L’Histoire de la notion de « prêtre » peut nous aider à la repenser aujourd’hui.

Après la mort de Jésus, y avait-il des prêtres chez les chrétiens ?

2018-09-15 Marguerite Champeaux-Rousselot

Le sacerdoce ministériel ( ou le « prêtre » ) tel qu’il a été vécu majoritairement ces derniers siècles dans l’Eglise, est-il fidèle à ses principes ?
Seules certaines sectes extrêmement élitistes pourraient se satisfaire peu ou prou d’un nombre diminutif de prêtres (et de fidèles) à condition que la qualité soit maintenue, mais la chute du nombre de ses prêtres ( et de ses fidèles ) angoisse bien des catholiques. Est-elle un signe et si oui, de quoi ? Selon certains baptisés, cela pourrait être un signe envoyé par Dieu ; selon d’autres, cela révèle simplement une discordance stérilisante ; tous veulent en tout cas retrouver un développement harmonieux et fructueux. Or les crises peuvent être tournées en positif car leur survenue précisément, peut permettre d’analyser leurs causes, d’y définir les remèdes nécessaires et de discerner (sens étymologique du terme crise ) des issues positives. ( objectif de l’article sur ce site , intitulé  » Pour une thérapeutique du cléricalisme « )
Une manière de faire est de prendre du recul : pour le pratiquer ici, nous nous limiterons à la dimension du temps. Il ne s’agira plus ici de rappeler, concernant le prêtre, nos souvenirs d’enfance personnels, les récits pittoresques de nos grands-parents ou les tableaux impressionnants des musées en supposant qu’il en a été ainsi depuis Jésus, mais il faut comme en Histoire se servir de nos outils actuels. L’Histoire de la notion de « prêtre »  se révèle une clé indispensable  pour se libérer de ce qui semble des voies fermées…
D’abord, on observera l’évolution historique de cette notion de sacerdoce ministériel ( ou du « prêtre » ) depuis la disparition de Jésus jusqu’à la crise d’aujourd’hui ; puis nous observerons les textes du Nouveau Testament pour tenter de reconstituer les positions de Jésus vis-à-vis du sacerdoce ministériel ( ou du « prêtre » ) et les chemins bien orientés qu’il avait proposés ; enfin, ces position nous donneront de la hauteur pour discerner nos chemins d’aujourd’hui : certains qui existaient toujours mais sont à redécouvrir, d’autres tout à fait nouveaux mais bien orientés eux aussi.

Evolution historique de la notion de sacerdoce et de prêtre, après la mort des témoins contemporains de Jésus et jusqu’à aujourd’hui.

A la fin du premier et au début du second siècle environ…

A cette époque, les disciples de Jésus fréquentaient encore les synagogues et participaient au culte d’Israël, mais de moins en moins. En effet, ils formaient un courant de plus en plus distinct parmi d’autres courants juifs : ils avaient comme idées fondamentales que Dieu est notre Père, qu’il n’est plus spécialement dans son Temple de Jérusalem et qu’il est accessible directement à tous sans plus passer par un prêtre ( cohen en hébreu) jouant le rôle d’intermédiaire entre le sacré et le non-sacré. D’où, à partir de l’Evangile, leur prière personnelle dans un lieu retiré où chacun peut parler directement à Dieu, son Père ; l’habitude de se regrouper à deux ou trois, ou en petits groupes pour prier, faire la paix, discuter, ou demander à Dieu le pardon des péchés pour l’un ou l’autre et, selon les paroles mêmes de Jésus, l’obtenir; et enfin, si possible, la mise en commun des biens, et en particulier, la pratique régulière de nourriture mise en commun lors de vrais repas, des repas de partage/communion, non pas réservés à la famille de sang, mais fraternel, non pas le vendredi soir seulement, mais d’autres jours et peut-être progressivement plus le dimanche ; ce repas était ouvert à tous sans distinction de sexe, d’âge, de religion, de pays ; il fallait pour ces assemblées petites ou grandes un lieu adapté et parfois un organisateur sur le plan pratique ; pendant ce repas, on prenait souvent aux mêmes plats, posés au centre ou passant de l’un à l’autre, mais à un moment, on effectuait un geste différent : le geste spécifique de la fraction du pain et/ou du partage d’un pain ou de pains et d’une coupe ou de coupes qui circulaient de l’un à l’autre, rappelant celui qui avait donné sa vie sans restriction et qui était vivant, lui dont le souvenir et l’exemple les faisaient vivre du partage fraternel. Dans les textes du Nouveau Testament, on voit que ces repas, faits en mémoire de Jésus et pour s’en imprégner, étaient « présidés » par un chrétien ( peut-être même une chrétienne, en effet le masculin l’emporte et c’est au pluriel ) que tous avaient choisi : on les appelait presbuteroi, les presbytres, les « plus vieux » que les autres, les « assez vieux », c’est-à-dire ceux ( et celles ? ) qu’on respecte pour leur sagesse. Cette responsabilité, cette charge durait le temps du repas concerné et ne donnait pas vraiment de droits ni de privilèges : la personne concernée étant plutôt reconnue comme imitant Jésus dans sa position de service. Il n’y avait pas d’autre caractéristique ni condition. Ce terme n’a rien de religieux en soi, mais il rend compte chez quelqu’un de l’expérience et de la bonté humaines qui sont reconnues chez lui par ses frères.

D’où viennent les termes presbytre, sacerdos, iereus et que recouvrent-ils alors ?

Or – faisons un détour en Histoire des Religions – cette désignation, presbytre, indique une différence de nature avec d’autres fonctions à l’époque : comme par exemple celle de hiereus, voire d’archiereus, termes qui désignent celui ou celle qui est chargé de tout ce qui est hieron, c’est-à-dire tout ce qui est sacré, tout ce qui appartient aux dieux ou vient d’eux et non des hommes , leur travail étant en particulier de sacrifier ( = rendre sacré), et qui correspondait comme fonction au sacerdos latin. Dans le Tanakh ( Ancient Testament ), les termes cohen, en hébreu, iereus ou archiereus en grec, et sacerdos en latin ont été réservés à Melchisédek qui sacrifiait à Yahweh, et ensuite aux prêtres juifs sacrificateurs et lévites . On a écrit parfois que, dans tout le Nouveau Testament, ce terme a servi pour désigner Jésus et uniquement Jésus, mais ceci prête à confusion : il vaut mieux écrire clairement que ce terme n’apparaît dans aucun évangile, car en effet, ce n’est que dans la seule épître aux Hébreux que Jésus est désigné comme hiereus et archiereus. On s’est souvent servi de cette Lettre pour conforter le statut des prêtres comme fondé sur l’imitation de Jésus prêtre, mais ceci est un contre-sens qui doit être rectifié : cette Lettre aux Hébreux, considérée par la critique historique comme n’étant pas de Paul, date probablement d’après 60 et vers 90 ; elle ne prétend pas reproduire directement des paroles de Jésus, mais construit en se fondant sur le sens et la teneur générale du message de Jésus, une réaction par rapport à une situation nouvelle et inattendue à l’époque. Dans cette épitre aux Hébreux, le terme hiereus apparaît 11 fois, et le terme archiereus ( archi-prêtre) 17 fois : elle martèle l’idée que Jésus a été/est prêtre-sacrificateur pour toujours car il a accompli une fois pour toutes le seul sacrifice qui a plu à Dieu : l’insistance à marteler cette affirmation s’explique, non pas par le besoin d’insister sur les sacrifices que devraient accomplir les fidèles de Jésus, mais au contraire pour s’opposer à l’idée qu’il devrait y avoir d’autres sacrifices, plus ou moins sanglants, réels ou symboliques, à offrir à Dieu, et qu’il faudrait donc, après lui, d’autres sacrificateurs que lui, c’est-à-dire d’autres prêtres. Le rédacteur de l’Epître, lui et le groupe qu’il représente, s’opposaient à ces revendications en rappelant le sens souhaité par Jésus et son Evangile : pas de temple pour Dieu ailleurs que le cœur de chacun et partout, pas de sacrifice sur d’autres gens, objets ou victimes que sur soi-même, pas de hiérarchie entre fils de Dieu etc., c’est-à-dire qu’ils voulaient rester et continuer à rester dans le sens de ce qu’étaient en effet ces presbytres. Et c’est ce texte qui a été déclaré canonique : il ne faut donc ni entretenir de confusion, ni faire de contresens volontaires sur cette question, mais préciser que l’idée de faire des sacrifices réguliers était contraire aux premières pratiques et réflexions fondées sur le message évangélique : on insistait sur le fait que Jésus qui a offert sa vie jusqu’au bout a montré, une fois pour toutes, que Dieu ne demandait que ce type d’offrande qui ne nécessitait pas de prêtre sacrificateur ni de victime. L’Epître aux hébreux témoigne de cette volonté de fidélité aux intentions et à l’esprit de Jésus qui n’avait pas créé de « prêtres » ni de rites et de sacrifice à la manière des Hébreux.
Ce n’est donc pas ce terme si majestueux de hiereus et encore moins de archihiereus qui a été utilisé après Jésus pour désigner ceux qui président au repas qui fait mémoire de Jésus, mais comme nous l’avons dit, presbuteros. Les presbytres, ceux ( et celles ? ) qu’on respecte pour leur sagesse. Il n’y avait pas d’autre caractéristique ni de condition. Le « prêtre » à la manière hébraïque ou païenne n’existait pas chez ses disciples.
Dans les deux premiers siècles, les repas des chrétiens rappellent le dernier repas sans prétendre plus, et c’est un des participants qui le préside par pure commodité etc. Tout s’organise, même religieusement, d’une manière assez proche de celle dont Jésus avait dit-on traité hommes et femmes, juifs et non-juifs, esclaves et hommes libres, enfants et adultes, occupants et autochtones, aînés et cadets, riches et pauvres, purs et impurs, pécheurs et bons pratiquants etc., un Jésus mettant à la première place celui qui sert l’autre, lui-même n’étant ni prêtre ni scribe, et refusant d’être appelé Maître « Bref, quand on consulte les récits des origines chrétiennes, on ne voit aucun apôtre, ni quelqu’un d’autre, se mettre à part de la communauté en vertu d’un caractère sacré, ni agir en tant que ministre d’un culte nouveau, ni accomplir d’actes spécifiquement rituels ; on n’observe aucune trace d’une distinction entre personnes consacrées et non consacrées, […]. Le cahier des charges d’une institution sacerdotale est vide » . En fait, tous peuvent faire du sacré avec leur vie : tous sont sacer-dotes, et donc aucun ne se voit attribuer de pouvoirs sacrés plus que les autres qui n’en auraient pas : par contre, on établit des personnes qui ont des rôles différents et précis. C’est ce qu’on appelle le sacerdoce commun des fidèles : une notion fidèle à l’esprit de celui qui propose à tous de vivre en fils de Dieu.

Juste après les tout premiers siècles

Ces institutions des premiers siècles se sont peu à peu modifiées (mot… faible ! ).
En effet, il y avait sans doute eu des personnes qui pensaient différemment, et d’abord parce que dans les toutes premières communautés chrétiennes, on allait dans les synagogues, et qu’il y avait un grand nombre de prêtres juifs convertis qui ont peut-être eu du mal à abandonner leurs habitudes rituelles et le système du sacrifice, qui ont peut-être montré ce qu’il avait eu de bon pour le revivifier et ont souhaité reprendre certains symboles et rites qui n’étaient pas condamnés expressément dans l’Evangile : cela a peut-être infléchi le message évangélique. La conception d’un Dieu qui ne quantifie pas rites et offrandes est si peu habituelle aux Hommes : elle est non seulement non-anthropomorphe, mais aussi anti-anthropomorphe …
D’autre part certains ont voulu établir une structure qui puisse « remplacer » terme à terme les éléments organisationnels de la religion juive ou des religions païennes, une manière de rivaliser mieux avec elles, de les combattre et de combattre leurs défauts. Les églises, qui étaient très autonomes et indépendantes au début, ont pensé devoir se renforcer quasiment matériellement pour faire face aux hérésies gnostiques , pour avoir plus de pouvoir ( pour convertir et « sauver » plus d’âmes), pour se lier au pouvoir temporel (éviter les persécutions, promouvoir le christianisme, honorer Dieu esthétiquement et de riche façon… ). Elles se sont coordonnées pour faire une seule Eglise sur ces sujets transversaux. Elle(s) a voulu insister sur le sacré extérieur en même temps qu’elle revenait à des menaces de châtiment, d’excommunication etc. : ce qui passe par la restauration de la figure du sacerdos, celui qui décide du sacré et de la hiérarchie. Si l’on regarde bien, elle s’est mise – même involontairement – à ressembler aux pouvoirs politiques d’alors ( inégalités, monarchies ou dictatures etc. ) : les métaphores symboliques de la royauté, de la richesse, du pouvoir de Dieu etc. sont devenues appliquées quasi-matériellement à Dieu ou à ses lieutenants, dans une harmonie ( qui aurait dû être décelée comme mauvais signe ou de mauvais augure, et l’a été par certains d’ailleurs ). La conversion de Constantin et sa décision de lier l’empire à cette « religion », a été pour ainsi dire un piège dans lequel est tombée l’Eglise : qui a rendu service à l’autre ? Service temporel s’entend… Et la même question pourra être posée par la suite devant Clovis ou bien d’autres gouvernements, par exemple lorsque l’Eglise validait le partage du Monde, l’esclavage ou telle théorie économique ou scientifique. La Bonne Nouvelle était pourtant assez explicite, mais il y a eu collusion précoce d’intérêts réciproques avec le pouvoir du Monde, et l’Église s’est insensiblement habituée assez tôt à souhaiter fonctionner plus efficacement, plus confortablement, et de ce fait, selon des rapports de domination contraires au paradoxe évangélique de l’exercice du pouvoir sans domination ni inégalité.

Du Xème à la fin du XVIIème siècle environ

Une évolution a eu lieu ensuite puisque vers le X° siècle, les presbytres se sont organisés en une sorte de confrérie, et on leur a donné un nom à partir d’un terme latin, dérivé d’un terme grec signifiant « ceux qui ont en héritage » le Seigneur, ce qui a donné le terme clerc, d’où après, le terme clergé au XIII° siècle. A la même époque, au XI° siècle, le terme presbytre a abouti au terme prêtre, au moment où l’Eglise souhaite insister sur leurs qualités. Et, pour brouiller encore plus les cartes, un seul mot existait alors pour désigner ces fonctions de clercs et de prêtres : le sacerdotium, terme latin qui donnera en français sacerdoce. Cette époque voit la fin progressive de la pratique concrète du sacerdoce commun de tous les fidèles. Prêtres et clercs sont différenciés de ceux qui ne sont promus ni prêtres, ni clercs, mais restent de simples fidèles. Ces changements très importants résultent de choix effectués dans une bonne intention, et ce n’est possible que parce que ni le message de Jésus ni une Tradition ne sont alors perçus comme s’opposant explicitement à ces choix qui semblent adaptés aux besoins de l’époque.

Les frères lais sont au XII° siècle des frères qui ne sont pas du clergé, qui ne sont pas des « prêtres » : leur nom dérive du terme grec laos qui veut dire le peuple. La différence des termes signe une différence de nature et de fonction. C’est au XIII° qu’on reviendra à la racine grecque du terme lai pour commencer à désigner savamment les fidèles sous le terme laïcs mais son usage ne se répandra qu’au XVI° siècle, précisément quand la Réforme reviendra sur ces notions et distinctions. Pendant l’évolution concrète qui nous amène des Actes des Apôtres avec un seul sacerdos, iereus et même archiereus, Jésus, et par ailleurs des presbuteroi sans sacrifice à accomplir, aux Temps dits Modernes avec les prêtres d’un clergé qui accomplit le sacrifice dans l’Eucharistie, la théologie a évolué parallèlement, justifiant ces constructions dans une bonne intention, peut-être, mais au prix du dévoiement puis du renversement complet des valeurs de l’Evangile. La présence du « prêtre », devenant plus à part, plus imposant, a induit l’idée des sacrifices à renouveler : en simplifiant, on peut dire que la théologie montrait qu’on pouvait, et peu après qu’on devait, reproduire l’offrande volontaire de sa vie par Jésus. D’où l’invention d’une liturgie etc. venant s’ajouter de façon totalement arbitraire à ce que Jésus indiquait ( prière individuelle mais unie à tous nos frères, discrétion, priorité aux actes fait par imitation de l’amour du Père pour tous ses fils, absence de rituel, absence de lieu, absence de hiérarchie, ouverture à tous sans condition, pardon par tous et à tous etc. ). Je le répète, cela s’est fait sans doute dans une bonne intention, mais l’invention progressive du clergé, composé de prêtres ayant reçu la prêtrise, agissant comme intermédiaires vis-à-vis de Dieu, les montre comme ayant des « pouvoirs » différents de ceux des simples fidèles : le « prêtre » devint progressivement peu ou prou un iereus, un sacerdos, changeant de fonction : la définition du périmètre sans cesse accru de ce qui relevait de ses prérogatives directement et indirectement entraînait la diminution des possibilités de rôle actif pour les laïcs, à qui on a même pu interdire de lire l’Evangile. La « prêtrise » prenait corps en se distinguant du sacerdoce exercé par Jésus selon l’épître aux Hébreux, et en reléguant de fait au second plan, ce qui n’était plus ce sacerdoce commun de tous les baptisés, de tous les fidèles.
Ces modalités pratiques ont peu à peu entraîné chaque fois, concomitamment, des constructions pour les justifier, et peu à peu l’invention de la théologie et de la scholastique, le plus souvent d’ailleurs par ceux là même qui étaient concernés. D’une part, on prônait pour tous l’humilité et d’autre part, on créait aussi dans le peuple chrétien de nouveaux besoins, parfois par la crainte et la menace, auxquels eux seuls peuvent ensuite répondre : besoins cultuels ( qu’on appellerait ailleurs rites et superstitions ), besoins d’idéal (parfois conduisant à des excès pervers ou à des ratiocinations, à la définition de dogmes et d’impératifs sacrés, injustifiés autrement que par eux-mêmes au nom du mystère et de la beauté des symboles, et qui dans d’autres cadres seraient appelés « mythes »). La pratique changeait la doctrine. C’est l’infléchissement de la Bonne nouvelle vers une religion (au sens péjoratif du terme) alors que Jésus en avait fait sortir ses contemporains, et les en avait libérés pour les laisser aller inspirés par l’Esprit (Moingt, Dh 2/2, p. 839) et dans une dynamique individuelle respectueuse de chacun. La distinction clerc-laïc était née et ne fit que s’amplifier. On a appelé alors cette manière d’être prêtre, le sacerdoce ministériel, en mettant en avant que cette fonction était un « service » ( traduction du latin ministerium entendu comme le travail du serviteur, du plus petit ) mais le mot ne faisait rien à la chose. La théologie soutenant un tel sacerdoce lié à une telle conception du sacrifice pousse à identifier certains être humains sélectionnés comme étant ou ayant l’objectif d’être le plus possible « un autre Christ » ( selon des critères entre autres charnels : le sexe masculin, le non-handicap, l’intelligence… )… et elle attente même à la liberté de conscience à travers certains articles de loi qu’elle édicte.
Le sacerdoce commun des fils de Dieu a ainsi changé de mains et il est ainsi devenu au fil des siècles un ministère consacré, et réservé (dans un autre sens) à certains, et ce sont des besoins (sociaux, politiques et autres) souvent bien étrangers à la Bonne Nouvelle qui en ont été la cause. Moingt constate que, parallèlement, « la fonctionnalité du sacerdoce est livrée à l’herméneutique de l’Église, qui la définit selon ses besoins » (Dieu qui vient à l’homme, t. 2/2, p. 843).
La société alors au pouvoir et l’Église ont fonctionné ensemble et se renforçant l’une l’autre au niveau des pouvoirs politiques, soit directement ( royauté, hiérarchies, inégalités ) soit indirectement ( la religion apaisant les revendications et les conflits sociaux ). En réalité, il s’est créé un sacerdoce ministériel auquel s’est retrouvé subordonné le sacerdoce commun qu’on a vidé pratiquement de sa substance ; en bref, le sacerdoce commun est devenu le privilège des ministres consacrés (Dh 2/2, p. 849) en prenant la forme d’un sacerdoce ministériel exercé en excluant les autres : le sacerdoce commun n’existait plus que comme fondement théorique. Certes B. Constanzo écrivait encore en 1613: « Tout chrétien est prêtre d’autant qu’il est membre de Jésus-Christ souverain prêtre, d’autant qu’il est l’oint de Dieu, d’autant qu’en lui Dieu a établi un sacerdoce royal .», mais c’était un rappel déjà dépassé… En effet, ce processus de séparation, (de sacralisation du prêtre, saint) était alors réputé ( sans vraie recherche historique) comme s’inscrivant dans une religion chrétienne conforme au type antique originel et comme conforme à cette vraie Tradition qui évolue sous le souffle de l’Esprit : en réalité, ce chemin s’éloignait de la Bonne nouvelle au niveau des autorités et des pouvoirs religieux, souvent en collusion réciproque avec le pouvoir politique et ses hiérarchies. On peut évoquer là une évolution en miroir renversé par rapport à l’exemple de Jésus.

De la fin du XVIIème siècle aux années 1950 environ

Fin XVII° siècle et au XVIII° siècle, le monde des penseurs puis l’ensemble de la société ont construit parallèlement, et progressivement, une opposition à ces excès et à ces incohérences qui avaient augmenté au point de devenir criants. Ils ont avancé et fait avancer les connaissances en travaillant dans deux sens parallèles qui se conjuguèrent : d’une part ils ont mis à nu d’abord les inégalités sociales injustifiées, puis ont mis à bas le droit divin en politique et les atteintes à la liberté, et d’autre part ils ont également mis à nu d’abord les incohérences entre Bonne Nouvelle et les actes posés par le clergé de l’Eglise, et ensuite se sont attaqués aux dogmes à coup de connaissances scientifiques, historiques et philosophiques. La légitimité à le faire se renforçait l’un l’autre . L’Eglise chercha alors à affermir sa puissance (temporelle) grâce à ses affirmations sur le spirituel et à sa main-mise sur les personnes et sur les Etats dans ce monde et dans l’autre ; le monde des Lumières et le peuple prenait toujours plus conscience des réalités religieuses et politiques cachées par l’Eglise sous et par les citations intimidantes tirées d’impératifs autoréférentiels.

XIX° siècle – mi-XX° siècle : la distance entre les clercs et les fidèles augmenta dans l’Eglise qui par ailleurs tenta de gouverner en force en renforçant son infaillibilité et des propos dogmatiques, autoritaires, s’appuyant sur le sacré. La généralisation du droit de penser et l’éducation commencèrent à vider de leurs fidèles les pays de chrétienté ancienne. Finalement, le « monde » est sorti quasiment ensemble des aspects autoritaires et obscurantistes de la religion et du pouvoir. Les concitoyens ont promu la règle d’or et les valeurs dites démocratiques ( liberté, égalité, fraternité, solidarité, respect etc. ), même imparfaites et incomplètes. Du coup, le fonctionnement de l’autorité dans l’Église ressort d’autant plus comme inégalitaire, incohérent avec sa propre parole et remontant à des époques révolues. D’où le Concile Vatican II . Néanmoins, la vitesse d’évolution du monde et les freins qui ont été mis aux intentions de ce Concile et à son application ont accru la distorsion entre le monde et l’Eglise, et la chute du nombre de prêtres comme la désaffection et la fuite des fidèles se sont poursuivies alors que les besoins et le désir de Dieu sont immenses.
Le manque de prêtres et de fidèles est certainement un symptôme, mais de quoi ?
La question se pose d’autant plus que, si les églises se vident de plus en plus, il est, paradoxalement, de plus en plus évident que l’exemple de Jésus et les valeurs de la Bonne Nouvelle imprègnent bon an mal an la société humaine tout entière, au moins sur le plan des intentions de vie et de pratique… Les combats humains sont les mêmes que Jésus a soutenus en son temps. On y a promu ( comme dans la Bonne Nouvelle ) la règle d’or et les valeurs dites démocratiques ( liberté, égalité, fraternité, solidarité, respect etc. ), même imparfaites et incomplètes : le concitoyen est né, fils et frère dans sa patrie, qui ressemble en son vécu concret comme un frère aux fils de Dieu. La ressemblance est forte puisque le Dieu de Jésus soutient également toute vie humaine en ses niveaux fondamentaux. Il existe d’ailleurs aujourd’hui pour ainsi dire deux sortes de divinités : un Dieu cohérent avec ces valeurs, et un ou des divinités /dieux/Dieu/idoles qui s’y opposent. La conscience du monde, les idéaux de l’Homme (réfléchi) sont plus proches de ceux de l’Evangile qu’au temps de Jésus.
Un courant catholique, peut-on l’appeler néo-synodal puisqu’il est en chemin avec le Christ, se réjouit sincèrement de cette constatation Mais quand il observe l’histoire du sacerdoce ministériel et du « prêtre », il peut mesurer la distance prise avec les consignes de Jésus, et il se demande : le dépérissement n’en est-il pas une conséquence, et le développement de certaines branches ou en certains lieux ne serait-il pas une illusion momentanée ? Et si la distance prise avec la Bonne nouvelle était trop grande ? Ce courant considère que la situation actuelle démontre que la distance prise en Eglise par rapport à l’Evangile ne s’avère pas une bonne chose, en tout cas pour aujourd’hui. Or d’autres courants peut-on dire néo-conservateurs puisqu’ils cherchent à conserver une Tradition en fait récente, privilégient comme causes de cette désertification cette simplicité évangélique, le fait de ne plus agiter la menace de l’enfer et le manque de prêtres. Selon le premier courant évoqué, le courant néo-synodal, ils continueraient à faire une erreur de diagnostic : évoquer comme remèdes un sursaut dans les vocations « à la mode de la Contre-Réforme ou du XIX° siècle », les sacrifices, les prières spectaculaires et émotionnantes, la lutte contre un Diable extérieur à moi-même, la réalité quasi-comptable du Purgatoire, etc. ce serait continuer à se séparer et de notre société et de la Bonne Nouvelle. Ce courant néo-synodal cherche, comme le pape François actuel, à revivifier l’Eglise en allant se greffer au plus près de l’Evangile. Ainsi, déjà maintenant, l’Eglise se sert-elle moins du péché et de la menace de l’Enfer pour maintenir son troupeau et attirer d’autres brebis ; elle a abandonné souvent – mais pas toujours – le pouvoir et les richesses matérielles, elle a tenté d’épurer sa soif esthétique, elle a mis l’accent sur la Bonne Nouvelle et le pardon, sur les actes de partage et sur l’amour des autres, sur la simplicité.
On peut donc se demander s’il ne serait pas fructueux de changer pour une autre herméneutique et une autre théologie. Mais l’Eglise en a-t-elle le droit ?
La réponse à cette question n’est-elle pas à chercher dans ce qui s’est mis en place juste après Jésus et en fidélité avec ce qu’il avait montré lui-même ?

Du temps de Jésus ou juste après

Après avoir survolé cette évolution chronologique qui montre les tendances depuis à peu près le IIème  siècle environ et le chemin parcouru depuis qui a abouti à une situation très différente de celle du départ, on peut essayer de discerner les grandes motivations, explicites ou implicites,   des deux premiers siècles qui ont expliqué  les tout premiers choix  dont quelques indices nous sont parvenus  ( un travail de détective), car c’est peut-être ainsi qu’on trouvera, par ressemblance et/ou contraste, par fidélité et/ou opposition, par tradition et/ou inspiration, ce qui peut éclairer nos choix pour les chemins d’aujourd’hui.
Une autre manière de poser la même question : dans les textes du Nouveau Testament, Actes, épîtres, Apocalypse et mêmes certaines expressions des évangiles, qu’en est-il concernant le prêtre d’aujourd’hui ou son équivalent ? Ou, et, comme on ne trouvera guère de renseignements, qu’en est-il concernant les sujets qui, aussi largement que nécessaire pour cette recherche, relèveraient d’organisation « religieuse » et de ritualisation voulues par Jésus ? Et même, pour que cette recherche soit complète, qu’en est-il concernant ces sujets à travers la vie spirituelle au sens le moins exclusif possible, et même à travers la vie humaine, terrienne, en général, puisque Jésus semble avoir recherché la cohérence maximum entre ces divers niveaux ?
En prenant quatre angles différents d’observation dans le Nouveau testament, – en supposant que ces textes, datés, ont cherché à être fidèles à la pensée de Jésus – nous obtenons quatre types de résultats complémentaires concernant le message de Jésus, et sa propre vie qui l’a mis pour ainsi dire en actes, et si ces textes sont idéalisés, le cap transmis n’en est pas moins intéressant et utile :
– la poursuite implicite et explicite de la fidélité de Jésus à beaucoup de pratiques religieuses juives qu’il a appréciées et dont il a tiré du fruit pour sa vie, comme à un contexte compatible ou même utile à une véritable vie du Royaume : cela implique que Jésus s’est nourri de nombreux éléments de l’organisation juive de la religion, de nombre de ses textes et de nombre de ses valeurs et conceptions : des rites religieux étaient profondément inscrits dans le milieu humain où il vivait : rituels autour de l’eau, du repas, du symbole de la paix, du pardon, de l’aumône et  du soin aux malades, pauvres et petits, des cérémonies de pénitence et de demande de pardon, d’intronisation et d’appartenance avec différents rituels ( sang, eau, huile, vin, sel ) lecture et méditation du Tanakh, prière. Nourri de cela, il nourrit à son tour cette pratique dans ce qu’elle avait de limité ou de desséché etc. et la conserve en ce qu’elle a de vivant à parfaire par rapport à un Dieu déjà de tendresse envers tous et de  miséricorde envers les fautifs. L’ouverture aux possibilités similaires qu’offre tout milieu humain, affirmée déjà par des prophètes,   semble fidèle à Jésus qui salue la foi du centurion romain ou de la samaritaine ou des personnes croisées qui ont chacune leur chemin.
– l’analyse et le refus explicites par Jésus de certaines des pratiques juives et de certaines mentalités ( déjà refusées par certains prophètes) : ritualisme excessif, système du sacrifice pour acquérir la bienveillance de Dieu, ignorance et mésusage des priorités, littéralisme et fondamentalisme absolus et sans intelligence, bonne conscience à bas prix, injustice réelle masqué par de l’hypocrisie ou du juridisme, catégorisation et hiérarchisation, inégalités,  aspects  faussés de la Loi … Ce refus a été évidemment intégré par ceux qui le suivaient et ont poursuivi, une fois seuls, dans son sens, avec la même capacité de recul critique et de choix. Ces capacités sont à exercer en tout milieu humain.
– l’absence de mention explicite cohérente et indiscutable, par Jésus, – au long de ces  trois ans et même sachant son risque logique et prévisible de mort éventuelle- ,  concernant le besoin d’organiser (mis à part la place donnée à Pierre ) ; ses anathèmes mêmes sur ce type de préoccupation, sur la tentation des hiérarchies; son refus  des organisations assorties d’obligations, de jugements, de rituels (sacrifices de victimes innocentes), de prières ; sa dénonciation des violence relationnelles entre forts et faibles ; son refus des catégorisations et de l’imitation scrupuleuse… Si ses disciples avaient pensé que Jésus avait voulu une imitation pointilleuse, nous aurions eu comme chefs de l’Eglise uniquement des hommes hébreux ou habitant Israël, illettrés, parlant araméen, circoncis de naissance, dont un quart de pécheurs au moins, et au moins un publicain,  et un homme marié père de famille pour chef de l’Eglise…
– la présence explicite des consignes de Jésus concernant les enfants, les petits, les humbles ; la sagesse  des simples;  la valeur de tous comme fils de Dieu ; sa confiance en chacun ;  l’universalité de l’esprit de Dieu et de la Foi en tous ( centurion, cananéenne.. )…

S’y ajoutent des détails qui semblent anodins mais sont significatifs pour les observateurs et la méthode historico-critique : la discordance entre les renseignements concernant quelques embryons d’organisation dans les 4 évangiles reconnus comme canoniques comme dans les autres textes ( les noms des douze apôtres ne sont pas les mêmes ; les distinctions apôtres, disciples, foule, hommes, femmes, témoins de différentes sortes, ne sont pas pratiquées ni excluantes ; le noyau des rituels ultérieurs n’est pas le même ni uniformisé etc. ).  Cela prouve qu’il n’y avait pas d’organisation structurée, même si on prétend la faire remonter aux temps dits apostoliques.
Concernant le groupe après l’ensevelissement de Jésus, il y a de nombreux détails explicites ou implicites qui décrivent la communauté, directement ou non, implicitement ou explicitement. Ils montrent clairement ou ce qui se passait réellement ou ce qui y était ambitionné en matière de « gestation » et de gestion de ce qui peu à peu devient une communauté particulière. Il ne faut pas parler de fondation consciente, avec un chef etc. Le groupe se constitue « évidemment » de ceux qui le souhaitent et il ne fait pas de catégories avec des droits particuliers. Cf. Actes I, 14 : « Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères. » On note que pour cette époque et dans ce milieu ( social ou religieux), la place des femmes est inhabituellement importante. Le groupe ne s’autorise à exclure personne. La question est « Comment en intégrer plus, comme Jésus l’aurait fait  » avec des réponses généralement positives qui se libère des contraintes de l’ancienne loi. Le groupe vit et s’adapte en tâtonnant, avant comme après la Résurrection, l’Ascension et la Pentecôte… Le groupe se gère : cela montre qu’il était conscient que chacun avait la nature de fils de Dieu et son esprit, sans avoir besoin d’attendre de cela d’un successeur ou de successeurs de Jésus ayant ses « pouvoirs ». Idée qui n’est jamais venue alors à ( plus ) personne semble-t-il ! L’adaptation naît des besoins et génère des solutions, des moyens adaptés, des personnes qui les mettent en oeuvre, sans qu’il y ait des limites autres que le bon sens. Il y a foisonnement de propositions, d’expériences. On les appelle des ministères pour bien montrer qu’on reste fidèle à la préoccupation de Jésus ( pas de prééminences etc. ) et, pour bien montrer qu’ils ne sont pas les résultats du savoir ou de la richesse profanes, on dit qu’ils proviennent de charismes : ce sont des dons ( de Dieu, de l’Esprit de Dieu, ) dont on peut rendre grâce et dont on a à rendre compte en serviteurs fidèles. Quand il y a des échecs, des erreurs, des fautes, on ne fait pas appel à une hiérarchie qui sanctionnerait : mais comme dans l’Evangile, au bon sens de chacun, ou au « discernement » de tous. Il n’y a visiblement pas de règlement, pas d’autorité, Pierre n’est pas non plus là ainsi. La communauté vit sa vie humaine, avec des gestes d’humanité, des pactes d’humanisation, mais en l’imbibant du souvenir de Jésus, humain également dans sa qualité de fils de Dieu qu’il nous révèle à tous et nous apprend à vivre en fils de Dieu essentiellement dans le monde profane : fraction du pain et partage de la coupe qui se multiplient à tous en souvenir de Jésus qui a donné sa vie jusqu’au bout ; réconciliation entre frères ou en communauté plus large,  réparation remise des fautes puis pardon individuel avant de le faire en groupe et vis à vis de Dieu ; attention aux malades, aux pauvres et aux petits comme s’ils étaient Jésus ; pour ceux qui veulent rejoindre le groupe, cérémonie de pénitence et de pardon, d’intronisation et d’appartenance ; rappel du message de Jésus, sa comparaison avec d’autres religions, son ouverture, son actualisation au fil des années, des sociétés, des cas. L’intensité de la vie du groupe fait naître les besoins, et de ces besoins naissent librement et avec inventivité les solutions possibles qui lui permettent de se prendre tous en charge de façon autonome pour satisfaire à ces besoins de façon heureuse et harmonieuse, et donc de se développer avec un dynamisme accru.
Ce tableau montre ce qui se passait peu après la disparition de Jésus. Il montre aussi non pas tant un tableau idéal, mais ce qui était, au sens noble du terme, ambitionné… C’est pourquoi nous avons mis ce tableau au présent : c’est l’esprit de ce qui se passe, quand c’est au mieux, ou ce qui devrait se passer. On le voit également quand il y a une crise car le rappel alors de ce qui ne va pas et de ce qui devrait être, est très éclairant.
La crise des vocations que nous connaissions aujourd’hui, pourrait faire renaître une Eglise plus proche de la Bonne Nouvelle initiale : elle mériterait alors vraiment son nom de crise. ( un moment où l’on discerne)  Ironie de l’Histoire… La pratique changerait encore … la doctrine ( !) mais pour cette fois être plus proche de l’esprit de la Bonne Nouvelle.

Les chemins pour notre aujourd’hui sont à reprendre dans les pas indiqués par Jésus

La société a changé. Aujourd’hui, la courbe choisie et qui  s’est développée se révèle avoir été  munie en fait d’un coefficient plus complexe que prévu à long terme : elle se resserre et il y a un risque vital d’étouffement.
Sans doute faut-il se redonner la liberté qui a été donnée par Jésus, sans restriction.
L’organisation actuelle qui a peut-être été utile un moment, ne porte plus suffisamment de fruits et demande une taille de restauration délicate et efficace, correspondant aux principes initiaux nécessaires à l’arbre planté par le jardinier.
Il semble bien que le sacerdoce ministériel tel qu’il a été vécu majoritairement ces derniers siècles dans l’Eglise, concrétisé dans le « prêtre », a obéi à d’autres principes que ceux qui ont guidé la mémoire toute fraîche d’un groupe encore fragile après le « départ » de Jésus mais tourné entièrement vers lui, car ces principes étaient connus de tous pour avoir émané de Jésus. Que les solutions soient imprévues ou nouvelles n’est pas un problème : Jésus n’a pas évoqué tout de ce qui existait, tout de ce qui avait existé avant et tout de ce qui existera. La question se pose néanmoins de savoir si les réponses, sans doute efficaces, à des besoins nouveaux au XV° siècle par exemple sont encore efficaces au nôtre. Si ces solutions du XV° siècle  par exemple semblent humainement peu efficaces aujourd’hui, – c’est notre avis – il faut sans doute se demander si elles sont encore valables, et,  ne pas hésiter à en changer puisqu’ elles-mêmes avaient été neuves à leur époque. C’est en cela que le regard sur le passé peut nous aider à avancer dans un avenir neuf et imprévu.  Puisqu’on en a le droit comme jadis, dans quelle direction  alors tourner notre boussole ? On peut se demander si  le sacerdoce ministériel ( ou le « prêtre » ) tel qu’il a été vécu majoritairement ces derniers siècles dans l’Eglise, est fidèle à ses principes.  Il faut se référer, avec plus d’exigence peut-être, aux principes de vie et à l’exemple montrés par Jésus. C’est peut-être en quoi ce signe symptomatique pourrait être utile afin de retrouver une harmonie fructueuse entre l’Eglise et nos frères humains : la crise pourrait avoir permis d’analyser la cause de ce dépérissement, d’avoir trouvé le remède nécessaire et de discerner (sens étymologique du terme crise ) des issues positives.
Une fois prise la direction, il existe même des jalons … et des points d’appuis pour notre marche. Le recul pris en observant l’évolution historique depuis la pratique des premiers chrétiens immédiatement après la mort de Jésus jusqu’à aujourd’hui permet de disposer d’une expérience bimillénaire. On découvre heureusement, par contraste, les ouvertures à des possibles qui nous semblent nouveaux, parfois trop nouveaux… Or on découvre en même temps que ces possibles ont été déjà utilisés et qu’on l’avait oublié ; on les croyait définitivement hors service et tabous, mais la Bonne Nouvelle se redécouvre, c’est que Dieu ne met pas plus d’obligations que de limites concernant cette question des « prêtres ».
Nous sommes aujourd’hui dans une situation qui a quelques points de ressemblance avec celle qu’a vécue Jésus : que fit-il face à certains aspects ou à certaines dérives de la religion d’Israël ? C’était par certains côtés une tradition revendiquant des milliers d’années de stabilité et d’intouchabilité, commentée et adornée de rites et de prescriptions juridiques et rituelles ajoutées minutieusement par souci de perfection, s’appuyant sur le sacré et le tabou dans le souci du respect de Dieu, instrumentalisant les malheurs matériels pour consolider la foi en un Dieu terrible, tout-puissant : bonnes intentions mais qui aboutissaient chez certains à une religion arbitraire, superstitieuse et quasi-païenne, élitiste, orchestrée par des prêtres qui n’avaient plus la claire vision du plan de Dieu et de sa nature, une vision dénoncée par les prophètes. Jésus dut se livrer, comme eux,  à une « critique » de sa propre religion, une critique qui pouvait être mal prise et le fut par certains qui le firent taire par une violence mortelle. Pourtant le discernement dont il fit preuve et qu’il nous apprend est ce qui porte du fruit.
Il ne s’agit plus ici de rappeler, concernant le prêtre, nos souvenirs d’enfance personnels, les récits touchants  de nos grands-parents ou les tableaux impressionnants des musées en supposant – et en faisant croire – qu’il en a été ainsi depuis Jésus, mais il faut comme en Histoire et avec nos outils actuels observer son passé depuis Jésus y compris. Il ne s’agit plus ici de se servir de critères administratifs matérialistes (nombre de prêtres et de baptisés, puissance temporelle, influence sociale et politique) mesurant des succès croissant vers une apogée dont on a la nostalgie, mais se demander si ce gonflement n’était pas en partie une « bulle » pleine plus d’un air vaniteux que du souffle puissant et discret de l’Evangile. Il ne s’agit plus ici de plaquer sur Jésus et son Eglise ce que nous croyons être une tradition remontant à Jésus lui-même, s’assurant sur ses deux mille ans d’être stable et intouchable, et maîtrisant par le droit canonique, le recours aux dogmes et au sacré, sa  baisse de crédibilité ou la montée des contestations.
Il s’agit d’imiter Jésus qui fut face à une situation assez semblable à la nôtre.
Recueillir les fruits de ces expériences bimillénaires qu’a vécues l’Eglise montre, dessine, heureusement, par contraste, les ouvertures à des possibles qui nous semblent nouveaux, parfois trop nouveaux… Or ces possibles ont été déjà utilisés mais on les croyait définitivement mis hors service et tabous : la Bonne Nouvelle se redécouvre, c’est que Dieu ne met pas plus d’obligations que de limites concernant cette question des « prêtres ».

Ne pas , ne plus, se tromper d’orientation…

La chute du nombre de fidèles et, plus précisément puisque c’est notre sujet, celle du nombre de prêtres, révèlent une inadaptation qui peut, comme toutes les crises, permettre de discerner ( sens étymologique du terme crise) des issues positives ; cela peut même être une chance ; une chance encore plus grande si elle dessille éventuellement les yeux sur un problème de fond non perçu. Les causes de cette désaffection se distinguent lorsqu’on observe l’évolution historique depuis la pratique des premiers chrétiens immédiatement après la mort de Jésus, et elles dessinent, heureusement, par contraste les ouvertures à des possibles qu’on redécouvre. ( Une chance que toutes les religions n’ont pas :  un discours fondateur en phase avec notre temps ).  Cela peut même aller très loin. Une des raisons pour lesquelles Jésus n’a pas établi de clergé ni de hiérarchie cléricale était certainement de mieux se fondre dans la totalité de l’humanité. On voit Jésus en Marc 9, 38–48 remettre carrément en place les disciples qui sont choqués que des « rivaux » aient pu guérir sans être de ses disciples, ni missionnés par lui. Or pour Jésus l’important c’est que aucun des petits de son Père ne se perde. Il a une vision totalement ouverte : « Celui qui n’est pas contre nous est avec nous. ». Mais ses disciples eux se sentent déjà « consacrés » et ils pensent avoir des droits supérieurs aux autres, d’où leur fureur jalouse devant des concurrents qui vont leur prendre des « parts de marché » et de leur autorité. Or, il n’en est rien : Dieu ne fait pas de différence. En Nb 11, 25-29 déjà, Moïse avait eu des concurrents non accrédités: « Josué, fils de Noun, serviteur de Moïse depuis sa jeunesse, prit la parole: « Moïse, mon maître, arrête-les!» Mais Moïse lui dit: «Serais-tu jaloux pour moi? Ah! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! ». L’ élargissement proposé par Jésus fait que son message touche l’humanité tout entière mais peut également être transmis par tout homme.
Si le terme prêtre est mal perçu aujourd’hui, puisqu’il provient d’une évolution qui a été dans sa pratique perçue comme peu conforme au message de Jésus, un travail de reconstruction lexicale est nécessaire, ou un remplacement de mot : rien d’impossible comme le montrent deux exemples : nous venons de redécouvrir le sens du terme Miséricorde, et le terme de « confession » a été remplacé par la « réconciliation ».
Daniel Duigou, curé de Saint Merry à Paris, a rappelé sur France Inter le 3 avril 2018, le vrai sens oublié de certains termes : « Vatican II avait ouvert une espérance tout à fait extraordinaire en affirmant que le sacerdoce appartient à tout le monde. Il n’y a pas d’un côté les clercs qui savent, et de l’autre côté les autres qui doivent apprendre. Mais chacun, chacune, nous sommes responsables, nous avons à décider de l’avenir en toute liberté. Et chacun est d’une certaine façon roi, parce que c’est à lui de décider, prophète, parce que c’est à lui de comprendre le monde et son évolution, et prêtre, parce que c’est à lui de s’engager jusqu’au bout dans l’amour. »
La question n’est donc pas de prier pour qu’il y ait suffisamment de prêtres pour qu’une organisation de l’Eglise à la manière du XVIIIème ou du XIXème siècle puisse se maintenir ; la solution n’est pas non plus que les fidèles, à cause du manque de prêtres, reçoivent des délégations et des transferts de fonction et soient en quelque sorte cléricalisés pour permettre artificiellement de maintenir ce type d’organisation.
Certes tous les baptisés, et en particulier les laïcs, hommes et femmes bien entendu, peuvent remplir les tâches administratives, concrètes, comme dans toute organisation, mais l’observation des faits historiques montre que dès la disparition de Jésus ses disciples n’ont pas été séparés en catégories étanches ( prêtres et clergé appartenant au monde du sacré, et laïcs ne pouvant y prétendre directement), ni selon des critères intangibles définitifs et extérieurs intégratifs et/ou excluants (examen ou diplôme sur des théories ou des compétences intellectuelles, sexe, âge, milieu social, privilèges dus à la transmission par la généalogie ou la famille au sens élargi, tribu, race etc. ; niveau de richesse transmis ou acquis, handicap ou non, grades, vœux définitifs ou temporaires). Les charismes et l’expérience reconnus par leurs pairs, par tous, donnaient à chacun et à chacune l’autorité, occasionnelle ou non, qui était la leur en doctrine, en pastorale, au service etc. par rapport aux besoins, aux vocations, et aux conditions de vie de chacun.   Ainsi se vivait et peut se vivre la qualité de fils de Dieu : des personnes du monde, qui vivent dans le monde, et font de leur monde le Royaume de Dieu.
Aujourd’hui – mais déjà depuis longtemps, les disciples de Jésus, baptisés et même disciples parfois sans être baptisés,  se trouvent dans un monde qui, par bien des côtés, ressemble à celui de Jésus et de ses disciples. La communauté est dispersée, elle est peu nombreuse par rapport aux Hommes qui ne connaissent pas le Royaume, elle est soumise à forte pression, elle est face à du nouveau. Les disciples de Jésus  sont ouverts sur le monde, mais le rôle de certains d’entre eux, le rôle des « clercs », des « prêtres », inventé progressivement après Jésus, après la première Eglise, peut recommencer à s’exercer essentiellement au service de la communauté dont ils sont chacun un des membres. Nos « prêtres » peuvent être pour une communauté comme des bergers choisis – et pourquoi pas des bergères ? Si Jésus a précisé que le sabbat était fait pour l’Homme et non l’inverse, ou s’il a précisé qu’il était impossible d’aller à l’autel sans s’être réconcilié avec son frère auparavant, il n’a jamais exclu les femmes de quoi que ce soit. Les successeurs des presbuteroi ou  des premiers klèrikoi,  les successeurs des prêtres d’aujourd’hui,  peuvent être des responsables choisi(e)s, des  tutelles bienveillantes qui aident, des autorités qui font grandir,  des bergers qui partent en quête des brebis perdues, des mères qui se battent pour élargir des droits, des créanciers qui annoncent de la part de leur maître la remise de toutes les dettes, des enfants  qui savent partager etc. Bien des comparaisons ( amicales, familiales, sociétales ) sont possibles… quand on se tourne vers celui qui nous fait vivre.

Observer la manière dont Jésus agit permet de voir comment peut agir celui est appelé  et veut donner de sa vie d’une façon particulièrement intense pour la communauté ( il faut peut-être inventer un mot nouveau ? )   : se déplacer dans tous les sens du terme, veiller à l’unité et à la santé de la communauté mais sans la contraindre, encourager la liberté, la créativité, l’autonomie, se mettre au service de tous, à leur écoute ; se laisser interpeller ; aider à la communion et au contact avec d’autres groupes etc.

Marguerite Champeaux-Rousselot ( 2018-09-15 )

Une réflexion sur “L’Histoire de la notion de « prêtre » peut nous aider à la repenser aujourd’hui.

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