu qu’il juge inutile de le repréciser, le « ceci »  représentant l’ensemble distribution par gorgées de la même coupe+consommation commune 2°) ou ce n’est pas la consommation qui compte mais le fait de se faire passer la coupe, bien plus encore que d’en prélever chacun une gorgée. Il y a là à réfléchir.

[19] Kainos ne veut pas dire jeune, mais « qui vient de se produire, récent, neuf, ( « du nouveau »), différent de ce qui s’était produit jusqu’ici, innové, innovant, révolutionnaire, inattendu, imprévu, étrange, extraordinaire…

[20] La ponctuation n’existe pas en grec à l’époque ( et pour longtemps ! ) mais la logique montre que le  «  chaque fois » porte sur «  vous boirez en vue de … ». En effet, quand on boit pour étancher sa propre soif ou par plaisir, on boit sans partager… même si on est au même repas. Jésus leur dit que, quand ils voudront se le remémorer au cours d’un repas pris en assemblée, ils se partagent une coupe au lieu de boire chacun l’un à côté de l’autre sa propre coupe. Le  «  ceci » est le partage de la coupe qui est en train de circuler.  «  faites ceci chaque fois que vous boirez en vue de vous remémorer de moi. »

[21] « ajouté » car il  est nécessaire de comparer les évangiles à ce sujet : dans l’ordre M 14,12-25 ;  ensuite  Matthieu, 26-29, puis Luc 22,26. Jean on le sait n’en  parle pas et le remplace par le lavement des pieds  et par d’autres paroles ailleurs ( par exemple 4,34).

[22] Ce «  gar » signifie en effet : le verser 27 se présente donc comme une explication causale des versets

[23] quotienscumque enim manducabitis panem hunc et calicem bibetis mortem Domini adnuntiatis donec veniat ( v. 26)

[24] kataggelô : ce verbe aggelô  est ici muni du préfixe kata. qui insiste  habituellement sur une annonce signifie  contre, du haut en bas, ou complètement :  il signifie avec ce préfixe   annoncer contre, intenter un procès  à quelqu’un ; ( par exemple déclarer une guerre contre… ) ; dénoncer, quelque chose à quelqu’un . Les mots dérivés signifient qui annonce contre, qui proclame contre, qui déclare contre, qui dénonce, qui accuse. Le sens habituel  de ce verbe ici est donc celui d’annoncer contre quelque chose, c’est-à-dire  de dénoncer quelque chose qui ne plaît pas/plus ou avec lequel on n’est pas/plus  d’accord, s’opposer ouvertement.   Il signifie même  souvent  « annoncer la mort »  à quelqu’un …

[25] 27  ὥστε ὃς ἂν ἐσθίῃ τὸν ἄρτον ἢ πίνῃ τὸ ποτήριον τοῦ κυρίου ἀναξίως, ἔνοχος ἔσται τοῦ σώματος καὶ τοῦ αἵματος τοῦ κυρίου. 28 δοκιμαζέτω δὲ ἄνθρωπος ἑαυτόν, καὶ οὕτως ἐκ τοῦ ἄρτου ἐσθιέτω καὶ ἐκ τοῦ ποτηρίου πινέτω· (v. 28)

[26] Notons aussi au passage que  Paul ne fait pas allusion ici à un  « sacrifice »  à la manière de certains textes du   Premier testament ou du monde polythéiste.

[27] L’article défini manque.

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